Les monstres touristiques

Comment les apprivoiser ?
jeudi 11 mai 2006
par  Roger Nifle
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De nombreux territoires disposent de sites puissament attractifs, connus ou encore méconnus, mal appréhendés. Ces sites sont difficiles à maîtriser pour les territoires en question qui s’en trouvent bien souvent écrasés. Le tourisme des valeurs leur offre des analyses et des moyens de confortation identitaire et d’appropriation notamment qui leur permettent de tirer tout le parti de ces richesses pour leur développement. L’Institut Cohérences leur proposes des moyens d’y parvenir.

Il est de ces lieux, sans doute élus des dieux pour être élus de millions de touristes tous les ans. Pour parler des nôtres, en France, citons le pont du Gard, le Mont Saint Michel, les Baux de provence, bientôt la grotte Chauvet, le récent pont de Millau mais aussi le festival d’Aix ou les 24 heures du Mans...

D’autres lieux sont puissamment attracteurs, même à plus petite échelle comme le musée Matisse à Cateau Cambraisis, le site de la forêt de Brocéliande. Ils posent tous certains problèmes aux territoires où ils sont installés, à la collectivité où ils se situent.

Or il y a deux considérations à croiser.

Tout d’abord la puissance d’attractivité est liée aux ressorts de l’imaginaire, de l’inconscient collectif, des évocations profondes, spirituelles, mythiques, archaïques ou autres qui touchent aux profondeurs de l’humain. Or les gestionnaires de ces sites touristiques et quelque fois malgré ou à cause de leur approche “culturelle” de ce patrimoine n’ont souvent pas accès à ces profondeurs et ne gèrent en définitive que des faits (les flux) et des images (publicités, références culturelles).

En conséquence on ne s’intéresse jamais aux motivations profondes des visiteurs. Par exemple dès 1995, le conseil économique et social de basse Normandie et l’auteur en 2002 s’étonnaient de l’absence d’analyses de motivation en profondeur concernant les 3,5 millions de visiteurs annuels du Mont Saint Michel.

Les praticiens d’un marketing à courte vue s’intéressent aux discours au “déclaratif”, aux opinions dans les enquêtes de clientèle ou de satisfaction pléthoriques. De ce fait ils n’accèdent pas au Sens, aux mobiles de l’attractivité et aux attentes souvent implicites qui pourraient fonder des services et une économie saine.

Le canton de Pontorson il y a peu voyait le succès du Mont Saint Michel en même temps qu’une dégradation économique et démographique sur son territoire. Faute d’analyse des valeurs symboliques attractives la même erreur est commise par les “grands” opérateurs nationaux de l’Etat et d’autres de créer une sorte d’entonnoir pour faire pénétrer dans le mont le maximum de personnes (un million actuellement).

Or l’analyse montre que c’est moins la montée au Mont Saint Michel que les approches qui comptent. Et les approches du Mont Saint Michel c’est sur le territoire que cela se passe.

C’est comme cela que le pays de la baie du Mont Saint Michel pouvait envisager de s’approprier une attractivité touristique largement subie de toutes les manières auparavant.

Les monstres touristiques le sont parce qu’ils touchent à des profondeurs humaines. C’est à ce titre que la “sociologie des profondeurs” que constitue l’approche par l’analyse des cohérences culturelles apporte des moyens d’intelligence du site et de son attractivité bien souvent méconnues.

Comme on l’entend ça marche tout seul pourquoi se poser des questions ? Dommage ce sont des merveilles qui sont ignorées et de potentiel de richesses et d’enrichissement territoriaux gaspillés (ou récupérés). Une condition de la maîtrise des monstres touristiques est délaissée.

Le second problème est le suivant.

Lorsque l’identité collective du territoire, la maturité de son développement sont insuffisant, ils ne peuvent pas s’approprier des sites qui les écrasent. Ils les subissent.

Le succès du musée Matisse à Cateau Cambraisis n’a pas rendu la ville particulièrement accueillante aux visiteurs. Il fallait comprendre que l’état de dégradation de l’identité commune ne permettait pas de supporter le regard des autres, des visiteurs en l’occurrence. De bonnes âmes qui voulaient imposer un projet touristique (ou un projet de territoire dans le voisinage) ne faisaient qu’aggraver la situation. Il fallait commencer par une confortation du sentiment d’identité collective avant d’envisager de tels projets devenant possibles ensuite.

Le pays de Broceliande a beaucoup de mal depuis très longtemps avec l’attrait de la forêt et son poids mythique. Le pays de la baie du Mont Saint Michel ne voulait pas entendre parler du Monstre au début comme s’il n’existait pas pour lui. La grotte Chauvet n’a cessé de créer des difficultés à un pays d’Ardèche méridionale à peine créé. Les 24 heures du Mans renvoient à un sentiment de perte d’identité que la ville a commencé à reconquérir.

Le pont de Millau, au-delà de l’heureuse surprise va faire entrer le territoire dans des difficultés inattendues. Le pont du Gard a ruiné ceux qui y avaient investi des sommes importantes il y a peu (avant des inondations peut être providentielles). Le festival d’Aix fait problème non pour Aix mais pour le pays d’Aix. Angoulême a du mal avec Magilis un très beau projet. Les Alpilles ne savent que faire des Baux.

Il ne s’agit plus là seulement de la puissance et de la richesse des pôles d’attractivité et la profondeur de leur valeur symbolique mais de la capacité des territoires à les maîtriser.

Pour cela il faut qu’ils se maîtrisent eux-mêmes. Il faut qu’ils développement une identité forte tant pour leurs acteurs et populations que pour l’extérieurs. Il faut qu’il acquière une maturité collective suffisante pour endosser et maîtriser une richesse qui leur appartient aussi sur le plan symbolique.

A Albi des membres de la communauté d’agglomération n’avaient jamais envisagé que la cathédrale et la cité médiévale étaient les leurs, qu’ils avaient à les intégrer dans leur identité, leur destin et leurs projets.

Cela n’exclue en rien d’autres parties prenantes mais évite de se trouver écrasés.

Là c’est toute la question de l’identité communautaire du territoire qui est en jeu avec tous les apports conceptuels et pratiques de l’Humanisme Méthodologique avec l’identité culturelle prospective, les référentiels identitaires et les analyses de cohérences culturelles sans lesquelles rien ne serait possible.

Voilà les deux conditions de maîtrise des montres touristiques.

Il en existe une troisième. C’est la mise en évidence des valeurs humaines tant des sites que de la culture communautaire du territoire qui permet de construire un “tourisme des valeurs” s’adressant aux visiteurs susceptibles d’être dans une relation d’enrichissement mutuel avec le territoire et contribuer ainsi à son développement.

Les communautés territoriales qui abritent de tels “montres touristiques” peuvent assumer avec de tels atouts des ambitions tout à fait majeures pour leur développement. Il leur faut découvrir le jeu dans lequel leur atout maître va être pertinent et apprendre à jouer à cette échelle.

Mais alors il faut dire aussi que les territoires français sont pleins de “monstres touristiques” cachés, ignorés, partout où il y a des traces d’humanité profonde, des héritages même invisibles, des valeurs communautaires profondément humaines. Chaque communauté territoriale qui découvre les profondeurs et les potentiels de son identité trouve aussi les trésors enfouis qui peuvent devenir de ces “montres d’attractivité”. Nul n’est condamné à la banalité, au clinquant, au standard, à un état de l’histoire.

Le réveil des communautés territoriales recueillera des trésors de richesses potentielles et permettra d’apprivoiser les monstres touristiques qui les dévorent ou les immobilisent..