Le philosophe Michel Serres a déclaré "Le virtuel est la chair de l’homme". Il a vu. Il a vu que le virtuel est entièrement de nature humaine et qu’il est constitué d’expérience humaine, de réalité humaine, d’existence humaine ce que chair signifie ici. Dans son livre "Hominescence" il en donne une autre lecture. Cet article, plus ancien, utilise les apports de l’Humanisme Méthodologique pour éclairer une question de première grandeur dans l’avenir.
Le terme de virtuel pose un problème sémantique.
Il est, en fait, révélateur du problème
de Sens qui se pose à propos des phénomènes
de mutation qui se produisent actuellement.
Il n’est pas nouveau de souligner que la façon de voir
l’avenir de même que celle d’interpréter le passé
sont principalement révélatrices du Sens dans lequel
on se trouve disposé au présent.
Or le terme de virtuel porte différents sens qui réalisent
et révèlent les regards et les positions des uns
ou des autres.
* Pour les uns la réalité virtuelle est en fait
une simulation de la réalité obtenue par le maniement
d’un modèle, d’une structure, d’un programme sous-jacent.
C’est la vision de ceux qui voient dans la capacité de
modélisation et de reproduction des ordinateurs la possibilité
de simuler de plus en plus exactement la réalité.
Ils pensent volontiers que les structures du cerveau et celles
des ordinateurs se rapprochent.

* Pour d’autres, à l’inverse, ce n’est pas la reproduction
du modèle qui compte mais la potentialité qui se
trouve disponible.
Ainsi un musée virtuel n’est pas forcément la reproduction
des musées habituels mais quelque chose dont l’essentiel
est de nous faire accéder à l’âme des oeuvres.
Par exemple la présentation virtuelle de l’impressionnisme
au château d’Auvers sur Oise ne ressemble pas à
un musée et n’expose aucun tableau mais elle veut nous
faire vivre cela même qu’ont voulu exprimer les impressionnistes.
Cette réalité est virtuelle parce que "capable
de" nous faire vivre quelque chose dont elle est tout simplement
médiatrice.
* Pour d’autres encore, les réalités virtuelles
sont la production par des machineries complexes d’une quasi
réalité, machination de l’homme, production d’hommes
machines qui le disputent à Frankenstein.
Les productions que nous montre le salon Imagina répètent
souvent des thèmes forts : le morcellement du corps humain,
l’autonomisation de mains, l’aliénation machinique, la
chosification de l’homme, ou bien, l’adoption de comportements
humains par des choses. La perte de contrôle dans l’espace
temps ou au contraire une maîtrise qui défie l’espace
temps.
Se faire machiner par la machine... et lui abandonner son humanité,
tel est le Sens d’une réalité virtuelle qui est
la production encore renouvelée d’un monde machinique
qui s’impose à l’homme en s’y substituant. Angoisse et
morbidité.
* Pour d’autres enfin, le terme de virtuel qualifie ce qui est
porteur de promesse. En ce sens un projet est virtuel parce qu’il
prépare la réalisation espérée. Virtuel
veut dire doté de vertu, celle d’accomplir une promesse.
Cette promesse a toujours valeur humaine. Virtuel est une qualité,
qui a le caractère de toute qualité d’être
promesse de valeur. Virtuel qualifie ce qui répond aux
aspirations humaines, ce qui en réalise les intentions,
désir ou attentes.
C’est dans ce sens que la généralisation du qualificatif
de virtuel à des communautés, à des mondes,
des espaces, des entreprises, un commerce, une économie,
une culture, correspond à l’identification spécifique
à leur vocation pour l’homme. C’est pour cela qu’elles
sont un puissant véhicule d’investissement et d’espérances.
Si l’on conjugue le deuxième et le dernier de ces Sens,
alors on retrouve le Sens selon lequel le terme est utilisé
ici.
Virtuel veut dire à la fois porteur de potentiel et à
la fois vecteur d’actualisation de ces potentiels.
Les réalités sont virtuelles parce qu’elles réalisent
et révèlent les virtualités humaines, parce
qu’elles actualisent et accomplissent les valeurs humaines, parce
qu’elles sont acte d’hommes engagés dans leur vocation
d’humains.
C’est là que le recours à une anthropologie cohérente
est essentielle et que la théorie des Cohérences
Humaines épouse à son tour ce caractère
virtuel.
Elle témoigne des Sens et cohérences humaines,
virtualités de l’homme, et elle permet de les accomplir
par des moyens et des pratiques qui en ont la vertu.
Signalons encore trois autres Sens où le caractère
virtuel se traduit successivement :
* par le statut de prototype,
* par le rôle de chimère monstrueuse,
* par la fonction de simulacre de la réalité.
Il reste à éclairer un autre aspect de la notion
de virtuel en rapport avec l’émergence d’une culture du
virtuel.
La racine VIR nous met, non pas, dans un contexte d’abstraction
du réel, de fiction artificieuse, mais au contraire dans
l’intime de l’homme.
Comment ne pas être alerté par cette étrange
familiarité, comment ne pas voir le lien intime entre
la réalité, le monde et l’humanité de l’homme.
Il nous est habituel de considérer l’homme comme dérivé
de la terre, homo-humus, et c’est là certes une dimension
de l’humain.
Cependant ces termes vertu, courage, valeur et "âge
d’homme" pour traduire le terme de monde en anglais et en
allemand, évoquent bien autre chose. Ils évoquent
l’homme dans sa dimension "Vir". Et c’est justement
cela qui se révèle.
Nous arrivons à un âge de l’humanité, où
elle peut assumer de façon plus patente, ce caractère
intentionnel de l’homme-sujet. C’est aussi une approche du Sens
de la notion de personne.
La conquête de l’identité individuelle a été
la grande affaire de l’âge des représentations.
La révélation de la personnalité originale
et originante sera celle de l’âge du Sens.
La culture de la raison amène à un nouveau seuil
celui de la découverte que c’est par la dimension VIR,
de sujet intentionnel que l’homme est vraiment homme et que cette
dimension est elle-même le témoignage de la transcendance
de la personne, être de Sens.
Du même coup, l’ordre est renversé. Si pour ses
modes d’existence premiers, l’homme apparaît comme produit
de la terre. Pour son existence spécifiquement humaine
alors c’est la réalité qui apparaît comme
étant virtuelle toute imprégnée dans ses
Sens et dans sa consistance des virtualités humaines qu’elle
incarne.
A l’âge d’homme, celui-ci supporte le monde, l’homo se
révèle Vir et l’humus réalité virtuelle.
La mondialisation est virtualisation du monde, c’est-à-dire
révélation qu’il est monde de l’homme.
Voilà le basculement, la révolution copernicienne
qui nous est donnée à vivre collectivement. Mais
comment le dire à ceux qui marchent la tête en bas
et font de la raison un fondement plutôt qu’un développement
de l’intention humaine et de la réalité ?