Outrances à Outreau

Quel Sens ?
mercredi 7 décembre 2005
par  Roger Nifle
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Outreau est le nom d’un traumatisme judiciaire. Il ne faudrait pas oublier l’essentiel qui ne semble guère perçu derrière les outrances qui le masquent souvent. Pourquoi torture-t-on en France en toute légalité des gens non jugés ? Pourquoi l’indépendance de la justice est-elle trop souvent la revendication des plus immatures des siens ?

Que faut-il rajouter au drame de l’erreur judiciaire ?

La souffrance de ceux qui ont été, soit innocentés soit inculpés à tort doit être compensée par des réparations. Il faut le rappeler. il s’agit non seulement d’années de prison mais aussi de perte d’emploi, de perte de la vie dans un cas, de destruction familiale, professionnelle, psychologique aussi. On n’a pas suffisamment parlé des violences psychologiques infligées par les attitudes des uns et des autres. Elles sont bien connues les attitudes du juge, fort sans doute de sa conviction. Imaginez la torture morale subie l’absence de tout recours puisque ceux censés représenter la loi refusent d’entendre la vérité au profit du concert des convictions. Des experts qui font des expertises de “femmes de ménages” avoue l’un d’entre eux. Mais où ont été formés ces gens là ? Que savent-ils de l’humain ?

Tout cela est su et rabâché. Seulement il y a deux choses cruciales qui échappent à l’attention générale.

1 - Les souffrances, les peines, les violences infligées aux inculpés l’ont été déjà avant tout jugement.

Quel est ce pays où des peines abominables, des tortures morales (il faut appeler les choses par leur nom) sont infligées à des personnes avant tout jugement. L’europe s’en inquiète ces jours-ci à propos des prisonniers de Guantanamo et d’autres, “sur notre territoire” vous rendez-vous compte ? et dans nos prisons alors ?. Le fait de se réfugier derrière les règles et contraintes de procédure n’est pas d’un autre ordre, au degré près, que l’argument d’un Eichmann ou d’un Papon. Faut-il être insensible à la souffrance humaine (des autres) pour l’infliger sans s’en rendre compte au nom d’une quelconque procédure ? Il est plus que probable que cela se passe aujourd’hui un peu partout, que des gens isolés crient leur innocence dans des prisons où seules les procédures répondent à leur cri. N’ayant pas les médias pour les relayer ils n’ont aucune chance devant l’inhumanité institutionnelle. Celle des prisons résiste d’ailleurs à tous les rapports, toutes les condamnations nationales et internationales. La patrie des droits de l’homme paraît-il.

Les juges et tous ceux qui y participent devraient trembler à ces évocations.

Mais il y a aussi des coupables. Là aussi la question se pose du Sens et de la raison d’être de la sanction. On doit parler de sanction juste. Mais l’aveuglement “administré” sur ce qui est infligé “en plus” dit bien que les “droits de l’homme” c’est surtout un alibi pour dénoncer les autres, les autres pays bien sûr.

Il y a aussi des coupables violents et qui n’avouent pas à la simple demande polie des policiers et des juges. On pourrait taxer d’angélisme irréaliste le propos ici tenu. Seulement la logique inquisitoriale qui privilégie l’aveu n’a rien à envier à d’autres Inquisitions. Le recours à la violence pour faire avouer cela s’appelle la torture et le fait qu’elle ne soit pas physique et sans traces matérielles ne change rien à l’affaire.

Le recours à cette violence comme norme sue/cachée met en question le Sens même de la justice dans ce pays. Bien sûr que la violence des coupables doit être combattue, bien sûr qu’ils doivent, être soumis à contraintes, bien sûr que des “jugements provisoires” peuvent être conçus. Mais pas la sanction avant le jugement.

Notre pays est en crise, plus que d’autres, dans un monde en mouvement. C’est aussi une crise de Sens où doivent être réinterrogés tous les principes dont on a trop longtemps laissé la question du Sens de côté. Cela était du à une capacité trop limitée pour l’assumer, question de maturité collective et d’arrogance des élites, mais aussi pour masquer l’absence de consensus national, les calculs de certains qui s’arrogent le droit du Sens à la place de la nation et aussi l’intérêt de tous ceux qui s’exonèrent ainsi de son jugement.

Nous voilà à la deuxième question, l’indépendance de la justice.

Nous devons être alertés par différents propos

Une commission parlementaire et une enquête administrative sont ouvertes. Déjà les réactions pleuvent de magistrats qui parlent de règlements de compte du pouvoir, d’atteinte possible à l’indépendance des juges (tiens ! des juges plus que de la justice). La dignité des procureurs à Paris avait été au contraire remarquable parce qu’ils nont pas oublié qu’ils étaient des hommes pour juger des hommes... Avec l’hypothèse de sanctions de juges on rétorque qu’il n’y aurait plus de jugement judiciaire possible. On renvoie vers le parquet et le ministère de la justice pour voir s’ils ne seraient pas coupable eux aussi. On rappelle les frais de bouche” du président de la République...

Si les français avaient un peu de connaissances élémentaires en psychologie ou plutôt s’ils osaient s’en servir ils penseraient à des réactions de gamins pris en faute.

L’immaturité laisse pantois de la part de personnes en charge d’affaires humaines si difficiles mais elle confirme le problème d’un manque terrible de discernement humain. (il n’est pas question ici de toute une profession mais de certaines personnes ou tendances).

Si la question de la formation humaine des magistrats et de tous ceux qui ont charge d’affaires humaines extrêmement difficiles se pose, celui aussi du contrôle professionnel dans les institutions qu’ils représentent, il y a encore une question majeure qui semble ne pas être aperçue. C’est celle de “l’indépendance de la justice” .

Est ce que cela veut dire que la justice est au-dessus de la nation ? Non. Est-ce que cela veut dire que seule l’institution de la justice peut arbitrer le lien entre la justice et la nation. Évidemment c’est ce qui est suggéré et inacceptable. C’est si courant dans les milieux de l’Etat Français, c’est à dire l’Administration ne nous trompons pas, qui se donne à elle-même ses propres justifications.

La représentation nationale est là pour cela et les instances professionnelles pour leur part spécifique.

il est invraisemblable que l’institution judiciaire récuse quiconque porterait jugement sur elle au nom de la nation et singulièrement ceux qui sont élus pour cela, même si on ne les aime pas.

Cependant c’est le concept d’indépendance qui pose problème. Là aussi ceux qui connaissent l’humain savent la différence entre autonomie et revendication d’indépendance immature. Responsabilité libre de l’autonomie avec l’acceptation assumée des dépendances.

Il y a un problème qui touche à la justice en elle-même et au politique aussi. C’est la question du Sens qui émerge d’une carence particulière. Les représentations, lois et règles ne disent pas le Sens ou l’esprit. On le savait mais on l’a oublié.

Seul le Sens du bien commun permet de dire le juste et l’injuste et ce Sens est un Sens humain dont la source est du côté de la dignité de l’homme en personne et en communauté. Aucune loi, aucune procédure, aucun formalisme ne peut se prétendre le Sens. Il n’en est qu’une médiation. Nul ne peut se réfugier derrière la lettre pour dire le juste et l’injuste sauf à dissimuler le propre Sens de son jugement. Limite de conscience c’est la seule excuse mais où sont les pères, où sont les maîtres où sont les repères. c’est sans doute là le principal reproche que l’on puisse faire aux politiques. C’est à eux de dire le Sens du bien commun et d’en être élus. C’est aux juges de juger à cette aune et pas la leur, fusse-t-elle l’interprétation du droit, de leur droit.

Non la justice n’est pas indépendante de la nation. non ce n’est pas à elle de dire le Sens du bien commun. C’est aux politiques. L’autonomie des juges naît de cette reconnaissance là.

Il est temps de repenser la question. Aucun replâtrage accessoire n’y fera rien. Mais ce n’est pas possible sans une nouvelle pensée du politique.


Commentaires  forum ferme

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vendredi 23 décembre 2005 à 23h54 - par  Roger Nifle

Bonsoir Françoise

Content d’avoir de tes nouvelles. Ton témoignage confirme bien tout ce que l’on pressent et qui accompagne une certaine deréliction du discernement dans ce pays. Il n’est pas étonnant que certains corps, certaines institutions qui ont voulu faire fi de l’humanité de l’homme en commençant par sa connaissance soient les premières atteintes. Il est d’ailleurs stupéfiant qu’une institution comme la justice ne soit plus capable de développer une culture sinon une certaine sagesse permettant de réguler au moins ces extravagances en son sein. On peut se demander si un "brevet d’inhumanité" ne fait pas parti des critères de sélection sinon comment comprendre que cette situation qui n’est pas inconnue des candidats magistrats ne mette pas en cause certaines vocations.

Bon courage

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vendredi 23 décembre 2005 à 16h35 - par  Françoise Lorrin

Oui, Roger, ton indignation est fondée.

Si certains magistrats exercent leur charge avec beaucoup de conscience, certains se laissent déborder par les "tendances" à la mode. En matière de criminalité sexuelle, par exemple, aucun tribunal n’applique les mêmes peines aux personnes jugées coupables. Le jugement est fondé sur la plus grande subjectivité (des jurés en cour d’assises ce qui était le cas à Outreau), avec un poids considérable de l’avocat géréral qui oriente bien sûr le ton des débats.La France, est, parmi les pays francophones, celui qui se glorifie d’appliquer les plus lourdes peines en ce qui concerne la délinquance sexuelle. Pourquoi se compliquer la vie en cherchant à comprendre et traiter ce problème de fond quand il est si facile d’exclure et de surcharger les prisons en même temps. Rarement le sens d’un acte criminel n’est interrogé si ce n’est par le psychologue expert, lorsqu’il oriente les choses dans ce sens. Parfois, quand on donne du contenu à ces questions,(en tant qu’espert) on nous soupçonne d’avoir été manipulés par le prévenu. Un de mes patients a passé deux ans en prison (préventive) avant d’être jugé. Comme il avait poursuivi sa thérapie pendant cette période,(alors qu’il l’avait engagée auparavant) il m’a demandé de venir en témoigner sans écorner le secret professionnel.

L’avocat général ne m’a pas accordé la possibilité de mentionner qu’une évolution était possible dans le cadre d’une thérapie et qu’une personne pouvait s’affranchir de ses tendances lorsqu’elle en a compris le sens et qu’elle s’est engagée dans une certaine "conversion" qui n’est pas aussi facile que ça à entreprendre. Autrement dit, on nous rabat les oreilles avec les sujets concernant la délinquance sexuelle, mais il n’est pas possible (pas politiquement correct)de faire état de ce qui peut faire avancer, sauf à orienter vers le comportementalisme ou la castration chimique. Il est correct de dire qu’on ne peut rien faire et qu’il faut enfermer les gens. Et pourtant des études sont menées et aboutissent : personne n’en parle car ce n’est pas populaire. Côté victimes, comme il en est question aussi à Outreau, on est dans une pensée de "victimisation nationale" largement entretenue par les médias. Prendre le statut de victime donne un statut à ceux qui en manquent. C’est la tendance à la mode où ne sont pas toujours démasqués les pervers. Justement, le dernier recours pour obtenir quoi que ce soit, est de se déclarer victime. Notamment d’agressions sexuelles. Beaucoup d’hommes sont enfermés ou privés du droit de garde de leurs enfants pour cette raison.

Je ne veux pas sous estimer la souffrance des personnes qui ont subi de telles violences ; mais pour elles aussi il est essentiel qu’elles ne se "statufient" pas en victimes ; victimes, certes mais pas que. Elles restent des personnes susceptibles de mobiliser leurs ressources (internes et externes) et d’intervenir sur le sens qu’a pris leur vie, à un moment donné. A nous, professionnels, mais aussi à chacun d’aider, les uns et les autres (parfois ce sont les mêmes) à s’y disposer et à s’y maintenir.

Psychologue clinicienne /victimo-criminologue psychothérapeute ; expert judiciaire