Crise des représentations crise de la raison

Un passage difficile
samedi 28 août 2004
par  Roland Fillod
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Le passage à l’âge du Sens met en question la souveraineté de la Raison. De déesse elle se retrouve servante et ceux qui s’y sont identifiés ont du mal à reconnaitre la prévalence du Sens.

1) La mutation actuelle est celle du passage de l’age des "représentations" à l’age du Sens.

Les bouleversements dont nous sommes les témoins mais aussi les acteurs, enveloppent toutes les dimensions des sociétés à l’échelle de la planète. Cette mutation n’est bien sûr pas uniforme , elle est plus ou moins avancée selon les secteurs sociaux et selon les nations et les pays. Mais elle est engagée dans toutes les parties du monde.

Ces changements ne sont ni conjoncturels ni structurels, nous dirons qu’ils sont "essentiels". Entendons par là qu’ils échappent à la fois aux analyses et aux solutions qui sont habituellement proposées quand il s’agit d’adapter les structures aux évolutions sociales .

Une baisse ou une hausse de l’activité économique est dite conjonturelle quand elle est liée à l’evolution provisoire d’un facteur particulier ( hausse ou baisse du coût du pétrole, abaissement ou réhaussement des taux d’intérêt par exemple ). Elle est dite structurelle quand elle est liée à des modifications plus permanentes et plus en profondeur de paramêtres économiques ( réorganisation des entreprises ,inadaptation de l’offre et de la demande sur certains marchés, etc...) . les changements auxquels nous assistons ne sont ni conjoncturels , ni structurels , dans la mesure où c’est le Sens même de l’activité économique qui est en question. Nous disons que les changements sont "essentiels" , c’est-à-dire qu’ils touchent à l’essence même de l’économie. On peut mener cette analyse pour l’ensemble des secteurs de la société.

Ainsi en politique, on voit bien que la crise actuelle du politique n’est pas conjoncturelle ( ce ne sont pas les affaires qui créent la crise du politique, c’est parce qu’il y a crise que les affaires ressortent et sont mises en avant comme une confirmation de cette crise) . Elle n’est pas non plus structurelle. Ce n’est pas en changeant le statut de l’Élu, ni en réduisant le cumul des mandats, ni en modifiant les système électoral, ni en améliorant le système du financement des partis poilitiques que l’on enrayera la desaffection ou le désengagement des citoyens vis-à-vis de la politique. C’est le Sens même de la politique, c’est la vocation de l’Homme politique , c’est le sens de l’engagement du citoyen dans la cité qui sont aujourd’hui en question . C’est pour cela que nous disons que les changements sont "essentiels" et non plus conjoncturels ou structurels.

Cela a une conséquence majeure. C’est que tout l’attirail des mesures conjoncturelles et structurelles qui est régulièrement ressorti pour adapter , améliorer , modifier , aménager , etc...les structures et le fonctionnement sociaux n’est d’aucune efficacité pour répondre aux changements essentiels.

Aujourd’hui, cet attirail des mesures techniques, administratives et légales n’a d’autre fonction et prétention que de "sauver les systèmes..." Sauver le système des retraites, sauver le système de la sécurité sociale, sauver l’éducation nationale, etc...SOS (Save our souls) généralisé . On veut sauver le corps social mais on ne pense pas un instant à sauver son ame. Le succès du film "Titanic" est symbolique à la fois de l’attirance mais aussi de la peur du naufrage de l’ensemble de la société . Un naufrage en musique, un naufrage orchestré où jusqu’au bout règne encore l’incrédulité.

L’avènement de la raison toute puissante, de la capacité de conception et d’abstraction de l’homme a été présenté comme l’avènement de l’Homme moderne, ce qui le définit et d’une certaine manière "l’achéverait".

Toute la philosophie depuis Platon est un hymne à l’homo rationalis. L’évolution de l’Homme se définit comme son effort pour sortir de ses appréhensions "à court terme" du monde et accéder à des "re-présentations" du monde.

2) La Raison comme "maîtrise des représentations"

Mais il nous faut préciser la distinction entre représentations et raison pour mieux distinguer ensuite ce qu’il en est de ces deux crises : crise des représentations et crise de la Raison qui sont liées mais ne se confondent pas.

Une re-présentation est une forme mentale de la réalité. Elle peut être aussi bien une image, une imagination, un imaginaire, un rêve , un phantasme, un concept, une idée, une vision, une théorie...

En ce sens , elle marque dans tous les cas un acte de "médiation" de la réalité par une "présentation" de cette réalité à l’esprit qui la réordonne, la voit, la travaille differemment de son aspect premier , immédiat. Elle devient une représentation de cette réalité .

Par rapport à la représentation , la Raison est une faculté mentale de "maîtrise de ces représentations" qui les organise et les ordonne en vue d’une action maitrisée sur la réalité représentée. La Raison est en quelque sorte la représentation maîtrisée du monde et de la réalité.Elle travaille à partir de concepts qui sont une organisation de représentations multiples en vue de la maîtrise de ces re-présentations et au-delà des réalitées représentées. Kant a été le Philosophe qui dans la "Critique de la Raison pure" a déssiné le champ spécifique de la Raison, à la fois ses limites et ses pouvoirs. Il a fondé la connaissance du monde depuis la Raison elle-même, en montrant que la connaissance du monde ne dépendait pas de catégories du monde" que notre esprit enregistrerait, mais qu’au contraire le monde était organisé en fonction des "catégories" de la Raison.

En ce sens , elle a été effectivement présentée comme un progres parce qu’elle a permis à l’Homme de se saisir du monde et de le transformer selon des plans, des visions, des idées, des projets a priori.

A partir du XVII et XVIIIème siecle la Raison a été présentée comme l’avènement d’un Homme nouveau, maîtrisant le monde aussi bien que ses propres réprésentations et "émotions" ( je suis maître de moi comme de l’Univers, je le suis je veux l’être ...)

Les progrès de la science qui s’est appuyée sur la Raison et l’expérimentation qui n’est rien d’autre qu’une expérience maîtrisée par la raison n’ont fait que confirmer cette position suprême de la Raison.Mais aussi toute l’organisation sociale et économique a été saisie par la raison. IL n’y a pas de champ de la société qui aie vraiment échappé à l’action de la Raison, à l’exception de l’art et la culture qui ont eu pour fonction principale de prendre à leur charge ( de contenir et d’enfermer en quelque sorte) tout ce qui dans l’esprit humain pouvait effectivement présenter de non rationnel.

Perdre la Raison pour devenir "Sensé".

Or,aujourd’hui des pans entiers de la société échappent au pouvoir de la raison. Un des premiers signes est bien sûr l’affaiblissement de l’État tout puissant ou "l’État providence" qui n’a plus guère de pouvoir réel sur les évolutions sociales et économiques. L’homme du XXI ème siecle semble fonder et développer sa vie sur des aspirations "personnelles" ou "collectives" qui vont chercher leur dynamisme et leur finalité dans un monde qui ne correspond plus au "modèle"précédent.

 

Une image nous permettra de bien comprendre ce qui se passe : on dit à juste titre que "l’ascenceur social" ne fonctionne plus. Il fonctionnait pour autant que la société était organisée en "étage" et que chacun à partir du moment où il s’inscrivait dans "les règles" et les "normes" pouvait espérer prendre cet ascenceur pour monter bien sûr. En général le non respect des règles et des normes s’accompagnait plutôt d’une descente rapide et directe sans ascenceur.

Aujourd’hui la réponse n’est plus dans la réparation de l’ascenceur, ni dans la réorganisation et le réaménagement intérieur des étages et de l’immeuble construit par et à l’Age de la Raison triomphante.

La réponse est de quitter cet immeuble et de s’ouvrir vers d’autres horizons.

L’Homme du troisième millénaire ne veut plus habiter l’immeuble de la Raison, il veut habiter "le monde", il veut habiter dans un autre age , celui du Sens .

Les mutations actuelles remettent en cause le statut de la Raison comme toute puissante et capable de tout expliquer et tout organiser. Le monde tel qu’il évolue échappe aux pouvoirs de la Raison. La Raison ne semble plus en prise sur le monde en devenir.

Les modèles, schémas, plans, visions , comme autant d’expressions de la Raison ne sont plus opérants, comme si l’Homme et les rapports de l’Homme au monde se faisaient dorénavant sur un autre mode, dans un autre Sens où les représentations et la Raison n’ont plus ni la même pertinence ni la même éfficience.

Ainsi , la crise actuelle est double .

Elle est une crise des représentations au sens où l’Homme entre dans un rapport au monde qui ne passe plus d’abord par des "re-présentations" du monde mais qu’il semble vouloir s’inscrire dans le monde davantage dans un rapport de Sens . C’est-à-dire , un rapport qui se vive davantage en termes d’aspirations, de désir, de devenir, de directions, d’intentions, de projets qu’en termes de modèles, de plans, de schémas, de types, de cadres, etc...C’est à dire , un rapport au monde non pas plus immédiat mais plus "intentionnel" où les représentations secondes se rapportent à des intentions premières

A ce niveau , la crise est une crise liée au passage de l’age des représentations à l’age du Sens .Elle est générale et dans la mesure où elle est vécue dans le Sens de l’accomplissement humain elle est normale et surmontable.

Mais cette crise est une crise de la Raison au sens où la maîtrise de la Raison sur les représentations, sa position suprême devient tout relative dans la mesure où les représentations elles-mêmes deviennent relatives.

La crise de la Raison est liée à la difficulté pour l’Homme de relativiser la raison et de la mettre au service du Sens. Cette crise de la raison n’est pas générale . Elle touche essentiellment tous les hommes et tous les secteurs supposés détenir et exercer la Raison suprême au service et au bénéfice de tous. L’idée que l’accomplissement humain puisse passer par une relativisation de la Raison devient proprement insupportable et le passage à l’age du Sens devient problématique.

La mutation actuelle , qui n’est rien moins que le passage de l’age des représentations et de la Raison à l’age du Sens, pour n’être pas pensée ni comprise se transforme en crise, crise de la Raison , crise des représentations et si l’on n’en sort pas crise du Sens.

En effet, nous sortons de l’age des représentations ( et de la Raison vue comme la maîtrise suprême de ces représentations ) qui a commencé depuis longtemps ( la théorie des Idées de Platon ?) , age où le monde et le rapport de l’homme au monde se définit comme l’ensemble de ses représentations du monde ( modèles, organisations, systèmes, règles, procédures, plans , etc...) .

Notre pays plus qu’un autre est celui où le règne de la Raison a été le plus magnifié ( la France , c’est Descartes : André Glucksman ).

Cette sortie de l’age des représentations va avec le sentiment collectif de "déboussolement" et de perte des repères. Pour passer à l’age du Sens , il nous faut renoncer à quelquechose qui a fondé toute notre vie sociale et personnelle : la certitude que nous maîtrisions le monde et notre futur grâce à la Raison et à l’ensemble de ses déclinaisons : organisation rationnelle, contractualisation de la vie sociale, reconnaissance du statut social, valorisation de notre identité personnelle et collective, progrès scientifiques et techniques tout ceci allant avec le sentiment que l’Homme avait atteint son plus haut degré de perfection, en dépit de quelques écarts facheux dûs justement aux comportements irrationnels.

Les bouleversements actuels ne sont pas un "défaut" de notre "Raison" qu’il suffirait de corriger pour que tout rentre dans l’ordre . Ils sont plutôt le signe que la Raison, et toutes nos représentations du monde qui en découlent, sont au bout de ce qu’elles sont en mesure de faire. La Raison a atteint son niveau d’incompétence pour reprendre le principe de Peter. Si nous persistons à vouloir la maintenir à tout prix en haut de la hiérarchie des valeurs humaines, au pire elle nous menera à la faillite , au mieux elle finira au placard.

Mais mise au pied du mur, la Raison peut également perdre toute mesure. " Science sans conscience n’est que perte de l’ame " est plus vrai que jamais.

L’Homme de l’age des représentations peut se perdre faute de savoir penser et éclairer les grands enjeux et débats contemporains.

Ces grands débats ne peuvent trouver d’éclairage satisfaisant et donc ouvrir des voies d’accomplissement à l’Homme si n’est pas compris le sens profond de la mutation actuelle.

Prenons comme exemple la question du génie biologique et plus spécialement celle du clonage. Quel éclairage décisif peut nous éclairer sur le fait de savoir si le clonage humain est un danger ou pas pour l’Homme ?

Si l’on en reste à des critères de décision purement biologiques, on voit bien que biologiquement il n’y a aucune bonne raison pour que l’on renonce à une technique dont on voit les avantages ( notamment au niveau thérapeutique) et peu les inconvénients.

Si l’on en vient à des critères d’Éthique, la question devient plus complexe. Le clone est-il humain , ne l’est-il pas ? Sur quels critères peut-on décider. S’il est doué de conscience ( et s’il a les organes de la conscience pourquoi ne serait-il pas doué de conscience ?) alors il est humain. Sauf à dire que la conscience n’est pas ce qui définit l’Homme ?

Si l’on s’attache à des critères religieux , l’Homme n’est pas le créateur , il ne saurait donc créer l’Homme.

Quelques soient les critères utilisés , on voit bien que les discussions sont sans fin et que l’on éclaire pas la question suffisamment pour expliquer en quoi et pourquoi le clonage peut être un mal ou au contraire un bien pour l’Homme ?

En quoi l’évolution de l’Homme peut-elle nous éclairer sur cette question ? les partisans du clonage peuvent arguer que l’Homme a toujours eu peur des découvertes qui touchaient au profondeur de l’être humain . Freud en arrivant en Amérique aurait dit ( en parlant de la psychanalyse) : " ils ne savent pas que je leur amène la peste ".

Combien de découvreurs ont été jeté au pilori pour avoir osé intervenir sur le corps humain. Les pratiques d’autopsie étaient punies de mort il n ‘ y a pas si longtemps.

Le clonage ne serait au fond qu’une technique nouvelle d’intervention sur le vivant et notamment sur l’Homme lui-même.

Où est le problème ? Encore une fois si l’on ne se réfère pas à ce qui constitue la nature de la mutation actuelle , le passage de l’age des représentations à l’age du Sens, et la crise provoquée par la difficulté de passer d’un age à l’autre, on ne comprend pas et on n’éclaire pas un problème comme le clonage.

En fait, si le clonage a pour seul projet de " copier " l’Homme, de le " re-présenter "dans son double comme démonstration de la puissance de l’Homme à se représenter lui-même, on est effectivement dans une technique qui n’a d’autre projet que de prolonger l’Homme dans son age des représentations. L’Homme se représentant lui-même dans son clone , c’est la tentative ultime de fonder l’Homme dans sa représentation. L’Homme s’y perdra inéluctablement. Il s’enfermera dans sa propre image et remplacera la quête du Sens par l’attirance pour sa propre image , tel Narcisse.

Mais le clonage peut être compris d’une toute autre manière, à l’opposé de la seconde. Le clonage humain, s’il est fait dans le Sens de l’accomplissement humain peut constituer une expérience nouvelle tout à fait fondamentale sur la relativisation de l’apparence humaine.Le clone humain peut être une expérience de " détachement " du corps et de l’apparence humaine, un témoignage du fait que l’Homme est bien plus que sa seule dimension corporelle et biologique, qu’il se définit au-delà de sa propre représentation.

Ainsi le clonage ne trouve un sens et une explication éclairants que s’il est rapporté à cette mutation fondamentale que constitue le passage de l’age des représentations à l’age du Sens.

Il nous faut accepter individuellement et collectivement que l’evolution de l’Homme ne s’achève pas à l’age de la Raison. Que la Raison , pour continuer à servir le développement de l’Homme doit servir le Sens de l’Homme qui n’est justement pas d’être au final qu’un "animal doué de raison". L’Homme est un être de Sens , c’est-à-dire que , malgré tout ce que l’on peut lui asséner comme limites à son désir d’être, comme empêchement à exprimer sa puissance d’être ( son conatus, pour reprendre le concept de Spinoza) , il persiste à donner un Sens à sa vie, à considérer qu’il y a quelquechose en lui à accomplir au cours de son existence . Pour abattre cette conviction humaine que la vie a un "Sens" , toutes les entreprises idéologiques ont été menées , matérialisme, nihilisme, cynisme, biologisme...mais aucune n’est venue à bout de cette intime conviction qui a la vie dure . Le combat finit en général par l’invective ou le dédain de ceux qui savent que tout ceci n’est qu’illusion vis-à-vis des naïfs, des hommes simples qui continuent à croire que leur vie ne se limite pas à une simple parenthèse qui une fois refermée disparaitra à jamais du grand texte du monde.

 

3) Les " ruses " de la Raison.

Face à cette difficulté de passage de l’age des représentations à l’age du Sens qui se transforme en une crise des représentations et crise du Sens , on peut remarquer plusieurs réponses collectives possibles :

Première réponse , la régression : refusant la difficulté de ce passage, refusant de franchir l’obstacle, on revient à des comportements d’un autre age :

On revient à l’age du factuel, du concret, de l’économisme ( L’Horreur économique ?) . Devant la difficulté de "dépasser" ( l’Aufhebung de Hegel) l’age des représentations , on en revient à un rapport au monde défini par "plus de court terme" et moins de réflexion. A quoi bon les plans , les schémas qui ne sont que perte de temps, ce qui compte c’est le bénéfice matériel immédiat .

Devant l’échec des tentatives de "planification de l’économie" ou de "rationalisation budgétaire" , on ne cherche pas à comprendre en quoi et pourquoi les approches rationnels du monde échouent et comment il est possible de les dépasser et de leur redonner un Sens donc une utilité et une efficacité, on laisse filer l’empirisme et la facilité, on se rabat sur l’intérêt immédiat. L’échec de la raison , "déchaine" et "justifie" le retour aux comportements les plus utilitaristes et les plus individualistes.

La fin du communisme et des régimes de planification , la chute du mur de Berlin, bref l’effondrement de toutes les idéologies collectivistes ont été interprétées comme le signe évident que le salut était dans l’individualisme et la gestion à court terme des intérêts bien pensés de chacun. La "spéculation" remplace "la réflexion" sans état d’ame .

On revient même à l’age "archaïque". Devant l’échec du "rationnel" , on cultive "l’irrationnel", l’affect et le passionnel. Tous les nationalismes , les racismes renaissent et se nourissent aujourd’hui sur cette crise des représentations . Notamment , la crise du politique ( le "tous pourris") alimente la justification des populismes et des comportements les plus "xenophobes"

Deuxième réponse, la crispation sur les modèles existants

Malgré le constat répété que les méthodes de gestion de l’age des représentations ne fonctionnent plus , qu’elles n’ont plus prise sur la réalité , on maintient coûte que coûte les modèles existants . Face à l’échec de tel plan , de tel règlement , de telle loi, on n’en déduit pas que c’est le type d’ approche lui-même ( technico-administrativo-rationnaliste) qui est en cause,mais qu’il faut un autre plan, un autre règlement, une autre loi, mieux adaptés . En fait on en déduit que face à l’échec de l’approche rationnaliste, il faut "toujours plus de la même chose" et donc toujours plus de rationalisme. Tout ce qui remet en cause le principe de "Raison" est dénoncé comme irrationnel et donc dangereux.Si la Raison échoue , ce n’est pas qu’elle est mauvaise ou qu’il faille la "dépasser" , c’est que les hommes sont mauvais ou immatures et qu’il faut donc les ramener à la Raison. L’expression actuelle des politiques en désarroi qui ont à répondre à tel événement, tel mouvement social, etc...c’est : " il faut Raison garder..." C’est un peu près la seule chose sur laquelle l’ensemble des politiques sont d’accord , et étrangement , c’est la pire des solutions pour passer à l’age du Sens.

Une des expressions les plus nettes de cette crispation est la constance avec laquelle l’État continue à penser que la difficulté à mettre en œuvre les politiques publiques est essentiellement liée à l’ignorance et la résistance des acteurs locaux qui ont du mal à voir la dimension "rationnelle" de ce qui leur est proposée. Toute résistance à une politique publique est alors interprétée comme de la mauvaise foi ( en la raison) ou comme de l’immaturité . La formule que l’on trouve dans beaucoup de services ou d’administrations publiques qui pensent avoir atteint le fin du fin de l’approche moderne de la gestion des hommes et des choses , c’est " penser globalement, agir localement" , sous-entendu , on pense dans les administrations centrales et au niveau local contentez-vous de mettre en œuvre notre pensée.

Troisième réponse, la fuite en avant dans la diversion.

L’age des "représentations" est dévoyé et dénaturé pour n’être plus que l’age des "représentations médiatiques et théâtrales" . Le politique lui-même faisant le plus les frais de ce "cynisme" médiatique qui tient lieu de "civisme" ( politique et show médiatique). La crise des représentations se vit dans l’exacerbation des représentations elles-mêmes. La société devient un immense théatre. Ce n’est plus " à la scène comme à la ville" parce qu’il n’ y a plus que la scène.

C’est le signe de la décadence. Pour ne pas sortir d’un age qui se termine on le prolonge dans le "semblant", on fait comme si , on joue le jeu, etc...Hegel a trouvé une expression très juste pour parler de ces temps de décadence, où un peuple continue d’exister , mais où il n’a plus rien à apporter à l’Homme, sinon la répétition et l’imitation de ce qui fut un jour son message authentique , il parle de la "nullité politique" de ces peuples ( cf Philosophie de l’Histoire et la raison dans l’Histoire) , c’est-à-dire la disparition de tout message et de toute volonté à dire un chemin et un devenir. Le message politique est nul, entendons par là a la fois son "absence" et sa "nullité".

Vint un temps où dans l’empire romain, les jeux du cirque remplacèrent la construction d’un monde et d’une civilisation . C’est un peu cela aussi aujourd’hui.

Ces trois grands types de réponses à la crise des représentations sont chaque fois l’expression d’un refus collectif et le plus souvent inconscient ( mais pas toujours) à poursuivre l’accomplissement de l’Homme, en fait à se situer dans le Sens de l’accomplissement de la personne humaine. C’est en ce sens que l’on peut parler d’une forme d’anti-humanisme radical ( cf les textes de Roger Nifle ) , d’aversion vis-à-vis de l’Homme lui-même, notamment dans certains courants extrèmistes de l’écologie . L’Homme est mauvais pour la terre. Toute une idéologie du retour à l’état naturel, à l’origine des temps où la terre était pure , etc...débouche sur le désir de "disparition de l’Homme" . Cette disparition n’étant pas forcément physique, mais une disparition symbolique. Le retour à un age où l’Humanité se comportait comme les " bêtes"...

Mais à ces trois grands types de réponse , il existe une alternative , celle d’entrer et de s’engager dans une voie d’accomplissement de l’Homme, le dépassement de l’age de Raison vers l’age du Sens .

Ce dépassement ne va pas de soi puisqu’il nous demande de reconnaître que l’ensemble de nos "représentations" tout en étant encore utiles ne suffisent pas à "donner le Sens" . C’est à la fois inquiétant ( perte des repères et des valeurs sûres) et encourageant parce que les hommes d’aujourd’hui découvrent collectivement que le Sens est leur "affaire" (leur responsabilité, leur liberté et leur efficacité).

L’enjeu de la mutation actuelle est l’émergence du Sens humain comme principe et comme vecteur de toute connaissance , de toute orientation et de toute réalisation humaine pour les temps futurs.

La raison n’est pas annulée, mais elle se met au service du Sens ( le pire ou le meilleur) mais c’est la maîtrise du Sens dans lequel on désire s’engager qui fait la différence .La raison reste le meilleur instrument de construction et de maîtrise des représentations pour l’action une fois que l’on a déterminé le Sens.

 

Rolland Fillod


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