Ce texte souligne la confusion des conceptions de l’autorité. Seul le discernement des Sens d’une telle question peut permettre à chacun de touver la voie de sa propre autorité et de faciliter l’émergence de celle des autres. Pas d’autorité, pas d’altérité, pas d’autonomie.
Un début de réflexion peut s’appuyer sur cette
distinction entre l’autorité que l’on a et l’autorité
que l’on est. Qu’est -ce que l’autorité ? Dans les deux
cas elle est rattachée à la personne. L’autorité
n’est rien d’autre que la qualité d’être auteur,
auteur de ses positions, de ses manifestations, de ses actes.
Mais que veut dire être auteur sinon d’être le lieu
même où s’exercent quelques différences telles
que ce qu’exprime, manifeste ou réalise l’auteur lui soit
propre.
Un acte d’autorité, une position d’autorité se
caractérisent par le fait qu’ils expriment en propre la
personne de leur auteur. Toute autorité ne peut être
ainsi qu’originale puisque originée en la personne de
son auteur.
Cependant cela n’exclue en rien que les manifestations de l’autorité
de chacun ne se placent pas dans le contexte des faits et langages
culturels et sociaux. Ils épousent alors une certaine
normalité mais reprise à son propre compte en toute
liberté et responsabilité...
Ainsi l’autorité n’est-elle pas un accessoire attribué
à quelqu’un par des tiers mais une disposition personnelle
telle que la référence de ses déterminations
n’a pas d’autre lieu que soi, même si l’expression de ces
déterminations se réfère à quelque
norme ou modèle commun. L’autorité est une question
de personne. Elle pose et suppose liberté, responsabilité
de détermination. C’est en cela que l’autorité
de l’un peut être référence, repère
pour l’autre.
Mais revenons à cette distinction d’une autorité
d’être et d’une autorité d’avoir.
Notre définition de l’autorité est une question
d’être, d’être auteur. Elle porte moins sur la nature
des manifestations d’autorité que sur les déterminations
personnelles de l’autorité. Cela dit, encore faut-il que
soit discerné l’être de la personne d’avec ses manifestations
ou ses réalisations. C’est la condition pour que l’autorité
soit aperçue comme une question d’être.
Ce discernement absent, l’autorité sera confondue avec
ses conséquences. Ignorant ses origines, elle sera prise
alors comme un pouvoir sur les choses. Etre autorité se
confond avec avoir du pouvoir, dit aussi avoir de l’autorité.
De liberté et responsabilité d’être, cela
devient arbitraire d’exercice d’un pouvoir que l’on a et dont
on est investi "naturellement" par quelque puissance
divine ou par quelque droit que l’on possède.
C’est ainsi que cette autorité devenue pouvoir
réduit le propre de l’être à la propriété
de l’avoir. Le pouvoir est question de possession :
Avoir du (le) pouvoir -pouvoir d’avoir... Ainsi être une
autorité glisse en avoir du pouvoir qui équivaut
à pouvoir avoir, posséder, s’approprier, etc...
Le pouvoir de celui qui est considéré "l’avoir"
se caractérise par la possibilité (pouvoir) d’exercice
de son arbitraire sur les choses (et les gens). Ce qu’il tient
dans cette optique est ce qu’il domine, ce qu’il a (ses biens),
sa propriété : les assurances de son pouvoir. Le
glissement que nous avons noté doit nous rappeler que
tout ceci est confondu avec l’autorité d’être. C’est
ainsi que toute dépossession sera vécue comme une
amputation, comme une violence, un viol, un meurtre...
C’est bien là la réaction de défense du
pouvoir dont la matérialité comme celle des possessions,
choses, gens, droits, etc... sera sacralisée ou tabou.
C’est ainsi que l’autorité d’être d’un tiers, sur
une même chose, est intolérable. En conséquence
le pouvoir est exclusif. Exclusivité des choses dont l’avoir
est pouvoir, exclusion des autres qui ne sont tolérables
qu’en tant que choses possédées, esclaves, subordonnés.
Dans ce cas on peut leur "déléguer" du
pouvoir, pouvoir qu’ils n’auront pas en propre, sous autorité
et par autorisation. L’autorisation est ici un faire sur autrui,
la négation même de son autorité propre
Le pouvoir ainsi exclusif sur un ensemble de choses a besoin
d’un territoire qui se trouve propriété, privée
parce qu’exclusive, excluante.. Le territoire d’autres "autorités"
du même type ne peut être considéré
que comme une limite à son propre pouvoir et comme dans
le monde il n’y a guère de territoire parfaitement isolé,
la guerre est toujours latente, soit défensive, soit offensive.
C’est la logique même de l’impérialisme telle que
le pouvoir de l’un est empiétement sur l’autre. La guerre
consiste à résister à l’empiétement
sur l’avoir, le territoire, la propriété ou simplement
sa menace. Il est appréhendé comme un empiétement
sur l’être. La guerre est aussi empiétement sur
l’être de l’autre confondu avec son avoir considéré
lui-même comme menace sur l’autorité propre de l’agresseur.
C’est ainsi que viols et butins sont essentiels dans les guerres
comme meurtres et esclavages. Ils le sont dans tout exercice
d’une telle autorité, d’un tel pouvoir. Il n’a d’autre
loi que celle du plus fort, d’autre exercice que la violence,
d’autre terrain que la jungle, d’autre principe que la possession
: la tendance ou monopole.
Le libre arbitre devenu arbitraire est le glissement de l’autorité
d’être en autorité d’avoir :c’est-à-dire
en pouvoir.
Nous aurions à reconnaître ce pouvoir dans les multiples
territoires qui le définissent. Pouvoir politique, pouvoir
économique, pouvoir parental, pouvoir sexuel, pouvoir
religieux, pouvoir matériel, etc... qui sont tous exercices
de cette perversion de l’autorité. Il y a plusieurs conséquences
possibles à l’exercice de tels pouvoirs :
- L’aliénation qui s’y assujettit et méconnaît
sa propre autorité, vendant son âme ou son être
dans un pacte fallacieux pour avoir quelques bribes de pouvoirs
et d’avoirs,
- La réaction homologue qui tentera de s’approprier à
son tour le pouvoir, perpétuant ainsi la perversion. C’est
le caractère des révolutions de l’ère moderne
qui substituent à un totalitarisme un autre totalitarisme
de même sens.
- Le déni d’autorité. Caractéristique de
l’époque contemporaine qui prétend substituer à
l’autorité personnelle, un ordre naturel ou rationnel
: c’est le fait des idéalismes, idéologies, modernismes
qui réduisent l’essentiel au mode, à la mode, et
ainsi l’homme à ses manifestations. Une multitude de courants
contemporains s’efforcent frénétiquement de faire
exister les preuves de leurs idées. Les hommes de pouvoir
ont beau jeu d’en stigmatiser l’impuissance et l’inconséquence.
Le plus grand piège que le pouvoir tend à ses détracteurs
et ceux qui le refusent, c’est d’avoir à se couper de
leur propre autorité d’être et retomber ainsi sous
sa coupe tôt ou tard.
Mais il y a une autre voie qui n’est guère encore connue
malgré deux mille ans de christianisme et toutes les sagesses
humaines. Elle suppose ce discernement : l’être de l’autorité
est la personne de chacun. Les choses et leur existence ne sont
que les effets ou les lieux d’exercice de l’autorité de
chacun, l’accessoire et non pas l’essentiel.
L’autorité d’être de l’un ne limite en rien l’autorité
d’être de l’autre. Les choses, réalisations, territoires
ne sont que théâtre de leur entente ou plutôt
objets de leur consensus.
La "propriété" d’une chose signifie alors
son rôle dans le jeu des consensus d’autorité. Elle
médiatise les rapports de consensus, révélant
à l’un l’autorité de l’autre qu’il repère
grâce aux objets communs. Les réalisations, manifestations,
expressions d’autorité sont langages destinés tant
à reconnaître l’autre que s’y reconnaître.
L’essentiel est en l’être, en son autorité ; l’accessoire
dans ses réalisations qui ne font qu’accompagner le commerce
des êtres -exercice, découverte, déploiement
de leur autorité, auteur qu’ils sont de leurs oeuvres
communes.
Ainsi, l’autorité d’être s’exerce dans la collaboration
avec d’autres autorités, indispensables. Chaque homme
est une autorité originale et différente qui lui
permet une participation spécifique selon ses talents
et qualités propres. Selon son originalité, il
représente l’Autorité pour sa participation particulière
avec tous ceux dont l’autorité est similaire. C’est ainsi
qu’une société, une entreprise, une famille ne
peuvent aller sans autorités, chacun y prenant part en
étant l’Autorité qui incombe à sa personne.
En famille l’autorité de père n’est pas l’autorité
de mère tout en étant indispensable à l’édification
(éducation) de l’autorité propre de leurs enfants.
L’Autorité politique n’est rien d’autre que l’autorité
personnelle de quelqu’un incarnant le consensus collectif des
autorités de tous.
L’Autorité ne se partage pas. Ce qui se partage ce sont
ses oeuvres et les services qu’elle rend.
L’Autorité d’une entreprise est le consensus des autorités
de ses partenaires dont l’unité peut être incarnée
symboliquement par l’autorité personnelle de quelqu’un
et dont la diversité se retrouve dans les multiples autorités
spécifiques ou spécialisées.
L’autorité d’être de chaque homme, dans toutes les
circonstances de la vie, se joue dans les consensus et s’édifie
par la connaissance qui est discernement des êtres, des
sens, des consensus. C’est pourquoi,l’autorité d’être
ou être une autorité s’inscrit dans la reconnaissance
et la connaissance, condition de la maîtrise personnelle
et collective pour plus d’autorité : plus être de
chacun pour soi et les autres, en consensus.
Pour se débarrasser du pouvoir de possession, la liquidation
de toute autorité rate l’essentiel par crédulité
faute de discernement et de foi. Elle méconnaît
aussi que les âges de la vie sont autant de maturations
successives, de niveau de maîtrise et de mode d’expression
hiérarchisé de l’autorité humaine.