La lutte contre l’exclusion

Appel des journées ALERTE-UNIOPSS
vendredi 10 juin 2005
par  Roger Nifle
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Le collectif d’associations Alerte et les partenaires sociaux viennent de signer au conseil économique et social le 26 mai un appel pour une nouvelle étape pour la lutte contre l’exclusion. Le constat est sévère les solutions bien incertaines.

Le collectif d’associations Alerte et les partenaires sociaux constatent que malgré les dispositions prises “la réduction de la pauvreté et de l’exclusion n’a pas été au rendez-vous”. Le développement “des situations de misère dégradantes” est au contraire constaté.

“L’instrumentalisation” des associations qui ont le “sentiment d’être condamnées à gérer l’exclusion” et d’être entraînées à une bureaucratisation semble signifier l’impasse des politiques menées depuis longtemps. Les signataires de l’appel ne veulent pas seulement réparer et accompagner mais aussi prévenir.

Tout cela devrait amener à une conclusion. Les analyses et les solutions envisagées pour traiter ce problème sont profondément erronées ou, du moins, gravement insuffisantes. Si on n’y pallie pas il n’y aura toujours pas de résultats. La persévérance dans l’erreur ne peut qu’aggraver la situation.

Où est l’erreur ?

S’il n’y a pas une cause simple à dévoiler, il y a cependant à mettre en doute les présupposés d’un “système français” dont on constate l’échec constant en la matière.

Deux ressources issues de l’Humanisme Méthodologique sont utilisées pour éclairer le problème :

- Une analyse des Sens et cohérences de la problématique d’exclusion-intégration réalisée il y a près de 15 ans,

- Les éclairages anthropologiques relatif aux niveaux et conditions d’évolution des personnes et sociétés humaines.

Tout d’abord qui dit exclusion suppose que soit définis un “dedans” et un “dehors”.

Si l’exclusion semble constatée, ce dont elle est exclue n’est pas clairement défini. Or il s’agit en fait d’un “modèle” de société. Mieux c’est ce “modèle de société” qui détermine ce qui est exclu ou non et donc produit l’exclusion.

On notera par exemple que bien des sociétés pauvres ne génèrent pas pour autant d’exclusion, les plus pauvres participent à une vie sociale, économique, culturelle et affective modeste mais réelle.

On notera en outre que les assistances de tous ordres aux “exclus” n’ont qu’un effet bien limité sur “l’exclusion”. Ce n’est donc pas seulement le niveau de pauvreté qui engendre l’exclusion, mais le “modèle de référence” d’où est exclue toute une partie de la population.

On dira, et ce n’est pas une simple tautologie, qu’en sont exclus ceux qui n’y trouvent pas leur place. Non pas simplement “une place” mais “leur place”.

En effet la “considération” des personnes qui est celle aussi de leur “dignité d’être humain” réclame, au moins par la pensée, de se mettre à leur place. L’indignité signalée des assistances et autres gestes bureaucratiques est significative d’une carence radicale. Ceux qui supportent le “modèle de société” en place ne se mettent pas “à la place” de ceux qui en sont exclus et sont donc mis hors place.

Pourquoi en sont-ils exclus ? Parce qu’ils n’y trouvent pas leur place, parce que leur place est ailleurs, parce “qu’ailleurs” il n’y a pas de place pour eux, parce que cet ailleurs ne doit pas exister pour le “modèle”. C’est cela l’exclusion.

Le modèle de société produit ne fait pas de place à des populations entières qui en sont donc exclues et rejetées dans un non lieu.

Étendons le champ du modèle de société à des populations qui, au moins provisoirement, ne trouvent pas une place dans la version restrictive existante.

Trois logiques d’insertion sont le plus souvent impulsées :

- Celle qui enjoint aux exclus de devenir autres pour être inclus. “Devenez conformes aux critères d’inclusion” leur est-il signifié. Ceux qui s’y exercent se détruisent ou réussissent au prix d’une dépersonnalisation aggravée qui leur donne bien une place, mais précaire et aliénée.

- Celle qui enseigne qu’il faut apprendre à se débrouiller, à tirer son épingle du jeu. Cela forme des “délinquants” ordinaires, bien adaptés, qui souvent jonglent entre les aides et les activités pour optimiser leurs revenus, entre des “gains” spéculatifs et transgressifs...

- Celle enfin de l’assistanat méritoire, infantilisant, dont le prix à payer est une subordination complaisante aux dispositifs et aux rituels de l’univers des aides et assistances.

Il y a heureusement une autre logique qui elle conjugue la reconnaissance et le développement de potentiels personnels avec une mise au service de personnes ou structures qui en ont l’utilité, établissant un lien de service, économique et social.

Alors pourquoi ne pas le faire ?

Tout simplement parce que les conditions d’accès à cette situation sont rendues inaccessibles par le modèle de société restrictif, excluant, rejetant qui est le nôtre.

L’éclairage des niveaux d’évolution des hommes et des sociétés montre ici que le “modèle” prédominant est d’âge secondaire, c’est-à-dire que ce sont les statuts, les règles, des dispositifs, les formalismes, les représentations collectives qui au lieu d’être des moyens de progression sont devenus des moyens d’exclusion pour ceux qui ne le maîtrisent pas ou n’y trouvent pas leur place.

Deux types de populations n’y trouvent pas leur place.

D’abord les populations les plus psychologiquement en difficultés. Pourquoi oublier les épreuves morales et les effondrements qui sont à la source de bien des exclusions, des pertes d’emploi y compris mais aussi liées à des enchaînements de défaillances progressives.

Il est à noter que la tendance est à les maintenir dans une exclusion qui se termine par toutes sortes d’enfermements, de contentions que le modèle organise pour se défendre (prisons, maisons de retraite, hôpitaux, ghettos).

On comprend la complexité topologique de l’exclusion - enfermement et des politiques simplistes de gestion des espaces en impasses.

Ensuite les populations dont les capacités sont différentes de celles de la trop fameuse “employabilité”. depuis que le monde est monde des populations sans beaucoup de capacité ont réussi à subsister, à s’abriter, à vivre ensemble, à former des groupes, à cohabiter et à évoluer.

Mieux que l’ascenseur social, les escaliers d’aujourd’hui seraient-ils moins capables de cela ? Non au contraire mais cela leur est interdit tout simplement par le modèle de société.

La où ils pourraient trouver leur place, se développer, progresser, là est mis en place l’interdit. Nulle place en dehors du modèle de société et nulle place dedans pour ceux qui ne sont pas conformes (sauf s’ils s’adaptent).

On parle d’ascenseur social en panne. L’image n’est pas bonne. C’est tout simplement l’escalier de la progression humaine qui est retiré.

Les conditions de subsistance par l’exercice de capacités utiles aux autres sont interdites dès lors qu’elles ne sont pas celle du modèle de société, du “modèle français” notamment.

Ainsi les charges qui pèsent sur le travail écrasent ceux qui ont des capacités plus faibles qui ne leur permet pas d’accéder aux “places” et “fonctions” du modèle.

Les services de proximité, les services à la personne sont dans un état de sous développement dans notre pays interdisant des solutions “à la portée” des personnes concernées les condamnant à une clandestinité du travail.

Les capacités d’auto construction que tous les hommes ont exercé depuis la nuit des temps sont interdites d’exercice pour les plus pauvres qui doivent rentrer dans des cadres inaccessibles pour eux.

Il y a ainsi non seulement une exclusion des plus démunis du modèle de société mais aussi une exclusion de leur propre capacité de subsistance et d’évolution, c’est-à-dire de dignité.

Ce modèle de société engendre la misère qui est justement la perte de maîtrise des conditions de dignité et non pas une question de niveau de pauvreté !

Chaque fois qu’est rétablie une capacité d’auto subsistance individuelle et collective, c’est le retour à la dignité et la capacité d’évolution qui sont rendus possible. L’expérience d’Emmaüs, parmi d’autres, le prouve.

Il y a assez de richesses, d’espace, de moyens dans ce pays pour que les populations concernées y soient invitées et soutenues dans leur possibilité d’assumer même modestement leur subsistance.

Dès lors il faut comprendre que la plupart des dispositifs mis en place par le modèle de société dominant visent :

- à l’enfermement,

- à l’empêchement de la dignité de populations entières, et de l’exercice de leurs capacités

- au maintien dans une “exclusion assistée” de ceux qui n’ont pas leur place dans le modèle,

- à établir des obstacles insurmontables à l’intégration (l’escalier a été tout simplement retiré, remplacé par un ascenseur dont seuls les plus conformes ont la clé).

Ainsi :

- La défense du “modèle français” se fait contre ceux qui n’y trouvent pas leur place puisqu’il ne leur en fait pas.

- L’assistance aux exclus se fait contre leur possibilité de trouver “leur” place et de progresser dans un espace de proximité viable.

- Le modèle de société tend à rompre volontairement le lien social, lorsqu’il est fait de relations de proximité, plutôt que de relations formelles, statutaires, juridiques, conformes à son idéologie.

Peut-on s’étonner de ce qu’il “réussisse” à tenir dans l’exclusion toujours un plus grand nombre de personnes grâce à un déploiement d’efforts toujours plus grands.

Le modèle de société qui est le notre est malade. Malade de son arrogance, malade de sa suffisance, malade de son ignorance militante des réalités humaines, malade de son indifférence aux hommes réels, aux phénomènes et problématiques humaines, aux conditions de progression en capacités d’autonomie (empowerment) individuelles et collectives.

Il s’agit bel et bien d’une maladie mentale, d’une inconscience pathologique (on parle quelque fois d’autisme).

Faudra-t-il que toute la société retombe à des stades régressifs pour qu’elle retrouve les voies humaines du progrès ? Certains s’y emploient activement, il suffit d’écouter les débats du moment.

Il est indigne pour une société qui se veut majeure de considérer comme exclusion ce qui n’est pas dans sa norme. Il est indigne d’exclure des possibilités d’auto subsistance les plus faibles sous prétexte de défendre des modèles et des situations “normales”.

Il est indigne de promouvoir l’idéal d’une société des loisirs alors que sont interdits de travailler ceux qui n’ont pas la possibilité d’accéder aux normes “d’employabilité” et d’administration des “emplois”.

L’homme n’est pas fait pour être “employé” mais pour être acteur et pourquoi pas auteur de ses propres modes d’existence.

La pauvreté et l’exclusion en france en chiffre : Journée ALERTE/UNIOPSS au CES le 26 mai 2005 :

68 millions de pauvres en Europe

et en France :

- 7 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté

- 1 million de RMIstes

- 4,7 millions de bénéficiaires de la CMU complémentaire

- 80 à 100 000 SDF

- 10% de la population active au chômage : 2Millions1/2 de femmes et d’hommes !...

- ...+1 million de "travailleurs pauvres"

- 6 millions de personnes en surendettement : 1,5 million de familles

- 1 million de personnes en attente d’un logement social

- 3 millions de mal logés

- 10% des jeunes ne savent ni lire ni écrire !...

- etc !