Changements de paradigmes
par Roger Nifle
On nous parle de changement de paradigme comme s’il s’agissait d’un avènement fatal. Il y a en fait deux émergences simultanées en même temps que les paradigmes dominants sont toujours présents. C’est là un des avatars de la crise de Sens. Elle nous place devant la multiplicité des Sens mais aussi notre responsabilité d’avoir à choisir.
Avec l’évocation d’un nouveau paradigme,
on touche à une question essentielle pour comprendre la
mutation de notre époque.
D’abord en cherchant à définir ce qu’est un paradigme,
on verra que la crise des représentations pose le problème
des paradigmes. En poussant l’analyse on verra que la crise de
Sens est aussi une crise de paradigmes et que c’est là
que se joue la question cruciale de l’émergence d’un,
ou plutôt deux, nouveaux paradigmes mais aussi peut-être
la régression de la dominance des anciens.
INTRODUCTION
1) QU’EST CE QU’UN PARADIGME
Il y a de nombreuses définitions. L’idée maîtresse
peut être formulée ainsi :
- Un modèle ou exemple de référence commun
à une communauté et à un ensemble de pensées
et d’actions et qui lui donne une cohérence.
- Les principes fondamentaux, métaphysiques, philosophiques
auxquels le modèle exemplaire renvoie.
2) LE NOUVEAU PARADIGME
Ce serait donc une nouvelle vision des choses et du monde, de
nouvelles analyses et systèmes explicatifs (entraînant
de nouvelles stratégies pour l’action).
L’idée de nouveau paradigme a été développée
par Thomas KUHN (théorie des révolutions scientifiques),
et par ailleurs on entend tout un discours où le "nouveau
paradigme" émergerait d’évidence.
On le traque dans tous les domaines économie, gestion,
science, modes de vie, exigences planétaires, mais dès
qu’on en recherche le "modèle exemplaire" on
découvre qu’il n’y a pas en général de cohérence
sur le fond.
La "référence commune", c’est le mot
de passe : le "nouveau paradigme". Ce n’est rien d’autre
qu’un "paradigme à la mode". Alors que les enjeux
pour l’homme sont fondamentaux à l’échelle d’un
combat quasi eschatologique où il en va du devenir de
l’humanité de l’homme.
Il nous faudra quelques détours et quelques refondations
pour discerner les termes de l’alternative, dévoiler les
clés et les armes de l’antihumanisme radical qui se justifie
sous ces vocables et surtout dessiner les bases paradigmatique
d’un nouvel humanisme radical.
Définissons rapidement quelques termes :
Paradigme :
- Un modèle exemplaire de référence,
- Les principes sur lesquels ils reposent.
Epistémologique :
- Qui traite de la théorie de la connaissance, c’est-à-dire
en quoi consistent les connaissances et la façon de connaître.
Praxéologique :
- Théorie de la pratique, comment les choses se font,
l’action agit et se maîtrise l’action.
Cette réflexion sur les nouveaux
paradigmes nous entraînera sur quatre terrains éclairés
par la théorie des Cohérences Humaines.
- Le terrain épistémologique où nous
montrerons qu’une position épistémologique est
une position de Sens, une disposition humaine orientée,
"paradigmatique", en cohérence avec une position
"praxéologique" et une position "éthique".
- Le terrain des alternatives épistémologiques
dressant une carte des Sens pour lire la crise des Sens
ou positions épistémologiques, crise des paradigmes.
- Le terrain du "nouveau paradigme" et du basculement
dialectique dans lequel se situe la question.
- Enfin celui des enjeux fondamentaux avec les deux visages
de l’antihumanisme radical et de l’humanisme radical. Celui-ci
reste à fonder et on en évoquera en final quelques
perspectives.
1) SENS ET POSITIONS EPISTEMOLOGIQUES
Selon la théorie des Cohérences Humaines qui en
renouvelle le concept, le "Sens" est une "disposition
d’être". Les hommes sont (au fond) des "êtres
de Sens" (potentiellement libres, autonomes, auto-orientés).
Un sens est une disposition d’être, orientée :
- par laquelle le monde, la réalité prennent Sens
(signification) et aussi leur contenu ("réalisation"
de la réalité par con-Sensus) (épistémologie).
- par laquelle motivation, aspiration, valeurs, finalités,
directions sont, posés, déterminés, choisis...
(éthique),
- par laquelle s’ordonne la rationalité explicative des
choses et la rationalité opérative (praxéologie).
En termes de connaissances on distinguera :
- Les modes de conscience de la réalité.
On remarquera que la connaissance "scientifique" correspond
quelquefois seulement à l’un des six modes d’appréhension
de la réalité.
- La conscience de Sens, Sens des réalités, qui
n’est aucun des modes de connaissance précédent
smais les transcende et les sous-tend.
Un paradigme correspond à une disposition de Sens partagée
dans une communauté (conscient ou non le plus souvent)
et aux formes et caractères spécifiques de référence
par lesquels on appréhende alors les réalités
(modèles et critères paradigmatiques).
2) ALTERNATIVES EPISTEMOLOGIQUES
La théorie des Cohérences Humaines met en évidence
une typologie des grands Sens de l’humain pour ce qui est des
visions et conceptions du monde, des interprétations du
réel, des choses et de la connaissance elle-même.
Représentée sur une carte des Sens ou carte des
cohérences épistémologiques, c’est aussi
une carte des paradigmes dont on notera simplement quelques figures
et quelques repères.
Aux questions qu’est-ce que l’homme, qu’est-ce que le monde,
qu’est-ce qu’une chose, qu’est-ce qu’un paradigme, etc. on pourra
rechercher une réponse différente selon que l’on
se dispose dans tel ou tel Sens de la carte, que l’on adopte
tel ou tel paradigme.
3) LE NOUVEAU PARADIGME
On notera l’opposition dialectique de la logique de possession
et de puissance et de la logique de Raison Idéale dont
l’opposition collusion a été prédominante
jusqu’à l’époque moderne. Le fameux animal rationnel
définissant l’homme. On ne savait plus s’il fallait
doter l’animal d’un peu de vertu, domestiquer l’animal rationnellement
(débats récent en Allemagne) ou bien refouler l’animal
pour n’y voir plus qu’irrationnel, défaillance de la Raison, elle
idéal de perfection(s). Ce débat, combat est encore
aujourd’hui fort présent et tente quelquefois de se clore
sur lui-même ignorant toute autre alternative.
Les tenants de la logique de puissance n’envisagent pas d’autres
explications. Les tenants de la logique de rationalité
idéale perdent de leur superbe, deviennent un peu paranoïaque
et se confondent avec leur adversaire dans un combat contre tout
ce qui bouge.
Cependant un basculement dialectique apparaît.
D’un côté la raison idéale s’abime en raison
circulaire, sans vertu et la puissance se cherche dans la maîtrise
des systèmes : économie, marchés, société,
technologie, nature. C’est la logique de système, la "pensée
unique" . Pour le naturalisme systémique,
amoral et schyzophrène, l’environnement (le système)
est au centre et le milieu est partout - pensée totalitaire.
L’humanité en vient à être considéré
comme "contre nature" (parasite), (cf. article de la
Recherche, Juin 2000 "A l’aube d’une nouvelle écologie").
Se présentant comme approche globale, elle divise l’homme
de lui-même (et les hommes entre eux, on peut montrer comment
des pratiques qui en découlent construisent la zizanie
en mettant en question l’altérité... des autres).
D’un autre côté, la Raison elle-même se met
en quête de Sens, Sens de l’homme pour l’homme et la logique
de puissance cherche du côté des vertus une nouvelle
performance (montée en puissance du thème de l’éthique,
de la qualité, des valeurs comme principes régulateurs,
même dans les relations internationales).
A nouveau les interrogations sur l’homme, le devenir, réémergent
et la mutation nous amène un visage de l’homme, comme
personne et comme communautés, plus libre, plus autonome,
plus responsable, plus fraternel, plus original (personnalité,
culturalité) ce que les modèles "modernes",
de la Raison idéale et, bien sur, les modèles matérialistes
n’aiment pas en théorie et aussi en pratique.
Les logiques naturalistes de système souvent le disent
et en nient la possibilité en même temps.
Il est difficile de prendre de la distance pour discerner des
façons de pensée dans lesquelles on baigne depuis
des siècles et d’autres dans lesquelles on baigne par
l’actualité et les mouvements du temps.
La crise de Sens nous met en face de cela, discerner le Sens
des paradigmes en présence, c’est-à-dire aussi
discerner où ils mènent et quels sont leurs enjeux.
Or le discours sur le nouveau paradigme est trop souvent le contraire
d’un discernement, on peut facilement trouver d’ailleurs des
thèses qui se disent humanistes, d’un nouvel humanisme
et qui défont radicalement toute humanité propre,
capable de liberté, de discernement, de responsabilité
(mais pas de culpabilité).
4) L’OPPOSITION PARADIGMATIQUE
Deux "visages" de l’homme se dessinent au travers de
ces deux "nouveaux paradigmes" :
| L’homme contre nature | L’humanité, nature des choses réalisées |
| L’homme accusé | L’homme appelé à s’accomplir |
| L’homme désarmé | L’homme appelé à cultiver sa maîtrise |
| La tentation diabolisante | Le travail symbolique de réalisation révélatrice. |
| L’hédonisme victimaire | La responsabilité engagée |
| L’antihumanisme théorique "dissolution de l’humanité" dans le procès de connaissance | Conscience du Sens humain des réalités pour une appropriation responsable |
| L’antihumanisme pratique, chasse au principe d’humanité par injonction de réduction au système (naturel, économique, "social"...). | Exercice de la maîtrise humaine de réalisation révélatrice dans l’accomplissement de vocations personnelles et collectives |
En conclusion le thème du nouveau paradigme met en évidence
un changement profond par rapport aux "paradigmes"
traditionnels dont on verra de plus en plus radicalement les
remises en question.
Cependant la nouvelle dialectique qui tend à prédominer
offre une alternative décisive où l’inconscience
radicale de l’humain est proposée (avec une récupération
systématique du langage vidé de son Sens) en opposition
à une conscience radicale de l’humain au coeur de toute
connaissance, toute éthique et toute réalisation
humaine.
L’homme est au coeur des affaires humaines tel est le critère
du paradigme d’humanisme radical qui est à édifier
sur un terrain où au contraire, l’éradication de
l’humain est de plus en plus souvent la méthode proposée.
C’est l’ambition de la théorie des Cohérences Humaines
d’offrir concepts et méthodes pour un humanisme radical.

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