L’opinion publique

ou l’émotion publique cultivée par les médias
vendredi 12 septembre 2008
par  Roger Nifle
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La réalité du monde est maintenant dominée par les médias qui se retranchent derrière l’opinion publique et le droit d’informer. Il n’y a d’opinion publique que l’expression d’un émotion publique, principal enjeu de l’activité médiatique, plus pour le pire que pour le meilleur. Des croyances passant pour les plus avérées ne sont alors que des manipulations expertes véhiculées par des médias pas toujours conscients de leur pratiques et trop rarement soucieux de leur éthique. Il est temps qu’une exigence de discernement remplace la complaisance à l’opinion publique. C’est vrai pour tous, responsables, politiques, journalistes, et chacun d’entre nous.

Qu’est ce que “l’opinion publique” ? C’est une émotion collective fomentée par les médias.

Quelques réflexions.

D’où vient-elle ? Cela dépend de l’intention et de la logique c’est à dire du Sens de l’activité des médias.

Sont-ils tournés vers l’optimisation de leur audience ? Alors il vont livrer au public une scène, une histoire (storytelling) où ils dessineront une réalité fictive à partir de matériaux réels interprétés de façon opportuniste. Ils racontent ainsi une histoire qui va complaire au public. Ils ne font alors que renforcer une émotion publique, soit qu’ils l’aient semée eux-mêmes en insistant sur tel ou tel fait ou plutôt tel ou tel support émotionnel, soit qu’ils en font une amplification massive.

A partir de pas grand chose, traité opportunément, une caisse de résonance médiatique puissante se met en route. Bien sûr une émotion publique en chasse une autre. C’est tout un art auquel sont rompus les manipulateurs de l’opinion publique.

Sont-ils tournés vers une position partisane ? Alors ils vont choisir, interpréter, faire parler, distordre sans vergogne. La puissance de l’émotion publique, on le sait, est capable de faire taire toute vérité et même de rendre coupables ceux qui tentent de s’y opposer. “Celui qui dit la vérité, il sera exécuté” dit la chanson. Nous en avons des exemples quotidiens.

Sont-ils tournés vers “le pouvoir des médias” et sa sacralisation ? Alors ils vont le mettre en scène assignant aux autres des rôles dans des scènes dont ils sont les organisateurs. Par exemple ramener les politiques à des assoiffés de pouvoir, occupés seulement à la guerre contre le pouvoir des autres ou pour assurer le leurs.

Joutes, combats, procès d’intention, réduction des affaires publiques à des manigances. Toutes les figures d’autorité en sont les victimes et aussi les acteurs, volontaires ou non.

Parallèlement ils se prennent pour principal objet d’intérêt. Par exemple le traitement par les médias de telle ou telle question passe pour l’actualité elle même. Faire l’actualité est la gloire recherchée. Il l’a dit sur l’antenne... ça c’est l’actualité. Ce qu’il a dit importe peu seul l’effet d’écho émotionnel compte dans une scène où est signifiée le bien du côté des médias et le mal du côté des responsables stigmatisés, réduits au statut de pantins.

Prendre en défaut vaut mieux que faire exprimer quelque chose d’utile. Des émissions entières sont consacrée à ce jeu. Voyons comment le langage du cirque ou plutôt la mise en scène des combats est constante. Il y a toujours des exceptions, rares, à signaler.

Toute l’habileté est de dire “mais nous ne sommes que le reflet de l’opinion publique”. Bien sur, la résonance réciproque amène à une confusion générale, histoire de la poule et de l’oeuf. On oublie le coq et l’intention masquée, même à la conscience des acteurs, tellement la confusion émotionnelle détruit le discernement en fonction directe de sa puissance et de son étendue. Mais la plupart du temps tout ce que sait ou pense savoir le public ne lui vient que des médias et pour beaucoup des résonances fortes qu’ils ont suscité.

A ce stade il faut tout de même rappeler qu’il y a aussi des médias qui jouent leur rôle de médiation entre les hommes, avec leur histoire, en devenir pour leur bien commun. Le discernement est l’urgence première de la formation des hommes de média et de la redéfinition de projets d’entreprises médiatiques pertinents dans un monde qui mettra bientôt en péril le magistère des images et des formules avec l’intrusion de la question du Sens.

Noyer tout sous des torrents d’émotion est une façon de résister à la mutation d’un monde qui les remet en question comme d’autres professions et corporations.

On pourrait croire ici que les médias sont la cause de tous les maux. Il n’en est rien mais ils en sont l’instrument le plus terrible.

il faudra aussi s’attarder sur les effets de l’opinion publique sur la conscience individuelle et collective.

Les médias jouets des faiseurs d’émotion publique

Examinons d’abord comment les médias sont aussi le jouet d’experts en manipulation publique et qui en connaissent bien les travers et les ressorts.

Premier exemple le terrorisme. L’arme des terroristes c’est la terreur. Pour cela d‘autres armes sont évidemment employées mais leur puissance meurtrière se mesure à la terreur que cela peut provoquer. Il faut se demander à quoi sert de terroriser sinon à faire perdre un certain discernement, une certaine maîtrise aux populations visées. Mais imaginons un attentat dont aucun média ne parlerait. Bien sûr, il y a des victimes et un certain écho dans les sphères proches mais l’effet de terreur avec l’amplification de l’opinion publique est faible.

Ce sont les médias qui font l’émotion publique et la terrorisent. Ils sont l’arme véritable des terroristes. On parle de l’âme des canons mais les canons médiatiques n’en ont pas semble-t-il. Poussons l’analogie. Si l’explosif contenu dans une balle explose cela peut blesser quelqu’un mais s’il n’y a pas un canon pour la diriger vers sa cible alors les dégâts sont moindre. Ainsi si c’est le terroriste qui tiens la bombe, le canon qui vise sa cible pour l’atteindre ce sont les médias. On ne demande pas à un canon s’il veut tirer mais on pourrait en faire appel à la conscience des médias non pas pour cacher le fait mais pour ne pas servir d’amplificateur émotionnel c’est-à-dire d’arme du terrorisme. Pensons à des exemples récents.

Pire il y a des cas où il n’y a même pas besoin d’une bombe pour terroriser. Il suffit de manipuler les médias c’est à dire l’opinion publique. Pensons aux fameuses “armes de destruction massives”. Les véritables armes de destruction massives ne sont pas dans les mains de ceux auxquels on pense. Le canon qui fait du bruit terrorise et détruit la conscience publique ce sont les médias. Mais qui est le canonnier ?

Chacun a ses réponses, soit de par son discernement, soit par les effets d’opinion publique qui cherchent à le suggérer.

Il existe des organisations de taille mondiale (ONG ou autres) dont le seul programme de formation des membres c’est la communication aux médias. Des sites sont consacrés aux stratégie mondiales construites sur l’exploitation de petites explosions, bien réelles, pour ameuter l’opinion publique (ameuter = transformer en meute). Pour cela il faut lui raconter une histoire. Une histoire c’est un jeu de redondances, de mises en écho avec des émotions humaines, soit universelles soit liées à une Histoire, une population, ou même des circonstances qui exacerbent telle ou telle sensibilité.

Quand cette histoire est mise en scène avec des événements réels, éventuellement provoqués, quand elle joue sur la gamme d’émotions publiques déjà entretenues antérieurement (caution de l’opinion publique), quand elle s’attache à utiliser les travers des médias si sensibles aux enjeux d’opinion publique alors l‘efficacité est redoutable. Tous les corporatismes savent en jouer, les experts en intérêts particuliers déclarés intérêt général, même certains politiques dans des moments particuliers ou au long cours.

L’immense majorité des événements d’opinion publique sont le fait de ces manipulations grâce aux médias complaisants, complaisants aux effets d’opinion publique plus qu’aux enjeux supposés des campagnes engagées. Plaire ou déplaire aux médias grave question des professionnels de l’émotion publique.

Les médias ne sont pas seulement manipulés ils sont aussi co-manipulateurs souvent pour des raisons différentes qui se rejoignent sur la question de l’emprise sur le public, par la fabrication de l’opinion publique à coup de canons émotionnels. Ne nous y trompons pas, les armes de destruction massive les plus terribles sont les armes émotionnelles qui sont celles des médias, quelques fois utilisées pour l’entretien de leur gloire, leur pouvoir et leurs bénéfices matériels (quelques fois). Elles détruisent l’âme ou la conscience des gens.

Encore une fois, si la question de l’opinion publique nous amène à la responsabilité des médias qui la construisent il y a aussi d’autres fonctions et d‘autres actions possibles qu’il va être temps de refonder et consolider.

Les processus de dépendance

Cette situation ne tiens que par les mécanismes de résonance et de dépendance que l’émotion publique met en jeu. En effet s’il y avait maîtrise de l’émotion il n’y aurait pas une telle dépendance et à ce truisme il faut ajouter que l’on pourrait aussi mieux se protéger des effets de résonances individuelles et collectives et ainsi préserver son discernement. On voit bien comment fonctionne le cercle vicieux.

Plus de puissance émotionnelle, moins de discernement, plus de dépendance et d’emprise, plus de susceptibilité au bombardement émotionnel, plus d’amplification de puissance. Les médias sont soumis eux aussi à ce processus ce qui fait qu’ils sont souvent sincères dans leur aveuglement, pris aussi par l’effet d’entrainement entre eux et de l’opinion publique dans laquelle ils baignent dans la confusion générale.

Les “écorchés vifs”, déjà torturés, sont hyper sensibles. Les souffrances émotionnelles et toute la gamme des peurs, craintes, inquiétudes, angoisses, morbidités, sentiments de faiblesses, sont le terreau de l’effet émotionnel le plus puissant. L’agitation des figures du mal, la dénonciation de l’homme en particulier ou en général est la thématique universelle de l’émotion publique, de la manipulation de l’opinion publique, celle qui rend faible qui suscite soit peurs et fuites soit colères et violences. Dans tous les cas le syndrome de Stockolm apparait, celui où les otages, en viennent à essayer de s’identifier aux sources du mal, à l’émotion qui fait mal dans la plus grande des confusions pour réduire la distance, espérant ne pas être atteint. Le résultat c’est que la pensée, la réflexion, le savoir qui viennent en écho, sont complètement construits sur cette sorte de fausse conscience cette para-noïa propice à toutes les extrémités comme l’histoire humaine nous en montre moultes exemples.

Construite sur l’évocation des figures du mal, directement ou par insinuations, avec “storytelling” approprié elle place mécaniquement dans “le camp du bien” qui légitime toutes les condamnations et toutes les destructions. Là est le cercle vicieux, diabolique même. La collusion avec le mal pour s’identifier au bien et désigner le bouc émissaire de sa vindicte. Communier avec la source de nuisance, ce qu’on appelait “hurler avec les loups”, pour ne pas l’affronter, croire à ses histoires par abandon de son propre discernement, appeler cela prise de conscience alimentée par le flux des émotions entrenues et de la caution de l’opinion publique...

Alors direz-vous heureusement qu’il y a la conscience, la civilisation, les valeurs républicaines, la Raison, la Science, la conscience morale pour résister à cela. Eh bien non. Tout le 20° siècle a démontré que sur tout cela on a bâti l’horreur extrême, que l’émotion publique est plus forte, que les scientifiques, philosophes, docteurs en droit et autres maîtres de la raison sont aussi fragiles que les autres, bien qu’ils soient quelques fois moins exposés, fermés dans leur “for intérieur”. Mais dès qu’ils en sortent, dans la rue, c’est comme les autres. Voilà ce qui réjouirait les défenseurs d’une certaine conception de la démocratie, férus d’opinions publiques, démagogues donc.

La résistance est-elle possible

Pourtant il y a aussi quelque chose qui n’est pas du savoir, ni de la raison instrumentale, ni de quelque titre, mais de l’ordre de la maturité humaine, de ce que l’on appelait aussi sagesse et qui peut nous protéger de ce danger public. C’est certain, s’il est possible de se tenir à distance des canons émotionnels.

Un grande partie de la population y arrive, un peu, si tant est que l’environnement propre, éventuellement choisi, puisse servir d’amortisseur. Cependant la situation d’aujourd’hui montre la défaillance des références traditionnelles (notamment celles dites modernes) en même temps que l’accroissement de l’exposition et des vagues entières de supposées sagesses sombrent dans des croyances dont l’opinion publique est la principale source de certitudes, de source sure, et les manieurs de médias les sources savantes sinon morales. On voit même des gens de média se faire les clercs ou militants de ces croyances d’autant plus évidentes qu’elles sont émotionnellement fondées.

La sacralisation du sentiment fait qu’y porter atteinte est sacrilège. “Vous vous rendez compte on nous a mis en colère, on a mis en colère telle catégorie, telle population qui du coup à bien le droit de la manifester et de l’imposer comme gage de vérité sinon de sanctification dans la grande foire à l’opinion publique....

La situation est assez grave à tel point que dire que le roi est nu, drapé dans son opinion publique, est prendre le risque de déplaire à l’opinion publique. La décivilisation est en marche et bien des faiseurs d’opinion publique, aussi ses victimes, s’en réjouissent. La régression comme critère de progrès, l’infantilisation comme gage d’innocence sinon de sagesse, la confusion des sentiments et leur versatilité comme preuves d’authenticité et le terrorisme pour bétonner les bonnes consciences, le mal étant désigné visible (médiatiquement).

il se trouve que les logiques régressives, les émotions négatives sont plus sensibles que les autres. Si leur effet est moins durable il est cependant destructeur, toujours.

L’alternative

Alors l’optimisme est-il encore possible ? Oui parce que deux faits sont en émergence.

Le phénomène internet où l’implication personnelle rendue possible rend les individus et les groupes moins démunis devant les vagues médiatiques plus ou moins téléguidées. Bien sûr on en trouve les échos sur le net mais ces échos sont de plus en plus incontrôlables. Les vocations manipulatoires s’y exercent bien mais les sources sont tellement nombreuses, les choix personnels tellement plus variés, la passivité tellement moins “naturelle” que l’impact des médias et l’opinion publique n’y ont pas la même prise. Il y a des contre exemples mais il est possible à tout un chacun de ne pas s’exposer à n’importe quoi et même de choisir de cultiver des relations aux antipodes si cela lui chante.

La crise de Sens est l’autre élément lié à la mutation de civilisation que nous traversons. D’abord nous sommes dans un temps où plus aucun raisonnement s’il n’est pas soutenu par une “opinion publique" n’est soutenable comme on dit du développement durable. La raison pèse peu face à l’émotion publique et au contraire s’en est fait la servante. Elle s’est révélée la meilleure alliée la meilleure justificatrice des émois individuels et collectifs. Peut-être est-ce aussi à cause du mépris dans laquelle elle a été tenue par le rationalisme moderne qui s’est ainsi tenu dans l’ignorance de phénomènes humains, décisifs quelques fois, surtout lorsqu’on les ignore tant dans leur nature que dans leurs causes et effets. Le pire et le meilleur sont associés à des affects mais ce n’est pas le meilleur qui gouverne quand le Sens est remplacée par la puissance des canonnades.

Alors la crise de Sens vient après une crise de la raison pour nous confronter à un autre plan celui du discernement. C’est le discernement des Sens qui est de la plus grande conscience et qui permet une plus grande maîtrise de ce qui se passe et une moindre emprise de l’opinion publique. Elle ne met pas à l’abri de l’écho de l’émotion publique mais permet de ne pas s’en trouver débordé, garder et cultiver d’autant plus son discernement, et son implication et de s’en protéger mieux si on sent venir le danger.

Pour cultiver le discernement du Sens il faut se trouver confronté à la pluralité des Sens, à la variété de leurs conséquences, à l’incertitude. Il faut se trouver provoqué à ne pas réagir en automate mais en autonome. La perte des repères qui est en a fait le signe d’un prolifération nous met au seuil de cette “quête de Sens” qui ne vaut que comme recherche du discernement et plus loin, de connaissance de l’humanité de l’homme et de son engagement dans la cité pour son développement qui n’a pas d’autres lieu, c’est à dire en soi, là où on est, avec les autres.

Mais c’est justement le terrain aussi de l’opinion publique. La crise de Sens est une épreuve salutaire qui renvoie de plus en plus à cette approche du discernement qui implique sa personne comme celle des autres et dépasse l’exercice d’une raison qui a perdu le Sens. La raison y trouve d’ailleurs toute sa place pour en tirer les conséquences. Elle n’est plus alors la servante de l’émotion ou d’elle-même mais celle du Sens c’est à dire des fins humaines.

Nous sommes à un stade de “maturescence” de la civilisation humaine, “hominescence” dit Michel Serres. C’est celui de l’âge du Sens, de la culture du discernement qui commence avec l’intelligence symbolique. Cela va avec une plus grande autonomie des personnes aussi plus impliquées dans des communautés de Sens qui émergent partout.

Or les communautés de Sens c’est l’antidote de l’opinion publique lorsqu’elles sont fondées sur un discernement du Sens ou du moins sa quête avec la recherche du Sens du bien commun.

Cette nouvelle ère n’est pas exempte de maux et d’égarements mais au moment ou une civilisation se prépare à sombrer dans sa défonce émotionnelle l’antidote se répand et les communautés de Sens seront moins vulnérables au pathos médiatique. De nouveaux médias s’inventent aussi remplaçant l’esthétique de la formule par la pertinence du Sens.