Compétences ou Conformités

Le renouveau pédagogique
mercredi 16 janvier 2008
par  Roger Nifle
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L’opposition des logiques d’adaptation et d’autonomisation se manifeste dans celle des pédagogies normatives et de celles qui visent des compétences de maîtrise des situations. Dans la ligne de la pédagogie expériencielle, la pédagogie du virtuel ouvre, avec les espaces virtuels pédagogiques, à un nouveau champ pour la formation à distance qui répond à une mutation des entreprises. Elles passent d’une logique conservatoire à une logique de changement permanent.

La pédagogie du virtuel est une pédagogie expériencielle ; le principe :

c’est la situation expérimentée qui est pédagogique.

Cette ancienne “expérience” de l’humanité est reconsidérée. C’est l’expérience, c’est-à-dire l’expérience de certaines situations qui développe la compétence. La compétence est ici assimilée à une capacité effective de maîtrise, en situation. C’est d’ailleurs dans le rapport à la situation que la capacité se définit comme une capacité de maîtrise. La maîtrise que l’on peut qualifier de “professionnelle” est toujours relative à un type de circonstances.

Cependant, la limite de la pédagogie de l’expérience et de l’empirisme souvent associé, peut-être double. D’une part on ne peut expérimenter que des situations existantes et donc favoriser ainsi un certain conservatisme. D’autre part le temps de l’expérience est d’autant plus lourd que la compétence est complexe.

Cela vient en fait d’une erreur d’optique. Cette erreur est reproduite avec les pédagogies de la simulation. Il s’agirait de reproduire les scènes de la pratique, celles de l’exercice d’une compétence pour en faire l’expérience et ainsi en acquérir une certaine maîtrise. La présence d’un accompagnement évite bien certaines errances et fait gagner du temps mais néanmoins la complexité des situations déboucherait sur une lourdeur pédagogique considérable. On s’en tire soit par des cursus long comme dans le modèle du compagnonage et ses dérivés, soit par les simplifications qui touchent au simplisme comme par exemple certaines “études de cas” ou certains jeux pédagogiques.

Or la grande nouveauté porte sur le fait que la relation entre la situation pédagogique et la situation d’exercice d’une compétence n’est pas une relation analogique de ressemblance “optique” mais une relation homologique d’équivalence symbolique, d’unité de Sens.

De ce fait la situation pédagogique doit d’abord “porter le Sens” de la situation d’exercice d’une compétence.

Dans la situation pédagogique tout porte le Sens en question : la globalité, la dynamique, les intentions, les représentations, les actes, les relations, le cheminement, le parcours donc.

Le parcours c’est le chemin constitué par la situation mais c’est aussi l’expérience qui en est faite. Le chemin et l’expérience sont liés. Le contenant - la situation construite - et le contenu - l’expérience vécue - sont indissociables en situation.

Du coup il faut remettre en question l’idée que le contenant c’est-à-dire les moyens pédagogiques et le contenu c’est-à-dire différents aspects de la compétence (savoir, savoir-faire, etc.) sont indépendants.

La pédagogie du virtuel

La situation pédagogique, celle qui prête à expérience est par définition une situation virtuelle. Il faut s’attacher ici à une définition fondamentale du virtuel. Est virtuel ce qui est porteur de virtualités humaines, c’est-à-dire de Sens.

La situation virtuelle préfigure homologiquement la situation d’activité et le parcours qu’elle propose y préfigure l’exercice de la compétence. Ainsi la situation pédagogique est-elle l’expression d’une problématique et d’un processus de maîtrise en même temps qu’elle en préfigure homologiquement les situations d’exercice de la compétence qui y est cultivée.

Au passage notons que le lien entre la connaissance initiale et la compétence finale est un lien de Sens, médiatisé par la situation pédagogique.

C’est cela la pédagogie du virtuel :

- élucidation des types de situations où doit s’exercer une compétence.

- construction d’une situation pédagogique, scène virtuelle, qui en traduit le Sens.

- parcours expérienciel en situation virtuelle.

- exercice d’une compétence en situation.

On notera que la compétence s’exerce dans toute les situations de même Sens et que chacune est donc le lieu possible d’une nouvelle expérience pédagogique et de la culture incessante d’une compétence.

L’actualité de la pédagogie du virtuel, une triple révolution.

Les technologies évoluent à grande vitesse mais, surtout, les situations socio-professionnelles commencent à entrer dans une époque où le mouvement devient la règle, la stabilité l’exception.

Alors quels référentiels pour les situations de demain et les compétences pour demain ?

C’est le principe même de référenciel de conformité qui est en question.

Faut-il renoncer à toute formation ? Non mais il faut cultiver des compétences pour des situations inconnues. En fait ce sont surtout les conditions des situations futures qui sont inconnues, ce qui interdit de se baser sur des stabilités formelles.

La révolution des compétences

Nous venons d’un monde qui avait trouvé dans l’ordre, l’organisation, la reproduction de modèles et la croissance des structures un principe de civilisation et d’efficacité.

De ce fait les compétences se définissaient par rapport à des normes de référence, des référentiels.

Il est vrai que ces normes pouvaient être d’origine académique ou scolaire ou plus empiriques, sensibles aux effets de modes. Même les compétences techniques étaient attachées à des normes de technicité dictées par l’évolution relativement lente des techniques. La demande de formation se trouvait “formatée” dans cette logique.

Or l’ouverture du champ relationnel, son explosion même avec Internet déstabilise ces modèles au profit d’une innovation permanente. Ce sont sans cesse de nouvelles situations qui se présentent et qu’il s’agit de maîtriser.

Par contre le Sens en est déjà là.

Ainsi la formation des compétences par une pédagogie du virtuel peut parfaitement anticiper sur l’existence des situations futures.

La pédagogie du virtuel devient le seul moyen de préparer les compétences de demain et même les nouvelles compétences d’aujourd’hui.

La révolution pédagogique

La crise de l’enseignement supérieur qui retentira sur toutes les formations est liée à la contradiction logique entre une culture de la conformité et une culture des compétences.

C’est “la reproduction du même”, le mimétisme, qui tente de se sauver quelque fois dans ses excès de conformisme et de normativité. Certaines normes pédagogiques de “gestion de contenu” sont plus là pour tenter de défendre cette “pédagogie des contenus” alors que c’est une pédagogie expériencielle qui devient pertinente.

L’acquisition des savoirs et des savoirs faire, supposés évidemment préétablis, serait le gage d’une compétence. Oui en situation de stabilité structurelle et culturelle, non en situation de mutation et d’innovation permanente.

Seulement les pédagogies de la conformité sont tellement ancrées idéologiquement qu’elles semblent indiscutables et éternelles à ceux qui y sont voués.

La pédagogie expérencielle recentre l’essentiel sur le Sens et l’expérience situationnelle pour permettre la mobilité et la fluidité de la créativité permanente.

Bien sur l’adaptation et la conformité et les pédagogies associées ont aussi leur place mais plus pour les phases d’apprentissages élémentaires ou comme accessoires d’opportunité.

De ce fait pédagogie expérencielle, pédagogie du virtuel vont se trouver beaucoup plus économes en “contenus” et mécanismes de reproduction et beaucoup plus riches en “mises en scènes”.

La diversité des rôles pédagogiques va remplacer l’uniformité des fonctions de reproduction des savoirs et savoir faire.

On notera que la “vertu de conformité” est la compétence principale transmise par les pédagogies traditionnelles.

La révolution du virtuel

C’est le développement d’Internet qui crée les conditions de la découverte et du développement de la pédagogie du virtuel.

La découverte du “6° continent” ; le cyberspace et des espaces virtuels comme Second Life, ouvre la porte à un nouveau champ d’activités humaines. Il va se caractériser par une ouverture du champ relationnel avec de nouveaux modes relationnels qui s’enrichissent sans cesse. Des relations de proximité se nouent à distance si bien que des situations virtuelles y sont largement accessibles.

En outre il est possible d’y bâtir, d’y installer puis d’habiter des mondes virtuels, des situations dédiées à des activités collectives. De là une facilité sans précédent pour créer des situations virtuelles de pédagogie expérencielle. Il ne s’agit pas simplement de supports pédagogiques ou de mises en scène mais de situations habitées et donc vécues et expérimentées. La possibilité de créer des situations ouvre à la pédagogie du virtuel un champ immense.

Cela n’est rendu possible que par la seule nécessité d’y construire des situations “homologiques” aux situations d’exercice de compétences.

L’idée de reproduire dans l’espace virtuel les contenus et les scènes réelles ressorti de la culture des conformités. Elle ne peut déboucher que sur une lourdeur et une complication liées à l’impossibilité de reproduire le réel. La pédagogie du virtuel y échappe.

On notera enfin que les compétences qu’il s’agit de cultiver grâce à la pédagogie du virtuel vont aussi s’exercer de plus en plus dans des espaces virtuels d’activité, constituant les situations d’exercice et donc de définition des compétences.

Conclusions

La révolution du e-learning avec la pédagogie du virtuel.

Le terme e-learning est détestable par son réductionnisme électronique, v-learning serait plus pertinent (pour virtual-learning). Il est cependant fort usité pour désigner une offre et une demande en plein développement.

Cependant on notera une difficulté qui s’y manifeste.

D’un côté la prégnance de la culture de conformité qui tend à une normalisation défensive des bonnes vieilles méthodes pédagogiques tend aussi à reproduire sur Internet, un système de distribution de savoirs, d’informations et de normativité. Cette prégnance est renforcée par une “demande”, elle-même très normative, de l’univers de la “formation” en quête de formats standards et de référentiels stables.

D’un autre côté la mutation du monde actuel renvoie à d’autres approches de la compétence individuelle et collective. Les possibilités d’internet ouvrent sur la question pédagogique qui s’approche ainsi de la pédagogie expérencielle par des aspects particuliers comme la pédagogie par problème, par projet, les serious games, les simulations 3D, le foisonnement des “animations pédagogiques”.

La pédagogie du virtuel viendra résoudre cette tension.

En effet elle renoue avec une pédagogie “naturelle”, une pédagogie de l’expérience qui trouve avec Internet des possibilités toutes nouvelles de réalisations.

Alors écartant les voies de simulation onéreuses et erronées, on redécouvre que la connaissance est aussi une compétence.

Tout relève de la pédagogie du virtuel même les apprentissages de conformité lorsqu’ils sont nécessaires.

Reste un dernier mot pour ouvrir une porte d’une grande importance.

La pédagogie du virtuel ne vaut pas que pour les individus mais aussi pour les groupes et communautés. On peut parler de compétences collectives ou d’intelligence collective. La pédagogie du virtuel est aussi une pédagogie culturelle, une pédagogie du développement et de la capacité collective de maîtrise des situations (ou empowerment).

C’est alors sur la macro-pédagogie et les cités macro-pédagogiques que la pédagogie du virtuel débouche.