Mutation dans l’enseignement universitaire

Les indicateurs d’une mutation radicale
samedi 10 juillet 2004
par  Roger Nifle
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Les remises en question qui émergent sont signes à la fois de l’impact sur le monde universitaire de la mutation de civilisation engagée et aussi d’un renversement radical dans les finalités de l’enseignement unversitaire, particulièrement en France. Des résistances sont déjà à l’oeuvre.

Article paru dans le revue Options pédagogiques de l’université d’Ottawa, juin 2004

Le constat se banalise du fait que le recours aux TIC par les enseignants les amène au seuil d’un questionnement pédagogique et d’une véritable remise en question des habitudes académiques (cf. AIPU). Tirant le fil de nouvelles pédagogies, c’est aussi celui de la remise en question du fonctionnement des institutions, celui de l’épistémologie des disciplines, celui des rapports enseignement et recherche et toute la coopération internationale qui vient, avec son cortège d’expériences et d’innovations foisonnantes.

Mais pourquoi en est-il ainsi ? Question rarement posée. Est-ce par un pur effet mécanique de la mise à disposition de technologies nouvelles ? Certainement pas. L’informatique, la télématique, la télévision existaient depuis longtemps sans révolution pédagogique.

C’est en fait internet et le Web qui donnent au mouvement un caractère explosif.

De ce fait l’interprétation du phénomène “remise en question de l’enseignement et de la pédagogie universitaire” est calqué sur celle du phénomène technologique.

Deux erreurs viennent alors obscurcir le paysage.

L’interprétation informative, société de l’information, accès à l’information en ligne mais aussi diffusion de l’information. Elle conduit des enseignants à mettre des cours en ligne. Fiasco pédagogique, ceux qui ont un peu de recul le savent.

L’interprétation médiatique, société du multimédia et de la communication généralisée. Alors on pense interactions, communications, présentations animées, QCM et autres modes d’échanges auxquels s’oppose la difficulté technologique. Les plates-formes techniques du “e-learning” essaient d’y répondre.

Mais que voit-on ? La persistance de questionnements plus profond sur la pédagogie, pédagogie active, pédagogie par problème, par projet, jeux de rôles.... processus pédagogiques.

Très vite on s’aperçoit que les questions soulevées sont indépendantes des TIC et on cherche alors ce que les TIC peuvent apporter. Il y a là un paradoxe.

Les TIC auraient déclenché une remise en question de la pédagogie universitaire et celle-ci conduit à s’interroger sur l’utilité des TIC dans le champ ainsi ouvert. Au passage ces questions pédagogiques et les pratiques associées sont bien plus anciennes et redécouvertes dans cette conjoncture. L’auteur les a étudié et pratiqué il y a près de 30 ans et les voit redécouvrir dans les années récentes.

C’est là que tout se joue. Les TIC ne sont pas une cause mais un effet, celui d’une mutation de civilisation (concept peu “scientifique” pour des universitaires mais réellement fondé dans l’anthropologie de l’Humanisme Méthodologique). Internet est le laboratoire de cette mutation et les TIC des outils.

On en donnera quelques caractéristiques.

La clé de la mutation d’Internet ce n’est pas l’information, ni la communication même si elles en constituent des paramètres, c’est la relation.

Internet bouleverse le tissu (web) des relations inter humaines et les relations pédagogiques n’échappent pas à cet effet. Il ne faut jamais l’oublier.

La relation c’est aussi l’initiative de la rencontre et du partage d’enjeux communs. Internet c’est la possibilité d’établir des relations de proximité (humaine) à distance (physique). Le champ pédagogique est interpellé par le rôle de chacun, enseignant-étudiant, dans la relation pédagogique.

Internet c’est la possibilité de construire des communautés virtuelles dédiées à un projet commun (communautés de Sens et de projet). Cela nous éloigne de la conception duelle de la relation (y compris pédagogique) et oblige à penser l’individu dans les multiples contextes collectifs, groupes, communautés apprenantes, communautés instituées, communautés de connaissances et de compétences....

C’est aussi le rapport au réel dont l’extension au virtuel révèle un autre rapport à l’espace, au temps, aux structures, aux réalités. Emergent la question du Sens, la structure hypertexte, la navigation et le positionnement (évoluer et se situer) dans des espaces virtuels et néanmoins réels ; humainement réels.

C’est cette mutation de civilisation qu’Internet et ses accessoires TIC révèlent et accompagnent qui est la source véritable de la mutation pédagogique et institutionnelle qui s’amorce.

Retenons en la logique, l’autonomisation et l’engagement communautaire (ex. citoyen, professionnel), dans un espace mondialisé. Mais ne voit-on pas pointer là les objectifs nouveaux assignés à l’enseignement, la pédagogie, l’université ? Internet et les TIC permettent de les envisager tout autrement ?

En quoi y-a-t-il changement radical ? Nous ne nous étendrons pas ici sur l’aspect progression, dépassement d’une ère fondée sur la Raison qui met en question sa “suffisance” alors que souvent le Sens en est perdu. Dorénavant il s’agit de donner un Sens aux enjeux humains avant de se soucier de leur seule rationalité. N’est-ce pas encore aussi une question éducative, pédagogique et même.... épistémologique ?

Le changement le plus évident pour l’enseignement et la pédagogie universitaire est un changement de Sens passer d’une logique de conformation à une logique d’autonomisation.

La logique de conformation est celle :

- du savoir par rapport à la réalité,

- de la méthode réflexive et référentielle,

- des pratiques d’un enseignement tout entier didactique,

- des objectifs et des méthodes d’évaluation, de sélection, de hiérarchisation,

- des efforts de normativité à tous les niveaux.

La France, nul n’en doutera, est particulièrement experte dans ce Sens et en difficulté pour changer de Sens. Si les sources historiques sont délicates à analyser le fait ne peut être négligé, ni au niveau des constats dans le courant international francophone (AIPU), ni dans le modèle universitaire dominant (centré sur les contenus c’est-à-dire “les savoirs”), ni dans l’organisation de la recherche, son déficit universitaire et ses relations avec l’enseignement, ni dans les réactions et difficultés particulièrement aiguës parce que cruciales du changement, ni dans les capacités de détournement et de digestion dans la logique ancienne de toute tentative de réforme portant sur l’essentiel.

La logique d’autonomisation et d’engagement communautaire, majeur et responsable, met au premier plan non les contenus mais la personne en communauté (et non plus dans le face à face individu-société qui a structuré la pensée donnant prévalence à la dépendance conformiste aux normes sociales et à l’indépendance, contestataire sinon délinquante de l’individu (contre dépendance, hédonisme victimaire, défensive idéologique...).

Dès lors sont indissociablement liés les enjeux et processus pédagogiques personnels, communautaires, institutionnels. On retrouve bien là les questions pédagogiques émergentes tout en pouvant discerner l’insuffisance de celles qui oublient un de ces termes notamment.

Voilà donc à quoi ouvrent les TIC, moyens d’Internet, révélateur et laboratoire d’une mutation de civilisation.

Et le LMD ? C’est la même chose, une autre expression de la même mutation.

Passer d’une logique de conformation (tradition universitaire prédominante) à une logique d’autonomisation responsable.

On comprendra que les traditions de chaque pays sont différentes à cet égard, les voies et les obstacles différents. Ceci rend d’autant plus fécondes les coopérations par l’enrichissement mutuel que cela procure non seulement pour avancer mais aussi dépasser les obstacles spécifiques ici et là.

Est-il utile d’analyser les principes du LMD pour vérifier cet enjeu de renversement radical du Sens ?

Il est alors éprouvant de constater ici et là le déploiement d’efforts considérables de normalisation pour intégrer dans la logique de conformation les dispositifs d’autonomisation du LMD.

Tout cela souligne l’importance de deux questions.

Le problème du changement de Sens.

Rechercher dans une réglementation, une normalisation, même dans une procédure dite de débat ou de concertation, le passage d’une logique de conformation à une logique d’autonomisation est évidemment un contre Sens. Modéliser la réforme, c’est en détruire l’esprit. C’est ignorer l’épaisseur humaine des enjeux et des méthodes à mobiliser et particulièrement l’épaisseur humaine de toute pédagogie d’autonomisation responsable, de toute connaissance humaine et de toute compétence humaine. Désastre anthropologique au nom d’un certain humanisme !

Le changement de Sens suppose de développer et conforter le nouveau Sens et non de le traiter dans les logiques anciennes pas plus que de les combattre. La connaissance des problématiques de changement humain est ici indispensable pour concevoir et conduire des stratégies efficaces à tous les niveaux, enseignements, équipes projets, universités ou écoles.

L’autre question est celle-ci. La déspatialisation de l’enseignement tant par Internet que par le LMD conduit à faire une différence entre

- les sites et les offres d’enseignement et de pédagogie (micro et macro pédagogie) centrés sur les thématiques et les enjeux accessibles à tous (sites virtuels)

- les espaces localisés (nationaux, régionaux, locaux) où sont fixés des objectifs d’enseignement et d’éducation et aussi de normalisation dans la délivrance de diplômes.

La fonction enseignante et la fonction normative diplômante, réunies dans l’université classique iront en se séparant, lieux virtuels d’enseignement différencié, largement accessible, lieux géographiques de normalisation, d’objectifs, de cursus, de diplômes et pourquoi pas d’initiatives originales, de vocation singulière....

Avec l’enjeu pédagogique, l’enjeu institutionnel est aussi remis en question par la mutation dont les TIC et le LMD constituent simultanément les symptômes et les moyens.