Le lien qui structure toute organisation et toute entreprise humaine est un lien de concourance. Concourir à un même but est aussi la définition de la concertation.
Le lien de concourance suppose unité de Sens, unité de but, unité de préoccupation et de contexte. La maîtrise des organisations, la définition du rôle de chacun tiennent à la constitution de structures de concourances.
Il est maintenant devenu familier de dire que l’homme est la
ressource essentielle de l’entreprise. Mais en a-t-on tiré
toutes les conséquences ?
La principale est celle-ci. C’est la structure de la communauté
humaine qui est la structure même de l’entreprise et en
porte le dynamisme et le devenir.
La direction des ressources humaines est donc la base de toute
la vie de l’entreprise et de son développement.
On pourrait rétorquer que la gestion financière,
ou la performance de ses moyens techniques est, sinon plus importante,
du moins aussi fondamentale que les ressources humaines.
On se trompe alors de niveau, la qualité technique ou
économique de l’entreprise n’est qu’une conséquence
de la qualité des hommes qui en ont la charge, tant sur
le plan décisionnel qu’opérationnel.
Tout dépend des hommes dans et hors de l’entreprise.
La maîtrise de la constitution et du gouvernement de la
communauté d’entreprise est donc la clé de sa richesse
et de son évolution. Dès lors, il devient indispensable
de comprendre ce qui construit cette communauté et de
quelle manière elle structure l’entreprise.
La Théorie des Cohérences montre comment s’articulent
les compétences humaines indispensables à une communauté
que j’appellerai entrepreneuriale. Elle montre que le lien qui
tisse l’organisation de cette communauté doit être
un lien de "concourance" dont j’expliciterai le contenu.
Les méthodes des cohérences permettent d’analyser
et de conduire cette communauté de concourance formant
ainsi un nouveau modèle d’entreprise : "l’entreprise
de concourance".
Enfin, je terminerai par une perspective européenne pour
montrer que "l’entreprise de concourance" est une réponse
au défi que pose l’intégration du marché
européen face aux autres cultures, d’orient ou d’occident,
qui habituellement nous assaillent de leurs modèles.
LA THEORIE DES COHERENCES ET LA
STRUCTURE DES COMPETENCES DANS L’ENTREPRISE
La théorie des Cohérences découle d’une
anthropologie qui articule une conception fondamentale de l’homme
et la compréhension des phénomènes humains
et en particulier de ce phénomène qu’est l’entreprise.
Il est vrai que si on y pense sérieusement, l’entreprise
est d’abord une affaire humaine, une aventure humaine, avant
d’être un agent économique ou un système
de production qui n’en sont que la conséquence.
Sans rentrer dans le corps de cette théorie, j’indiquerai
ici le schéma structurel fondamental de toute entreprise
humaine.
Tout d’abord, trois dimensions constituent les piliers :
- L’intention de l’entrepreneur qui marque la volonté
et l’orientation de l’entreprise. C’est la dimension
politique tenue et assurée par une autorité
de direction générale dont c’est le rôle
et la compétence.
- L’objet de l’entreprise est ce à quoi s’applique son
intention et qui, en fait, est le plus souvent complexe. C’est
en effet à la fois le besoin qu’elle cherche à
satisfaire, inscrit dans un environnement socioculturel dont
le marché est une facette et, aussi le métier dont
elle fait sa particularité en réponse à
ce besoin. C’est la dimension économique
au sens large, c’est-à-dire celle de la gestion de son
environnement et de ses ressources internes et externes selon
"les règles de la maison". Des rôles et
compétences spécifiques s’y attachent qui sont
celles de gestionnaire et notamment au sens classique et étroit
de la gestion du personnel.
- Enfin la troisième dimension est la conséquence
des deux premières, c’est le développement de l’entreprise,
c’est-à-dire le parcours de son existence selon un chemin
jalonné de réalisations et de projets. C’est la
dimension stratégique qui réclame encore
un autre type de compétence : la conduite des projets
et du développement.
Dimension politique d’orientation et de direction générale,
dimension économique de gestion des ressources, dimension
stratégique de conduite du développement et des
projets, forment une structure que j’ai appelée un cohérenciel,
dans la mesure où il indique la structure cohérente
indispensable de toute entreprise humaine.
Ce schéma se complète par les trois composantes
ou aspects de l’existence de l’entreprise qui sont les trois
plans complémentaires qui forment le cohérenciel
d’entreprise, ce sont :
- La composante relationnelle qui est justement
la base de l’entreprise : le tissu social qui la constitue tant
à l’intérieur qu’à l’extérieur. C’est
ce tissu social qui est porteur du dynamisme et de la puissance
d’évolution et de réalisation. La nature du lien
qui forme la trame vivante et énergétique de cette
communauté d’entreprise sera l’objet principal de mon
propos, j’y reviendrai par la suite.
- La composante communicationnelle est celle
de l’expression et de l’identité de l’entreprise au travers
des signes et des messages qu’elle émet et qui lui permet
d’être connue et reconnue en même temps qu’elle procure
une identité commune à tous ses membres. C’est
le but de toute communication que d’être reconnue au travers
de la multiplicité des messages émis et échangés.
- La composante opérationnelle est celle
de l’activité productrice proprement dite, c’est-à-dire
celle de tous les actes de production et de leur organisation
à l’aide des moyens techniques appropriés.
Se dégagent en définitive une structure du gouvernement
des entreprises selon le cohérenciel.

Cela nous donne une structure de rôles
et de compétences complémentaires ainsi que leur
articulation relative.
En fait, cette structure cohérencielle peut aussi bien
s’appliquer à chaque service de l’entreprise où
on retrouvera la nécessité du même type de
fonction et de compétence selon des degrés et des
modalités différentes.
Elle se retrouve au bout du compte au niveau de chaque individu
véritablement responsable qui lui aussi doit gouverner
sa propre action, et pourrait-on dire, sa propre entreprise.
Cet échafaudage holographique montre en définitive
que chaque personne, chaque service est une entreprise qui concoure
à l’existence et au développement d’une même
entreprise générale.
C’est là qu’émerge cette idée d’un lien
de concourance qui articule les rapports entre les hommes et
entre les divers groupes ou services de l’entreprise.
- L’intention de chacun s’intègre dans une intention générale,
- L’objet de chacun est une partie de l’objet général
de l’entreprise,
- Le développement de l’entreprise de chacun concoure
au développement général de l’entreprise,
- Les relations de chacun tissent la trame sociale de la communauté
d’entreprise,
- La communication de chacun participe au discours et à
l’image de l’entreprise,
- L’activité de chacun contribue à la production
de l’entreprise.
Le lien de concourance :
Quelle est l’originalité de cette analyse et des entreprises
de concourance.
Pour cela, il faut les comparer à d’autres modèles
comportant leur propre conception du lien qui noue la communauté
de travail et qui en forme l’unité, la cohérence
et la cohésion.
J’utiliserai pour cela un outil proposé par la théorie
des Cohérences et que j’appelle une carte de cohérences
ou carte des sens selon lesquels on peut, par exemple, comprendre
ou envisager les problèmes d’entreprises.

Pour ne pas être trop long, je me
limiterai à décrire quatre cas de figure.
Dans le premier cas, le lien est conçu comme une attache
obtenue par la pression d’un pouvoir central qui joue sur l’envie
ou la peur, la carotte et le bâton. Plus péjorativement
c’est le lien atavique du troupeau ou de la meute qui sont les
modèles sous-jacents. Mais alors sans menace ou récompense
le lien se défait et de toute façon, il est toujours
fragile et porteur de conflits endémiques. C’est comme
cela que s’est construite toute une tradition de lutte ou les
uns ne voient que tyrannie pendant que les autres ne voient qu’une
bande d’irresponsables et leurs gardiens.
Dans le deuxième cas, le lien est conçu de façon
mécanique comme la structure d’une machine dont chacun
est un rouage ou une courroie de transmission.
Des figures plus modernes nous feraient parler de traitement
et de circulation d’information ou de noeuds d’un système
de flux. Le système fait alors le lien et les hommes n’en
sont qu’un maillon que l’on dit souvent le plus faible et le
moins fiable. Nous sommes en face d’une conception impersonnelle
et déshumanisée où l’entreprise serait idéalement
une communauté de robots.
Dans le troisième cas, le lien qui tisse la communauté
d’entreprise est conçu comme la structure d’un édifice
construit rationnellement selon une hiérarchie des spécialités
et des rapports techniques entre les fonctions. Cette juxtaposition
hiérarchisée du modèle rationaliste laisse
de coté la responsabilité et l’initiative de chacun
au profit d’un rôle technique durement formalisé
et limité à une case dans un jeu de construction
dont les motivations humaines sont exclues.
Le quatrième cas enfin est celui du lien de concourance,
je le distinguerai tout d’abord de trois conceptions qui pourraient
sembler équivalentes.
L’idée de lien d’appartenance ne suffit pas à marquer
le mouvement d’ensemble dynamique nécessaire à
l’entreprise.
L’idée de lien de coopération n’indique pas la
dimension entrepreneuriale indispensable. On peut coopérer
à une tache sans se soucier de son incidence sur le développement
de l’entreprise ni voir plus loin que son résultat immédiat.
L’idée de lien de participation, terme à la mode,
mais qui est aussi bien valable pour la participation à
une soirée ou à un pique nique.
Le lien de concourance implique deux choses :
La première est que chacun soit entrepreneur de sa mission
propre, la deuxième est que cette mission concoure à
la marche en avant de l’entreprise commune.
Il s’agit donc d’un lien dynamique entre partenaires responsables,
c’est-à-dire responsables de leur action et corresponsables
de l’action collective dans la durée. Ce lien de concourance
articule la structure générale de l’entreprise
qui est l’intégration des concourances selon le cohérenciel.
Il articule aussi les relations de chaque personne et de chaque
service avec les autres dans toute l’originalité et l’autonomie
responsable de chacun.
En effet, la réponse à ce problème apparemment
paradoxal consiste à concilier l’unité de direction
et la cohérence de l’entreprise avec l’autonomie, l’originalité
de chaque partenaire ou service qui forment toute la diversité
d’une communauté d’entreprise complexe.
Mais alors l’entreprise n’est plus une boite, ni une bande, ni
un système mécanique, ni même une organisation.
C’est une société d’entrepreneurs liés par
des liens de concourance. Cette société trouve
son unité dans une même motivation, un même
terrain, une même histoire. Par contre elle permet la diversité
et la pluralité des personnalités, des qualités,
des missions, des engagements et donc l’autonomie responsable
de ses partenaires.
C’est donc un véritable gouvernement de cette société
singulière qui est la société de concourance
qui doit être celui de l’entreprise.
Cette société de concourance a une caractéristique
supplémentaire, c’est d’être ouverte.
Elle est ouverte horizontalement parce qu’elle permet d’intégrer
le fait que bien d’autres partenaires, autres que le personnel,
concourent au développement de l’entreprise : clients,
fournisseurs, autorités locales, banquiers, organismes
éducatifs, conseils, associés, entreprises partenaires,
universités, chercheurs, etc... L’entreprise de concourance
n’est pas un lieu clos où les ressources humaines sont
uniquement internes mais une société ouverte qui
reconnaît la multiplicité des concourances et qui
étend le champ de la communauté d’entreprise intriquée
avec d’autres communautés d’entreprises.
Elle est ouverte verticalement parce que chaque entreprise concoure
aussi à des fins plus larges que ce soit au développement
local, national, que ce soit à des entreprises fédératrices
constituant des réseaux de plus grande taille.
On assiste aujourd’hui à la constitution de tels réseaux
de concourance. Il suffit de voir la complexité des liens
entre les entreprises formant des groupes importants mais aussi
l’implication des entreprises dans les problèmes de la
cité de même que la multiplication des partenariats
et le besoin d’une maîtrise de l’environnement socioculturel,
économique, administratif, etc...
On peut en venir alors à un modèle d’entreprise
où l’intérieur et l’extérieur ne veulent
plus rien dire.
L’entreprise est un réseau de concourance plus ou moins
vaste, plus ou moins intégré, selon le degré
de concourance a son développement.
Ce degré peut être total pour qui se consacre entièrement
à l’entreprise. Il peut être très partiel
pour qui y concoure ponctuellement ou épisodiquement.
Il peut être majeur pour qui assume des responsabilités
d’ensemble. Il peut être mineur pour qui apporte une contribution
très localisée.
J’en resterai là pour évoquer maintenant les apports
de la méthodologie des cohérences
pour contribuer au développement d’entreprises de concourance.
Sans rentrer dans le détail technique, je soulignerai
qu’elle permet de mieux maîtriser chacune des dimensions
du cohérenciel de l’entreprise et par exemple :
La dimension politique en éclairant les
orientations et en aidant à la prise de décision
et à l’exercice délicat de l’autorité de
direction.
La dimension économique en permettant
des analyses de situation nécessaire à une bonne
gestion des ressources et des potentialités de l’entreprise
dans tout son environnement.
La dimension stratégique en aidant à
concevoir et à conduire des stratégies intelligentes
et efficientes.
La dimension relationnelle en aidant à
l’animation du tissu relationnel des concourances constituant
la communauté d’entreprise.
La dimension communicationnelle en permettant
une meilleure cohérence de l’identité de l’entreprise
ainsi qu’une plus grande significativité de ses messages.
La dimension opérationnelle en contribuant
à l’optimisation de la productivité et de la qualité
des produits ainsi que des qualifications individuelles et collectives.
Le cohérenciel en particulier est un outil de diagnostic
permettant d’évaluer l’état de chaque composante
de l’entreprise, de détecter ses forces et ses faiblesses
et ainsi orienter les priorités dans la gestion des ressources
humaines et des compétences.
Je n’en dirai pas plus sur un chapitre qui, a lui seul, mériterait
plus d’une conférence pour en arriver à une conclusion
et ouvrir une perspective européenne à ce modèle
d’entreprise de concourance.
En effet, l’Europe n’est pas dénuée d’originalité
et d’une personnalité culturelle singulière.
Une récente étude réalisée par le
centre de recherche, que je dirige, a montré que la culture
européenne se caractérise par des traits qui peuvent
être de grands défauts mais surtout par un trait
qui est sa capacité à faire vivre ensemble des
pays, des nations aux qualités et aux microcultures très
différentes.
Si elle arrive à échapper à ses tendances
normalisatrices, uniformisantes et à ses tendances à
la rivalité entre puissances et territoires, elle peut
développer une vocation de concourance entre des pays,
des régions, des valeurs, des talents différents
dans une même unité de devenir.
Ainsi l’Europe est forte d’une capacité culturelle à
nouer des liens de concourance pour l’entreprise de sa propre
construction en favorisant pour cela les concourances entre les
entreprises de différentes nations et en suggérant
le modèle de l’entreprise de concourance qui est celui
qui est capable d’intégrer la diversité des personnes
et l’unité entrepreneuriale de tous.
L’entreprise de concourance peut donc être avancée
comme le modèle européen qui en cultive les meilleures
valeurs culturelles. Ces entreprises existent déjà.
Il suffit d’ouvrir le regard sur la réalité et
savoir quitter des grilles de lecture stéréotypées
qui masquent souvent la richesse effective des entreprises concrètes
qui sont les nôtres.