La mondialisation qui fait tellement peur est la caractéristique d’un nouveau stade de développement de l’humanité. Il ne s’agit pas d’une simple "globalisation" mais de la reconnaissance de "mondes" dans lesquels et entre lesquels nous avons à communiquer. Il faut en partie réinventer la communication ou bien revenir aux sources de sa signification humaine.
Il est devenu commun de penser que nous
vivons une profonde mutation. Le fait que depuis près
de 25 ans nous sommes en état permanent de crise est très
significatif de la profondeur et de la radicalité des
mutations en cours. Cependant les interprétations de cette
crise sont très nombreuses et contradictoires ce qui est
aussi un symptôme de la crise de Sens que nous vivons.
La "mondialisation" est un des
indicateurs de cette mutation et depuis quelques temps nous sont
annoncées de grandes manoeuvres autour de la communication.
Autoroutes de l’information, ère du numérique,
bouquets satellites et maintenant l’affaire Internet en sont
quelques-uns des thèmes. Malheureusement règne
la plus grande confusion et sur la "mondialisation"
et sur cette mondialisation de la communication.
C’est à l’éclairage de ces
questions que cette intervention sera consacrée.
Elle est construite en trois parties :
1) Qu’est-ce que c’est que cette fameuse
"mondialisation" dont
je crois montrer qu’elle est bien plus inattendue qu’on ne le
dit.
2) Quelle mutation est en train de se
réaliser dans la communication à l’échelle
mondiale qui là encore est largement incomprise.
3) Quelles sont les réalités
et les promesses de l’Internet et de la culture du virtuel.
1) LA MONDIALISATION
Ma démarche est appuyée sur
la Théorie des Cohérences Humaines et mes
travaux sur l’évolution humaine et celle des sociétés
(cf les textes traitant de la question ). Elle visera ici à
proposer une grille de lecture qui rende intelligible un phénomène
faussement clair.
Faut-il avoir peur de la mondialisation.
Est-ce un complot, une fatalité, une menace ou bien encore
est-ce une opportunité pour certains et un malheur pour
beaucoup. C’est la première approche, la mondialisation
nous arrive, adaptons-nous nous dit-on. La conjoncture internationale
et les marchés forment avec la mondialisation la sainte
trinité de notre malédiction, de notre impuissance
et des nouvelles lois que nous devons subir, bien lointaines
donc inaccessibles...
J’affirme que cela n’est en vérité
qu’un épiphénomène qui a surtout deux alliés :
l’exploitation de l’angoisse et l’impact de son maniement sur
notre vision du monde. Nous verrons comment ce commerce de l’angoisse
a déjà en France monté ses tréteaux
à propos d’Internet. Il ne faut jamais en croire les marchands
de fatalité.
A l’inverse, je proposerai une autre lecture
plus inattendue et qui réclame un peu plus de sérénité
et de discernement.
Il s’agit avec ce thème de la "mondialisation"
d’un signe de l’entrée dans une nouvelle phase d’évolution
de l’humanité, d’une nouvelle phase de civilisation.
Je vais vous livrer quatre lectures de
la "mondialisation" qui correspondent à quatre
niveaux d’analyse ou de conscience que nous utiliserons ensuite
pour la communication et pour comprendre Internet.
Le niveau archaïque.
C’est celui des peurs, des fantasmes de
l’affrontement des puissances maléfiques. C’est malheureusement
le tableau que nous livrent souvent les media en focalisant leur
attention et la nôtre sur l’affrontement des puissances
et en nous livrant en priorité les vues de tout ce qui
est animé par une volonté de puissance.
Le piège est de croire que c’est
ça la mondialisation. Il y a belle lurette que les "puissances",
en particulier européennes, celles des royaumes, états
et compagnies commerciales jouent à ce jeu. Il n’y a rien
de nouveau sinon une tentative classique de se laisser aller
au fatalisme.
Le niveau primaire factuel.
C’est le terrain économique, celui
des échanges et des circulations de marchandises.
Qu’y a-t-il de neuf sinon l’accroissement
des échanges matériels et le déplacement
des pôles de succès économique. Rien de bien
nouveau.
Il est vrai que si on identifie l’économie
à ce qui se passe à l’échelle planétaire,
nos personnes, nos régions et même nos états
deviennent des acteurs impuissants. C’est simplement l’effet
d’un oubli du fait que l’économie, c’est ce qui se passe
entre nous, autour de nous. C’est cet oubli qui fait d’un pays
extrêmement riche comme nous un pays avec cinq millions
de chômeurs.
Ces deux premiers niveaux correspondent
a une analyse régressive de la mondialisation alors que
nous sommes en pleine évolution.
Le niveau secondaire, celui des représentations
culturelles.
La mondialisation peut y être comprise
comme l’universalisation des modèles, des modes de vie,
des connaissances. Les systèmes de représentation
s’uniformisent, les langages aussi et pourquoi pas les règles
juridiques ou morales. C’est là en réalité
la poursuite du rêve de l’époque moderne, de l’ère
des lumières où l’Europe s’était identifiée
à la culture, la civilisation et où la France s’est
crue la patrie génitrice des ces idéaux de la modernité.
Là aussi rien de neuf sinon la tentative
de plus en plus battue en brèche par ceux que l’on considère
comme abominables, arriérés et qui défendent
leur culture. L’Europe elle-même s’abime dans d’incroyable
excès de normalisation pendant qu’elle veut défendre
l’exception culturelle.
C’est là en fait la récurrence
du débat d’hier, de plus en plus crispé, de plus
en plus dans l’impasse.
Le niveau tertiaire, l’âge du
Sens.
Le règne universel de la Raison
ordonnatrice, normalisatrice, uniformisante est terminé,
plutôt cette croyance qui en tenait lieu.
Ce qui émerge, c’est un âge
de l’humain. La mondialisation, c’est la prise de conscience
de l’humanité entière. L’humanité entière,
c’est l’ensemble des humains participant au même monde
et au sein de communautés qui sont autant de parts de
l’humanité entière, par la culture des traits spécifiques
qui sont les leurs.
Cette humanité entière, c’est
ce que nous possédons chacun en nous-même et nous
partageons de façon particulière au sein de nos
communautés d’existence. Alors l’universalité humaine
et la différence des cultures, la plénitude humaine
de chaque homme et sa responsabilité dans les affaires
communes, c’est cela la grande affaire de cette nouvelle ère,
celle de la mondialisation. Nous en sommes au début.
Pour conclure cette partie, je voudrais
avancer des éléments particulièrement surprenant.
L’ère de la mondialisation est celui
de la naissance d’une culture du virtuel. Virtuel vient de la
racine WIR qui veut dire homme, courage, force, vertu, valeur.
L’homme VIR, c’est l’homme qui assume
sa dimension intentionnelle qui se pose comme sujet responsable,
le monde de l’homme est le produit de son intersubjectivité
et en cela il est virtuel.
Qu’est-ce que cela a à faire avec
la mondialisation, et bien les mots WORLD en anglais et WELT
en allemand, viennent de cette même racine WIR et correspondent
à WIR OLD ou WIR ALT qui signifient âge d’homme.
La mondialisation, c’est l’âge de
l’homme debout, de l’homme VIR, de la culture du VIRTUEL.
Voilà ce qui se passe auquel il
faut ouvrir les yeux.
2) LA COMMUNICATION
Je vais utiliser la même grille d’analyse
pour comprendre la phénomène qui se produit en
ce qui concerne la communication et sa "mondialisation",
c’est-à-dire vous l’avez compris une communication de
l’âge d’homme.
A l’âge archaïque, communiquer c’est fusionner. Tout est immédiat
dans le temps et dans l’espace. Voilà un premier fantasme,
celui de la multiplication à l’infini des media qui atteindraient
à l’absolu de l’immédiatité universelle.
Pensez-vous, nous aurons des milliers de chaînes de télévision
avec lesquels nous serons partout tout le temps. Evidemment les
angoisses paranoïaques ne sont pas loin et on verra que
c’est le premier visage fantasmagorique d’Internet qui nous est
livré.
A l’âge primaire factuel.
La communication est une affaire de transport,
de ligne. C’est l’ère du fil qui relie un émetteur
ou un récepteur ou dans d’autres termes un point à
un autre.
Cette communication de point à point,
c’est celle qu’a développé le transport de marchandise
et des personnes et que prolongent au départ les moyens
de télécommunication.
A l’âge secondaire des représentations.
La communication est affaire de réseau,
le Net, le filet. Sa trame forme une structure, un système
de ramassage et de distribution. C’est l’ère de la grande
distribution et celle des systèmes d’information. Comme
le filet à provision les réseaux ramassent et stockent
l’information dans des magasins ou banques de données
auxquels des utilisateurs connectés sur le réseau
ont accès. C’était le temps de l’informatique et
de la télématique qui s’est largement répandue
et celle de la télévision grande distributrice
d’images.
A l’âge tertiaire, âge du
Sens.
Après le fil et le réseau
vient la toile, le tissu, le WEB.
La communication ce n’est plus l’échange
ou la distribution, c’est le tissage des relations.
- Le tissu des relations, habille, c’est
une affaire d’identité collective, de Sens partagé.
- Le tissu des relations, c’est celui des
habitudes partagées, des communautés d’existence
et d’échange.
- Le tissu des relations, c’est celui des
habitants des mondes qu’on habite dont nous nous habillons et
auxquels nous nous habituons.
Ces mondes tissés par nos relations
d’êtres humains sont les mondes virtuels.
La mondialisation de la communication,
c’est une nouvelle conception de la communication non plus comme
transport de marchandises ou même comme simple distribution
d’informations, de connaissances ou de cultures mais comme tissage
de mondes virtuels à habiter, auxquels nous nous identifions
et prenons nos habitudes.
Et voilà que cela se produit à
l’échelle de la planète avec Internet.
Qu’est-ce qu’Internet :
A l’âge archaïque, c’est une fantasmagorie, celle d’un grand tout,
où tout est immédiat, et d’une paranoïa habitée
étrangement par toutes les peurs et les fantasmes de notre
époque. On démantèle un réseau de
distribution de cassettes vidéo pornographique et pédophile
par minitel, la presse n’a pas manqué de désigner
Internet. C’est donc là le lieu de toutes les débauches
et malignités humaines.
A l’âge primaire. C’est la mise en oeuvre des autoroutes de l’information
qui établit des connections pour transporter partout de
l’information numérisée et des services en ligne,
affaire de lignes
A l’âge secondaire, c’est un réseau Inter-Net, c’est historiquement
l’interconnection de plusieurs réseaux grâce à
un protocole de communications astucieux qui fait que la distribution
peut se faire en passant par de multiples chemins comme dans
les fils d’un filet.
Le réseau n’a pas de centre. Cela
explique pourquoi dans un pays aussi jacobin et centralisé
que la France on ait du mal à accepter cela. Déjà
la France était en retard pour l’équipement en
micro ordinateurs et, pour Internet, c’est encore plus flagrant.
L’âge tertiaire est celui du Web, la toile World Wide Web, la
grande toile mondiale, la mondialisation de la communication
qui tisse les relations communes qui forment les communautés
virtuelles et les mondes virtuels, c’est—à-dire humains,
qu’elles habitent.
C’est cela la grande nouveauté,
la grande mutation. Internet est un phénomène de
société qui explose avec le WEB depuis 1994*1995.
C’est grâce à l’établissement
d’un langage universel HTML mis au point notamment par des chercheurs
du CERN qui a permis de faire communiquer toutes les machines
et tous les systèmes d’’exploitation en offrant au plus
grand nombre la possibilité de lire et d’écrire,
c’est-à-dire de prendre part personnellement à
la grande aventure du Web.
Internet, c’est le support d’un phénomène
de société de première grandeur. Le phénomène
de mondialisation des communications près de 100 millions
de personnes vers la fin de l’année, peut être 5
à 600 000 en France, un des pays les plus en retard d’Europe
de l’Ouest.
Pour conclure, la mondialisation de la
communication, c’est une nouvelle phase de civilisation qui s’ouvre.
Internet est un support technique et le
Web le laboratoire gigantesque où les choses se réalisent.
Dans moins de cinq ans le paysage de notre société
en sera changé. A moins que nous mettions notre énergie
dans les régressions archaïques ou primaires ou dans
le conservatisme d’une ère secondaire qui s’achève.