Le Journal Permanent de
L'Humanisme Méthodologique
par Roger NIFLE


Une méthode de pensée pour l'action
Basée sur la Théorie et l'Ingénierie du Sens et des Cohérences Humaines
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    "Innovation technologique"
    une contradiction sémantique

    lundi 23 octobre 2006, Roger Nifle


    L’expression, familière, est le symptôme d’une contradiction entre une conception idéologique, une technocratie, qui veulent sauver leur cléricature et le mouvement du monde qui fait de l’innovation la règle et non plus l’exception.

    Le murmure habituel des formules en vient à instiller des croyances dommageables. Celle-ci est aggravée dans un pays comme la France. Il est bien connu que ce pays est technologiquement avancé mais que l’innovation ne suis pas, ou mal. Une grande partie des élites campe sur une erreur et cette erreur n’est pas due au hasard. C’est une vision du monde et de l’homme, positiviste, rationaliste avec ses deux piliers, antagonistes d’ailleurs, structuralistes et matérialistes.

    Ici n’est pas le propos d’approfondir cet héritage mais il faut souligner que les rationalités techniques, juridiques, administratives, notamment, passent pour être la cause et la condition de tout l’ordre social et l’ordre du monde. Ce n’est donc pas par hasard que la technologie, associée au modèle industriel, passe elle aussi pour être l’alpha et l’oméga de l’innovation. Elle n’en est éventuellement que l’alpha.

    Or, paradoxalement, cette logique est fondée sur la préservation, la conservation ce qui fait de l’innovation technologique (que l’on dira volontiers aussi scientifique) un procédé rationnel d’ordonnancement, d’optimisation des rationalités en place, des processus existants. Un processus conservateur.

    De ce fait on n’hésitera pas à décréter des politiques normatives, à établir des arrangements supposés générateurs d’innovation. Il en va ainsi des pôles de compétitivité où l’alliance des rationalités de la recherche, des entreprises et des universités est sensée produire mécaniquement “l’innovation technologique”.

    Or cette logique ignore tout des phénomènes de société, des changements en profondeur et de la signification des processus en jeu. L’innovation, au contraire de la position dominante, il faut bien le dire, est un changement dans les modes de vie, les façons d’être au monde d’une société et de ses acteurs. L’innovation ne fait pas que déranger, affaire de rangement donc, elle modifie la façon d’être, personnelle, sociale, professionnelle.

    Il ne suffit pas d’inventer quelques chose pour qu’il y ait innovation. Il ne suffit pas qu’il y ait une utilité rationnelle pour que le succès soit assuré. Ça c’est la légende du monde rationaliste qui opposera volontiers les mystifications du marketing et de la publicité ou la bêtise du public pour justifier les difficultés de la simple raison.

    En effet une innovation ne se développe que si elle s’inscrit dans une culture tout en la faisant évoluer. Elle même est le plus souvent un produit de cette culture en train de changer. L’innovation, en même temps qu’un bénéfice d’évolution, est le signe d’une marche en avant de la société où elle s’intègre. Le lien entre innovation et culture porteuse est à la fois affectif, utilitaire, imaginaire et conceptuel et enfin symbolique.

    A ce titre c’est une question de Sens et de consensus tant pour l’émergence que pour l’appropriation d’une innovation. L’innovation est à la fois l’appropriation d’un changement par une société dans sa culture propre et à la fois le travail pour y parvenir. De ce fait le travail d’innovation est centré sur la nature et les modalités de ce changement. C’est là que les compétences sont à mobiliser.

    La création originale, manifestée ou non par une invention, peut ainsi avoir un chemin assez long à parcourir pour devenir une innovation. La stratégie d’appropriation par la société, par le marché, les transforme plus ou moins et dans certains cas en vient même à les créer (ex : communautés virtuelles, nouveaux marchés). De ce fait il est simpliste de penser que l’innovation répond à un besoin ou à une demande bien identifiables par le milieu récepteur puisque celui-ci l’ignore lui-même. Inversement, plus l’innovation est radicale plus ses effets sont imprévisibles pour les acteurs.

    Alors quel est le rapport entre la création initiale et l’innovation finale, entre l’invention et la société ou le milieu destinataire de l’innovation ? Il y a souvent au départ un acte visionnaire, un acte de création “inspiré” effectivement, non pas par une demande patente mais par une attente implicite. Ainsi dans l’acte de création initial la raison intervient en second après l’inspiration. Le rapport existe donc mais il n’est pas en général rationnel ou plutôt sa rationalité vient ensuite. C’est d’ailleurs la source d’égarements lorsque l’inspiration n’est pas juste ou bien que des rationalisations prématurées ont stérilisé des innovations possibles. Les méthodes de créativité qui font appel au maniement de l’imaginaire tiennent compte de cela.

    De ce fait la technologie n’est pas absente de l’innovation mais n’est qu’une vue réduite de la question. Lorsque cette vue très réduite est magnifiée idéologiquement alors c’est l’essentiel qui est perdu de vue. Il y a donc un décalage majeur entre le travail d’innovation, avec les efforts à faire pour la réussir, et les conceptions prédominantes ainsi que les dispositifs associés qui s’obnubilent de la technologie.

    En fait c’est la technologie elle-même qui est travestie par cette attitude. Le symptôme est la coupure dramatique qui se creuse entre des producteurs de technologie et de sciences appliquées et la société où elles sont sensées innover. Des laboratoires rêvent ainsi de l’industriel qui va utiliser leurs procédés et techniques sans songer à l’innovation dont il aura la charge, des informaticiens ont bien du mal à imaginer que l’innovation ne se joue pas exclusivement entre techniciens de l’informatique et du traitement de l’information. C’est la culture technicienne sinon technocratique qui a perdu de vue que le “service” et donc l’innovation, pour avoir de la “valeur”, s’inscrivent toujours dans une société, dans une culture où il prennent Sens. Les rationalités les plus sévères peuvent y être insignifiantes. A l’inverse, une invention techniquement simple comme celle du langage html a donné lieu à une innovation planétaire de première grandeur : le Web.

    L’innovation technologique est donc trop souvent le thème d’une stérilisation de l’innovation, y compris des potentiels d’innovation que portent des inventions technologiques.

    Bien sur, il existe des milieux techniques à l’intérieur desquels on pourrait parler d’innovation technologique. Cependant c’est là aussi négliger des dimensions culturelles largement méconnues et masquées. Il n’y a pas de technologie sans qu’elle ait un Sens ou un autre et puisse ainsi potentiellement participer à une innovation si on en discerne le Sens.

    Le discernement du Sens ne fait pas partie du bagage rationaliste. Il est par contre la base de l’intelligence symbolique qui, au-delà de l’intelligence rationnelle, est celle qu’appelle le temps de mutation dans lequel nous sommes entrés, un temps où l’innovation n’est plus l’exception mais la règle.

    Il faudrait inviter les élites des temps dépassés à reprendre le chemin du développement humain, celui bordé d’innovations auxquelles la technologie prête ses inventions., celui où les compétences et le savoir faire de l’Intelligence symbolique, tels que développés par l’Humanisme Méthodologique, deviendront indispensables.

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