Changements de paradigmes

Conférences Vanves CPO
samedi 19 février 2000
par  Roger Nifle
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On nous parle de changement de paradigme comme s’il s’agissait d’un avènement fatal. Il y a en fait deux émergences simultanées en même temps que les paradigmes dominants sont toujours présents. C’est là un des avatars de la crise de Sens. Elle nous place devant la multiplicité des Sens mais aussi notre responsabilité d’avoir à choisir.

Avec l’évocation d’un nouveau paradigme, on touche à une question essentielle pour comprendre la mutation de notre époque.
D’abord en cherchant à définir ce qu’est un paradigme, on verra que la crise des représentations pose le problème des paradigmes. En poussant l’analyse on verra que la crise de Sens est aussi une crise de paradigmes et que c’est là que se joue la question cruciale de l’émergence d’un, ou plutôt deux, nouveaux paradigmes mais aussi peut-être la régression de la dominance des anciens.


INTRODUCTION


1) QU’EST CE QU’UN PARADIGME

Il y a de nombreuses définitions. L’idée maîtresse peut être formulée ainsi :
- Un modèle ou exemple de référence commun à une communauté et à un ensemble de pensées et d’actions et qui lui donne une cohérence.
- Les principes fondamentaux, métaphysiques, philosophiques auxquels le modèle exemplaire renvoie.


2) LE NOUVEAU PARADIGME

Ce serait donc une nouvelle vision des choses et du monde, de nouvelles analyses et systèmes explicatifs (entraînant de nouvelles stratégies pour l’action).
L’idée de nouveau paradigme a été développée par Thomas KUHN (théorie des révolutions scientifiques), et par ailleurs on entend tout un discours où le "nouveau paradigme" émergerait d’évidence.
On le traque dans tous les domaines économie, gestion, science, modes de vie, exigences planétaires, mais dès qu’on en recherche le "modèle exemplaire" on découvre qu’il n’y a pas en général de cohérence sur le fond.
La "référence commune", c’est le mot de passe : le "nouveau paradigme". Ce n’est rien d’autre qu’un "paradigme à la mode". Alors que les enjeux pour l’homme sont fondamentaux à l’échelle d’un combat quasi eschatologique où il en va du devenir de l’humanité de l’homme.
Il nous faudra quelques détours et quelques refondations pour discerner les termes de l’alternative, dévoiler les clés et les armes de l’antihumanisme radical qui se justifie sous ces vocables et surtout dessiner les bases paradigmatique d’un nouvel humanisme radical.
Définissons rapidement quelques termes :
Paradigme :
- Un modèle exemplaire de référence,
- Les principes sur lesquels ils reposent.
Epistémologique :
- Qui traite de la théorie de la connaissance, c’est-à-dire en quoi consistent les connaissances et la façon de connaître.
Praxéologique :
- Théorie de la pratique, comment les choses se font, l’action agit et se maîtrise l’action.

Cette réflexion sur les nouveaux paradigmes nous entraînera sur quatre terrains éclairés par la théorie des Cohérences Humaines.
- Le terrain épistémologique où nous montrerons qu’une position épistémologique est une position de Sens, une disposition humaine orientée, "paradigmatique", en cohérence avec une position "praxéologique" et une position "éthique".
- Le terrain des alternatives épistémologiques dressant une carte des Sens pour lire la crise des Sens ou positions épistémologiques, crise des paradigmes.
- Le terrain du "nouveau paradigme" et du basculement dialectique dans lequel se situe la question.
- Enfin celui des enjeux fondamentaux avec les deux visages de l’antihumanisme radical et de l’humanisme radical. Celui-ci reste à fonder et on en évoquera en final quelques perspectives.


1) SENS ET POSITIONS EPISTEMOLOGIQUES
Selon la théorie des Cohérences Humaines qui en renouvelle le concept, le "Sens" est une "disposition d’être". Les hommes sont (au fond) des "êtres de Sens" (potentiellement libres, autonomes, auto-orientés).
Un sens est une disposition d’être, orientée :
- par laquelle le monde, la réalité prennent Sens (signification) et aussi leur contenu ("réalisation" de la réalité par con-Sensus) (épistémologie).
- par laquelle motivation, aspiration, valeurs, finalités, directions sont, posés, déterminés, choisis... (éthique),
- par laquelle s’ordonne la rationalité explicative des choses et la rationalité opérative (praxéologie).
En termes de connaissances on distinguera :
- Les modes de conscience de la réalit&eacute.
On remarquera que la connaissance "scientifique" correspond quelquefois seulement à l’un des six modes d’appréhension de la réalité.
- La conscience de Sens, Sens des réalités, qui n’est aucun des modes de connaissance précédent smais les transcende et les sous-tend.
Un paradigme correspond à une disposition de Sens partagée dans une communauté (conscient ou non le plus souvent) et aux formes et caractères spécifiques de référence par lesquels on appréhende alors les réalités (modèles et critères paradigmatiques).


2) ALTERNATIVES EPISTEMOLOGIQUES
La théorie des Cohérences Humaines met en évidence une typologie des grands Sens de l’humain pour ce qui est des visions et conceptions du monde, des interprétations du réel, des choses et de la connaissance elle-même.
Représentée sur une carte des Sens ou carte des cohérences épistémologiques, c’est aussi une carte des paradigmes dont on notera simplement quelques figures et quelques repères.
Aux questions qu’est-ce que l’homme, qu’est-ce que le monde, qu’est-ce qu’une chose, qu’est-ce qu’un paradigme, etc. on pourra rechercher une réponse différente selon que l’on se dispose dans tel ou tel Sens de la carte, que l’on adopte tel ou tel paradigme.

3) LE NOUVEAU PARADIGME
On notera l’opposition dialectique de la logique de possession et de puissance et de la logique de Raison Idéale dont l’opposition collusion a été prédominante jusqu’à l’époque moderne. Le fameux animal rationnel définissant l’homme. On ne savait plus s’il fallait doter l’animal d’un peu de vertu, domestiquer l’animal rationnellement (débats récent en Allemagne) ou bien refouler l’animal pour n’y voir plus qu’irrationnel, défaillance de la Raison, elle idéal de perfection(s). Ce débat, combat est encore aujourd’hui fort présent et tente quelquefois de se clore sur lui-même ignorant toute autre alternative.
Les tenants de la logique de puissance n’envisagent pas d’autres explications. Les tenants de la logique de rationalité idéale perdent de leur superbe, deviennent un peu paranoïaque et se confondent avec leur adversaire dans un combat contre tout ce qui bouge.
Cependant un basculement dialectique apparaît.
D’un côté la raison idéale s’abime en raison circulaire, sans vertu et la puissance se cherche dans la maîtrise des systèmes : économie, marchés, société, technologie, nature. C’est la logique de système, la "pensée unique" . Pour le naturalisme systémique, amoral et schyzophrène, l’environnement (le système) est au centre et le milieu est partout - pensée totalitaire. L’humanité en vient à être considéré comme "contre nature" (parasite), (cf. article de la Recherche, Juin 2000 "A l’aube d’une nouvelle écologie").
Se présentant comme approche globale, elle divise l’homme de lui-même (et les hommes entre eux, on peut montrer comment des pratiques qui en découlent construisent la zizanie en mettant en question l’altérité... des autres).
D’un autre côté, la Raison elle-même se met en quête de Sens, Sens de l’homme pour l’homme et la logique de puissance cherche du côté des vertus une nouvelle performance (montée en puissance du thème de l’éthique, de la qualité, des valeurs comme principes régulateurs, même dans les relations internationales).
A nouveau les interrogations sur l’homme, le devenir, réémergent et la mutation nous amène un visage de l’homme, comme personne et comme communautés, plus libre, plus autonome, plus responsable, plus fraternel, plus original (personnalité, culturalité) ce que les modèles "modernes", de la Raison idéale et, bien sur, les modèles matérialistes n’aiment pas en théorie et aussi en pratique.
Les logiques naturalistes de système souvent le disent et en nient la possibilité en même temps.
Il est difficile de prendre de la distance pour discerner des façons de pensée dans lesquelles on baigne depuis des siècles et d’autres dans lesquelles on baigne par l’actualité et les mouvements du temps.
La crise de Sens nous met en face de cela, discerner le Sens des paradigmes en présence, c’est-à-dire aussi discerner où ils mènent et quels sont leurs enjeux.
Or le discours sur le nouveau paradigme est trop souvent le contraire d’un discernement, on peut facilement trouver d’ailleurs des thèses qui se disent humanistes, d’un nouvel humanisme et qui défont radicalement toute humanité propre, capable de liberté, de discernement, de responsabilité (mais pas de culpabilité).


4) L’OPPOSITION PARADIGMATIQUE
Deux "visages" de l’homme se dessinent au travers de ces deux "nouveaux paradigmes" :

 L’homme contre nature  L’humanité, nature des choses réalisées
 L’homme accusé  L’homme appelé à s’accomplir
 L’homme désarmé  L’homme appelé à cultiver sa maîtrise
 La tentation diabolisante  Le travail symbolique de réalisation révélatrice.
 L’hédonisme victimaire  La responsabilité engagée
 L’antihumanisme théorique "dissolution de l’humanité" dans le procès de connaissance  Conscience du Sens humain des réalités pour une appropriation responsable
 L’antihumanisme pratique, chasse au principe d’humanité par injonction de réduction au système (naturel, économique, "social"...).  Exercice de la maîtrise humaine de réalisation révélatrice dans l’accomplissement de vocations personnelles et collectives


En conclusion le thème du nouveau paradigme met en évidence un changement profond par rapport aux "paradigmes" traditionnels dont on verra de plus en plus radicalement les remises en question.
Cependant la nouvelle dialectique qui tend à prédominer offre une alternative décisive où l’inconscience radicale de l’humain est proposée (avec une récupération systématique du langage vidé de son Sens) en opposition à une conscience radicale de l’humain au coeur de toute connaissance, toute éthique et toute réalisation humaine.
L’homme est au coeur des affaires humaines tel est le critère du paradigme d’humanisme radical qui est à édifier sur un terrain où au contraire, l’éradication de l’humain est de plus en plus souvent la méthode proposée.
C’est l’ambition de la théorie des Cohérences Humaines d’offrir concepts et méthodes pour un humanisme radical.


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