Le virtuel n’est pas une fiction mais une réalité bien réelle. Cette réalité n’est pas tout à fait celle que l’on croyait, intangible indifférente à l’humain. C’est tout le contraire. Depuis cet article (1994) Internet est venu donner son assise à ce monde virtuel qui ne fait que nous révéler que la réalité est humaine, réalité d’expérience réalisée.
Le développement technologique débouche sur un
horizon inattendu, celui des réalités virtuelles.
Depuis quelques années un certain nombre de termes viennent
comme l’annonce d’une révolution technologique. Images
de synthèse, imagerie médicale, CD ROM, Images
3D, multimédia, etc.
Or tout cela converge vers la production, par différents
moyens, d’artéfacts, de situations artificielles qui ont
de plus en plus l’allure de scènes réelles. Ce
"réalisme" est du au fait d’une sollicitation
qui tend à devenir multisensorielle et même kynesthésique.
Les technologies nous permettent de créer des mondes dans
lesquels nous intervenons par nos sens, par nos représentations,
par nos actes et comportements. Ces espaces artificiels de plus
en plus sophistiqués, de plus en plus "habitables"
sont peuplés d’acteurs réels comme d’objets artificiels.
Ce sont des "réalités virtuelles" au
travers desquelles nous pourrons accéder à des
connaissances, étudier et préparer des décisions,
préparer et développer des actions et réalisations.
Utilisation des images de synthèse pour dessiner des mondes
où évoluent véhicules et aéronefs.
Reconstitution de personnages de synthèse à partir
du paramétrage de l’image et du comportement de personnes
réelles (des acteurs par exemple). Création de
communautés virtuelles utilisant des moyens interactifs
où se mêlent le virtuel et le simulé. Fantasmagorie
de téléprésence ou du cybersex. C’est à
une explosion que nous allons assister comme l’aboutissement
d’un vieux rêve humain de recréation d’un monde
artificiel dans lequel une vie réelle peut se développer.
Indépendamment de ce rêve démiurgique, n’est-ce
pas aussi l’aboutissement de toutes ces tentatives récentes
de maîtriser l’humain et l’intelligence mieux qu’au naturel
avec les efforts cognitivistes mais aussi toutes celles de modélisation
de la complexité, de simulations mathématiques,
analogiques, digitales, intelligence artificielle, réseaux
neuronaux, etc. ?
Mais de telles reconstitutions de réalités virtuelles
n’étaient-elles pas, au fond, déjà présente
avec les systèmes de représentation théoriques,
philosophiques, langagiers et plus généralement
toutes les reproductions imagées, littéraires,
musicales. Les supports modernes magnétiques, optroniques
complètent les anciens, le livre, les encyclopédies
et les plus antiques : les arts, dits évolués ou
primitifs.
De tout temps l’homme a cherché à reproduire, représenter,
reconstituer quelque chose de la réalité qui en
soit en quelque manière l’équivalent. Les fins
en sont multiples :
- Revivre des situations passées
avec des "réalités virtuelles", supports
de mémoire.
- Vivre des situations "par procuration" à l’aide
des médiations qui en sont comme une "réalité
virtuelle" : tableaux, romans mais aussi bilans comptables,
tableaux de bord, journaux, télévision, modèles,
simulateurs...
- Anticiper le futur pour y projeter ses attentes au travers
de "projets-projections" qui sont aussi de véritables
"réalités virtuelles" du futur.
On pourrait donc au terme de cette première
analyse en conclure à la très grande généralité
du phénomène consistant pour l’homme à se
construire des "réalités artificielles"
ayant comme vertu de répondre à une attente. Le
développement des technologies amène ainsi à
constituer des "réalités virtuelles"
qui ont l’avantage de la souplesse et même d’un plus grand
"réalisme humain".
Dans l’expression "réalité virtuelle",
le terme de virtuel est à la fois presque synonyme "d’artificiel"
de "fictif" mais il signale aussi que l’artifice peut
être porteur de vertus, celles qui répondent à
certaines attentes spécifiques des hommes (vivre, revivre,
anticiper...). En cela, il s’agit toujours de médiations
et en quelque sorte de langages. Cela permettrait à la
limite de croire ces réalités virtuelles porteuses
d’une "puissance magique" mais cela n’interdit pas
cependant de considérer tout simplement que ces réalités
virtuelles ne sont que des moyens (intermédiaires, médiations)
justifiés et construits en vue de fins humaines.
Il y a une seconde analyse (parmi d’autres sans doute) qui consiste
tout d’abord à observer que les "mises en scène"
de notre existence commune : structures de vie, habitat, cité,
institutions, structures sociales, entreprises, modes de vie,
politique, comportements socialisés, manifestations, etc.
sont aussi et déjà production de réalités
virtuelles en tant qu’elles sont aussi des artifices, des réalités
dont la vertu est de servir les fins humaines. Au-delà,
même notre connaissance de la réalité, passant
par des processus humains de connaissance, est le fruit de notre
regard, de nos actes de connaissance et, en quelque sorte, répond
aussi aux finalités humaines.
Ainsi, on peut montrer que toute réalité est réalité
virtuelle en tant que réalisée par l’homme en vue
de ses fins (conscientes ou non). Les variables en sont principalement
la flexibilité de cette réalisation et le réalisme
du vécu de cette réalité. Le lecteur passionné
d’un roman vit bien une réalité virtuelle mais
il est (relativement) passif par rapport au texte, au support
et l’imaginaire est le principal registre par lequel son vécu
est sollicité.
Les technologies modernes apportent une grande flexibilité
par l’interactivité homme-moyens et entre les hommes.
Elles peuvent solliciter tous les registres des sens à
tel point que le "réalisme" qui en découle
peut être presque plus grand que dans la réalité
ordinaire. De là toute une série de possibles quand
à la richesse infinie de ces nouveaux moyens et toute
une série de problèmes où la dissociation
entre "réalité ordinaire" et "réalité
artificielle" peut se traduire par certaines formes de déréalisations
dont on peut imaginer l’éventail.
En fait, du point de vue de l’homme, il n’y a pas de réalité
qui ne soit virtuelle. Le problème naît du fait
que la croyance en l’unicité d’une réalité,
posée déjà là, devant l’homme, prédomine.
Or il n’y a pas une Réalité Unique, il y a autant
de réalités qu’en considèrent, en constituent
et en vivent les hommes. C’est l’expérience la plus banale
et la plus méconnue.
La théorie des Cohérences Humaines montre que,
de cette manière, toute réalité est virtuelle
en tant qu’elle est "réalisée" par des
hommes et destinée à ses fins. En cela, toute réalité
est doublement médiatrice (moyen) entre les hommes (toute
réalité est commune à une communauté)
et aussi vis-à-vis de ses fins.
Une entreprise est toujours une entreprise humaines destinée
à des fins humaines, une science aussi et de même
un Etat, une organisation, une oeuvre d’art, une maison, un modèle,
une image de synthèse, un langage, etc.
L’étymologie du terme "virtuel"
vient à propos pour confirmer cette vision. De la racine
WIR provient :
Homme, viril, vertu, virtuel mais aussi valeur, virtuose et même
"monde" de l’anglais world ou "âge d’homme".
Tout ceci évoque l’idée que la réalité
virtuelle est monde humain (à l’ère de la mondialisation).
Là encore la théorie des Cohérences Humaines
montre que toute réalité est virtuelle en tant
que :
- elle est le médium de ce qui est
en l’homme le plus humain : le Sens.Toute réalité
porte virtuellement le(s) Sens humain(s), Sens qui s’expriment
en tant qu’intentions, désirs, forces, attentes, aspirations.
- elle est aussi le moyen par lequel il peut atteindre la visée
du Sens engagé. Toute réalité porte virtuellement
la possibilité d’atteindre quelque but, d’aller au-delà
d’arriver à des fins humains.
- elle est enfin le milieu par lequel l’homme "réalise"
sa propre existence. Toute réalité porte virtuellement
la confirmation de l’existence et de l’identité humaine,
à tel point que toute déstabilisation en est vécue
comme périlleuse pour l’homme.
La virtualité de toute réalité
en fait ainsi :
- le médium révélateur
de l’homme, de ses Sens engagés (en consensus), comme
le texte porte le Sens de l’auteur et du lecteur.
- le moyen pour l’homme d’arriver à ses fins en agissant
sur la réalité, comme l’instrument vise à
réaliser l’oeuvre.
- le milieu dans lequel l’homme existe et organise son existence
par laquelle se confirme son être transcendant.
En définitive l’expression réalités
virtuelles signifie que les réalités sont porteuses
de Sens humains. Par le réalisme de la sollicitation des
sens, les technologies offrent paradoxalement un moyen de maîtrise
des questions de SENS. Or, c’est une nouvelle étape de
civilisation que d’entrer dans l’âge du Sens (âge
de l’esprit).
Les technologies qui pourraient soutenir des logiques de déshumanisation
trouvent là, au contraire, un débouché vers
plus d’humanité. Permettant d’expérimenter une
relativisation de l’idée de réalité, par
la prégnance et même la suffisance des artefacts
constitués, elles provoquent à reconnaître
les virtualités humaines qui y sont inscrites.
Les réalités virtuelles sont le meilleur médium,
le meilleur milieu, le meilleur moyen de révélation
et de maîtrise des Sens humains. Les technologies en deviennent
les messagères et trouvent là un Sens inattendu,
y révélant leur propre virtualité d’incarnation
des intentions humaines.
Roger NIFLE Octobre 1994
Virtuel : De la racine WIR : homme
de là le latin VIR : force, courage,
valeur, vertu, virtuose , virtuel, viril ;
et le germanique WAIR avec l’anglais world : âge d’homme
(weir-old) et l’allemand welt (wer-alt)
Tiré du Dictionnaire des racines des langues européennes
de R. GRANDSAIGNES D’HAUTERIVE LAROUSSE 1948