La stratégie communautaire

L’intégration et le développement humain
dimanche 1er février 2015
par  Roger Nifle
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« La politique traite de la communauté et de la réciprocité d’êtres différents. »
Hannah Arendt dans son livre « Qu’est-ce que la politique ? »
(manuscrits de 1950-1959, éd. du Seuil).
Les quartiers de banlieue sont la figure même d’une conception erronée des sociétés humaines...

Le problème

Les quartiers de banlieue sont la figure même d’une conception erronée des sociétés humaines. Une structure formelle, de nature matérielle (urbaine), administrative, juridique est sensée rassembler des individus identifiés à leur statut juridique de citoyen et aux caractéristiques formelles qui le définissent (ex : carte d’identité, critères statistiques). Les tours, barres et grands immeubles en sont la figure matérialisée. Sont exclus de ce schéma, les identités culturelles, les caractéristiques originelles, les mentalités et traditions, et aussi les relations et les dynamiques psycho-affectives.

De ce fait les individus cadrés d’un côté sont laissé en errance quant aux enjeux d’engagements communs dans un devenir individuel et collectif. La recherche et la culture du bien commun est remplacée par une action publique décidée dans des lieux inconnus du public et dans le cadre des directives de l’Etat seul habilité à dire l’intérêt général. Les « services publics » viennent comme substitut au bien commun dont l’échelle n’est que rarement celle de la communauté de co-existence. L’école par exemple s’adresse à des individus standards avec des programmes et des méthodes standards où ne figurent ni l’existence d’une communauté de quartier ni la situation ou le devenir des élèves qui en sont issus.

Mais comme les hommes sont des êtres sociaux qui vivent toujours en communautés, peuvent en changer, les voient évoluer, les communautés s‘imbriquent les unes dans les autres jusqu’aux niveaux les plus vastes et les territoires les plus lointains. Qui ne sait que les individus sont maintenant très souvent connectés à grande distance.

Or dans ces situations de quartiers on constate l’errance de la jeunesse, matérielle et morale ; des délinquances bien organisées constituant des réseaux à grande échelle, des communautés reliées par une carence affective et que l’on désigne comme communautaristes. La transgression de l’autorité y est un double jeu, celui auquel on a été encouragés par la culture du ressentiment et de la revendication, celui des arrangements clientélistes qui ne cultivent pas le respect mais la méfiance réciproque. Les rapports de force sont joués pour tenir la scène des pouvoirs et des équilibres et « calmer le jeu ».

On s’étonne que cela empire après des décennies d’actions fondées sur une conception erronée. Ce n’est pas seulement la pratique qui est faussée mais la théorie qui est fausse. Il y a bien ici et là quelques palliatifs comme on le dit des soins de survie temporaire. Plus de 30 ans de politique de la ville et ça continue.

La solution communautaire

Les personnes humaines grandissent en compétences, en intelligence, en qualités morales, lorsqu’elles sont portées par des communautés qui les aident non seulement à acquérir ces capacités mais aussi à cultiver des responsabilités qui sont le fait d’une certaine maîtrise de soi et d’une liberté de l’assumer. Ces communautés commencent avec la famille et toutes les situations de socialisation dans des groupes et communautés de proximité où s’inscrit peu à peu la vie personnelle dans la vie collective et communautaire.

Lorsque la trajectoire des individus n’a pas bénéficié de cet environnement humain communautaire, alors on a affaire à des personnalités déstructurées et dont l’apparence extérieure masque des délabrement moraux et psychoaffectifs massifs. On en tire comme leçons qu’il faut plus de structures, plus de contraintes, plus de rapports de force, plus de dénonciations, plus d’action publique, et bien sur plus de moyens.

Il est vrai que si les communautés sont elles-mêmes en déshérence, en délinquance, en régression, alors leur portage des personnes est destructeur au lieu d’être éducateur. Mais si elles sont engagées dans une voie de développement orienté par le Sens du bien commun alors ce sont de puissantes éducatrices ou ré-éducatrices aux échelles qui sont les leurs. Mieux, elles s‘éduquent les unes les autres et acquièrent des compétences collectives, une intelligence collective, une maitrise responsable de leur devenir dont on n’a pas idée dans le système de croyances erronée qui prévaut. Il est vrai que si le maintien des sociétés civiles à l’état de mineures est le véritable enjeu non dit, pour leur bien évidemment, alors on comprend mieux la persévérance dans l’erreur. Chaque fois qu’il s‘agit de penser et d‘agir à la place des personnes et des communautés alors le plus souvent c’est leur aliénation qui est entretenue même et surtout si un matelas d’incantations est asséné pour justifier les dispositions prises.

En fait toutes les affaires humaines sans exceptions sont des affaires communautaires et susceptibles d’une gouvernance propre à la mesure du degré de maturité développé. En font partie l’éducation des personnes, leur formation tout au long de la vie, la maîtrise des affaires communautaires et intercommunautaires aux différents niveaux et aux différentes échelles. etc.

La stratégie communautaire.

La communauté de référence.

La stratégie consiste d’abord à situer tout problème et tout projet dans un cadre communautaire et d’ensembles communautaires, chaque communauté étant toujours inscrites dans d’autres auxquelles elle participe. Un problème de quartier est celui d’une communauté de quartier inscrit dans la ville. Désigner la communauté concernée c’est en faire le sujet d’une appropriation progressive de ses affaires de façon à l’assumer et le cas échéant de le partager. Alors, si la communauté est déjà une communauté majeure, elle assure par elle même la gouvernance de ses affaires et son développement ainsi que la participation de toutes autres parties prenantes. Sinon il faudra que d’une autre source d’une autre communauté vienne une assistance au développement pour aboutir à cette majorité, sauf à la détruire en la maintenant comme mineure ou inexistante.

La communauté de référence peut apparaitre comme habitée ou traversée par d’autres communautés petites ou grandes et trop souvent impuissante à exister par elle-même. C’est pourquoi surtout dans un pays où les communautés ont été combattues au nom de l’intérêt général ou enfermées dans des intérêts particuliers, il faudra engager une restauration ou une instauration d’une conscience communautaire assurée d’elle-même.

Le Sens du bien commun

Il correspond à l’orientation d’un développement fondé sur des valeurs et une conscience historique, même d’une histoire mythique. Ce Sens du bien commun est celui de la communauté, celui que chacun peut partager tant pour ses propres affaires dans la communauté que les affaires communes. Cela n’empêche pas la participation à d’autres communautés mais réclame de situer les affaires que l’on veut traiter. Le Sens du bien commun est propre à chaque communauté comme support de la voie de développement qui lui est propre et qu’elle peut cultiver, forgeant ainsi une culture. Celle ci est faite de talents, de qualités, d’usages, de compétences, d’intelligence collective, le meilleur d’une humanité qui lui est propre mais qui porte aussi ses faiblesses et travers. Elucider le Sens du bien commun d’une communauté, ses valeurs, ses atouts, ses potentiels n’est pas une exercice familier dans un monde qui s’est évertué à en ignorer sinon combattre l’existence ou la réduisant au pire. La stratégie communautaire préconisée par l’Humanisme Méthodologique dispose de différents moyens d’investigations en profondeur ou progressive. Cette élucidation va servir non seulement pour construire une stratégie de développement communautaire mais aussi à solliciter les ressorts singuliers d’une identification mobilisatrice et enthousiasmante.

Processus et stratégie de développement communautaire.

Le caractère unique de toute communauté (comme de toute personne) implique que ses trajectoires d’évolution, ses méthodes et pratiques mais aussi ses situations sont uniques. Ainsi au lieu d’appliquer des solutions standards il s’agit de concevoir et conduire un processus qui est unique. Il y a là aussi des méthodes pour cela. Cependant les communautés humaines portent aussi l’universel de l’humanité et notamment la trajectoire de toute évolution humaine. Cette trajectoire passe par des phases semblables même si les contenus sont toujours singuliers. Les modes d’assistance dépendent des stades d’évolution communautaire.

Ainsi des communautés archaïques demanderont une prise en charge visant une pacification des affects dans un sentiment d’être bien ensemble. Des communautés primaires feront l’apprentissage progressif d’un faire ensemble qui soutiendra un identité collective de confiance en soi basée sur des compétences collectives cultivées. Des communautés secondaires se construisent des représentations qui leur permettent d’intellectualiser leurs affaires communes et de se situer dans un monde plus vaste. Les communautés tertiaires sont en mesure d’assumer une vocation singulière et une responsabilité dans des ensembles communautaires plus larges tout en assurant une gouvernance démocratique de leur communauté.

Il faut noter que dans les quartiers il faut souvent commencer aux premières phases. Mais alors quelles communautés peuvent apporter l’assistance utile ? Se pose aussi le problème de ce qui peut sembler paradoxal c’est celle d’un accompagnement directif et permissif qui permet une autonomisation progressive de la communauté. Cela se heurte aux illusions spontanéistes ou normatives et réclame plutôt une forme de maïeutique. L’évolution communautaire n’est pas sans rapport avec un processus pédagogique, macro pédagogique, s’agissant de toute une communauté.

La stratégie communautaire vise toujours une appropriation active des affaires communes impliquant l’évolution des personnes et de la communauté à la foi comme fin et comme méthode. Cependant cette appropriation dépend évidemment du stade d’évolution et l’erreur de proposer une appropriation d’un niveau inadéquat contribue à la dégradation communautaire ou a son maintien dans une impotence qui conforte trop souvent des pouvoirs politiques et techniques qui s’en justifient.

Nota : cette stratégie communautaire est parfaitement généralisable à toutes les communautés petites ou beaucoup plus vastes, communautés territoriales, entreprises, organisations etc.