Prospective humaine et mutation

Des clés pour une mutation en pleine action
mardi 7 octobre 2008
par  Roger Nifle
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La prospective ne n’est pas un spectacle pour savoir à quoi jouer demain mais un regard pour assumer un engagement de l’avenir. Affaire de conscience, de comportements, de structuration des affaires humaines, d’où la prééminence de la prospective humaine.

La mutation c’est justement un phénomène humain. Ce ne sont pas les choses qui sont en crise mais les hommes. Or justement cette mutation de civilisation là introduit à un autre niveau de conscience qui va relativiser cette frénésie d’images et de représentations mentales qui paraissaient gouverner le monde. Les systèmes qui vont se révéler systèmes de croyances vont voir s’effondrer leur souveraineté. Parce que pour l’homme l’essentiel c’est le Sens, en conscience, en valeurs et en action.

Une mutation de civilisation voilà ce qui se passe ici. Le problème ? Quand on est dedans et que l’on observe de sa fenêtre on voit tout et son contraire.

L’avant est à l’après ce que l’arrière est à l’avant. Temps et espace se mélangent, uchronie et utopie, la mutation ce n’est pas demain ou ailleurs mais maintenant, un autre Sens, dans l’histoire, de l’histoire.

Pour certains cependant, aller de l’avant c’est faire marche arrière, aller en arrière, c’est progresser ; suivez mon regard.

Pour d’autres rien ne change sauf quelques conditions conjoncturelles auxquelles il faut, bien sûr, s’adapter.

Pour d’autres encore l’innovation est l’incantation conservatrice du primat de la technique et du règne des technocraties en tous genres.

Au cœur même de ce qui est un signe majeur de la mutation, le phénomène Internet, l’expertise triomphante se veut technique et de ce fait aveugle aux changements de fond.

Mais quels changements ?

Quatre titres :

1) La mutation, un phénomène humain, le seuil de maturescence.

2) La mutation, une crise de la civilisation antérieure, celle des représentations.

3) La mutation, une crise pour commencer une nouvelle civilisation, la crise de Sens.

4) La mutation, les clés d’un nouveau monde, l’âge du Sens et des communautés de Sens, la socio performance.

Les analyses ci-après sont issues de l’Humanisme Méthodologique,

ses apports de prospective humaine et l’ingénierie du Sens et des cohérences humaines (socio-performatique, espaces virtuels d’activités...)

1) La mutation un phénomène humain, le seuil de maturescence.

Pourtant nous sommes les héritiers de la Renaissance, avec les “Lumières”, l’émergence de l’individu et toutes les institutions de la Raison, notamment dans un pays qui en a fait historiquement et structurellement une divinité d’Etat.

La catéchisme du progrès c’était : d’abord la préhistoire des hommes archaïques, nos bons sauvages, l’histoire moyenâgeuse faite d’obscurantisme et de domination féodale, la modernité avec la Raison qui chante (même la Marseillaise) et qui régit nos neurones comme nos actions citoyennes.

Et voilà la post modernité, sorte de tourbillon où on lâche prise, on tombe de l’échelle et on s’arrête de penser.

Nous serait-il venu à l’idée qu’il y a un chemin de l’homme, un axe du grandir, une trajectoire de l’accomplissement humain, une histoire, marquée par des phases de développement, des seuils de passage, une évolution de l’homme ?

Cela touche les personnes (tiens pourquoi éduquer, mais jusqu’à l’adolescence seulement, n’est-ce pas ?), cela touche les groupes humains qui se cultivent, se civilisent, se professionnalisent, se développent, et aussi l’humanité entière.

Même l’idéaliste le plus obtus ne peut ne pas voir que ça régresse aussi, que ça recommence toujours, que le pire est toujours là. Mais seuls les pessimistes obtus, endoctrinés par nos maîtres ès catastrophes et accusateurs de l’homme, ne voient pas que malgré cela ça progresse d’âge en âge.

Alors la question : qu’y a-t-il en l’homme qui explique et justifie cette marche en avant, qui la structure en étapes et nous fait avancer de mutation en mutation ?

L’humanisme méthodologique, avec le thème de l’évolution humaine, y répond (vaste sujet pour ceux à qui leurs distractions laissent encore un peu de temps pour l’essentiel).

Quatre âges :

- Archaïque, dominé par les affects (voir Boris Cyrulnik : “la naissance du sens”) voir aussi la tentation du retour défaitiste à l’origine. Les bouffées émotionnelles préparent les fusions passionnelles et les guerres de demain

- Primaire, occupé avec l’apprentissage de la subsistance, la coexistence et le confort, voué aux actes techniques visant toujours à court terme. C’est déjà un progrès celui de l’âge du faire.

- Secondaire, l’âge des représentations (mentales) régies par la Raison et capable de construire, structurer, modéliser les affaires humaines à toutes les échelles, même à moyen terme.

- Tertiaire, l’âge du Sens, celui du discernement, détermination, partage de Sens, engagement de Sens. Le Sens du bien commun devient l’axe d’accomplissement des hommes et des affaires humaines. Le temps des communautés de Sens est arrivé.

Des seuils de passage entre les âges :

- la “venue au monde”, seuil de la naissance, séparatrice, passage de l’âge archaïque à l’âge primaire,

- l’adolescence, seuil de l’indépendance individuelle (qui n’est pas encore l’autonomie), passage de l’âge primaire à l’âge des représentations,

- la maturescence, seuil de l’autonomie personnelle et communautaire, passage de l’âge des représentations à l’âge du Sens.

Chacune de ces mutations est un moment de crises, remises en question du niveau de maturité et de conscience antérieur, épreuve de nouvelles problématiques et construction d’un nouveau monde.

Ces marches d’évolution n’éliminent pas les précédentes et nous sommes heureusement construits de ces différents étages. Malheureusement les “élites” à chaque fois croient régir le monde à leur seul étage. Ils ignorent les réalités, les hommes et leurs propres affaires antérieurs et se débrouillent pour retirer les échelles (sociales) ou construire des murailles.

Situons notre mutation, seuil de maturescence, hominescence dit Michel Serres.

Nous passons d’un âge dominé par la production et la maîtrise de représentations mentales avec la Raison, à un âge dominé par la question de Sens qui renvoie aussi toutes les affaires humaines à des affaires communautaires ; communautés de Sens bien sûr et pas communautés archaïques seules connues des anti communautaristes coincés entre deux âges.

Les représentations ? L’imaginaire, les constructions juridiques, spatiales, les modèles de la science et de la culture, les discours et les œuvres d’arts, les titres et les lois, les idées et les mythes, hors de la Raison point de salut (on parlait même de la folle du logis à propos de l’imagination il y a peu).

Voyez comment la réflexion, reflet mental de ce qui est déjà là, prédomine chez nos contemporains et particulièrement dans les milieux scientifiques, artistiques, créatifs où la pensée créatrice est l’exception, la réflexion réfléchissante (narcissique souvent) la règle.

La mutation va nous apprendre que les représentations ne régissent pas le monde, elles sont seulement des médiations du Sens, des moyens, des modes d’expression humaine, révélateur et réalisateur.

Alors l’essentiel c’est le Sens et les représentations leur médiation, la raison a encore de beaux jours pour servir à les ordonner et à mieux maîtriser nos affaires primaires et même nos pulsions archaïques.

L’essentiel c’est le Sens parce que nous sommes des êtres de Sens et nous existons par les communautés de Sens (ConSensus) que nous constituons, et le Sens c’est l’esprit. (Sens et spiritualité c’est lié).

2) La mutation, une crise de la civilisation antérieure, celle des représentations

Au moment où la maîtrise des représentations par la Raison triomphe, une hiérarchie sociale et intellectuelle règne, surtout dans un pays qui en a fait un indépassable et l’a institutionnalisé. Mais voilà, les hommes progressent et la maîtrise des représentations est ébranlée.

Quatre tendances dans cette crise :

- La crispation sur les représentations anciennes. Voyez comme les formules du passé font florès, incantations vaines.

- La fuite en avant dans la prolifération des représentations, images, lois, modèles, discours, formules, euphorie morbide, vanités.

- La régression vers les choses concrètes (primaires) ou archaïques, refus de penser puisque ça ne marche plus. La raison courte, utilitaire ou la déraison pour “s’éclater”.

- Enfin le dépassement. Ce qui était un usage avancé des représentations, au-delà des formes, accès intuitif au Sens, devient la voie du progrès. La poétique, la créativité, le concept, ne sont plus l’ultime horizon de la culture mais le point de départ d’un nouvel âge, d’une nouvelle conscience, d’une nouvelle compétence humaine.

3) La mutation, une crise pour commencer une nouvelle civilisation, la crise de Sens. "Un nouveau commencement" dit Guillebaud

Une crise c’est une épreuve de remise en question. Son dépassement un progrès humain qui engage une nouvelle étape de développement, d’accomplissement. C’est aussi une période de troubles. Non seulement ça va dans tous les Sens mais aussi cela réveille de vieilles crises, si bien que tout l’édifice en est ébranlé.

La crise de Sens nous place devant l’épreuve de la multiplicité des Sens, la prolifération des repères en tous Sens, que nous éprouvons comme quête de Sens, quête de valeurs. A quelle représentation se fier ? Un pas en arrière. A quelle autonomie, à quelle responsabilité s’engager ? Un pas en avant.

La crise des Sens, c’est d’abord un déboussolement, condition d’un re-boussolement.

Les girouettes rouillées et les girouettes en roue libre n’ont pas de problème de Sens. Le vent n’a pas de prise sur les premières et les secondes flottent au moindre souffle comme l’écume des vagues.

La crise de Sens, c’est la confrontation à une pluralité de Sens à discerner d’abord, à choisir ensuite et enfin à engager.

A l’âge du Sens en chaque chose, en chaque situation, il faut discerner, choisir et engager le meilleur Sens, le “bon” Sens, le Sens du “bien”. Comme rien n’existe en dehors de communautés de Sens, il s’agit toujours d’avoir recours au Sens du bien commun y compris pour ses affaires personnelles.

L’un des visages de cette crise de Sens est la crise des paradigmes autant de façons de voir, de penser, d’agir dans tous les domaines. Ils diffèrent selon leur Sens et leur cohérence propre.

Pour comprendre les courants qui agitent le monde et s’orienter, quatre repères correspondent à quatre Sens que l’on pourrait représenter sur une boussole :

- Au sud-ouest, le Sens de la possession ou volonté de puissance

- Au nord-est, le Sens de la rationalité idéale

- Au sud-est, le Sens du naturalisme systémique

- Au nord-ouest, le Sens des communautés engagées.

Chaque Sens a son système de valeurs, sa vision du monde, ses processus opératoires, sa cohérence.

Le premier est traditionnel. La crainte de l’autre suscite une volonté de domination, d’emprise, de possession. Les moyens sont la séduction ou la menace. Ici l’économie c’est forcément la guerre, le succès vient de la domination (des marchés). Les moyens des armes de puissance, des stratégies d’influence, des “mises en dépendance”. Le discours n’est fait que pour masquer, séduire, tromper, culpabiliser... C’est aussi celui des intégrismes comme des mafias. Volonté de puissance, signe d’impuissance ontologique, logique du pouvoir mais pouvoir d’empêchement.

Le second s’oppose traditionnellement au premier. C’est la raison qui commande selon les modèles idéaux, universels si possible, pour ne rien laisser passer de personnel. Structures techniques, hiérarchisées, rationalités à tous les étages. Supériorité des maîtres de la raison, d’Etat ou d’entreprise. Individualisme social, citoyens de la république, sauvés de toute emprise féodale par le dévouement au modèle rationnel de la cité idéale ou de la raison économique, juridique, administrative, etc. La créativité ? une technique programmée ou rien.

Le troisième est candidat au statut de “nouveau paradigme”. Ça tourne tout seul (le système, l’économie, la nature, la société). Ah s’il n’y avait pas l’homme avec sa prétention à la transcendance de son jugement et de son autonomie personnelle, de sa co-création. Puisque “ça tourne tout seul” alors la liberté individuelle c’est de tourner avec, pas d’exigence, pas de responsabilité sinon de laisser faire les lois de la nature des choses, en soi et autour de soi. Spontanéisme libertaire, horizontalité des plans, sans verticalité du progrès, du grandir. Échelles plutôt à descendre qu’à monter, pas de faute sinon celle de dysfonctionnement dû à la prétention d’être humain, dans le plan de la nature certes mais aussi dans la verticalité de son accomplissement. Alors ce qui est le milieu est autour, le centre c’est l’environnement et l’homme est invité à circuler là où il n’à rien à y voir. Jouez les enfants.

Le quatrième est celui d’un humanisme radical qui commence par reconnaître que nos expériences, nos discours, nos croyances, nos paradigmes, nos enjeux, nos environnements sont de nature humaine, des phénomènes humains. Cessons d’être ventriloques et de “faire parler” ce qui nous entoure pour ne pas l’assumer.

Alors toutes les affaires humaines, sans exception, relèvent de phénomènes humains. C’est pour cela que nous y avons quelque prise à la hauteur de notre conscience ou de notre maîtrise. Toute action est humaine, quelque soit les médiations et les vecteurs.

Alors la connaissance de l’humain, personnel et collectif devient primordiale.

Si l’homme est d’abord un être de Sens alors les questions de Sens sont essentielles. Si l’homme existe au travers des consensus et des communautés de Sens alors les affaires humaines y sont inscrites dans les registres de l’expérience humaine (affects, faits, représentations).

Oui mais, dirons quelques uns, “les choses sont ce qu’elles sont”, c’est évident ! Qu’ils le prouvent sans aucune intervention, ni jugement humain.

Oui mais les lois mathématiques de la nature ? Où sont-elles écrites ailleurs que dans nos représentations mentales ?

Oui mais... ? Eh oui, nous en sommes co-responsables et c’est notre accomplissement que de le découvrir, de pouvoir y contribuer et de l’assumer, avec nos limites.

Ça c’est une révolution copernicienne, post galiléenne. Le centre de l’univers humain c’est l’homme (en connaissez vous d’autres ?).

Quatre paradigmes qui font bouger le monde et comme la tectonique des plaques, créent des zones de turbulence, de violences, d’incertitude et même d’apparente immobilité, qui ne présage rien de bon nous disent les catastrophistes soulagés quand ça craque.

4) La mutation, les clés d’un nouveau monde, l’âge du Sens et des communautés de Sens, le temps de la socio-performance.

Alors la mutation, une révolution ? Oui mais copernicienne.

Cela veut dire que si on utilise les référentiels antérieures pour observer et comprendre alors on ne voit rien de ce qui se trame.

Prospective au rétroviseur de ceux qui voient au devant ce qui est reflété de l’arrière par leur réflexion réfléchissante. Prospective au lampadaire de ceux qui cherchent (comme l’ivrogne) des clés dans les “Lumières” alors qu’elles sont ailleurs, dans l’inconnu. Crise des représentations, la multiplication des observatoires aveugles et impuissants.

Mais qu’y-a-t-il à voir ? D’abord à discerner le Sens du bien commun, bien de l’humanité en l’occurence parmi tous les autres Sens humains à l’oeuvre.

Ensuite à remarquer :

- Quête de Sens, d’autonomie personnelle et communautaire (empowerment), de valeurs (les valeurs sont des indicateurs du Sens du bien commun de la communauté de référence).

- Communautés de Sens, (seuls) lieux d’implication et d’engagement des affaires humaines, groupes, entreprises, territoires, pays, collectivités, communautés d’enjeux multiples.

- Mondes communautaires comme sphères d’existence partagées d’enjeux divers. (Voir Peter sloterdjik : sphères)

- Développement communautaire comme mise en mouvement, accomplissement des enjeux, maturation collective, vocation culturelle.

- Management communautaire, pour mettre en mouvement, en cohérence, faire monter en puissance et en performance les équipes, les entreprises, les groupements. Diversités et constellations de communautés.

- Mondes (espaces) virtuels d’activités comme lieux d’engagement et de performance communautaire grâce aux “relations de proximité à distance”. Les relations de Sens, conSensus, ne sont pas réduites aux seules questions de distances physiques ni exemptes d’affectivité et de représentations collectives).

La socio performance

Voilà la question finale, celle des enjeux majeurs et des conditions de réussite “post coperniciennes”.

En effet :

- Il s’agit de performance communautaire, groupes, équipes, communautés de tous ordres, entreprises, collectivités territoriales, populations, quartiers, régions, groupements d’acteurs, pays, institutions ;..

- Il s’agit de performance humaine impliquant :

un progrès d’autonomie (personnelle et collective)

un progrès de compétence collective

un progrès de conscience collective

- Il s’agit d’intégrer toujours ces facteurs issus du même Sens,

- les valeurs, indicateur du Sens du bien commun qui permettent aussi de qualifier et d’évaluer les résultats en toute matière, dans toutes les activités,

- les vecteurs, méthodes, pratiques, espaces virtuel d’activités, communications et compétences à renouveler profondément.

- les moteurs, groupes de consensus, initiatives, déterminations, décideurs, relais, appropriations communautaires, montée en puissance.

S’il y a une chose à retenir de la révolution à engager c’est la socio performance comme expression des enjeux nouveaux dans tous les domaines.

Reste que l’art et la maîtrise du Sens relèvent d’une “intelligence symbolique”, une intelligence du Sens dont il faut faire l’apprentissage.

La connaissance de l’antrhopologie du Sens à la base de l’Humanisme Méthodologique n’est pas inutile à ceux qui veulent que leurs pieds suivent leurs envies révolutionnaires.

A visiter :

Université de prospective humaine http://udph.org

Journal de l’Humanisme Méthodologique http://journal.coherences.com

Roger Nifle prospectiviste 19 août 2008