Pour un développement durable approprié (bis)

L’empowerment des communautés territoriales
jeudi 10 février 2005
par  Roger Nifle
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Le problème du développement durable c’est que l’on ne sait pas déjà ce qu’est le développement. La paresse contemporaine permet d’utiliser des termes "évocateurs" sans se soucier de les conceptualiser c’est à dire de leur donner un contenu concrétisable et partageable durablement. Alors pour prendre position sur la question, le développement durable que nous concevons ici se doit d’être aussi approprié. Approprié aux territoires et leur devenir, approprié par les communautés territoriales dont c’est, après tout le développement humain ou l’empowerment qui est en jeu.

Le développement tout le monde en parle mais il n’y a pas de vision commune qui fasse référence. Et pourtant chacun va de son qualificatif. Durable est devenu celui du “bon développement” mais là non plus cela ne dit pas, n’en déplaise aux spécialistes du discours dominant, ce qu’est le développement.

Francisco Di Castri * dont l’engagement ne peut être mis en doute a recensé vingt quatre “objections” à cette formule passe partout du développement durable*.

Pour autant cela ne dit pas encore ce qu’est le développement. L’ONU nous propose l’expression de développement humain et dans son dernier rapport * insiste sur les racines culturelles toujours indispensables.

Le terme anglo saxon de “sustainable dévelopment” offre aussi quelques pistes à l’imagination sans en dire plus.

Cela dit, si on écoute les experts, leur principal problème semble être la mise en œuvre de leurs boites à outil. Agenda 21 ou méthodes de la Datar, le seul point commun, c’est que l’on se passe très bien de savoir ce qu’est au fond le développement d’un territoire.

Vision technocratique de gestion des flux, philosophie de renaturation, gestion du catalogue des formules à la mode, expansion économique et, bien sûr, lutte contre le sous développement ?

L’Humanisme Méthodologique éclaire notamment le Sens des affaires humaines. Il nous donne ici une vision du développement dont les qualificatifs de “durable” et “approprié” vont pouvoir venir préciser et renforcer le Sens.

“Durable” va nous mettre dans la perspective du long terme, donc pas seulement de la gestion des problèmes immédiats. “Approprié” nous renvoie au fait que chaque culture a son propre développement. Encore faut-il que le développement concerne d’abord les hommes. Ce dernier terme va permettre de donner un contenu identifiable au développement qui puisse faire référence.

Il permettra ainsi d’évaluer les discours et pratiques en vigueur et surtout de proposer une méthodologie générale du développement qui devra être appropriée à chaque situation particulière.

1) Première question : le développement de qui ?

Celui des communautés humaines. Question évidente rarement posée.

Le territoire ? Le local ? L’économie ? Ce ne sont pas des “sujets” de développement.

Seules les communautés humaines sont concernées par le développement, quelque soit le qualificatif associé. Il n’y a pas de développement territorial, il n’y a de développement que des communautés humaines qui habitent les territoires.

Les sujets du développement ce sont des communautés humaines en devenir. Cela veut dire que dès que l’on parle de développement il faut penser à la communauté humaine, souvent territoriale, et à son devenir.

Il y a là un autre obstacle à surmonter né des tendances individualistes, c’est d’identifier la communauté à une collection d’individus ramenant le problème de la communauté aux seuls projets individuels. S’ils participent le cas échéant au développement de la communauté ce n’est pas toujours le cas et surtout le développement communautaire n’est pas la juxtaposition des développements individuels.

Il faut pour un pays comme le notre reconsidérer le fait communautaire. C’est le seul espace de vie collective contrairement aux réductions juridico-administratives du lien social.

Le fait que les communautés deviennent des communautés de choix change tout à fait l’image archaïque que certains associent indûment au fait communautaire. La reconnaissance des communautés de devenir est la condition d’un renouvellement de la conception du développement, d’un développement durable approprié.

2) Le développement pourquoi ? ou le Sens du développement.

Bien évidemment la caricature d’un développement purement quantitatif assimilé à une croissance fait naître la caricature inverse d’une “décroissance” aussi bien quantitative. Évidemment juger que la croissance ou la décroissance est un bien ou un mal suppose une échelle de valeur. On pourrait espérer que cette échelle de valeur qui donne son Sens à ces idées soit explicitée, élucidée, discutée.

Il n’en est rien et ce sont des certitudes fantasmatiques, répondant à des motivations plus ou moins conscientes, qui règnent.

Par exemple les théories économiques de la rareté (théories matérialistes) posent l’accès aux choses et “le conflit d’usage” ou d’appropriation de ressources comme la clé du développement, croissance et décroissance ont en fait le même Sens. Les théories de l’abondance qui montrent par exemple que l’information et la connaissance ne sont pas des biens rares supposent qu’un “progrès” est toujours possible et même souhaitable. Elle renouent avec un optimisme du progrès comme orientation du développement.

La réduction du progrès humain au progrès matériel a servi les tenants des conceptions précédentes (croissance et décroissance) dont le principal résultat commun est l’élimination de la question du développement humain.

L’Humanisme Méthodologique offre une analyse des conceptions du développement, de ses logiques et des stratégies implicites parmi lesquelles un positionnement est à tenir. Le choix de l’Humanisme Méthodologique est clair.

Le développement c’est le progrès en humanité, selon les voies propres à chaque communauté culturelle, un développement durable et approprié.

Ainsi se développer pour une communauté (ou une personne), c’est grandir, évoluer, devenir plus autonome, plus responsable, plus maître de son destin, et plus en capacité de servir. Le terme d’empowerment qui nous arrive des pays anglosaxons en est une assez bonne traduction.

Cela étant, différentes questions se posent. Quelle est la source de chaque culture originale, des valeurs et potentiels propres à une communauté. Quelles sont les étapes et les stades du progrès humain qui constituent les enjeux de son développement.

La théorie de l’évolution et la théorie des cohérences culturelles de l’Humanisme Méthodologique y répondent. Elles tracent la trajectoire de progrès humain comme progrès de l’empowerment collectif et, par suite, individuel. L’empowerment est à la fois la condition et la finalité du développement humain communautaire, du développement durable approprié.

3) Le développement de quoi ?

Qu’est ce qu’il s’agit de “développer” ? Sur quoi va porter l’action de développement ?

On nous dit : l’environnement, l’économie, la vie sociale. On nous dit l’aménagement, les transports, l’éducation, l’urbanisme. On nous parle aussi de tourisme, d’identité et maintenant “d’empowerment”.

Le problème le plus grave est le point de vue des "spécialistes". Obnubilés par leur spécialité ils y réduisent le développement et même, lorsqu’ils se mettent à plusieurs, se retrouvent sur le fait d’imposer un modèle au territoire. Il est vrai que c’est souvent la carte qui est leur territoire, un territoire qui n’est pas habité par une communauté humaine mais par leurs projections technocratiques ou leurs visions d’un intérêt général sans l’homme.

C’est l’ignorance de la communauté humaine, de sa culture singulière, de son histoire, sa vocation, son évolution propre qui permet de brandir standards, normes et procédures en toute méconnaissance du Sens du bien commun pour les habitants.

Nous avons là toutes les figures d’un développement inapproprié. On s’étonne que souvent des décennies de ce développement n’aient rien fait changé véritablement.

Pire la consommation de ressources et les injonctions des experts vis-à-vis des “indigènes” est un obstacle majeur à leur développement. Un antihumanisme dirons nous en plus.

Il y a aussi un autre aspect qui est celui de la mise en perspective du développement. Court terme, moyen terme, long terme correspondent à des capacités de conscience et de projection différentes.

Si on veut que le développement soit approprié par les populations, par la communauté, encore faut-il l’accompagner là où elle en est pour progresser.

Que l’on garde la perspective à long terme à l’esprit est indispensable pour ne pas se tromper de Sens mais, concrètement, on ne peut focaliser une population sur le long terme si elle est en situation précaire.

Même une vision à moyen terme, un projet de territoire, un projet de développement dépasse bien souvent les capacités de projection actuelles focalisées sur le court terme.

Le développement durable, envisageant le long terme ne peut être un modèle imposé aux communautés humaines qui n’en sont pas encore à ce stade de développement (il suffit de voir d’où émane ce concept et qui le promeut).

Imposer le développement durable comme un modèle universel, c’est disqualifier les possibilités d’évolution de certaines communautés humaines réelles et leur imposer une abstraction qui est celle de communautés particulièrement avancées.

Ainsi un développement durable approprié est une conception une philosophie, une méthodologie du développement mais pas un modèle standard à imposer. Ceux qui le font nuisent au développement de l’empowerment des communautés humaines et s’étonnent de leur peu d’intérêt.

Ceux qui, au contraire, sont sur le terrain n’utilisent jamais ces modèles. On en vient d’ailleurs à créer des communautés d’experts, en développement durable le cas échéant, totalement déconnectées du terrain et qui cherchent à y imposer leurs vues en disqualifiant, bien sûr, les usages notamment politiques, de la communauté territoriale.

Il est donc clair maintenant que si les finalités du développement durable approprié c’est l’empowerment de la communauté dans une perspective historique à long terme, ses modalités dépendent du niveau d’évolution, de maturation donc “d’empowerment” de la communauté en question.

Nous laisserons de côté ici la complexité introduite par les communautés de communautés et les hétérogénéïtés de développement qui s’y attachent.

Les niveaux de développement et leur enjeux.

Ils résultent des phases d’évolution humaine.

L’immédiat. Le développement d’un sentiment d’appartenance sans lequel il n’y a pas de développement commun. S’il n’y a pas de rencontres, de réunion, de création de cette appartenance aucune question ne pourra être appropriée. Lorsque cela est négligé, évité, alors la communauté est maintenue dans un état d’aliénation, de soumission, de tutelle, ce qui satisfait évidemment les volontés de puissance.

Le court terme. A un stade primaire ou élémentaire du développement ce sont les questions “économiques” qui sont posées. L’enjeu du développement c’est la capacité de maîtrise communautaire des conditions de subsistance, d’habitation, de sécurité et de confort matériel.

Le développement à ce stade doit être pragmatique, appuyé sur un sentiment d’appartenance et tourné vers l’appropriation des conditions d’existence et les apprentissages correspondants. Une conception plus pragmatique du développement des économies de proximité est nécessaire pour se défendre des modèles “universels” qui règnent et dépossèdent les communautés de ce stade de leur capacité d’évolution. S’il y a, bien sûr, extension à des communautés plus larges (marchés) c’est la communauté entière qui est concernée au travers des initiatives des acteurs dans le Sens du bien commun. Il faut aussi cesser de penser que toute initiative économique est bonne pour la communauté et d’y assimiler le développement.

Le moyen terme. A un stade secondaire qui est globalement celui de nos civilisations occidentales, ce sont les questions de société (sociales ?) qui sont posées.

L’enjeu du développement ce sont les capacités de maîtrise de la vie collective en société, ses institutions, ses règles, la participation des citoyens (il n’y a de citoyens que là où le concept de cité est partagé c’est à dire à l’âge secondaire). L’éducation, la justice, la santé et tous les aménagements de la vie urbaine sont en jeu. Cela demande une vision stratégique du développement à moyen terme appuyé sur un sentiment d’appartenance et des conditions d’existence économique suffisantes. L’identité et la conscience collective en font partie ainsi qu’une capacité de projection dans le contexte environnant.

Le long terme. A un stade tertiaire, ce sont les questions de Sens qui sont posées. Pour une communauté territoriale, il s’agit de la question du Sens du bien commun mais aussi bien de sa vocation dans le monde, l’originalité des potentiels, des valeurs propres à assumer et aussi d’un rôle et d’un service. En effet si le développement d’une communauté territoriale est aussi celui de ses membres, à ce stade le développement personnel et culturel s’expriment au travers d’une vocation de service.

Villes, territoires, ont un rôle original à jouer, une responsabilité à soutenir, tel est l’enjeu du stade tertiaire de développement. Il suppose, bien sûr une progression dans la maîtrise des enjeux précédents. Cependant on observera que l’économique au stade tertiaire n’est plus une simple question de subsistance.

Par ailleurs la mise en perspective dans le long terme rencontre la projection dans un monde environnant, dans un environnement commun en co-responsabilité.

Il est assez paradoxal que le développement durable qui peut être considéré dans cet esprit le stade le plus avancé de développement soit repris par des idéologies naturalistes infantiles et régressives nourries de sentimentalités ou bien alors de vindicte contre l’humanité. C’est un effet de la crise des Sens et des représentations qui accompagne la mutation de notre époque.

Ainsi à la question “le développement de quoi ?” quatre types de réponses sont à proposer progressivement. Il ne faut pas se tromper de niveau de développement et pour cela prendre en considération le phénomène communautaire d’évolution et de maturité humaine.

La civilisation d’âge secondaire qui est la notre semble vouloir s’exonérer de grandir au stade tertiaire et d’assumer les stades antérieurs. Elle se complaît pour cela en discours, en évitant l’épreuve de réalité. Elle n’a même pas besoin de concevoir sérieusement le développement pour proposer ses recettes et n’a que faire de l’évaluation de ses échecs.


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