La condition historique

de Marcel Gauchet
jeudi 12 août 2004
par  Roger Nifle
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Un texte de Marcel Gauchet qui en dit long sur une situation dont nous voyons la réalité tous les jours sur le terrain. Paru chez STOCK 2003. C’est criant de vérité mais ce genre de cri n’est entendu que par ceux qui écoutent. Mais quel est le bruit des Lumières aujourd’hui.

"....précisément parce que nous ne savons plus qui nous sommes et où nous allons, que l’ère de la prophétie historique est close, que l’ère de la critique sociale a révélé ses limites, nos sociétés ont plus intensément besoin que jamais de se comprendre, ou devraient l’avoir. Personne n’a plus besoin d’écrivains ou de philosophes pour dévoiler les turpitudes du colonialisme ou les horreurs de la condition ouvrière ou pour éclairer le peuple sur ses choix politiques, les citoyens sont assez grands pour cela. En revanche, nous sommes tous en manque d’intelligence vis-à-vis de ce qui nous environne et des dilemmes sur lesquels nous butons quotidiennement. C’est une intervention proprement intellectuelle dans les affaires publiques qui est demandée aux gens de réflexion. Ils ne devraient pas s’en plaindre. Vous pensez à une sorte de rôle d’expert ? Pas le moins du monde. L’expertise a sa nécessité dans une société technicisée. Mais elle n’a pas et ne peut avoir, par définition, la réponse aux problèmes qui requièrent une élucidation que j’appelle "intellectuelle". Elle est d’ailleurs une partie du problème. Elle relève de la logique de la spécialisation. Or les problèmes dont je parle, les problèmes difficiles commencent avec la manière dont les différentes spécialités se nouent ensemble et composent un univers global qui échappe à tous les experts. L’expertise contribue à façonner des sociétés incapables de se gouverner, et incapables, pour commencer, de se considérer. C’est ici qu’une autre tâche commence. Elle est fondamentalement celle des citoyens qui habitent cet ensemble non pensé comme tel, et en particulier de ceux des citoyens qui ont à cur le sort du monde commun. Par ailleurs, l’expertise a ses inconvénients qui ne sont plus à dire : le plus grave étant de faire passer en contre-bande, sous couvert de compétences sectorielles, des idées générales et des options politiques rien moins qu’assurées. Là aussi le travail proprement intellectuel ne consiste pas à ajouter de l’expertise à de l’expertise, mais à mettre sur la table ce que véhicule l’expertise ou ce qu’elle induit. Je ne pense pas uniquement à une clarification conceptuelle en bonne et due forme. L’entreprise est diverse. Elle passe aussi bien par la littérature ou le cinéma que par les sciences humaines ou la philosophie. C’est ce qui justifie le maintien de ce terme "d’intellectuel". Il a la vertu d’indiquer le caractère extraterritorial et fédérateur de la tâche. En relève tout ce qui élargit l’accès de la collectivité à la vérité de son fonctionnement. Un film ou un roman peuvent y contribuer beaucoup plus efficacement qu’un incertain traité de sociologie. Il y a besoin de tous les concours, tant la chape de la méconnaissance est lourde à soulever. Mais vous parliez du besoin de se comprendre qui taraude nos sociétés Il existe, mais il coexiste avec des tendances puissantes à l’aveuglement sur soi. Il y a la méconnaissance qui résulte du point de vue technique, je l’évoquais à l’instant. Le découpage en secteurs d’organisation pourvus chacun de leurs systèmes opératoires et de leurs procédures ne produit pas seulement une illisibilité de l’ensemble. Il sécrète une doctrine implicite de l’inutilité de la connaissance. A quoi bon une vue du tout, puisqu’on a une prise efficace sur les mécanismes des différentes parties ? En fait, la société n’existe plus et il faut s’en féliciter, c’est une vieillerie globalisante à congédier. Cette vision fonctionnelle constitue l’un des pôles de la cécité de nos sociétés sur elles-mêmes. Il y en a un autre, d’une nature plus directement idéologique. L’idéologisation des droits de l’homme, leur élévation au statut de vision générale de la politique et de la société, introduit une ambivalence remarquable dans le rapport des individus à leur société. D’un côté, elle alimente une dénonciation incessante et multiforme des manquements aux principes fondateurs. Mais simultanément, de l’autre côté, elle engendre un aveuglement actif à l’égard des effets des mêmes principes dans la vie sociale et politique. La vigilance hypercritique voisine avec l’intolérance à la critique et avec la simple impossibilité d’en saisir les motifs. Les principes sont incontestables, donc leurs conséquences sont à l’abri de tout soupçon. On se trouve devant le mur d’un fondamentalisme démocratique, source d’une ignorance passionnelle et d’une interdiction de penser qui grèvent lourdement le débat public. Elles le tronquent. Elles rejettent dans l’ombre ce qui fait le plus problème, soit l’articulation de l’individuel et du collectif, et précisément le pouvoir de la collectivité sur ses membres. Il ne faut pas s’y tromper, nos sociétés sont travaillées par un refus viscéral de regarder en face la réalité de leur fonctionnement. C’est dire que la cause de la réflexion est loin d’être gagnée d’avance. Elle a contre elle, chez les uns, la passion de l’impuissance, tandis qu’elle se heurte, chez les autres, au mépris et à l’indifférence, à la conviction pseudo-savante d’être sorti de façons de penser dépassées. Dans cette situation, tout ce qui donne à voir les choses telles qu’elles sont compte, tout ce qui est susceptible de produire un effet de vérité au sein de l’espace public, y compris et surtout par le moyen de la fiction, est bon à prendre. Il y a un vrai combat intellectuel, en ce sens. Il est très difficile à mener et son issue est fort incertaine. Je garde confiance, malgré tout, par un incurable reste de foi dans les Lumières, sans doute. Au quotidien, nous avons le sentiment que ces contradictions intenses au milieu desquelles nous nous débattons sont vouées à nous submerger. Nous tendons à désespérer devant l’affaissement des institutions et l’aimable nihilisme de leurs conducteurs. Il ne faut pas se laisser hypnotiser par l’effilochage du présent. C’est ici que nous avons besoin du recul de l’histoire pour regarder en avant. Après tout, pourquoi une aventure entamée voici mille ans devrait-elle s’arrêter avec nous ? ....."