Interdisciplinarité et transdisciplinarité

Pour sortir de l’enferment disciplinaire
samedi 10 juillet 2004
par  Roger Nifle
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De façon récurrente le thème de l’interdisciplinarité revient dans les préoccupations refaisant le chemin sans issue des dernières décennies. La transdisciplinarité resterait-elle une vue de l’esprit ou le lot de tous ceux qui ont une responsabilité pragmatique dans une situation réelle.. L’Humanisme Méthodologique ouvre une autre voie. Seul l’homme est transdisciplinaire.

Le thème de la trans-disciplinarité vient proposer une alternative à celui de l’inter-disciplinarité. Autant l’inter-disciplinarité évoque avec “l’inter” l’idée d’une relation entre disciplines autant il s’agit là d’un “trans” plus énigmatique. On verra que s’il s’agit toujours d’une transversalité le principe peut en être recherché en différents lieux.

Au préalable traçons le tableau de la situation.

Des disciplines supposées définies par leur objet mais en réalité par des “catégories” issues des humanités, relève ainsi d’une antiquité normative sous les oripeaux desquelles s’est habillée en son temps la modernité.

Des catégories, des objets, la multiplication est devenue explosion et par suite celle des disciplines. Ayant souvent perdu toute trace d’un principe commun chaque discipline s’est atomisée en branches, domaines, chapelles dont les postulats épistémologiques divergent sans être explicités le plus souvent (voir article de Edgard Morin cité à la fin du texte). Le tout est placé sous la tunique pudique de la scienticité. Le scientisme est ainsi le masque d’une pseudo unité des disciplines, en elles-mêmes et entre elles. Le simulacre d’unité emprunte souvent quelque outil statistique pour mettre en scène une “observation” dont on dégagerait une vérité quantitative qui permet de faire queslques fois l’économie de la pensée et de l’implication dans le réel.

Reprenons à titre d’exemple, cette indication que pour un ensemble d’institutions d’enseignement supérieur on avait pu établir qu’il n’y avait aucune corrélation significative entre l’évaluation des études pousuivies selon des critères académiques et l’évaluation de la réussite des intéressés.

L’atomisation disciplinaire y est-elle pour quelque chose ? Ce qui est probable c’est que toute chose, toute situation réelle qui apparait “une” pour l’expérience humaine (ce projet, cet objet, ce phénomène...) apparait comme éclaté en objets disciplinaires multples et irréductibles les uns aux autres.

Par rapport à une situation réelle les disciplines pourront être conçues comme des réductions selon un plan de coupe particulier. L’interdisciplinarité viendrait alors rassembler, établir une unité ou une synthèse entre des coupes différentes de la même chose par un dialoque,une rationalité, un langage communs qui traversent les disciplines.

Seulement différents problèmes se présentent alors.

- Chaque discipline a développé un langage, des méthodes, des concepts, des pratiques dissemblables, autant de territoires et de langues étrangères les unes pour les autres,

- Pire chaque discipline a développé en son sein non seulement des sous disciplines spécialisées mais aussi des positions épistémologiques, non dites le plus souvent, étrangères les unes aux autres, si bien qu’il n’y a pas d’entendement commun en leur sein même.

La question est posée depuis longtemps en physique par exemple pour caractériser les positions jugées longtemps incompatibles de la mécanique classique, de la mécanique quantique ou de la relativité générale. Elle n’est même pas posée dans la plupart des autres disciplines.

On voit apparaître alors, outre l’éclatement des objets et des catégories disciplinaires cloisonnantes par une démarche le plus souvent réductionniste, la question supplémentaire de la position épistémologique qui, dans une même discipline, multiplie les “angles de vue” sur le réel.

Les plans de coupe du réel éclatent tout d’abord comme par le fait d’un miroir brisé. N’est-ce pas le résultat de la généralisation d’une démarche purement réflexive ? Qui va de reflets en reflets au lieu d’approfondir ; observer ? refléter plutôt que penser, théoriser ? Ensuite chaque plan de coupe disciplinaire se morcelle par la multiplicité des positions épistémologiques ou angles de vue.

Dès lors les bases du problème sont posées. Le rapport au réel, aux situations, aux problèmes nous confronte à la nécessaire unité d’expérience. Cette unité on la cherchera par des voies différentes.

- Réduire le réel à une lecture disciplinaire spécialisée en ignorant toutes les autres comme situées “hors du monde” par le spécialiste ou considérée comme une lecture dégradée. C’est le cas le plus fréquent vécu comme normal, faisant passer la “vérité disciplinaire” avant celle de l’expérience du réel.

- Essayer de recoller les morceaux. C’est ce que tente l’interdisciplinarité. Elle ne peut le faire que dans l’insuccès sans une cohérence épistémologique permettant un entendement commun, sans aussi une exhaustivité suffisante pour ne pas laisser des pans entiers du réel, peut-être essentiels, dans l’obscurité.

Citons aussi pour mémoire les tentatives multi, poly, pluridisciplinaires un peu naïves qui malgré l’absence de cohérence épistémologique recollent malgré tout les morceaux grâce à une bonne volonté qui fait quelque fois des miracles.

- Trouver un principe général de lecture en se dotant d’une cohérence épistémologique permettant d’embrasser diverses disciplines sous le même angle de vue. Si toutes les disciplines adoptaient le même “angle de vue”, la même position épistémologique, alors l’entendement commun est l’unité du réel seraient assurés Il s’agit là de la solution transdisciplinaire.

Seulement nous entrons là dans une toute autre difficulté que l’on pourrait qualifier aussi de paradogmatique.

A la rencontre de la science et de la philosophie (seraient-ce des méta disciplines ?) la définition de positions épistémologiques clairement différenciées devient difficile. On observera d’ailleurs le manque de culture de la question chez la plupart des producteurs ou transmetteurs de la science, chercheurs ou enseignements notamment. L’affaire Sokal parmi bien d’autres a été récemment l’exemple d’une cacophonie virant à un manichéisme peu propice au discernement épistémologique. Citons encore pour “refléter” une certaine actualité la poussée constructiviste ou la vulgate systémique qui prennent pied dans des milieux élargis alors que les bonnes vieilles postures (empiristes, naturalistes, positivistes par exemple et leurs variantes) perdurent protégées de tout questionnement par l’effet de certitude que cela procure à la longue. (voir par exemple “Positions et postures mathématiques et pédagogiques...” cité en fin de texte).

Là intervient un autre questionnement. Sur quelle conception implicite de la réalité et de l’homme repose chacune des postures épistémologiques identifiée ? En effet désigner une situation, se proposer d’en comprendre quelque chose et même d’y agir est déjà la marque de présupposés fondateurs de telle ou telle position épistémologique (ou paradigmatique).

Il y a des positions épistémologiques qui vont nous entraîner à découper le réel en catégories de plus en plus fines sinon en disciplines multiples.

Il y a des positions épistémologiques qui vont nous entraîner à recomposer sans cesse des globalités et des inter dépendances.

Il y a plus symptomatiquement des positions épistémologiques qui vont attribuer l’unité d’une situation à la situation elle-même ou bien encore à son “environnement”. La réalité, objet de toutes nos attentions se tiendrait-elle par elle-même en objets objectivement séparés, en phénomènes distincts, en situations isolées ? Alors c’est la réalité qui va fonder toute transdisciplinarité dépositaire de l’unité du réel.

N’est-ce pas l’homme au contraire qui confère le caractère d’unité à ses expériences-objets, expériences-phénomènes, expériences-situations en les désignant en en faisant des objets de considération par exemple ? Auquel cas nous avons la clé de toute transdisciplinarité. Seul l’homme est transdisciplinaire. Les multiples disciplines, les positions épistémologiques sont des possibilités de l’humanité auxquelles les hommes se laissent trop souvent prendre croyant que c’est la réalité qui le leur impose. C’est la position de l’Humanise Méthodologique qui s’affirme là, déjà présente dans le regard porté sur ces questions.

Y a-t-il d’autres sources qu’humaine à tous les problèmes et solutions possibles ? Y-a-t-il d’autres connaissances qu’humaines, compétences qu’humaines, évaluations qu’humaines dans ces affaires là (et toutes autres affaires humaines ?).

A ce stade quelques indications peuvent être fournies de la nature et des voies d’une transdiciplinarité qui réponde aux enjeux de valeur et de maîtrise humaine qui justifient et légitiment la recherche ici engagée.

- Chaque position épistémologique, “angle de vue” sur la réalité, correspond à une disposition humaine, à un Sens, constitutif de l’humanité de l’homme (l’homme est Sens et il peut ainsi se disposer en plusieurs Sens ou angles de vue).

- Il y a des Sens qui nient le Sens humain et recherchent ailleurs qu’en l’homme les déterminations des positions épistémologiques tenues. La réalité déciderait du mode épistémologique de son appréhension. par exemple le positivisme, le constructivisme ou le systémisme ne seraient pas des positions humaines vis-à-vis de la réalité mais des propriétés intrinsèques à la réalité.

- Selon la position épistémologique tenue la structure de l’expérience humaine est différente négligeant ceci, la réduisant à cela comme par exemple la différence entre une pédagogie par problème et une pédagogie purement didactique. C’est la source de bien des difficultés.

- Il y a enfin une position épistémologique qui non seulement cherche à discerner le Sens humain en toute chose mais aussi considère que toute chose n’est rien d’autre, pour l’homme, que d’expérience humaine, réalisée et structurée, un phénomène humain. Toute réalité est phénomène humain réalisé, par exemple les mathématiques et les réalités qu’elles permettent d’appréhender sont de pair des constructions humaines à partir de déterminants humains.

Dès lors nous pouvons comprendre autrement la transdisciplinarité. Le trans est celui de transcendance. Le Sens est transcendant (transcende) à toute réalité qui l’incarne, le réalise et le révèle. la transdisciplinarité préconisée ici est un regard dont la source et la portée sont au-delà de toute discipline classique.

La réalité étant réalisation structurée de l’expérience humaine (cf. Trialectique sujet-objet-projet), les disciplines doivent alors être comprises non comme des découpages dans l’approche du réel mais comme des “cheminements disciplinés”, au sens traditionnel du terme discipline, par lesquel il est possible d’accéder au Sens d’une réalité, d’en reconnaître les dimensions et structurations et d’y entreprendre tout projet selon les finalités humaines sans lesquelles il n’y aurait d’ailleurs ni science, ni recherche, ni enseignement.

Nous pénétrons ici dans une autre perspective que celles qui ont dominé et que l’évolution humaine montre limitées sinon erronées.

Cette perspective développée par l’Humanisme Méthodologique, son anthropologie fondamentale, son épistémologie et sa praxéologie humaines est largement développée sur le plan théorique et méthodologique, sur le plan des conceptions comme des pratiques.

Il reste à en déployer les possibilités dans le champ du questionnement transdisciplinaire. Une approche transdisciplinaire opérationnelle du réel est ainsi d’ores et déjà possible tant pour la recherche que pour l’enseignement. La porte de la transdisciplinarité est ouverte. Celle-ci n’est pas un mirage.

Dans cette approche transdisciplinaire un objet n’appartiens pas d’abord à un discipline mais à un acte de considération, celui d’une personne ou d’une communauté de personnes selon une intention donnée et visant un but ou un esemble de buts articulés. Poser un problème, engager une recherche, proposer un enseignement, conduire un projet passe par un travail de “centration”.

Quel est l’objet principal (central) de préoccupation ?

Quel est le sujet et l’intention de cette préoccupation ?

Quel est le projet de cette préoccupation ?

Telles sont les questions qui permettent une approche “transdisciplinaire”.

Elles sont suivies par un travail d’élucidation de Sens et de structuration des re-présentations qui constitue le processus de connaissance humaine dans sa plus grande maturité. Le travail disciplinaire classique le limite à une partie seulement de cette structuration, n’y ayant alors aucune maîtrise du Sens.

C’est cette maîtrise du Sens qui facilitera ensuite le travail de réalisation : conceptualisation, formalisation, transpositions, méthodes, pratiques, disciplines, autant de compétences en cohérence avec la connaissance précédente.

Toute pratique transdisciplinaire passe par ces trois étapes avec, bien sûr, une infinité de circonstances, toutes sortes d’exigences générales ou spécifiques et de multiples démarches et solutions.

Pourrait-on penser qu’une pratique transdisiplinaire, fondée sur le Sens humain et la raison humaine puisse ne pas bouleverser celles qui résultent des disciplines classiques et leurs rationalités limitées ?

Documents cités

Un texte de Edgar Morin

http://perso.club-internet.fr/nicol/ciret/bulletin/b2c2.htm

positions et postures mathématiques, pédagogiques...

http://www.coherences.com/TEXTES/DOCUMENT/pedag.html

La trialectique sujet objet projet

http://www.coherences.com/TEXTES/DOCUMENT/trial.htm