Les démons de Gödel. Logique et folie

Par Pierre Cassou-Noguès
jeudi 29 août 2013
par  Roger Nifle
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Le lien entre logique, mathématiques, sciences physiques, philosophie, métaphysique, psychologie, spiritualité est ici associé à la folie. Le théorème d’incomplétude n’a cessé de faire débat et notamment avec ce que Gödel appelle l’air du temps en l’occurence matérialiste. Un regard sur le livre et une transition avec l’Humanisme Méthodologique

Ce livre est très intéressant tant sur la question de l’origine des mathématiques que l’expérience de ces origines et aussi pour l’écho que cela provoque chez un matérialiste comme l’auteur se présente (fugacement).

Gödel est connu pour son théorème d’incomplétude et par les remous que cela ne cesse de provoquer. L’auteur nous montre comment sont liés chez Gödel et d‘autres aussi la construction logique et mathématique, l’expérience de son origine, ses thèses et recherches philosophiques et psychologiques associées, ses théories métaphysiques et spirituelles et enfin ce que l’auteur appelle sa folie. Il cite d’ailleurs un autre auteur, Post, qui a travaillé sur des questions semblables et a terminé sa vie sous un électrochoc de trop. Fréquentant Einstein et bien d‘autres, familier de Husserl et de Leibnitz, Gödel avait publié son théorème dès 1931 et il est décédé en 1978 à l’âge de 72 ans.

Comme il ne sépare pas les domaines évoqués ici on peut dire que pour Gôdel, le théorème d’incomplétude est une formulation logique et mathématique qui dit en (très) gros « qu’un système formel ne peut se justifier entièrement par lui-même », autrement dit les constructions formelles mais aussi toutes choses auxquelles elles se rapportent reposent sur autre chose qui est d’ordre spirituel.

Il s’y réfère pour évoquer l’intuition première du mathématicien ou du philosophe, intuition profonde, immédiate qui réclame ensuite de longues élaborations. Tout se passe pour lui comme si les mathématiques et toutes les réalités mentales ou matérielles étaient générées par des esprits, des entités du type des « monades » de Leibnitz. Ces entités prennent leur source en Dieu qui les aurait créées avec une fonction particulière.

Gödel, toujours à en croire Pierre Cassou-Noguès, postule l’existence de mauvais esprits agissant sur les hommes et le monde. En particulier il y en a qui provoquent « l’esprit du temps » que Gödel dit matérialiste. Il y en a qui créent chez lui la hantise de l’empoisonnement et le font mourir de ne plus se nourrir. Tout cela alimente pour l’auteur la thèse de la folie dès lors que le chercheur sortirait du formalisme mathématique pur et se complairait dans une philosophie et une métaphysique, spiritualistes.

L’auteur développe abondamment la question du cerveau et de l’existence ou non d’un esprit qui en serait différent ? Il développe notamment la question de la machine de Turing qui associe la logique formelle à un ordonnancement mécanique. La thèse qui a été promue à ce propos est que tout ce que le cerveau peut produire (comme systèmes formels) peut être réalisé par une machine mécanique. La structure matérielle équivaut ou prévaut sur la structure mentale. C’est alors la posture des matérialistes. Cependant il n’est pas sur que la machine de Turing vaille pour tout ce que produit le cerveau et encore moins la pensée s’agissant seulement de systèmes formels. Gödel en met en cause l’autonomie vis-à-vis de ce qu’il appelle l’esprit et qui est la source. En tout cas on pourrait dans un clin d’oeil noter que Turing a été persécuté par de mauvais esprits. Le gouvernement britannique vient ces jours derniers de s’excuser des mauvais traitements infligés par lui à Turing.

Ainsi si on peut penser que Gödel n’a pas abouti dans sa théorie métaphysique de l’esprit son assimilation systématique à la folie que l’auteur veut seulement constater sans l’analyser est sans doute problématique.

Peut-on penser qu’un matérialiste puisse entendre ce qui est dénié par ses propres thèses autrement que comme un danger sinon une menace ? Cela semble tourner à l’obsession chez l’auteur avec une répétition qui peut paraître excessive des termes de la folie. Peut-il y comprendre quelque chose aux tentatives du spiritualiste et discerner ce qui est fécond, dans la création mathématique par exemple ou ce qui est dérapages. Il semble en effet que les monades de Gödel se soient trouvées comme des entités parmi lesquelles on ne discerne plus ce qu’est l’homme sinon habité par des monades spirituelles. Par contre les remises en question des conceptions matérialistes du cerveau ne sont pas incompatibles avec des découvertes récentes comme la théorie de l’esprit et la transmission des intentions avant leur expression, la précession de l’acte sur la conscience de l’intention ce qui l’exclue de sa cause, la localisation des thématiques sur un lieu plus que sur un espace cérébral et la non localisation dans le cerveau lui-même d’activités que l’on croyait seulement cérébrales...

Tout cela se confronte utilement aux thèses de l’Humanisme Méthodologique tant pour le discernement du Sens des postures épistémologiques, axiologiques et praxéologiques que pour une conception spirituelle de l’humanité de l’homme source des réalités existentielles comme des productions scientifiques ou mathématiques. Alors le risque de folie du chercheur et l’adversité de l’esprit du temps ? Nombreux l’ont vécu et non des moindre mais il est aussi possible de comprendre comment la déstabilisation des identifications existentielles présente des risques anxiogènes sinon psychotiques. C’est pourquoi l’aventure aux extrêmes demande des prudences et des précautions sinon des accompagnements judicieux. Mais heureusement que des aventuriers s’y risquent, peut-être pas tous de ceux qui fréquentent les laboratoires et les conservatoires en tous genres.

Roger Nifle 29 août 2013

* éditions du Seuil collection Points Sciences 2007 postface 2012