La crise de la pensée ou les enchainements de la raison

La Raison triomphante...ou le détournement de la pensée philosophique.
samedi 28 août 2004
par  Roland Fillod
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En occident et tout particulièrement en France, la Raison a été présentée comme la "fin" de l’Homme et l’État comme l’expression achevée de la Raison. HEGEL aurait mis un point final à l’histoire de la Raison qui en appréhendant la totalité du réel est devenue "l’Esprit absolu".

Comment cela ?

La révolution "copernicienne" de KANT est présentée comme l’expression achevée de cette vision : la connaissance du monde et l’action sur le monde ne se fait pas à partir de catégories inhérentes au monde, mais selon les "catégories de l’entendement humain".

Le monde pour l’homme se réduit à la "représentation"que peut en avoir la raison, la "raison pure".

Mais n’oublions pas que dans l’ esprit de KANT il existait un "monde en soi" (noumène) au-delà des phénomènes (seuls connaissables par la Raison).

Il proposait en opposition au rationalisme "idéaliste"(la raison universelle et omnipotente) un rationalisme "transcendantal", c’est-à-dire ramené aux seules compétences de la raison.

C’était donc plus les limites de la Raison que posait KANT que son hégémonie.

Mais cela fut oublié, notamment en France où tout fut compris et l’homme en premier, comme expression de la Raison triomphante (l’État, notamment) et où le monde s’organisa selon des règles, des ordres, des normes, etc...Le progres scientifique et technique fut présenté comme le produit de la Raison.La société fut organisée et pensée depuis le centre et le haut (jacobinisme).

La France, ancrée dans son histoire "centralisatrice" s’est saisie de la philosophie de Kant pour servir cette tendance et a présenté la centralisation des pouvoirs comme l’expression achevée de l’age de la Raison triomphante ( l’être suprême) .

Ce détournement de la pensée philosophique de KANT s’est appliqué à bien d’autres philosophes.

Les plus célèbres d’entre eux de quoi témoignent -ils ?

De quoi témoignent leurs oeuvres ? : de l’avènement de l’age de la raison comme accomplissement final de l’homme, comme fin de l’obscurantisme ? Ne sont-elles pas plutôt le témoignage de "visions" du monde qu’ils ont certes développée dans un registre rationnel , mais qui renvoient essentiellement à une expérience de type "révélation" de quelque chose de l’ordre du "Sens" ?

Au moins trois exemples peuvent nous laisser penser que c’est bien la deuxième hypothèse la plus problable.

KANT nous dit que toute son oeuvre est née parce qu’il a été "tiré de son sommeil dogmatique" par Hume. "La Critique de la raison pure" et toute son oeuvre sont le déploiement d’une "vision" initiale du monde et de l’Homme exprimée dans le langage de la Raison.

Mais sa vision n’est pas celle de la Raison, c’est celle d’un monde "inconnaissable" par la Raison et son projet de base est bien :

- comment faire pour rendre possible et légitime la "métaphysique", c’est-à-dire la confrontation de l’Homme aux grandes questions : Dieu, l’immortalité, la liberté ? Et au fond comment est possible pour l’Homme d’être à la recherche de lui-même ?

Inscrire la Raison dans ses limites, c’est dire que le monde dont il a eu la vision n’est pas visible par la raison, ce n’est pas dire que l’expérience humaine du monde s’arrête à l’age de la Raison.

Descartes a eu également un "songe", une expérience initiale et fondatrice (la cire qui fond) et qui lui a permis de "voir" le monde d’une manière nouvelle qu’il a ensuite développée dans un système. "L’esprit" cartesien ne se réduit pas à la "méthode" cartésienne. Le courant rationalliste français a réussi un véritable "hold-up" de la pensée cartésienne en la réduisant à la "méthode" . Je pense ...DONC je suis" . Le "donc" , voilà la seule chose qu’aient retenu les successeurs patentés de Descartes , ceux de l’école française tout au moins.

Newton a vécu le même type d’expérience et sa vision cosmologique n’est pas le fruit d’une déduction mais d’une vision initiale qu’il a ensuite déployée.

Et il existe bien d’autres exemples de ce type, (Pascal, notamment).

Ce qui est commun dans ces exemples, c’est que ces philosophes et scientifiques témoignent d’une expérience initiale de "vision"d’un monde, d’une expérience de "révélation" à la base de toute leur oeuvre. Cette vision, cette révélation, trouvent une expression dans la "rationalité", dans le langage de la Raison, mais pour autant leur oeuvre témoigne d’un autre monde que celui de la raison.

Or, ce témoignage n’est pas retenu, il est même occulté par les "philosophes" et scientifiques patentés. Ce qui est retenu, c’est l’oeuvre de Raison, la magnification de la Raison ou alors ce qui revient au même la dénonciation de la Raison par ceux qui s’opposent à ces philosophes. Mais dans l’un et l’autre cas, leur expérience d’une vision, d’une révélation d’un "monde" est reniée et déniée. Seule est retenue la "chaîne" des raisons pour mieux enchaîner le Sens , d’une certaine manière.

En fait, et notamment les philosophes rationalistes français, ont écarté d’un revers de main ce témoignage d’une "vision" d’un monde et n’ont retenu des oeuvres que la démonstration de la Raison en acte et en action, comme forme achevée de l’esprit humain.

On peut dire que la science et la philosophie depuis deux siecles ont délibérément ou inconsciemment ignoré ce dont témoignent les philosophes et hommes de science dont ils se recommandent : l’expérience d’une "inspiration", d’une vision "d’un monde" à la source de leur oeuvre. Ce qui est magnifié c’est l’architecture de l’oeuvre, sa perfection "rationnelle", sa construction logique, ce n’est pas ce dont elle témoigne : un monde au-delà de la Raison, un age au delà de l’age des représentations : un age du Sens.

Elle est là "la trahison des clercs"dont parlait Paul Nizan.

Dans cet aveuglement, la science et la philosophie ont perdu la vision d’un age du Sens et ont perdu du même coup ce qui les légitime aux yeux de l’Homme : offrir une vision de son devenir et l’aider à avancer sur les voies de son accomplissement.

Cet aveuglement s’exprime notamment dans la complaisance ( ou l’obsession) de la pensée occidentale à rester enfermée dans la dialectique du sujet et de l’objet .

En finir avec le couple sujet-objet...avec la "trialectique" : sujet-objet-projet.

La raison ne connaissait que l’objet et le sujet dans leur rapport dialectique. On peut même dire que la divinination de la Raison n’est possible que dans cette dialectique sujet-objet qui se fonde dans une logique de "ré-flexion" sans fin , de l’objet au sujet et du sujet à la l’objet .

A l’age du sens, c’est le projet qui donne un "sens" à ce rapport sujet/objet.

Le terme de projet a envahi le discours à bien des niveaux. Au moins à trois niveaux qui nous paraissent significatifs d’une aspiration des personnes et des communautés à inscrire leurs actions dans une perspective autre que purement factuelle (qu’est-ce-qu’on fait ?) ou formelle (de quelle manière on le fait ?)comme si les personnes et les communautés ne trouvaient plus d’intérêts ou de motivations à vivre leur vie sociale ou économique sur ces deux registres.

C’est arrivé avec "les projets d’entreprises" ou de "services" aussi bien dans le public que dans le privé. Ce phénomène n’était pas qu’une "mode"même si les résultats n’ont pas toujours été à la hauteur des aspirations. Il était et est encore l’expression du fait que les entreprises sont en quête d’un Sens nouveau à donner à leur action et à leur développement.

Conjointement, les politiques publiques d’aide à la recherche d’emploi ont insisté sur l’importance du "projet professionnel" du demandeur d’emploi.C’était là aussi l’expression d’une autre manière de penser son rapport à l’emploi, plus engagée , plus responsable et autonome.

Enfin les politiques de développement territorial s’appuient de plus en plus sur la notion de "projet de territoire"reconnaissant par là que le développement des communautés ne se décrète pas sans l’engagement et la prise en main de leur devenir par les acteurs locaux.

Voilà trois exemples significatifs de l’émergence d’un désir nouveau d’installer son action dans le monde dans une logique de Sens et non plus seulement dans une approche pragmatique ou rationnelle.

Mais ces aspirations à s’inscrire dans une démarche de projet ont été mal servies pour ne pas dire desservies par les approches conventionnelles mises en oeuvre par les managers et technocrates de tous poils qui ont ramené et réduit le concept de projet à celui de "procédure à suivre", "plan à établir", "dispositif à respecter", etc...

Là encore , ce n’est pas ce qui est à la "source" de cette aspiration à inscrire et vivre sa vie et son devenir dans une logique de projet qui est vue et retenue par les représentants, concepteurs et décideurs des politiques supposées accompagner cette évolution collective . La démarche projet est réduite à une mécanique formelle, un pas à pas ,une procédure qu’il suffirait de suivre à la lettre pour que le projet émerge à la conscience du sujet.

Cet aveuglement à ce qui est de l’ordre du projet compris comme la formalisation à posteriori d’une aspiration profonde du Sujet à s’engager dans un Sens , c’est le signe de l’aveuglement devant l’age du Sens aveuglement nourri par la certitude que la Raison est suffisante et que l’Homme n’a d’autre voie pour son accomplissement que la voie de la Raison A ce stade d’ailleurs , la Raison n’est plus une voie, c’est une fin .

Cet aveuglement prend sa source au plus profond de la pensée occidentale qui s’est construite dans l’opposition entre l’objet et le sujet. Toute la philosophie occidentale peut se résumer à cet effort pour ramener la compréhension du monde et du rapport de l’Homme au monde à la compréhension du rapport Objet-Sujet .

L’Homme se définit tout entier dans ce rapport dialectique et il n’en sort pas.

Comment cela ?

L’Homme devient lui-même quand, en tant que sujet, il met l’objet à distance. Quelques soient ensuite les modalités de cette distanciation du sujet et de l’objet, il reste que c’est toujours à l’articulation des deux que se définit l’essence de l’Homme.

Ceci se comprend bien, si l’on se réfère aux ages de l’Homme. Le passage de l’age du "factuel" à l’age des "représentations" s’est opéré dans cette distanciation de l’objet et du sujet, à travers le "concept". Mais l’Homme reste enfermé dans cette "représentation" du monde, le rapport sujet/ l’objet reste fermé sur lui-même. Le sujet s’affirme comme sujet dans cette effort de distanciation, de représentation, de conceptualisation de l’objet, mais ne se libère pas de l’objet.

Dans cette dialectique sujet/objet dont HEGEL fit la cle de son système philosophique, il n’est pas étonnant pour reprendre sa formule de la "dialectique du maître et de l’esclave" , que le sujet pour être maître de l’objet , devienne en fait l’esclave de l’objet parce qu’il ne peut être sujet qu’en référence à l’objet.

Si l’homme ne dépasse pas cette dialectique, si l’age des "re-présentations du monde" ne tend pas vers l’age du Sens, alors l’homme restera enfermé dans un monde qu’il croira maîtriser mais dont il sera en fait l’esclave.

Pour sortir de cette dialectique Objet/ sujet dans laquelle s’est enfermée toute la pensée occidentale, il n’ y a qu’une voie : finaliser le rapport ob-jet/su-jet dans une logique de "pro-jet". ( voir la "trialectique de Roger Nifle)

Ce n’est pas une mince affaire parce que l’idée de projet est totalement absente de la philosophie et de la pensée occidentale. Le projet n’a pas de statut ni philosophique ni épistémologique.

Dans l’Encyclopédia Universalis, une place importante est réservée aux concepts de sujet et d’objet.Pas un article ne concerne spécifiquement le concept de projet.C’est plus qu’un détail.

En fait, dans l’age de la Raison, tout se joue , du point de vue de la connaissance , dans la re-présentation objective du réel par le sujet. La Science et la philosophie rationaliste sont fondées sur ce principe.

L’objet scientifique, c’est le réel que le sujet s’est re-présenté à lui-même selon une méthode "hypothético-déductive" reposant sur le postulat que la "réalité"(sous-entendu la vérité) du monde n’est appréhendable par le sujet qu’à travers les facultés logiques et déductives de la pensée humaine. Il n’ y a de relation objet/sujet possible que dans la mesure où l’un et l’autre sont posés face à face par la raison elle-même. En fait, ce qui est premier, ce n’est donc ni le sujet, ni l’objet, c’est la Raison qui rend possible la relation objet/sujet.

Dès lors dans ce système, si l’on pose comme premier le sujet, on est "subjectiviste" ce qui revient à dire que l’on "con-fond" l’objet avec le sujet et si l’on pose l’objet comme premier on est "objectiviste" ce qui revient à dire qu’on confond le sujet avec l’objet.

On voit bien qu’il n’ y a pas d’issue à vouloir installer et enfermer l’acte de connaissance du monde dans le seul rapport objet/sujet dans la mesure où soit l’un des deux termes englobe l’autre soit il faut faire appel à un troisième terme extérieur " la Raison"qui actionne le couple sujet/objet comme le Deus ex machina de Descartes actionne le monde .

C’est là, le principe même de la "Raison" toute puissante. La raison n’est plus seulement une faculté humaine permettant effectivement une re-présentation "efficace" du monde, mais elle devient la Raison , comme être suprême , comme puissance quasi divine.

D’où l’embarras de tous les philosophes rationalistes quand ils avaient ou ont à expliquer le rapport entre Dieu et la Raison. Mais, à bien les lire, il apparaît clairement que leur projet de "prouver" l’existence de Dieu selon les principes de la Raison est un aveu en soi que la Raison, c’est Dieu puisqu’elle est capable de prouver et démontrer son existence. Ce qui peut être "démontré" est forcément soumis au principe qui le démontre.

Il n’ y a guère eu que HUSSERL et quelques uns de ses disciples authentiques (tel que Merleau-Ponty) pour essayer de sortir de ce couple infernal sujet/objet, en posant une théorie de "l’intentionnalité" . Son projet était au fond de sortir une bonne fois pour toutes de ce couple sujet/objet enfermant la connaissance dans la Raison prétendant tout expliquer (le moi, le monde et Dieu pour reprendre le titre de l’ouvrage de Lachièze-Rey). Il l’a tenté des deux côtés : du côté de l’objet en "mettant les choses entre parenthèses" et du côté du sujet en instaurant à la source de toute connaissance du monde : une "intention" du sujet vers le monde . L’effort de Husserl a donc été de réinventer une relation entre l’objet et le sujet qui sortent l’un et l’autre de leur rapport exclusif, effort qu’il a résumé dans la formule suivante : "il n’ y a pas de conscience sans conscience de quelque chose".

Sa phénoménologie , telle qu’il l’a expliquée et pratiquée ( mais surtout telle qu’elle fut pratiquée par ses disciples) s’est malheureusement limitée à un "exercice" de description de l’objet par le sujet , sans engagement du sujet par rapport à l’objet décrit. La phénoménologie de HUSSERL a effectivement rompu les liens de dépendance entre le sujet et l’objet, mais elle s’est limitée à entériner le divorce sans ouvrir vers une réconciliation des deux termes dans la perspective d’un nouvel age de la connaissance et de l’action.

Ainsi, le projet n’a pas de statut, ni philosophique, ni épistémologique ni praxéologique dans la pensée et la pratique occidentales. Il est réduit à être un exercice, une facilité de "re-présentation" qui n’a rien de projectif justement, c’est-à-dire qui ignore cette dimension fondamentale du rapport de l’homme à lui-même : son devenir. Le projet c’est la représentation "planifiée"d’un objet, représentation sans profondeur, en deux dimensions (un objet mis à plat) et non pas en trois dimensions : 1) un objet, 2) représenté,3) dans un Sens et un devenir choisis par le sujet.

Entrer dans une culture du "projet", c’est entrer dans l’age du "Sens", c’est-à-dire l’age où se pose à l’Homme la question du Sens même qu’a pour lui le fait de se "re-présenter le monde". Entrer dans une démarche de projet pose par essence la question du Sens et de la profondeur que l’on entend donner à une re-présentation (plan, schéma, etc...) d’un objet investi d’un désir, d’une ambition ou d’une intention, comme l’on voudra.

La re-présentation du monde n’est pas une fin en soi pour l’Homme (comme nous l’avons longuement expliqué, c’est la religion de la Raison "suffisante"qui prétend que c’est une fin en soi). Elle renvoie à une troisième dimension, celle du Sens. l’Homme se représente le monde, pourquoi ?

• Si la réponse est : parceque l’essence de l’homme est d’être un être de Raison, effectivement on en reste là et à force de se re-présenter le monde, les raisons deviennent ratiocinations, la raison épuise le monde et tourne en rond sur elle-même et le sujet pris au piège de l’objet ( l’Homme pris au piège du monde) n’a plus comme issue pour s’en libérer que de se ronger lui-même.

L’Homme se ronge pour sortir de cet âge des représentations ( il se ronge les "sens" ) . Il pourrait finir par ronger tout ce qu’il y a en lui d’humanité.

• Mais si la réponse est : l’Homme se re-présente le monde parcequ’il a , en tant qu’Homme , à entrer dans l’age du Sens , alors la représentation du monde n’est qu’une étape.


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