Pour une sociologie des profondeurs

Les apports de l’Humanisme Méthodologique
vendredi 18 novembre 2005
par  Roger Nifle
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Autant la psychologie des profondeurs a permis de mieux comprendre l’homme, autant une sociologie des profondeurs doit permettre de mieux comprendre les communautés humaines et, par suite, les affaires humaines. Mieux elle est indispensable pour comprendre l’homme et aussi pour agir.

C’est un des apports les plus importants de l’Humanisme Méthodologique pour un temps des communautés humaines qui s’annonce.

L’expression évoque évidemment la “psychologie des profondeurs” et elle-même la psychanalyse. L’essentiel c’est l’ajout d’une dimension “verticale” à un plan qui serait celui de la psychologie.

Dit autrement, à une psychologie qui décrirait les comportements ou modes de fonctionnement individuels il faut ajouter un soubassement qui est l’inconscient, un inconscient qui explique les comportements observables. Il y a, bien sûr, différentes définitions ou conceptions de “l’inconscient” que Freud et ses disciples ou successeurs ont explorés.

Malgré leurs hypothèses différentes ils ont contribué à mieux comprendre les déterminants de la psyché humaine et ses manifestations. Elles ont rendu possible peut être une certaine connaissance de la construction de la personnalité, ses problèmes et certaines solutions ou processus de résolution.

Il est vrai que lorsqu’on en a fait l’expérience par la psychanalyse mais aussi par de nombreuses voies que les traditions de l’humanité nous ont léguées, on sait d’une part que beaucoup nous échappe mais aussi que la profondeur de l’intériorité psychique étend considérablement le champ de l’expérience, de la conscience et par suite l’épaisseur de l’existence vécue.

Au-delà c’est aussi le terrain où se jouent et s’engagent des enjeux de maturité humaine où “le grandir” signifie l’essentiel ainsi que l’engagement relationnel et particulièrement dans la vie collective.

Ceux qui n’ont pas expérimenté cela peuvent avoir tendance à le nier mais négation n’est pas preuve, l’ignorance n’abrite pas de la bêtise même lorsqu’elle essaie de se justifier par des savoirs “hors sujet”, au propre et au figuré. C’est bien le sujet qui dans la personne est en jeu.

Mais ici il s’agit de sociétés, collectivités, communautés, populations, groupes humains de toutes tailles.

La sociologie française, plutôt positiviste avec ses pères fondateurs Auguste Conte et Émile Durkeim, est restée plutôt descriptive par opposition à celle d’un Max Weber que l’on dit plutôt explicative. Ce sont des catégories souvent reconnues comme celles d’individualisme méthodologique ou de holisme méthodologique selon qu’on attache aux individus l’origine des phénomènes de société ou plutôt à la société elle-même (y compris les phénomènes individuels quelques fois).

Max Weber au travers d’un livre célèbre : “L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme” tente d’expliquer l’essor du capitalisme, phénomène de société, par des comportements inspirés par certaines tendances du protestantisme.

Il n’en a pas pour autant fondé une sociologie des profondeurs, pas plus d’ailleurs que Carl Gustav Jung avec son “inconscient collectif” dont il a surtout scruté l’émergence chez les individus.

Des auteurs comme par exemple Gilbert Durand se sont attachés à reconnaître dans les mythes, des structures de l’imaginaire qui pouvaient inspirer des cultures ou des comportements collectifs ou même des réalisations qui appartiennent à telle ou telle civilisation, à tel ou tel peuple, au-delà des rationalités affichées.

Il est vrai aussi que des tendances rationalistes attribuent à la Raison les comportements individuels ou collectifs laissant à la “déraison” ce qui en échappe et serait par exemple inconscient.

Une sociologie des profondeurs aurait à comprendre comment un soubassement inconscient détermine les comportements collectifs, les “cultures” et même les productions de mythes, de réalisations de tous ordres et même les productions scientifiques ou technologiques.

Elle aurait à théoriser ce possible “inconscient collectif” pour y fonder toute une connaissance des contenus et des processus mais aussi des pratiques d’élucidation ou de mobilisation des ressources par exemple. Ce sont toutes choses que la (ou les) “psychologie(s) des profondeurs” ont pu apporter aux individus et qui nous sont devenues relativement familières.

Cette sociologie des profondeurs aurait aussi à établir les ponts conceptuels et opératoires avec la psychologie des profondeurs.

Autrement dit il lui faut articuler les individus et la trame de leurs relations avec les phénomènes collectifs et les “profondeurs explicatives”.

C’est ce qu’apporte l’Humanisme Méthodologique à une question qui n’est pas nouvelles mais qui est tellement inhabituelle que les conséquences en paraissent “inouïes” donc quelque fois inaudibles ou dépassant l’entendement de la plupart de nos contemporains, surtout “savants” des phénomènes de société.

C’est une formidable réserve de compréhension des affaires humaines qui s’ouvre donnant le sentiment de n’avoir guère été exploré.

Il révèle ainsi des éclairages, des solutions et aussi des ambitions nouvelles dans tout le champ des affaires communes, des situations collectives à toutes les échelles.

Ne voit-on pas aujourd’hui les difficultés à penser le politique et la démocratie, l’économique et les activités humaines, la mondialisation et la diversité culturelle, la cité et les multiples façons de vivre ensemble, la santé et l’éducation, sans parler des religions, courants de pensée et même les crises de violence, de terrorisme, d’aliénation, de révolution et de civilisation. L’intelligence collective, la mutation de civilisation de notre époque, la construction de mondes virtuels sont aussi des thèmes émergeants qui interrogent les soubassements de nos réalités collectives.

La mutation de notre époque va remettre aussi en cause les simplismes de la dialectique, individu-société et aussi les découpages géographiques ou juridiques entre les communautés.

Une “théorie des ensembles communautaires” sera nécessaire pour tenir compte : de la participation de chacun à de multiples communautés bien que de façon hétérogène, de l’identification singulière de chaque communauté confrontée chacune au Sens du bien commun qui lui est propre et enfin des communautés de communautés allant des communautés de proximité aux communautés culturelles jusqu’à la communauté universelle de l’humanité.

Le temps des communautés qui s’annonce réclame cette sociologie des profondeurs permettant de la comprendre et d’y situer l’action humaine et ses valeurs.

LES APPORTS DE L’HUMANISME MÉTHODOLOGIQUE

Tout d’abord une “évidence” toujours difficile à saisir. Les communautés humaines sont de nature humaine. Cela veut dire que toute conception de l’homme implique celle des communautés humaines et réciproquement.

On notera que la multiplicité de ces conceptions n’impose pas une multiplicité d’humanités mais cependant une multiplicité de compréhensions, de valeurs et d’actions.

L’Humanisme Méthodologique propose une conception qui rend compte en même temps de cette multiplicité et aussi du caractère exclusif de toutes les autres. Il y aurait ainsi une conception de l’homme plus éclairante que les autres sur les possibles de l’homme et bien sûr le pire et le meilleur, intrinsèques à l’humanité de l’homme.

Cela tient à la reconnaissance d’une Instance de la personne “être de Sens”. Chaque Sens est comme une position d‘être qui est en même temps être au monde, c’est-à-dire position existentielle.

Les différentes conceptions de l’homme sont l’expression chacune d’une position d’être au monde. Cependant seule une certaine position de Sens permet le discernement des Sens et donc des multiples positions et conceptions de l’homme, selon leur Sens propre.

Cette question de Sens comme position d’être au monde, “constituant” des instances humaines (si on peut se permettre les approximations de langage qui ne saisissent aucunes le Sens en lui-même), est un apport décisif de l’Humanisme Méthodologique.

Chaque Sens, dont le seul lieu est l’humanité de l’homme en chacun et en tous, est à la fois :

- celui d’un regard qui porte connaissance

- celui d’une perspective qui porte valeurs

- celui d’un mouvement qui porte l’action.

Il y a évidemment beaucoup à dire des Sens de l’Instance de chacun. Il faut renvoyer le lecteur à des textes qui en disent plus long et par exemple “Du Sens” .

Cependant on soulignera ici que l’Instance humaine est ce “lieu” d’être de la profondeur humaine, le lieu habituellement inconscient dont on ne connaît que les modes d’exister au travers de nos consciences existentielles. Celles-ci en font signes et vécu, matérialisations, expériences donc.

Ces expériences de “conscience ordinaire” se tiennent par le Sens qui les sous-tend et, sous certaines conditions, peuvent nous amener à les discerner alors que d’autres conditions nous les laissent ignorer.

L’homme Instance et Existence, Sens et expérience trouve là tout ce qui va permettre de faire communauté.

Les communautés humaines sont des communautés de Sens autant que les relations humaines sont au fond, en profondeur, des relations de Sens, partagés.

La théorie du Consensus est ici primordiale non seulement parce que cela noue le lien communautaire mais aussi parce que cela instaure la question du Sens du bien commun et celle du monde commun, condition même de l’existence et de l’expérience personnelle.

D’abord cela montre que toute communauté humaine se fonde, au fond, c’est sa profondeur, fondamentale, sur un ensemble de Sens parmi lesquels un Sens du bien commun.

Cela donne à chaque communauté humaine :

- Une différence essentielle avec toutes autres de par l’ensemble des Sens qui la fonde justifiant une culture, une identité propre,

- La possibilité de favoriser un Sens du bien commun qui favorisera discernement des Sens, accomplissement des hommes et d’une vocation singulière,

- Une sorte d’inconscient collectif qui instaure cette “sociologie des profondeurs” recherchée.

Il y a aussi l’autre volet qui est la réalisation d’un monde qui lui est propre en tant qu’expérience participée, expérience des Sens en consensus, les uns avec les autres.

Tout se passe comme s’il y avait un monde commun que chacun ne connaît que de son expérience personnelle, irréductible à toute autre.

C’est ce “monde” commun dont la profondeur est le consensus communautaire, cette existence de la communauté déployée en espaces temps, histoires situées, qui ne s’explique que par les Sens et consensus qui sont les siens.

Ce qui nous apparaît comme monde commun, histoire commune, est comme une “conscience collective”, expérience commune du consensus.

Il y a là aussi un apport décisif de l’Humanisme Méthodologique qui montre comment ce qui est Sens ou Consensus s‘exprime comme réalités communes, “fait le monde” en quelque sorte et, bien sûr, en constitue le Sens qu’il faut rechercher dans ces profondeurs là.

Il y a encore deux autres considérations majeures.

Si tout se passe comme si la communauté/monde disposait d’un “inconscient collectif”, le seul lieu d’accès à ses Sens en consensus est l’Instance personnelle de chacun, seul lieu du Sens.

Ainsi on peut dire que “tout se passe comme si” il y avait dans toute communauté un inconscient collectif et aussi un monde commun connaissable des seules personnes humaines.

Seulement par ailleurs, la réalité existentielle de chaque personne, individu dans le monde commun ne tient que du consensus qui fait ce monde.

Autrement dit la réalité, comme expérience de chacun, son existence avec ses consciences, ses actes et connaissances ne se tient que par le monde commun.

Tout se passe comme si notre réalité individuelle appartenait, sinon se déclinait de celle du monde commun et, si l’on en vient à ignorer la communauté de Sens qui “réalise” ce dernier, tout se passe comme si cette réalité individuelle était produite de part en part par ce monde.

C’est là un type de conception, originel dans l’expérience humaine, qui méconnaît toute la profondeur de l’homme ainsi que celle des communautés humaines et renverse alors le rapport homme monde.

A contrario il faut cultiver le discernement des Sens pour rétablir et reconnaître ce rapport qui se situe alors au cœur du fait communautaire avec toute la diversité et la multiplicité des possibles de l’humanité.

Il n’y a là que quelques bases essentielles pour fonder une sociologie des profondeurs. Cependant on ne doit jamais oublier les “tout se passe comme si”, définitivement ignorés par ceux qui nient à l’humanité son Instance de Sens et, par suite, les communautés mondes de nature humaine.

Ainsi chaque communauté a son propre monde où se joue ses “affaires humaines” selon des “lois de la nature humaine” conservées lorsque l’on change de “référentiel communautaire” (cohérenciel) . Chaque communauté de communautés a son monde aussi et chacun vit de monde en monde, de communauté en communauté.

Chacune est donc comme un sujet communautaire doté d’un inconscient collectif. Cet inconscient collectif est comme marqué par son histoire mais aussi investi par de possibles choix, celui du Sens du bien commun par exemple.

S’amorcent là la reconnaissance de tous les enjeux des communautés humaines.

La dimension politique, leur histoire, leur économie, leur culture, leur identité, leur projet, leur rôle, leur vocation, leur organisation, leur gouvernance, leurs relations, leur développement, leur mobilisation, leur intelligence collective, leur conscience collective, leurs compétences collectives.

Pour la question du Sens du bien commun toutes les autres trouvent leur voie et leurs étapes d’accomplissement.

Cela fait des communautés humaines le champ même de l’accomplissement des hommes et la condition même de celui-ci. C’est pour cela que le temps est venu de s’intéresser à ces conditions communautaires de l’existence et du devenir des hommes non comme un système de conditionnement fatal mais comme un lieu de liberté qui dépend de choix communautaires auxquels on accède par cet inconscient collectif que constitue le consensus des Instances personnelles.

Dès lors la connaissance des profondeurs humaines que psychologies et spiritualités ont déjà exploré est renouvelée par celle des profondeurs communautaires.

On rencontre dans les communautés les caractères de l’homme éclairant ainsi bien des affaires collectives. On en a fait très souvent l’expérience. On situera aussi les conditions de l’existence et de l’accomplissement des personnes au cœur même des affaires humaines communautaires.

On comprendra mieux les “penchants” collectifs, les maturations et voies d’accomplissement comme les travers qui ne servent pas le bien commun et desservent les hommes.

Pour cela cependant, pour aborder cet âge des communautés, communautés de Sens, il faut reconnaître l’entrée dans un âge du Sens dont la raison nous a laissé aux portes et que la mutation appelle maintenant avec insistance.

C’est là tout le projet et les ressources de l’Humanisme Méthodologique et ses multiples applications.

Textes de référence

La trialectique sujet objet projet

Mondes et communautés humaines

Qu’est ce qu’une communauté humaine ?

Le Sens

Le Sens de l’homme

Le temps des communautés virtuelles


Commentaires  forum ferme

Logo de Le Guen Jean-François
mercredi 30 novembre 2005 à 13h11 - par  Le Guen Jean-François

L’article de Roger Nifle souligne pour moi le besoin pour chacun de sortir de sa communauté d’origine et de devenir progressivement acteur de communautés de plus en plus vastes. Il s’agit pour tout homme de s’ouvrir au monde environnant en se confrontant aux autres consciences et inconciences communautaristes. Cela ne s’est pas assez fait, ni dans le milieu familial, ni à l’école, ni par les médias, ni au niveau de l’état. Quelques hommes politiques en ont conscience aujourd’hui et cherchent à tenir compte des mutations pour développer avec les citoyens un projet de démocratie pour tendre vers l’intérêt commun minimal.

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dimanche 27 novembre 2005 à 09h53 - par  Francoise

Cet article me renvoit à la lecture d’un des livres d’Alice Miller paru chez Aubier en 1984 "c’est pour ton bien - racines de la violence dans l’éducation des enfants" dans lequel l’auteur évoque l’influence du modèle éducatif allemand dans lequel n’était pas exclu un certain sadisme "pour le bien" et qui aurait, selon Alice Miller, opéré une sorte de conditionnement à l’ordre, à l’obéissance et à la soumission qui aurait rythmé l’éducation d’Adolf Hitler et (puisqu’il s’agissait de valeurs sociales partagées) tissé des bases de la "bonne conscience" d’un pays, le conduisant à retrouver dans les propositions politiques d’A H une certaine authenticité et une reconnaissance de valeurs qu’ils partageaient déjà.

C’est ce qui devrait nous inquiéter lorsqu’on entend des hommes politiques déclarer qu’ils agissent "ce que les gens veulent", alors que les gens (dont il est question) ne font que réagir à des injonctions que les médias martèlent.