La gestion nous a habitué aux ratiocinations, ratios, réductions comptables de la réalité ou à un contrôle de gestion qui se cherche (vainement) une âme. L’analyse des Sens de la gestion nous montre sur quelles postures, discutables, se fondent les pratiques habituelles. Elle nous montre aussi qu’une perspective nouvelle est à développer où des "modèles virtuels" de gestion sont à inventer pour donner les moyens d’évaluer ensemble les situations. Jusqu’à quand préfèrera-t-on les comptes irréalistes mais indiscutables aux évaluations réalistes mais à disctuter.
Partant d’une interrogation sur la notion
de gestion, l’analyse des sens et cohérences a débouché
sur un horizon inattendu par son ampleur et ses incidences.
Le champ des "sciences de gestion"
comme première approche a conduit à la mise en
évidence de la difficile définition de cette notion
de gestion non seulement par la multiplicité des acceptions
et des discours mais l’impossibilité de définir
la gestion par elle-même sans se référer
aux situations qu’il s’agirait de gérer. Dès lors
est apparu d’une part que la gestion était toujours une
pratique vis-à-vis d’une situation et plus spécifiquement
une pratique de contrôle.
Que signifie contrôler ? Et bien
il y a autant de réponse que de Sens donnés à
la gestion et réciproquement autant de Sens des conceptions
et pratiques de la gestion que de Sens donnés au désir
de contrôle.
On pourrait dire que la gestion est une
pratique d’exercice du contrôle, y ayant une cohérence
(unité de Sens) entre la signification du contrôle
et les moyens, méthodes et pratiques de la gestion. Cela
étant et c’est là un résultat important,
le sens de la gestion et du contrôle est donné par
la conception même de ce qu’est une situation. Par exemple
si la situation est comprise comme fonctionnement d’un système
automatique alors la gestion et donc son contrôle s’inscriront
dans la même logique mécaniste.
Si à l’inverse la situation est
conçue comme un jeu de rôles alors la gestion et
son contrôle s’inscrit dans une logique de type "managériale".
Ou encore une situation analysée comme un "champ
de risques" générera un contrôle devenu
gestion de la menaces. Alors qu’une situation envisagée
comme "champ de potentiels" ressources et opportunités
se traduira par une logique de gestion de type reconnaissance
et développement des potentiels.
Il s’avère aussi que derrière le terme de gestion
résident des attitudes plus interventionnistes (gérer
c’est diriger, conduire, piloter) ou au contraire plus "distanciées"
(gérer c’est surveiller, vérifier, comptabiliser...).
Cela dépend complètement de la conception des situations
et du rapport que nous pouvons avoir avec. Si nous avons un rôle
à y jouer c’est sur ce rôle que portera la gestion.
Si nous ne sommes qu’instrument d’observation d’automatismes
répétitifs alors c’est en tant "qu’automate
de contrôle" que se pense la gestion... et le gestionnaire.
Dès lors on comprend qu’une typologie
des conceptions et pratiques de la gestion doivent se construire
sur une typologie des modes d’appréhension des situations.
A l’inverse il deviendra intéressant d’examiner le type
de conception ou de pratique de gestion en vigueur ici ou là
pour comprendre le rapport aux situations qui y prévaut.
On pourra discerner le Sens de tel ou tel
outil de gestion au travers par exemple de l’argumentation de
son utilité ou la logique de son opérationalité,
et comprendre quels sont les implicites sur lesquels il repose.
Il deviendra clairement illusoire de vouloir faire évoluer
conceptions et pratiques de la gestion sans mettre en question
le rapport aux situations qui les sous-tendent et les justifient.
A ce stade doit être précisé
le champ du "rapport aux situations".
Au premier chef on pense situations d’entreprises,
situation d’un projet, d’une équipe, d’une action et pourquoi
pas situation comptable, financière, etc... Il existe
même l’expression "situation de gestion". C’est
peut être cette dernière qui justifie le concept
de "contrôle de gestion" qui serait alors gestion
de la gestion, redoublement particulièrement interpellant
quant on sait quel trouble s’attache traditionnellement à
la définition du contrôle de gestion.
Mais au delà et pour mieux comprendre les enjeux il faut
penser à toutes les situations auxquelles nous avons à
faire face ou bien à comprendre, ou bien à transformer,
etc. Ce qui est en question est notre rapport général
aux situations, petites et grandes, dès lors qu’il nous
vient d’avoir à les "gérer" ou quelque
peu les contrôler. Mais c’est aussi notre rapport au monde,
on devrait dire aux mondes auxquels nous sommes confrontés
et à tous les champs de préoccupation qui sont
les nôtres. C’est bien sur le cas aussi de tous les responsables
qui par définition ont quelque chose à voir avec
la gestion ou le contrôle des situations.
Pensons alors aux responsables politiques
à toutes les échelles. Gestion de crises, gestion
de l’opinion publique, gestion des problématiques de la
vie collective, gestion des projets, etc... On pourrait parler
de la situation mondiale, celle de l’Europe, la situation électorale,
la situation économique, générale ou locale,
etc. On aperçoit vite que ce sont tous les rapports au
monde qui sont impliqués par l’interrogation sur le Sens
de la gestion. Non que cette dernière question épuise
la précédente mais qu’on ne peut rien y comprendre
sans que la précédente soit quelque peu clarifiée.
Dès lors les représentations,
termes, concepts, illustrations ou exemples que nous devrons
utiliser peuvent se situer dans de multiples champs. On partira,
pour faciliter la compréhension toujours difficile d’un
tel écrit, d’images fortes que l’on s’efforcera de retraduire
dans différents univers.
Ce faisant on découvrira aussi mais
c’est inhérent au recours au Sens, que se trouvent liées
des conceptions "philosophiques" implicites et des
paris méthodologiques, des positions épistémologiques
et des mobiles humains.
On découvrira aussi pourquoi restent vains les efforts
et les propositions de "producteurs de sciences de gestion"
venant à contre sens des logiques de situation posées
par les acteurs.
Pourquoi aussi, cherchant à rendre
cohérentes des logiques incompatibles, ce ne sont plus
que des slogans ou des formules toutes faites qui occupent le
champ de la réflexion en matière de gestion pendant
que le mimétisme des pratiques reste le principal vecteur
de choix des acteurs.
Enfin l’analyse des Sens et cohérences
de la gestion débouche on le verra par l’ouverture d’une
perspective aussi inattendue.
En effet la mutation dans laquelle nous
sommes engagés fait émerger de nouvelles appréhensions
du monde, des réalités et des situations. Dès
lors c’est une nouvelle conception de la gestion et le développement
de pratiques tout à fait neuves qui sont redonnées.
Pensons d’ores et déjà au virtuel, entreprise et
économie, aux "modèles économiques"
qui se cherchent et s’expérimentent, à la reconnaissance
du caractère déterminant de "l’immatériel",
des valeurs, et ainsi à de nouveaux rapports à
l’espace temps et au Sens de l’expérience et de l’activité
humaine, éthique et bien commun...
Ainsi ce travail d’élucidation qui
aurait pu déboucher sur un simple reclassement des logiques
et pratiques d’une activité si ancienne et traditionnelle
ouvre un champ immense de problématiques, celles du rapport
et du contrôle des situations. Il trace déjà
les premiers dessins d’un nouveau type de sciences de gestion,
celles qui aident à contrôler ce que la mutation
nous apporte comme nouvelles situations. Il s’agit là
d’un enjeu de refondation.
SENS ET COHERENCES DE LA GESTION LA
CARTE DE COHERENCES
L’analyse débouche sur une élucidation
des Sens de la gestion et donc du contrôle des situations.
Cette élucidation réclame un mode de traduction
qui en favorise la transmission. Il faut cependant savoir que
les Sens en question ne seront accessibles au lecteur qu’en référence
à des matériaux de son expérience.
Les formulations, explications, illustrations
que nous lui donnons ici, ont pour but non pas de saisir le Sens
dans une formulation définitive mais de l’évoquer
en résonance avec les expériences du lecteur sans
lesquelles ces présentations resteraient lettre morte.
En outre la représentation des Sens dans une carte des
Sens et cohérences favorise l’appréhension des
divergences, des oppositions et de l’orientation de chaque conception.
La carte fonctionne comme une rose des
vents, une boussole même, si on considère que le
Sens s’y révèle à chaque fois comme une
tension, une attraction, un vecteur portant un type de signification,
des logiques, des valeurs et des pratiques.
Pour déployer les résultats
de l’analyse nous allons commencer par saisir les deux couples
de polarités antagonistes qui structurent le champ.

1) Logique naturaliste
et logique culturaliste
Logique naturaliste
La première voit les situations
comme le produit de lois et mécanismes déterministes.
L’économie, le marché, le processus de fabrication,
le système d’information, sont volontiers pensés
comme cela et même l’entreprise serait le fruit de déterminations
"calculables". Dès lors on ne peut penser le
"contrôle" de telles situations que comme un
aspect ou une dimension de la situation elle-même.
Ainsi dans son principe le contrôle ne peut être
un acte exogène à la situation mais une "prise
en compte", un comptage intégré. Dans cet
esprit on conçoit qu’un idéal de mécanisation,
automatisation des pratiques et façons d’agir soit poursuivi,
cherchant à atteindre un fonctionnement nominal, c’est-à-dire
présentant le moins d’écart possible aux standards.
La gestion tend à être conçue
comme un mécanisme, automate, de prise en compte de la
situation gérée et à ce titre cherche à
"coller" à celle-ci pour qu’aucun écart
n’échappe au contrôle.
Dans cette optique la gestion débouchera
sur un "système" "collant" à
la situation.
Il en devient comme le double, l’exemplaire de contrôle.
Au bout du compte le contrôle ne pouvant être lui-même
qu’une activité répondant aux mêmes "lois
naturelles" le système de contrôle et la situation
peuvent en arriver à se confondre. Gérer c’est
alors reproduire la situation et réduire celle-ci à
cette reproduction. Dans cette logique il arrive que l’activité
gestionnaire devienne la seule activité concevable.
Parmi les exemples on peut citer le reporting
qui devient l’unique activité de certains cadres et, à
la limite, toute autre activité pouvant s’externaliser,
l’entreprise devient une entreprise de gestion pure.
Comme toujours avec le Sens il y a lieu
de relire maintes situations d’actualité notamment à
cet éclairage. Pensons notamment aux marchés financiers
et aux lois de gestion qu’ils semblent imposer comme lois de
nature.
Pensons aussi plus traditionnellement aux
gestionnaires dont le fondement de "l’appareil" (de
gestion), informatique ou manuel, en vient à être
vu comme le tout de la situation ou du moins l’essentiel. La
logique de mécanisation n’est d’ailleurs pas sans incidence
historique sur le passage des méthodes traditionnelles
aux conceptions et pratiques de l’informatique de gestion.
Remarquons enfin que l’opérateur,
gestionnaire ou "agent" du processus à contrôler
sont sensés répondre aux lois de la nature de la
situation en question. En tant qu’être humain subjectif,
ils ne manquent pas de susciter quelque écart dont l’enregistrement
pour le contrôle peut conduire à réduire
"ce maillon faible", c’est-à-dire à déshumaniser.
Si on se trouve confronté à des pratiques "déshumanisantes"
regardons quelle logique de gestion et surtout quel type de conception
et de rapport aux situations est en jeu. Nous ne pouvons pas
ici rentrer dans une telle exploration que chacun pourra réaliser.
Logique culturaliste
Elle aide à comprendre la précédente
en en prenant le contre-pied. La logique culturaliste considère
que les situations à gérer sont le fruit de traditions
culturelles, de civilisations, de conventions sociales et professionnelles.
Il y a ainsi de "bonnes pratiques" référées
à ce que le progrès et l’expérience ont
apporté, rôles, compétences, fonctions et
leur jeu.
Articuler les rôles, les compétences, les fonctions,
c’est le fait des méthodes, des stratégies, des
organisations dédiées à leurs usages selon
des modèles culturellement élaborés (selon
le professions, les activités, les fonctions, les enjeux,
etc.).
Dès lors le "contrôle
des situations" n’est rien d’autre que leur organisation,
la reproduction des structures et modèles types, l’encadrement
et le management. La gestion des situations en ce Sens est en
quelque sorte leur management, c’est-à-dire l’orchestration
des scènes qui conviennent.
Les "sciences de gestion" et
celles des pratiques professionnelles, les méthodes et
stratégies mais aussi les modes proposent des comportements
collectifs et individuels, des façons de faire structurées
qu’il s’agit d’adopter au plus près de ce qui se fait
de mieux ou de l’adapter à ce qui est possible de faire.
Dans cette logique le gestionnaire est
dans la situation mais en même temps il peut l’envisager
dans sa globalité. Il en est au sens propre un acteur,
tenant le rôle assigné sur la scène convenue.
Le reste est accessoires. Remarquons que c’est certainement le
terrain le plus propice a une transmission traditionnelle par
la formation et par le conseil qui sont les meilleurs véhicules
culturels des modèles de gestion des situations.
La logique culturelle réclame écoles
et références, la logique naturelle réclame
adaptation et automatismes.
2) Logique du manque et de
la rareté, logique de la richesse et de l’abondance
Cela recouvre deux attitudes types qui
se traduisent en logiques, rationalités et en définitive
méthodes et pratiques de gestion.
La logique du manque et de la survie
On pourrait aussi la nommer logique du
défaut, de la pénurie, de la faute et de la défaillance,
de la menace et du risque fatal, logique catastrophique et par
essence pessimiste.
Il est intéressant d’examiner comment
les situations sont conçues et décrites autour
de nous. Quel état du monde ou de la société
nous livrent les média. Le ciel à nouveau risque
de nous tomber sur la tête ou nous prendre dans ses serres.
Le développement des logiques victimaires
renforce cette tendance dans l’appréhension de toutes
les situations. De ce fait les situations de gestion deviennent
fréquemment gestion du risque, gestion des défaillances.
Les impératifs du type zéro défaut l’ont
encouragé faisant du défaut, de la faute, du danger,
du dysfonctionnement, l’objet exclusif de toutes les attentions.
Bien sûr le contrôle de la
situation sous une dominance fataliste ne peut que se réduire
à une surveillance de plus en plus tatillonne et la dénonciation
anticipée des catastrophes sans cesse annoncée
et fantasmée.
La gestion - surveillance, les yeux fixés
sur les anomalies, les failles, ne fait que suspendre le temps
d’une saisie, l’inexorable présence du mal que toute situation
porte en puissance.
C’est une logique de survie. Aussi "subjectif" que
ce rapport aux situations apparaisse, il se traduit, on le verra
bien souvent, par un débordement d’objectivation, normalisation,
rationalisation, quantification, réglementation qui tentent
de compenser et masquer le Sens sous-jacent. Principe de précaution
ou de l’évitement ?
La logique de la richesse et du développement
Toute situation est au contraire perçue
comme un potentiel de richesses, déjà une richesse
parce que porteuse de promesses et toujours évaluable
par ces promesses. Il en va des hommes, comme des choses, les
situations peuvent toujours être considérées
comme des opportunités à condition de savoir reconnaître,
évaluer et ainsi mobiliser ces potentiels.
Le contrôle des situations définit une conception
de la gestion, se définit clairement comme cela. L’évaluation
et la reconnaissance des potentialités, valeurs et richesses.
La mobilisation de ces potentiels par les moyens appropriés.
L’intérêt pour la qualité,
les valeurs, les potentiels humains, les ressources de compétences
et de richesses immatérielles et matérielles est
prédominant. Mieux vaut pense-t-on dépenser son
énergie à créer des richesses qu’à
se focaliser sur les catastrophes imaginables, à développer
les potentiels plutôt qu’à scruter les risques.
L’optimisme prend la place du pessimisme, la couleur du monde
en est changée, les conceptions et les pratiques de gestion
aussi. L’abondance de potentiels entraîne à une
économie de l’abondance a l’inverse de celle de la rareté
qui a trop longtemps prévalu.
Quatre conceptions types
de la gestion et des situations à contrôler
Les deux dialectiques antagonistes permettent,
en en croisant les termes, de discerner quatre autres Sens qui
les combinent et supportent un modèle de gestion des situations
dont on verra l’actualité et la portée
1) Gérer les opportunités.
L’investissement spéculatif
Conjuguons la logique des richesses et
la logique naturaliste. Les situations sont bien riches de potentiels
mais ceux-ci ne peuvent se développer que si les conditions
sont favorables.
Dès lors seule une spéculation
portant à la fois sur la situation-conjoncture et les
conditions de fructification de celle-ci est possible. On cherchera
donc à investir dans les situations où l’on aura
aperçu des opportunités et où pourront être
mis en place les mécanismes de fructification (entreprises).
On retrouve là l’une des logiques les plus dominantes
ou l’optimisme est conjoint avec un calcul sur l’efficacité
des moyens. Il ne s’agit pas là de moyens de production
mais de moyen d’obtention d’un "retour sur investissement".
Ainsi différents courants très actifs, très
dynamiques visent à exploiter des situations spéculatives
mais leur naturalisme confie aux lois mystérieuses de
la nature des choses ou des marchés le soin de porter
des bénéfices (toutes sortes de mains invisibles).
Tout un appareil de gestion qui tente de coller à cette
logique s’est évidemment développé. Evaluer
et saisir les opportunités, évaluer la valeur "retour
sur investissement" (EVA), trouver les dispositifs qui marchent
(entreprises, produits spéculatifs, compétences
spéculatives...) en sont les principales fonctions. De
grands magiciens sont consultés et tous les jours la fluctuation
des choses est suivie de très près.
Evidemment on s’intéresse peu aux
situations humaines en tant que telles ce qui n’empêche
pas de spéculer sur des "hauts potentiels" dont
les qualités recherchées sont alors évidentes
mais aussi sur les valeurs propitiatoires du moment. l’analyse
éclaire d’un nouveau jour la logique de l’abondance qui
s’exprime dans la "bulle financière" abondance
imaginaire mais bien réelle dans l’univers des signes
monétaires.
La gestion est le moyen de prendre acte
des situations et des expériences pour dévoiler
les probabilités qui déterminent les choix à
venir : choix de gestion c’est-à-dire d’investissements
naturellement.
2) Gérer la défiance.
L’administration réglementaire
A l’inverse de l’optimisme des affaires
revient le pessimisme qui porte cette fois sur les situations
humaines. Les situations sont ici des configurations humaines
dont le pire est toujours à envisager. La défiance
est de mise et se transforme en exigences, en vigilance. Celles-ci
ne peuvent s’exercer qu’au travers de la formalisation des situations
humaines.
Règles, normes, procédures sont autant de moyens
de régir les fonctionnements, de les encadrer afin de
détecter rapidement les failles, de prendre en défaut
les comportements déréglés (dérégulés).
La gestion des situations est assimilée
à une administration réglementaire, formaliser
les modèles de comportement, les modèles de réalisation,
établir des protocoles d’exigences tels que tout dérapage
sera immédiatement enregistré (traçabilité).
Bien évidemment obnubilé par son instrument de
contrôle le "gestionnaire" administrateur n’aura
pas le temps de se préoccuper de développement
et d’enrichissement, de valeurs et de potentiels.
L’administration réglementaire comme
esprit de gestion est largement répandue (bureaucratie)
de même que la logique d’appréhension des situations
qui s’accorde bien avec le cynisme ou simplement la défiance
vis-à-vis des hommes et de soi-même sans doute.
Elle cherche par la pression de conformité à restreindre
le champde liberté des acteurs forcément défaillants.
On voit aussi comment règles, grilles
de lectures, tableaux normatifs...peuvent proliférer
comme prolifèrentlois et règlements au moment
oùlalogique d’investissement spéculatif est particulièrement
exacerbée.
Il sera facile au lecteur avisé
de reconnaître dans cette opposition deux courants fortement
présents, dans l’actualité économique notamment.
3) Gérer la menace systémique.
L’obsession des ratios
Les situations ne promettent rien de bon
et sont sous le régime de mécanisme "naturels".
La surveillance des "écarts"
aux standards "naturels" est l’objet de toutes les
préoccupations. Des ratios portant sur des facteurs accessoires
- ceux qui sont mesurables - feront l’objet d’une attention souvent
obsessionnelle. Les yeux fixés sur les ratios, un sécateur
à la main et le "bon" gestionnaire saura trancher
dans le vif s’il y a lieu. C’est une question de survie.
Le discours largement entendu témoigne
d’une appréhension des situations et du seul type de contrôle
qui est laissé au "bon" gestionnaire celui qui
n’a pas d’état d’âme. Il en va ainsi pour de nombreux
"gestionnaires" dont l’absence de maîtrise de
la situation se traduit par ce type de fixation.
Si les lois de la nature économique
disent qu’un ratio de rentabilité calculé sur les
seuls "résultats" eux-mêmes déduits
de calculs fiscaux sur d’autres ratio, est inférieur à
une certaine valeur l’activité doit être supprimée.
On voit bien qu’il n’y a "que le résultat
qui compte" les potentiels sont inconnus, autant que les
finalités humaines et plus généralement
toutes considérations humaines.
Cette logique s’illustre par une sorte
d’ascèse, de dépouillement et d’appauvrissement
d’humanité celle-ci étant réduite aux reliquats,
aux ratios et résultats accessoires. Si on pousse l’analyse,
la déshumanisation est le mode d’action du gestionnaire
tant pour ce qui concerne la chosification des comportements
humains que pour la réduction d’effectifs. Derrière
le maniement conjuratoire des ratio se profile l’instrumentation
du "sacrifice humain".
Chacun retrouvera dans son expérience
cette ambiance gestionnaire et chosifiante. Il trouvera aussi
la logique de l’argument de survie qui a largement prévalu
au cours des dernières décennies et qui a fait
la vulgate de générations de gestionnaires.
4) La gestion des virtualités.
La fécondité de l’expérience
Toute situation, humaine par essence, est
riche de potentiels. Elle est l’occasion de tirer des enseignements
qui développeront ces potentiels et enrichiront de ce
fait ceux qui en ont fait l’expérience. Il n’y a richesse
que de potentiels et gestion que du développement des
potentiels au travers de situations enrichissantes. Les situations
sont à considérer ici comme le théâtre
d’expériences enrichissantes.
Le contrôle des situations visera
justement à créer des scènes révélatrices
de qualités et potentiels et réalisatrices d’un
développement de ces potentiels. C’est la finalité
de toute organisation.
C’est ce qui est potentialisé qui
mesure la richesse acquise et le potentiel la richesse actuelle.
Pensons aux compétences, à l’expérience,
au professionnalisme mais aussi au "crédit",
aux "portefeuilles" de l’entreprise, au capital de
confiance etc.
Pour concrétiser on soulignera ici
que la valeur d’un bien ou d’un service est liée aux promesses
de bienfaits qu’ils portent . On peut déjà lire
ici certaines caractéristiques de ce qu’on appelle nouvelle
économie, économie de l’abondance et on le verra
économie du virtuel. La gestion y est une fonction à
la fois stratégique et pédagogique consistant à
"mettre en scène" des situations évaluatrices
et mobilisatrices (des potentiels). C’est toujours un management
mais de type maïeutique, accoucheur de richesses.
Les projets et le management des projets
peuvent être compris comme cela. Un projet est une situation
d’engagement collectif construite pour faire s’exprimer les richesses
collectives (compétences, intelligence collective) dans
des réalisations qui enrichissent en retour ceux qui s’y
sont investis en proportion de leur concours au projet (principe
de concourance).
Ces situations sont riches de virtualités
tant comme potentiels que comme promesses. La "gestion"
de ces situations consiste à les rendre "révélatrices"
des virtualités qui pourront "s’exprimer" et
"réalisatrice" de ces virtualités. La
logique du virtuel lorsqu’on se réfère plus à
l’étymologie qu’aux emplois abusifs, plus au mouvement
du monde qu’aux interprétations défensives ou spéculatrices
est très exactement celle là.
Entreprises, projets, pratiques, institutions
sont autant de réalités - situations que l’on peut
qualifier de virtuelles en tant qu’elles sont dédiées
à l’accomplissement de virtualités (toujours humaines)
pour produire biens et services. Elaborer ce type de situations
virtuelles et les "manager" est ce qui peut être
considéré comme un nouveau type se gestion Il ne
s’agit plus d’une gestion de l’accessoire mais d’une maîtrise
de l’essentiel.
La gestion relève du discernement du Sens, de l’évaluation
des virtualités, de la construction de parcours et processus
de réalisation, c’est-à-dire de situations expériencielles
fécondes.
La mutation, avec une "mondialisation"
généralisée, ouvre à la construction
de mondes virtuels, mondes en projet, de communautés de
devenir, entreprises virtuelles dans une économie du bien
commun. Le développement d’Internet contribue largement
à cette virtualisation.
Il y faut des modèles virtuels de
gestion, c’est-à-dire la construction et le pilotage de
situations révélatrices, qualifiantes, mobilisatrices
et en définitive réalisatrices.
Par exemple un processus collectif d’évaluation
de situations, un processus de concertation et d’appropriation,
une stratégie macro-pédagogique, un processus de
maturation et de changement sont autant de scènes types
ou ad hoc à construire et à piloter, des scènes
virtuelles de gestion en quelque sorte.


Roger NIFLE Juin 2001
avec la collaboration pour l’analyse
de Dominique BESSIRE et Geneviève NIFLE