La condition humaine

Lecture de Annah Arendt
lundi 19 septembre 2005
par  Roger Nifle
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Le problème rencontré par l’Humanisme Méthodologique c’est que les questions qu’il éclaire sont souvent "oubliées" des intellectuels tout en étant l’enjeu des problèmes les plus cruciaux de notre époque et de nos contemporains. Par exemple la pauvreté des analyses sur le travail, l’économie ou sur la mondialisation n’ont d’explication que dans la pauvreté de l’intérêt pour la question de l’homme et de la condition humaine au profit des passions conflictuelles, du tableau miroir des productions humaines, et de l’allégeance passive aux "processus naturels" qui exonèrent si bien de toute exigence et de toute responsabilité, nous laissant amputer complaisamment de notre humanité même. Rencontrer la pensée de Annah Arendt est alors réjouissant et désolant.

La lecture de l’ouvrage d’Hannah Arendt “The human condition”, publié en 1958 et traduit par : “la condition de l’homme moderne” (Pocket Agora) m’inspire deux sentiments contradictoires.

D’abord une certaine joie de la rencontre avec une pensée dont les questions et les analyses me semblent pour une grande part si proches, si familières, si convergentes avec l’Humanisme Méthodologique. Il y manque la théorie anthropologique du Sens et des cohérences humaines pour pouvoir dire les choses de façon plus systématiques qu’elle ne le fait, plus méthodologique. L’objet de sa pensée ? l’activité humaine déterminant différents visages de la condition humaine et ses différents Sens.

Les commentateurs comme le préfacier Paul Ricoeur semblent ne pas bien percevoir le lien avec ses travaux sur le totalitarisme ou même la question de l’esprit humain et la question des liens entre la pensée et l’action.

Ses analyses du procès Eichmann convergent aussi avec cette question du Sens de l’agir humain. Le fait qu’il y ait tant d’hommes ordinaires dont la vertu s’exonère de considération humaine jusqu’au crime administratif ou technique contre l’humanité, elle l’appelle ”la banalité du mal”.

C’est alors qu’un sentiment d’amertume vient avec le fait que ses éclairages, ses mises en garde, sa pensée, ne semblent avoir eu aucun effet sur ceux qui s’intéressent aujourd’hui aux mouvements de la société et aux activités humaines.

Comme si la pensée, en dehors d’être “réfléchie” par de belles intelligences, n’était pas faite pour discerner et agir. Il est vrai qu’Hannah Arendt donne là des réponses et pose la question. Avec Heidegger elle fera sans doute la différence entre penser et réfléchir ; entre le penser, agissant par mouvement de conscience et le réfléchir, passivant anesthésie de la conscience (conscience d’humanité et non simple reflet mental des choses).

Nous sommes dans un monde de réfléchisseurs qui a perdu de vue son humanité au point de se déclarer volontiers “anti humaniste théorique” par humanisme abstrait. La haine de la pensée, largement dénoncée, trouve sans doute de ses sources dans le déni de considération humaine de la réflexion focalisée sur les choses d’une part et dans le risque du dévoilement par le discernement de la pensée d’autre part. La pensée n’exclue pas la réflexion mais ne s’y confond pas.

Heureusement que le mouvement du monde et la mutation engagée renverseront cet héritage anti-humaniste.

Pour rejoindre Hannah Arendt dans son analyse de la condition humaine la carte des Sens, dite épistémologique est particulièrement éclairante (un des outils de l’Humanisme Méthodologique).
Dans le Sens de la possession d’abord, Hannah Arendt développe la théorie de la propriété privée. Ce qui importe ce n’est pas l’activité, réservée aux esclaves dans l’antiquité, mais la propriété. Propriété privée d’une tranche du monde, d’un morceau privé pris sur le monde qui donne place dans un espace public auquel n’ont pas accès les non propriétaires.

Les propriétaires ici n’ont d’autre souci qu’étendre ou gérer leur domaine qui est leur existence publique même.

On est alors à l’époque moderne dans le monde des affaires, des échanges commerciaux portant sur des “parts de monde”, bien et marchés qu’il s’agit de s’approprier.

Le “travail” fait partie de ces possessions, celle des “outils de production” que l’on vend ou achète, auxquels sont réduits d’ailleurs ceux qui ne sont pas “du monde”.

Renverser la propriété du monde et des moyens de production ne change rien à cette logique. Son obsession de l’entreprise de puissance, de la “volonté de puissance”, puissance toujours en manque, en sont les moteurs, ceux aussi de toute guerre d’emprise et de possession qui ne fait que renforcer cette logique et la prétendre fatale (guerre économique...).

A l’inverse, se situerait la place de l’homo faber pour Hannah Arendt. C’est le Sens du rationalisme idéaliste. Bâtir la cité, fabriquer un monde artificiel, fait des oeuvres humaines, artistes et artisans. C’est toute une tradition où, dit-elle, “l’homme se fabrique une patrie où habiter”. Les villes mais aussi toute l’organisation d’un monde moderne en sont le cadre et le produit.

Participer à l’oeuvre commune d’édification d’un “monde pour l’homme”, fait de main d’homme, telle y est la condition humaine.

Cependant c’est à son produit que l’homme se réfère alors ; pas à son humanité intrinsèque mais à une effigie d’humanité par les œuvres de l’homme. S’il ne s’agit plus d’exister en “prenant sur le monde” mais en “ajoutant au monde” le sujet humain est invité à se vouer à cette production plus qu’à son propre accomplissement. Il en vient à oublier son humanité au seul profit des oeuvres humaines, son miroir. Cet idéal de l’activité humaine, celle des “oeuvriers” s’est trouvée en lutte avec le “monde des affaires” de la possession mais aussi avec le monde du travail dont Hannah Arendt décrit maintenant la condition terrible.

La logique naturaliste. Le “travail laborens” est celui d’une condition humaine où il s’agit de l’effort de survivre du labeur, nécessaire pour assurer sa subsistance, selon “les lois de la nature”. Or la nature s’est révélée souvent bien rétive mais il faut aux hommes se soumettre à ses lois, à ses processus pour espérer s’en nourrir en rêvant d’abondance.

Pas étonnant que la fourmilière et la ruche en sont des modèles du succès. La nature mater du matérialisme réclame la soumission à ses lois. Respect fétichiste de la nature, condamnation de l’homme qui y porte atteinte, cela doit nous rappeler quelque chose et nous alerter aussi sur un programme scientifique tant de connaissance de la nature que d’organisation du travail selon ses lois, modèles matérialistes, modèles systémiques, modèles naturalistes.

Toujours l’homme y est agent du système qu’il sert, comme condition de subsistance. Il n’y a rien à produire que pour consommer et à consommer que pour produire encore selon un cycle “naturel” dont se justifie les “lois de l’économie”, sinon celles du travail avec le travailleur consommateur.
N’est-on pas proche des clés du totalitarisme. Lorsque s’emparant des “lois de la nature” (des choses) les uns ou les autres ou tous ensemble y réduisent l’humanité et la condition humaine, soit au labeur de la nécessité de survie, soit à en profiter en quelque lieu d’abondance naturelle du système.

Voilà à nouveau la figure d’un paradis de l’abondance naturelle, d’une nature mère qui abonde et celle d’un travail peine condamnation à la survie dans une condition de nature rétive dont il faut subir la loi et reproduire les processus pour en tirer bénéfices à consommer.

C’est “l’écart de l’homme à la nature” qui le condamne et son adhésion totale qui le récompense dira-t-on ici.

L’anti humanisme radical, pas d’humanité libre et autonome mais une nature “totalitaire” dont les régimes “totalitaires” se disent mandataires au nom des “lois de la nature” donc. Lorsque ces lois de science se font lois de droit, lorsque la loi administrative se justifie par les nécessités alors l’administration totalitaire, le crime contre l’humanité n’ont plus d’obstacle au nom de la vertu de conformité aux nécessités. L’homme a été alors désarmé de sa conscience d’humanité au profit d’une conscience des choses et des processus naturels qui n’est rien d’autre, elle aussi qu’un processus naturel indépendant de l’homme. Il suffit de lire Jean Claude Guillebaud pour savoir que nous y sommes et la frénésie technico-scientiste peut y prendre part. Ne confondons pas avec la science - conscience d’humanité, ni avec une technologie -vecteur d’humanité, l’autre face de l’agir et de la condition humaine.

L’agir “politique”. Hannah Arendt souligne que ce n’est pas ici le produit qui compte mais son Sens. La pensée, la parole sont action mais parce qu’elles véhiculent un Sens et que ce Sens fait cité, (université) ou communauté humaine engagée.

En cela oui pensée, parole, actes sont politiques puisqu’ils concourent à faire la cité humaine, la cité de l’esprit - Sens, la cité d’humanité.

Cette cité a-t-elle des murs à bâtir, à fabriquer, a-t-elle à prendre en compte les conditions d’une nature universelle, champ d’altérités. Les hommes y existent-ils selon la participation qui est la leur ? Certes ! Mais nous ne sommes plus dans les Sens précédents mais dans un autre Sens ou les conditions entrevues précédemment ne sont plus le Sens de la condition humaine à chaque fois mais des circonstances auxquelles il faut donner un autre Sens, humain cette fois.

C’est là que l’anthropologie philosophie de Hannah Arendt aurait pu bénéficier de la théorie et de l’ingénierie du Sens et des cohérences humaines, d’un “Humanisme Méthodologique”. Il rend compte des “positions d’humanité” que sont les trois précédentes caractérisées par un décentrage de cette humanité sur la possession, sur le produit, sur le processus naturel, auxquels elle en vient à chercher sa source, sa vérité et son salut.

Pour l’Humanisme Méthodologique, l’homme est Sens et l’agir humain consensus.

L’agir humain fait le monde non pas comme un produit mais comme un “réalisé”. Ce “réalisé” qui est le monde peut aider au discernement des Sens et à la liberté responsable du choix de Sens pour l’agir en consensus.

L’essentiel c’est le Sens mais ce n’est que par la médiation du monde et des existences dans le monde, par consensus, que le Sens peut se révéler.

L’agir humain tout en réalisant le monde et les mondes par consensus vise à révéler l’homme à lui même.

Réalisation, révélation sont les deux moments de la condition humaine.

Sont-ils, pour rejoindre le questionnement de notre auteur comme le contemplatif et l’actif, le théorique et la pratique ?

Le Sens cœur de l’homme est la source et la visée de l’agir humain tout à la fois théorique et pratique, tant pour “réaliser le monde” que pour y “révéler l’homme”.

Le premier est expression du Sens et toute expression du Sens est agir pour faire consensus et ainsi réaliser l’homme et le monde, chemin de révélation du Sens.

Toute “réalité” est acte humain susceptible de révéler le Sens en consensus et donc l’homme qui y trouve sa liberté et sa responsabilité vis-à-vis des autres et d’un monde à réaliser voué à la révélation de l’humanité.

Beau programme de prospective humaine que de relire l’histoire et l’actualité dans ce Cens, de discerner quels Sens humains se réalisent par consensus (inconscients) dans les trois logiques précédentes et quelle liberté d’humanité l’homme est-il invité à cultiver dans un Sens qui le recentre sur lui même.

Le crime contre l’humanité c’est le déni d’humanité, l’enfer de ses conditions inhumaines d’aliénation de lui-même et de réduction au monde.

A l’inverse un Humanisme Méthodologique se doit de ne plus séparer le “contemplatif” et l’agir, d’en avoir sans cesse l’exigence pour que contribuent non seulement l’une à l’autre la pensée et l’action mais aussi qu’elles soit vouées l’une et l’autre à l’accomplissement humain. C’est cela l’Humanisme Méthodologique. C’est cela la condition humaine qui se dessine, habiter un monde “réalisé” par l’homme et non pas seulement fabriqué (hominescence) pour qu’il s’y révèle, dans la pleine liberté de son humanité.

Révolution copernicienne : l’homme est au coeur des affaires humaines et l’humanité au coeur de l’homme, ainsi être de Sens. L’environnement humain est l’espace communautaire de l’humanité, le lieu d’incarnation des consensus, le théaâtre des affaires humaines. C’est la mutation qui ouvre ses horizons à la conscience d’une nouvelle condition humaine à assumer. Ni animal possessif, ni chose parmi les choses, ni producteur d’une idée de lui-même mais un peu de tout cela, seulement de façon accessoire et contingente, pour un essentiel qui est la révélation de son humanité en chacun et en tous. Telle est la nouvelle pensée pour l’action, le nouveau visage de la condition humaine.

En chaque chose chercher le meilleur Sens pour l’accomplir, c’est l’essentiel.