La mondialisation de la communication

Conférence Dieulefit
lundi 19 juillet 2004
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La mondialisation qui fait tellement peur est la caractéristique d’un nouveau stade de développement de l’humanité. Il ne s’agit pas d’une simple "globalisation" mais de la reconnaissance de "mondes" dans lesquels et entre lesquels nous avons à communiquer. Il faut en partie réinventer la communication ou bien revenir aux sources de sa signification humaine.

Il est devenu commun de penser que nous vivons une profonde mutation. Le fait que depuis près de 25 ans nous sommes en état permanent de crise est très significatif de la profondeur et de la radicalité des mutations en cours. Cependant les interprétations de cette crise sont très nombreuses et contradictoires ce qui est aussi un symptôme de la crise de Sens que nous vivons.

La "mondialisation" est un des indicateurs de cette mutation et depuis quelques temps nous sont annoncées de grandes manoeuvres autour de la communication. Autoroutes de l’information, ère du numérique, bouquets satellites et maintenant l’affaire Internet en sont quelques-uns des thèmes. Malheureusement règne la plus grande confusion et sur la "mondialisation" et sur cette mondialisation de la communication.

C’est à l’éclairage de ces questions que cette intervention sera consacrée.

Elle est construite en trois parties :

1) Qu’est-ce que c’est que cette fameuse "mondialisation" dont je crois montrer qu’elle est bien plus inattendue qu’on ne le dit.

2) Quelle mutation est en train de se réaliser dans la communication à l’échelle mondiale qui là encore est largement incomprise.

3) Quelles sont les réalités et les promesses de l’Internet et de la culture du virtuel.

 

1) LA MONDIALISATION

Ma démarche est appuyée sur la Théorie des Cohérences Humaines et mes travaux sur l’évolution humaine et celle des sociétés (cf les textes traitant de la question ). Elle visera ici à proposer une grille de lecture qui rende intelligible un phénomène faussement clair.

Faut-il avoir peur de la mondialisation. Est-ce un complot, une fatalité, une menace ou bien encore est-ce une opportunité pour certains et un malheur pour beaucoup. C’est la première approche, la mondialisation nous arrive, adaptons-nous nous dit-on. La conjoncture internationale et les marchés forment avec la mondialisation la sainte trinité de notre malédiction, de notre impuissance et des nouvelles lois que nous devons subir, bien lointaines donc inaccessibles...

J’affirme que cela n’est en vérité qu’un épiphénomène qui a surtout deux alliés : l’exploitation de l’angoisse et l’impact de son maniement sur notre vision du monde. Nous verrons comment ce commerce de l’angoisse a déjà en France monté ses tréteaux à propos d’Internet. Il ne faut jamais en croire les marchands de fatalité.

A l’inverse, je proposerai une autre lecture plus inattendue et qui réclame un peu plus de sérénité et de discernement.

Il s’agit avec ce thème de la "mondialisation" d’un signe de l’entrée dans une nouvelle phase d’évolution de l’humanité, d’une nouvelle phase de civilisation.

Je vais vous livrer quatre lectures de la "mondialisation" qui correspondent à quatre niveaux d’analyse ou de conscience que nous utiliserons ensuite pour la communication et pour comprendre Internet.

Le niveau archaïque.

C’est celui des peurs, des fantasmes de l’affrontement des puissances maléfiques. C’est malheureusement le tableau que nous livrent souvent les media en focalisant leur attention et la nôtre sur l’affrontement des puissances et en nous livrant en priorité les vues de tout ce qui est animé par une volonté de puissance.

Le piège est de croire que c’est ça la mondialisation. Il y a belle lurette que les "puissances", en particulier européennes, celles des royaumes, états et compagnies commerciales jouent à ce jeu. Il n’y a rien de nouveau sinon une tentative classique de se laisser aller au fatalisme.

Le niveau primaire factuel.

C’est le terrain économique, celui des échanges et des circulations de marchandises.

Qu’y a-t-il de neuf sinon l’accroissement des échanges matériels et le déplacement des pôles de succès économique. Rien de bien nouveau.

Il est vrai que si on identifie l’économie à ce qui se passe à l’échelle planétaire, nos personnes, nos régions et même nos états deviennent des acteurs impuissants. C’est simplement l’effet d’un oubli du fait que l’économie, c’est ce qui se passe entre nous, autour de nous. C’est cet oubli qui fait d’un pays extrêmement riche comme nous un pays avec cinq millions de chômeurs.

Ces deux premiers niveaux correspondent a une analyse régressive de la mondialisation alors que nous sommes en pleine évolution.

Le niveau secondaire, celui des représentations culturelles.

La mondialisation peut y être comprise comme l’universalisation des modèles, des modes de vie, des connaissances. Les systèmes de représentation s’uniformisent, les langages aussi et pourquoi pas les règles juridiques ou morales. C’est là en réalité la poursuite du rêve de l’époque moderne, de l’ère des lumières où l’Europe s’était identifiée à la culture, la civilisation et où la France s’est crue la patrie génitrice des ces idéaux de la modernité.

Là aussi rien de neuf sinon la tentative de plus en plus battue en brèche par ceux que l’on considère comme abominables, arriérés et qui défendent leur culture. L’Europe elle-même s’abime dans d’incroyable excès de normalisation pendant qu’elle veut défendre l’exception culturelle.

C’est là en fait la récurrence du débat d’hier, de plus en plus crispé, de plus en plus dans l’impasse.

Le niveau tertiaire, l’âge du Sens.

Le règne universel de la Raison ordonnatrice, normalisatrice, uniformisante est terminé, plutôt cette croyance qui en tenait lieu.

Ce qui émerge, c’est un âge de l’humain. La mondialisation, c’est la prise de conscience de l’humanité entière. L’humanité entière, c’est l’ensemble des humains participant au même monde et au sein de communautés qui sont autant de parts de l’humanité entière, par la culture des traits spécifiques qui sont les leurs.

Cette humanité entière, c’est ce que nous possédons chacun en nous-même et nous partageons de façon particulière au sein de nos communautés d’existence. Alors l’universalité humaine et la différence des cultures, la plénitude humaine de chaque homme et sa responsabilité dans les affaires communes, c’est cela la grande affaire de cette nouvelle ère, celle de la mondialisation. Nous en sommes au début.

Pour conclure cette partie, je voudrais avancer des éléments particulièrement surprenant.

L’ère de la mondialisation est celui de la naissance d’une culture du virtuel. Virtuel vient de la racine WIR qui veut dire homme, courage, force, vertu, valeur.

L’homme VIR, c’est l’homme qui assume sa dimension intentionnelle qui se pose comme sujet responsable, le monde de l’homme est le produit de son intersubjectivité et en cela il est virtuel.

Qu’est-ce que cela a à faire avec la mondialisation, et bien les mots WORLD en anglais et WELT en allemand, viennent de cette même racine WIR et correspondent à WIR OLD ou WIR ALT qui signifient âge d’homme.

La mondialisation, c’est l’âge de l’homme debout, de l’homme VIR, de la culture du VIRTUEL.

Voilà ce qui se passe auquel il faut ouvrir les yeux.

2) LA COMMUNICATION

Je vais utiliser la même grille d’analyse pour comprendre la phénomène qui se produit en ce qui concerne la communication et sa "mondialisation", c’est-à-dire vous l’avez compris une communication de l’âge d’homme.

A l’âge archaïque, communiquer c’est fusionner. Tout est immédiat dans le temps et dans l’espace. Voilà un premier fantasme, celui de la multiplication à l’infini des media qui atteindraient à l’absolu de l’immédiatité universelle. Pensez-vous, nous aurons des milliers de chaînes de télévision avec lesquels nous serons partout tout le temps. Evidemment les angoisses paranoïaques ne sont pas loin et on verra que c’est le premier visage fantasmagorique d’Internet qui nous est livré.

A l’âge primaire factuel.

La communication est une affaire de transport, de ligne. C’est l’ère du fil qui relie un émetteur ou un récepteur ou dans d’autres termes un point à un autre.

Cette communication de point à point, c’est celle qu’a développé le transport de marchandise et des personnes et que prolongent au départ les moyens de télécommunication.

A l’âge secondaire des représentations.

La communication est affaire de réseau, le Net, le filet. Sa trame forme une structure, un système de ramassage et de distribution. C’est l’ère de la grande distribution et celle des systèmes d’information. Comme le filet à provision les réseaux ramassent et stockent l’information dans des magasins ou banques de données auxquels des utilisateurs connectés sur le réseau ont accès. C’était le temps de l’informatique et de la télématique qui s’est largement répandue et celle de la télévision grande distributrice d’images.

A l’âge tertiaire, âge du Sens.

Après le fil et le réseau vient la toile, le tissu, le WEB.

La communication ce n’est plus l’échange ou la distribution, c’est le tissage des relations.

- Le tissu des relations, habille, c’est une affaire d’identité collective, de Sens partagé.

- Le tissu des relations, c’est celui des habitudes partagées, des communautés d’existence et d’échange.

- Le tissu des relations, c’est celui des habitants des mondes qu’on habite dont nous nous habillons et auxquels nous nous habituons.

Ces mondes tissés par nos relations d’êtres humains sont les mondes virtuels.

La mondialisation de la communication, c’est une nouvelle conception de la communication non plus comme transport de marchandises ou même comme simple distribution d’informations, de connaissances ou de cultures mais comme tissage de mondes virtuels à habiter, auxquels nous nous identifions et prenons nos habitudes.

Et voilà que cela se produit à l’échelle de la planète avec Internet.

Qu’est-ce qu’Internet :

A l’âge archaïque, c’est une fantasmagorie, celle d’un grand tout, où tout est immédiat, et d’une paranoïa habitée étrangement par toutes les peurs et les fantasmes de notre époque. On démantèle un réseau de distribution de cassettes vidéo pornographique et pédophile par minitel, la presse n’a pas manqué de désigner Internet. C’est donc là le lieu de toutes les débauches et malignités humaines.

A l’âge primaire. C’est la mise en oeuvre des autoroutes de l’information qui établit des connections pour transporter partout de l’information numérisée et des services en ligne, affaire de lignes

A l’âge secondaire, c’est un réseau Inter-Net, c’est historiquement l’interconnection de plusieurs réseaux grâce à un protocole de communications astucieux qui fait que la distribution peut se faire en passant par de multiples chemins comme dans les fils d’un filet.

Le réseau n’a pas de centre. Cela explique pourquoi dans un pays aussi jacobin et centralisé que la France on ait du mal à accepter cela. Déjà la France était en retard pour l’équipement en micro ordinateurs et, pour Internet, c’est encore plus flagrant.

L’âge tertiaire est celui du Web, la toile World Wide Web, la grande toile mondiale, la mondialisation de la communication qui tisse les relations communes qui forment les communautés virtuelles et les mondes virtuels, c’est—à-dire humains, qu’elles habitent.

C’est cela la grande nouveauté, la grande mutation. Internet est un phénomène de société qui explose avec le WEB depuis 1994*1995.

C’est grâce à l’établissement d’un langage universel HTML mis au point notamment par des chercheurs du CERN qui a permis de faire communiquer toutes les machines et tous les systèmes d’’exploitation en offrant au plus grand nombre la possibilité de lire et d’écrire, c’est-à-dire de prendre part personnellement à la grande aventure du Web.

Internet, c’est le support d’un phénomène de société de première grandeur. Le phénomène de mondialisation des communications près de 100 millions de personnes vers la fin de l’année, peut être 5 à 600 000 en France, un des pays les plus en retard d’Europe de l’Ouest.

Pour conclure, la mondialisation de la communication, c’est une nouvelle phase de civilisation qui s’ouvre.

Internet est un support technique et le Web le laboratoire gigantesque où les choses se réalisent. Dans moins de cinq ans le paysage de notre société en sera changé. A moins que nous mettions notre énergie dans les régressions archaïques ou primaires ou dans le conservatisme d’une ère secondaire qui s’achève.


Commentaires  forum ferme

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vendredi 7 novembre 2008 à 15h19 - par  Jean-François RAPP

Votre référence à l’homme debout me plaît beaucoup. C’est une belle espérance : le savoir qui nous permet d’exister. C’est sans doute un des fils conducteurs de mon existence. Je suis issu à la fois des sciences de l’information et des sciences historiques. J’ai rêvé de leur rencontre pour concevoir des modernes bibliothèques du temps de ma jeunesse.

Je crois qu’il est difficile de penser espérance sans mettre en avant le problème du bien et du mal. Notre monde manque d’espérance parce qu’il se refuse bien souvent à l’idée d’un bien par opposition à un mal.

De ce refus de distinguer le bien et le mal découle la confusion des repères, l’absence de valeurs et donc, pour reprendre votre propos, de signes visibles d’un sens. Or, on ne peut se déplacer (ou naviguer) sans repère pour aller dans le bon sens ! On reste planté au milieu de l’océan paralysé par l’incertitude et la peur et de là provient le manque d’espérance et de là, la difficulté de la création.

Ce manque de créativité me paraît flagrant dans le domaine des technologies de l’information. Techniquement, nous avons les moyens de créer des espaces virtuels très performants et j’aurai beaucoup de plaisir à en imaginer avec vous, surtout que l’analogie avec les cathédrales fait plus que me séduire.

Pour revenir à l’homme debout, il faut peut-être se rappeler que le premier né d’entre les morts (Saint Paul, c’est dans sa mort que nous sommes ressuscités) montre qu’il faut s’anéantir pour pleinement se relever et que c’est finalement cela, pour moi, le message des cathédrales.

Vous citiez Saint Paul à propos de Michel SERRES. Ce dernier émettait l’hypothèse que le message des cathédrales soit le Message par excellence, à la fois Message et remède contre ce qu’il appelle la Thanatocratie. Message et remède et donc source de l’Espérance.

Pour conclure, la clef de tout cela est donc théologique. Pour moi, c’est clair. L’Espérance fait partie des vertus théologales. Dernier clin d’oeil, est-ce que le bazar Internet n’a pas des allures de tour de Babel ?