Epistémologie humaine et paradigmes

Le discernement épistémologique
mercredi 28 décembre 2005
par  Roger Nifle
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La connaissance humaine n’est pas si simple que l’on fait semblant de le croire, surtout dans les lieux de connaissance ou de transmission. L’épistémologie traite de la façon dont s’élabore la connaissance, son contenu et sa nature même. Seulement il y a plusieurs types de réponses à cela, plusieurs épistémologies possibles, autant que de Sens en l’homme, de positions tenues, de points de vue et par suite de paradigmes.

L’humanisme Méthodologique montre comment différentes positions épistémologiques entraînent chacune à une vision du monde et des choses et de l’homme lui-même. Chacune correspond à un Sens, dans lequel l’homme se dispose par différents moyens, ou bien malgré lui.

Ces différentes positions sont des positions humaines et en cela témoignent de la pluralité des Sens sur lesquels elles reposent.

Si cette pluralité n’est pas pour rien dans une certaine cohésion du monde, elle pose néanmoins la question du choix. Y-a-t-il un “bon” Sens, donc une bonne position épistémologique.

La réponse est oui, déjà celle qui est capable de rendre compte de cette pluralité mais aussi celle qui permet aussi le discernement des Sens qui donne à l’homme sa possible liberté mais aussi les conditions de l’action qui vont les favoriser.

La carte des Sens et cohérences épistémologiques qui va être présentée indique des Sens ou positions épistémologiques, à chaque fois un certain paradigme.

Chaque Sens ou disposition d’être est à la fois le support d’une signification donnée, d’un système de valeur, et aussi de la façon dont les choses se font et donc de la manière dont on peut agir. Il faudra au lecteur s’exercer à voir les choses dans chaque Sens pour pouvoir utiliser la carte et comprendre le propos.

Le texte ci-après est une ébauche qui rend compte de nombreux autres textes disponibles où cette carte des cohérences épistémologiques a été utilisée. Elle sert notamment à établir des typologies. Toute chose peut être passée au crible de cette pluralité d’angles de vue. Outre le discernement éventuel que cela amène, différentes questions se poseront, dont celle de devoir prendre une position et de déployer la cohérence qui s‘en suit.

Soulignons que la carte n’est pas le Sens pas plus que les mots et indications données mais que cela peut contribuer à y accéder, au-delà de la simple raison.

ll est évident que la perpective ouverte ici depuis la position épistémologique réaliste et symbolique de l’Humanisme Méthodologique ne plaira à aucune des autres qui ne se plaisent ensemble non plus.

Il est peut être temps de sortir des non dits et des anathèmes mais ne faut-il pas une méta-épistémologie pour y voir clair ? En l’occurrence l’accès au discernement des Sens. Si cet accès a été le lot de philosophes, de scientifiques, de créateurs et d’hommes connus depuis longtemps c’est seulement à l’âge du Sens qu’il peut devenir aussi “réalité commune”.

Sens et Paradigmes

Matérialisme

Disposés dans ce Sens, nous constatons que le monde nous entoure et qu’il est rempli de choses parmi lesquelles nous sommes situés, chose parmi les choses.

Poursuivre l’analyse, c’est multiplier le constat que les choses sont elles-mêmes remplies de choses de plus en plus “élémentaires”. Poursuivre la synthèse à partir d’une de ces choses décomposée, c’est constater que les ensembles de choses forment ensemble le cosmos, comme une matrice dont tout dépend. Un tout et ses parties.

L’homme là dedans ? Quelque chose, dotée d’une faculté de constat, comme une “propriété métaphysique” de la matière.

De ce fait l’homme est en faute s’il ne s’y résoud pas, s’il ne se rend pas à l’évidence, (reddition), s’il “subjectivise” son expérience, c’est-à-dire s’il lui donne au moins pour une part une autre source que la matière même. Le bien est la coïncidence avec ce qui est, le mal l’écart subjectif de toute prétention d’un sujet.

Phénoménisme humaniste

Nous réalisons un monde qualifié par nos désirs. Ce monde est contrasté comme ils le sont, qualifié de leur coloration particulière.

Nous sommes sujets de notre existence et co-sujets du monde. Nous sommes sujets désirants mais co-sujets désirants des phénomènes auxquels nous participons, êtres subjectifs dans un monde inter subjectif qui nous parait souvent de ce fait objectif.

Analytiquement tout est qualifié par le “regard désirant” de chacun. Synthétiquement il n’existe de réalisations phénoménistes qu’inter subjectives.

La conscience du sujet relève d’une psycho sociologie dans sa consistance mais d’une “métaphysique du sujet” dans sa possibilité même.

Dans cette perspective l’homme comme le monde sont “en devenir”, selon la flèche du désir qui en qualifie ou constitue le projet. Le devenir implique une histoire, une évolution mais aussi la visée d’un bien, individuel et collectif, celle de valeurs différenciées autant que les désirs et aspirations intentionnelles des sujets.

Mais comment choisir ? Il manque encore le critère du bien qui réclame une transcendance. A ce prix c’est le monde de l’espérance.

Idéalisme structuraliste

Les réalités sont le reflet déployé de structures sous-jacentes, modèles, codes, règles, idées. L’homme parmi les choses est doté d’une faculté d’identification des formes sous jascentes, par abstraction.

La “réflexion” intellectuelle de ces formes, ainsi réfléchies, doit permettre de les reproduire par le biais de démarches structurées selon ces mêmes formes. Le langage en est un support homomorphe.

Le sens ici c’est la structure, la texture du texte, identifié par la réflexion abstraite.

L’analyse dégage les modèles abstraits, la synthèse les engage dans le fonctionnement social. Entre l’individu et la société, il y a des relations d’homomorphie, de même qu’entre les productions mentales et les réalités physiques, mathématiques et sciences.

La conscience humaine est réflexive, le fait d’une discipline d’abstraction et de conformité, mais aussi d’une capacité née des structures physiologiques et celles du langage notamment. Universalité et particularité se renvoient l’une à l’autre par structures et modèles interposés.

On s’y perd en conjectures sur le lieu des formes premières ou le lieu transcendant de celles-ci.

Essentialismes

Le monde comme les hommes dans le monde sont l’actualisation d’êtres (ou d’essences) qui s’y incarnent.

Cela est vrai pour tout ce qui concerne l’existence humaine dans le monde et son expérience des faits, des affects, des représentations mentales. La réalité humaine y compris les différents modes de sa conscience ou de ses actes est l’expression manifeste de principes sous jascents. Il en est de même de toutes les choses et les événements du monde.

Du côté de l’analyse on cherchera à distinguer les êtres et les principes, du côté des synthèses on s’intéressera aux actualisations en pratiques, aux créations originées et originales, aux initiatives et leurs entreprises.

Cependant on ne sait trop encore quels sont les êtres et les principes ni comment s’articulent principes et manifestations, êtres et actualisations.

Les quatre premières logiques paradigmatiques forment les axes à partir desquels on peut en repérer d’autres qui les conjuguent.

L’animalisme ou logique de possession

Il conjugue essentialisme et matérialisme. Les choses y sont ce quelles sont, telles qu’elles sont actualisées par quelque puissance.

D’un côté chacun peut se considérer comme doté de puissance attestée par les actualisations qui sont les siennes, qui sont sa propriété. On imagine de ce fait les rivalités. Toute actualisation autre, manifeste une altérité de puissance et si elle empiète en quelques façons sur l’actualisation propre elle est atteinte à la puissance propre.

Il suffit de sourcer sa puissance propre dans la puissance divine pour être en rivalité avec toute altérité. Seuls les mêmes peuvent être acceptés, les autres, impropres, sont en faute.

Il est évident que toute actualisation peut être terrain du conflit, faits, affects, représentations mentales, textes et choses “sacrées” évidemment. Il est clair aussi que toutes les coalitions de “mêmes” sont possibles. Mal assurées, les puissances, devinées derrière toutes manifestations, sont soit rivales, maléfiques, soit coalisées, bénéfiques.

Il y a là le type de paradigme en vigueur dans bien des univers dont les violences sont à la mesure de l’importance des puissances invoquées et l’exigence de soumission à l’évidence le critère de salut. Le manichéïsme règne.

Le naturalisme systémiste

Il conjugue le fatalisme matérialiste et la reproduction des formes du structuralisme idéaliste. En grand développement actuellement il couvre tous les domaines.

Le système est à la fois explicatif et intégrateur des éléments du système. Conformité réflexive (mentale) et absence d’écart factuel sont les normes qui, autrement, entraînent au péché de dysfonctionnement, seule atteinte à la morale de l’équilibre. Il n’y a pas de place pour la possible liberté d’une subjectivité humaine ou un libre arbitre qui ne sera vu que comme un effet “du hasard et de la nécessité”.

Foisonnent dans ce Sens, sciences, écologie, économie et toutes sortes de courants puisant aussi, avec leur interprétation, dans des ressources orientales.

La mort de l’homme, réduit aux déterminismes systémiques endogènes et aux aléas exogènes est en marche. C’est le progrès de l’inhumanité.

Faut-il un principe explicatif transcendant ? Il est tout trouvé. C’est le système des lois de la nature, la nature même, la transcendance est immanente.

Le rationalisme idéaliste

Un monde livré à la seule reproduction des formes n’y est pas suffisant. Il faut aussi qu’il soit qualifié pour l’homme et par l’homme ; Les idéaux sont alors les figures désirables des valeurs. De ce fait les structures sont ici ordonnées aux idéaux à atteindre. Un monde rationalisé est alors édifié, un monde humanisé dès lors que le désir pertinent est celui de l’idéal qui se fait aussi universel.

Le rationalisme idéaliste prend différents visages selon les domaines ou disciplines où il s’exerce. Les structures naturelles y sont à ordonner aux idéaux humanistes pour élaborer un constructivisme intellectuel et pratique. La réflexion abstraite est guidée par l’intention vertueuse et l’action concrète par la réflexion pertinente.

Seulement l’humanité de l’homme y est impersonnelle et sa finalité la "raison idéale”. Faute de source transcendante des repères du bien et des formes premières, ce sont les idéaux qui en tiennent lieux.

Le réalisme symbolique

Il conjugue essentialisme et phénoménisme humaniste. Les choses, les réalités sont comme la manifestation de ce qui, au-delà des désirs subjectifs, est conSensus, des principes que sont les Sens de l’homme, être de Sens.

Les réalités ont une dimension subjective dans leur manifestation et dans la conscience ou re-présentation de celle-ci de par le fait qu’elles expriment tel Sens plutôt que tel autre. Celui-ci confère à la réalité une logique déterminée et déterminante.

Les réalités ont une dimension objective dans la mesure où leur manifestation n’est pas solipsiste mais le fait de la présence d’autres, d’une altérité (en nombre) et d’aléas dans la détermination des phénomènes.

Les réalités ont une dimension projectives dans la mesure où elles se produisent dans ce qui semble être un espace temps selon une continuité déterministe et des discontinuités aléatoires.

C’est là que ce qui apparaît être la raison des choses devient raison humaine par re-présentation.

Il y aurait à poursuivre la description des réalités selon trois considérations :

- l’articulation de composantes affectives, factuelles et mentales indissociables qui en font toujours des réalités psycho-physiques,

- la variété de l’expérience humaine qui distord ou réduit le champ de re-présentations des réalités et donc des réalités réalisées, à telle ou telle de ses composantes, postulant facilement que l’une est la cause des autres,

- l’existence de niveaux de maturité et de conscience différents qui privilégient la dimension des réalités qu’il peuvent atteindre pour tenter de maîtriser le reste.

Reste à noter que ces “réalités” sont doublement relatives, au(x) Sens qu’elles manifestent, à des autres qui les partagent en conSensus.

Cependant ces réalités, dans le monde qui est le leur, apparaissent comme absolument déterminées, les unes vis-à-vis des autres.

Le réalisme doit en prendre acte. Cependant l’hyper réalisme doit considérer que ces réalités sont relatives aux Sens en conSensus d’où elles sont réalisées ; Sens humains, points de vue de l’homme dès lors qu’il accède au discernement des Sens en consensus.

C’est cette relativité à l’homme, être de Sens qui lui confère la possibilité d’agir dans le monde et d’y exercer quelque liberté.

Cependant si les Sens sont en l’homme, le lieu de cette liberté d’agir au sein de communautés d’êtres humains eux aussi êtres de Sens, le discernement des Sens réclame encore une autre transcendance (autant que les êtres de Sens en eux-mêmes aussi bien).

Cette épistémologie, le réalisme symbolique considère que toute réalité est symbolique, c’est-à-dire que tout ce qui la constitue de même que ce qui la re-présente est médiation de Sens en conSensus qui en sont à la source et au principe.

Une intelligence symbolique s’y associe, reconnaissant pour ce qu’elles sont les réalités du monde et par leurs Sens et le discernement, d’où elles viennent et à quoi elles servent pour l’homme.

La connaissance accède alors aux sources de l’agir au cœur de l’homme, sous réserve d’emprunter le bon Sens.