Une théorie de l’Homme

Pour un temps de crise
mercredi 11 août 2004
par  Roger Nifle
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Au milieu de l’influence de tendances multiples, l’homme est mis en question, implicitement le plus souvent. C’est l’humanité de l’homme qui est en jeu ou plutôt sa compréhension ou sa négation. Evidemment ce sont les conséquences de ces conceptions qui entrainent à les rejoindre ou les fuir. Exigences et responsabilités sont deux critères attractifs ou repoussoirs. Il en va du devenir de l’homme ou la négation de tout devenir proprement humain.

La théorie des Cohérences Humaines est née d’un regard. Lues sous un certain angle les choses ne se présentent pas de la même manière que sous un autre. On parle alors de points de vue différents, comme s’il y avait des points à partir desquels on pouvait voir les choses de façon différente.

Les points de vue se traduisent bien souvent d’ailleurs en opinions différentes, en prises de positions qui s’accordent ou s’affrontent. Mais les positions prises en final ne sont-elles pas les conséquences de position prises à priori, de choix d’un point de vue, et, en quelque sorte, d’une disposition du regard, de l’attention, de la sensibilité et pourquoi pas de la volonté, du désir, de l’espérance ?

C’est déjà là une vision offerte par la théorie des Cohérences humaines que celle de l’existence de ces "dispositions" de l’homme qui donnent Sens et cohérence à ce qui est vu, vécu, agi, pensé, partagé, projeté depuis chaque point de vue, chaque position prise.

Ces dispositions sont aussi des postures, façons de se poser, de se mettre en scène dans l’existence, de se comporter. Elles sont aussi en corrélation avec ces postulats plutôt implicites à partir desquels nous construisons nos explications, notre compréhension des choses, du monde et de nous-même. Or, ces dispositions sont des positions de Sens en même temps qu’elles représentent les choix disponibles à l’homme. Sa liberté même s’exerce dans cette nature "d’être en plusieurs Sens" et de pouvoir en disposer, se disposer selon l’un ou l’autre et ainsi donner sa cohérence à chaque situation comme à toute une existence. Il y a ainsi un regard d’où se dégage une vision, celle de la possibilité pour l’homme d’adopter toute une panoplie de dispositions, positions de vie, toute une panoplie de regards.

La théorie des Cohérences Humaines éclairera ainsi les visions déployées à partir de regards qui sont autant de sens tendus vers le monde, vers les autres. Ces visions ce sont les visions du monde classiques ou particulières, personnelles ou culturelles, singulières ou, semble-t-il, universelles. En se déployant à partir d’un regard propre, d’un point de vue, d’une disposition, elles accompagnent aussi les démarches, les actions, les comportements, les projets, les réalisations des hommes.

Si donc on se réfère au regard, pensons que s’il indique une position prise, il préfigure aussi un engagement de l’existence, dans l’action par exemple. Ainsi c’est d’un de ces regards que la théorie des Cohérences Humaines est le déploiement. Chaque grande découverte s’est accompagnée d’un bouleversement des façons de penser, d’interpréter le monde et en conséquence d’agir. Il s’agissait à chaque fois de l’actualisation d’un nouveau regard accompagné, dit-on aujourd’hui, de l’émergence d’un nouveau paradigme.

La difficulté est, pour celui qui déploie ainsi un regard neuf, que les autres observateurs ne voient pas ce qu’il voit et sentent bien que s’ils y consentaient, c’est tout l’édifice de leur monde qui serait mis en question, mode de pensée et mode de vie. Le procès de Galilée, étrangement d’actualité par sa réhabilitation récente, en est un exemple classique.

Il faut donc, à celui qui ose un nouveau regard, affronter l’incrédulité, l’incompréhension sinon l’agression avec tous les artifices de la vengeance de certains dont les intérêts leur semblent mis en péril. Newton s’est vu ainsi violemment combattu à son époque, lui-même n’ayant guère été tendre pour ceux qui ne voyaient pas comme lui.

Lorsqu’en effet les hommes confondent leur réalité avec le tableau que découvre le regard particulier qu’ils ont adopté pour toutes sortes de raisons, alors ils se sentent remis en question, remis à la tâche d’avoir à reconstruire une vision, une identité, une existence. Evidemment, ceux qui se vivent dans un monde en crise, en difficulté, où les visions s’entrechoquent, où les identités se morcellent, où les certitudes se lézardent et où enfin les méthodes et les moyens habituels semblent perdre leurs vertus d’efficience alors ceux qui ont déjà accepté la remise en question sont prêts à envisager un autre point de vue. Il est vrai alors qu’un point de vue simplement cohérent peut paraître par ce fait salvateur ; n’importe lequel pourvu qu’il soit cohérent, unifiant, identificatoire.

Malheureusement tous les Sens ne se valent pas, toutes les cohérences ne sont pas bénéfiques, tous les regards ne sont pas sains. Nous sommes là dans des caractéristiques de notre époque, crise de sens, déboussolement, morcellement et éclatement des différents pans de l’existence et d’autre part quête d’une réponse, d’une croyance, d’un système cohérent. Il y a des regards qui aveuglent, il y a des regards qui éclairent c’est plutôt de ce côté qu’il faut chercher.

La théorie des Cohérences Humaines est la traduction d’une vision où s’éclairent la nature des regards humains et son propre regard. Elle provoque à la liberté, à la responsabilité du choix, à la conscience des implications. C’est pour cela que nous préféreront ce Sens parce qu’il éclaire les Sens possibles des dispositions humaines et leurs conséquences dans la pratique de l’existence individuelle et collective.

D’où vient-il qu’un nouveau point de vue puisse être tenu alors que tout et tous invitent à prendre position uniquement parmi les propositions infinies du moment. Penser par soi-même, prétendre être le lieu d’une vision propre est tellement inouï que cela suscite une surdité radicale. On ne voit rien (de neuf), c’est donc qu’il n’y a rien à voir (l’entendement a bien à voir avec l’audition comme avec la vision, les sens ont partie liées au Sens...). D’autres fois c’est un soupçon qui va de l’hypothèse du délire à celle de la manipulation intéressée des esprits : hallucination du type new-age ou bien plan marketing astucieux mais bien compliqué. Cela en dit long sur le statut réel de la pensée et sur la gravité d’un tel acte qui remet en question les structures auxquelles les regards habituels nous ont identifié.

Il y a mystère à ce que l’oeil d’un auteur particulier se soit porté à quelque interstice à en être émerveillé du spectacle découvert et y consacrer tous ses efforts au risque des effets du doute et de l’incompréhension des autres. Il ne s’agit pas d’une jonglerie avec quelques accessoires conceptuels bien connus pour ce genre de numéro dédié à des scènes convenues. Comment est-il possible de se tenir dans ce regard pour en déployer la vision sans s’y perdre ?

En l’occurence trois types d’expérience ont ici à la fois suscité la quête et soutenu l’élaboration. Tout d’abord une fréquentation de la psychanalyse et de quelques méthodes modernes de "culturisme de l’âme... ou de l’égo" ont donné consistance au mystère de l’homme, de son intériorité et de sa responsabilité sur les visions et les actions qui tissent la trame de son existence.

Le mystère de l’homme c’est aussi bien le non savoir à propos de la nature humaine qui se cherche, que l’inconscient qui détermine ce que le conscient tente d’expliquer à l’intérieur de son seul horizon. C’est aussi enfin toute l’épaisseur de l’histoire à l’échelle individuelle et collective qui trouve en l’homme ses mobiles, ses fins et ses moyens. Abîmé en subjectivisme, le commerce des ego et de leur entretien est devenu un refuge pour ceux qui ne trouvent pas alentour une sûreté suffisante.

Ensuite, quelques cheminements en compagnie des productions de la science, physique notamment, ont cultivé la soif de connaître et de comprendre face au mystère du monde. Ils ont aussi bien donné à expérimenter le possible de la recherche au travers des connaissances déjà là et aussi appris quelle exigence et quelle rigueur se devait de tenir celui qui prétend à une connaissance objective.

La science moderne ancrée dans les principes newtonien a fait de l’éradication du sujet et de toute subjectivité les conditions de l’objectivité scientifique. L’objectivisme se nourrit d’occultation et c’est un problème lorsque la science ne parle pas au coeur de l’homme ou réduit celui-ci à quelque complexe neuronal. Ce qui se justifie par la science condamne l’homme. Pourtant le mystère du monde n’est pas si loin du mystère de l’homme si l’on en croit quelques créateurs (Einstein par exemple) ou quelques auteurs (Holton, Verlet, etc...).

La réconciliation du sujet avec l’objet "scientifique" est un souci pour certains (Prigogine...) mais c’est aussi un des clivages majeurs du monde moderne. Il y a d’un côté le monde intime, privé, celui de la subjectivité, de la psyché humaine et de l’autre le monde objectif, supposé identique pour tous, que les scientifiques cataloguent selon leurs critères de validation méthodologique.

En troisième lieu l’expérience des entreprises, privées ou publiques enseigne que la résolution des problèmes, les réalisations, les projets peuvent être menés à bon terme à condition d’en organiser l’édification, d’en maîtriser la conduite, d’en coordonner les moyens et d’en rationaliser la production. Merveille des oeuvres humaines, enthousiasme des possibles, mais aussi au revers de la médaille, c’est bien souvent le résultat qui seul compte et une efficacité qui cherche la rationalité optimale pour des enjeux dont le sujet s’ignore (le désir de qui ?) et dont l’objet, réduit au stade de moyen, passe d’une objectivité "scientifique" à une objectivité "comptable". Une forme de rationalisme, du ratio de "rentabilité" (quelqu’en soient les termes") se trouve d’autant plus efficace qu’elle se débarrasse de l’exigence d’objectivité et du souci de clarté subjective (celle des finalités et des intentions véritable).

Quelle cohérence entre la sphère du sujet, celle de l’objet (de science ou de connaissance), celle des projets et entreprises ? Les experts en subjectivité, ceux qui font profession d’objectivité scientifique et ceux qui sont aux gouvernes de nos entreprises n’ont guère de langage commun. Chacun réussit, semble-t-il, au prix de l’oubli des deux autres, comme si leurs points de vue s’excluaient ou que leur réductionisme propre était significatif justement de dispositions prises spécifiquement.

Le nouveau regard que déploie de façon systématique la théorie des Cohérences Humaines observe en tout premier lieu que c’est toujours l’homme qui est à l’origine, au milieu et à la fin du processus de connaissance scientifique. La méthode scientifique est une construction humaine et d’ailleurs, il n’y a pas d’expérimentation que ne soit toute entière prise dans l’expérience humaine, ni même de mathématique qui ne soit représentation humaine, ni de corrélation entre expérience et modèle mathématique qui ne soit d’occurence humaine.

Y a-t-il d’autres entreprises que les entreprises humaines, d’autres fins, moyens et compétences que celles que l’homme y investit ? Ce que l’homme réalise (et qui ne se réduit pas à l’égo de chaque individu) forme sa réalité. Ses réalisations transforment sa réalité. La réalité pour l’homme est acte de réalisation. Rien de ce que la vision (action) embrasse n’a d’autre réalité qu’humaine. Ce regard aura toujours à chercher, dans les réalités qui nous préoccupent, l’homme, les hommes qui s’y réalisent. Il est vrai que l’altérité est pour chacun condition de réalité. L’objectivité en est le respect sans laquelle il n’y a ni autre, ni réalité mais seulement projection de l’égo en fantasme auquel il s’identifie.

Il y a une autre dimension du "paradigme", c’est le statut du Sens. Si le regard est disposition humaine orientée, tendue, alors il est vecteur, vecteur-Sens même. Son origine est l’homme lui-même le "lieu d’être" des multiples possibles, de ses "regards". L’homme est Sens dans sa nature la plus profonde et ces Sens sont les regards qui se déploient en visions (actions).

La théorie des Cohérences Humaines est aussi une tentative de reconstitution de ces déploiements. Elle est elle-même déploiement d’un regard qui reconstitue les modes de déploiement, donc de réalisation, de tous les regards de l’homme, de ses Sens et cohérences. Si la quête du sens est un leitmotiv, la question de ce qu’est le Sens reste peu fouillée. Les nombreuses acceptions du terme ressortissent plus du déploiement de la vision-action que de son principe, le regard. La nouveauté ici est de faire du Sens la "brique élémentaire" de la nature humaine dont le déploiement se présente selon toutes les facettes de la réalité et des sens communs. Orientation, direction, logique, signification, référence, sensibilité, etc... en sont quelques unes des nombreuses variantes.

Nous voilà au coeur du mystère, celui de l’homme, celui du monde, celui du devenir de l’existence. Le Sens est le coeur de l’homme, coeur du sujet, coeur de l’objet, coeur de tout projet et toute entreprise humaine. Il est, par le biais des "consensus", au coeur des phénomènes collectifs, culturels et donc politiques. Il est au centre des questions d’efficience humaine dans son versant "réalisation" comme dans son versant "élucidation" et de ce qui s’est appelé "l’intelligence symbolique".

Les années ont confronté ce regard à des espaces multiples permettant à chaque fois de déployer une vision nouvelle cohérente aussi bien que d’échafauder des pratiques dont l’efficience est fondée sur ce même regard dans la démarche qu’il implique. Nouvelles doctrines, nouvelles méthodes, nouvelles propositions, nouveaux concepts, tout cela déjà largement développé peut l’être encore à l’infini.

C’est le but de cet ouvrage d’en parcourir quelques horizons, de proposer au lecteur de "suivre ce regard". Si d’ailleurs il ne se laisse pas en faire l’essai, alors il n’y discernera rien d’intéressant que quelques élucubrations aux apparences familières. Or, il faut savoir que dans une nouvelle perspective telle que celle là tout est neuf et pourtant la réalité est, semble-t-il, la même.

C’est dans ce rapport du Sens humain aux réalités humaines, que se jouent et se nouent nos responsabilités les plus éminentes et celles des dirigeants. Il s’avère de ce point de vue que "diriger c’est donner le sens". Par cela, c’est discerner, choisir, partager une position , un sens, un point de vue celui d’un regard et d’une démarche. C’est pour cela que cet ouvrage s’adresse de façon prioritaire aux dirigeants et à tous les hommes responsables qui veulent assurer le sens de leur existence et des engagements qu’il partagent avec les autres. Ils y trouveront, avec la clé du Sens, une unité, un éclairage, des repères mais aussi des moyens d’efficience, d’action et de maîtrise appropriés aux temps nouveaux qui se préparent.

Si le progrès humain a un sens alors après l’âge du faire, après l’âge du signe, c’est l’âge du Sens qui vient, ce que d’autres appellent le temps de l’esprit. Mais ce n’est pas la moindre découverte que le Sens soit l’esprit et que par cela la nature humaine est spirituelle dans ce qui, en elle, transcende son existence réalisée. C’est pour cela que chaque homme est une personne.

AVANT PROPOS

UNE THEORIE POUR UN TEMPS DE CRISE

Il faudrait être sourd et aveugle pour ne pas être frappé par les signes du temps. La rumeur parle de crise, crise économique : crise de civilisation, crise des valeurs. La tension semble toujours monter vers plus d’inquiétude.

Parallèlement l’équilibre du monde, tel qu’il commençait à apparaître intangible, est remis en question. Disparition étonnante d’un formidable édifice à l’Est. Guerre du golfe qui laisse une étrange incertitude et dont les ondes de choc sont loin d’être amorties. Crise des médias et du triomphe d’un certain imaginaire occidental. Situation en Europe Centrale qui éprouve l’autre édification de l’Europe qui a du mal à trouver ses racines dans les peuples.

En France et sans doute bien au-delà, le politique est en crise, crise des fondements et de la pratique. La justice hésite entre une légitimité ancrée dans la vérité, dans la vengeance ou dans la mécanique juridique. La société se désagrège : mégalopoles, déserts ruraux, cohorte de des-intégrés, des millions en France. L’éthique est à l’ordre du jour, aussi bien lorsqu’il faut justifier des enjeux de groupes à l’encontre d’un individualisme arrogant que lorsqu’il faut songer, malgré tout, à arbitrer entre des intérêts qui s’érigent tous en systèmes de valeurs concurrents.

Il est vrai que la croyance dans une rationalité autonome qui permettrait de raisonner et d’agir en faisant abstraction du fond culturel, personnel, mystérieux et changeant de l’homme et des communautés humaines, cette croyance est mise à mal. Le "retour du refoulé" disqualifie l’auto-suffisance de la Raison, du progrès technique pour la technique, et tous leurs avatars.

L’économie qui s’efforçait d’asseoir son emprise sur la réalité se trouve elle-même renvoyée à des incertitudes nouvelles. Les dirigeants du monde économique s’interrogent sur leur véritable rôle dans la cité et vis-à-vis de toutes ses autres dimensions : politique, éducation, santé, etc...

Faut-il subir passivement tous ces événements comme s’il s’agissait d’un simple passage ? L’on sait que la reprise de la croissance à un rythme soutenu est sans cesse différée mais que cette même reprise ne résoudrait pas le problème du chômage.

Rien ne va plus comme avant en Europe Centrale mais aussi dans tous les espaces où s’exacerbent nationalismes, intégrismes, banditismes. Ils expriment une même duplicité paranoïaque dont il est presque devenu commun, à mi-mot, de faire une vertu : celle des "gagnants" sans foi ni loi.

Il n’y a jamais tant eu de revendications de liberté et tant d’injonctions d’avoir à s’adapter aux contraintes des systèmes : de la nature, de l’économie, du marché, de l’Etat, du progrès technologique...

Tous ces signes se multiplient, mais il reste toujours possible de faire preuve de discernement pour comprendre la crise. Il serait temps aussi de baliser la voie et les moyens d’une issue salutaire.

Donner un Sens à l’avenir, progresser dans la maîtrise des entreprises du monde moderne tels sont les enjeux auxquels peut contribuer la théorie des Cohérences Humaines. (cf. "Au coeur du sujet", par l’auteur, 1986, épuisé).

Elle aidera au discernement pour comprendre les affaires humaines, à l’exercice des responsabilités, pour les dirigeants et pour tout homme qui se veut responsable dans un monde incertain, et à la conception et la conduite de l’action par le biais de ses méthodes, techniques et pratiques nouvelles.

La théorie des Cohérences Humaines offre une compréhension possible de la crise par le regard qu’elle propose et situe les enjeux de son dépassement.

Sa validité ne tient pas seulement à sa cohérence interne mais principalement à sa pertinence vis-à-vis de ces enjeux dont l’analyse permettra d’en situer l’intérêt et les principales caractéristiques avant d’envisager ses apports sur le plan pratique dans l’articulation de la pensée et de l’action qui lui est propre.

LA CRISE DU MONDE MODERNE

Selon notre angle de vue, la complexité de cette crise est liée au fait qu’elle est double :
- Crise de Sens avec déstabilisation et profusion des repères et des points de vue.
- Crise d’évolution avec la nécessité d’élaborer de nouveaux moyens d’avancer, tant sur le plan conceptuel que pratique pour affronter de nouvelles situations dans bien des domaines.

Évidemment il n’est pas possible de progresser correctement si la voie est mal éclairée. Aussi c’est bien par le premier aspect qu’il faut commencer.

On l’a vu, selon que les hommes se disposent dans tel ou tel Sens, leur regard et leurs actes s’en trouvent changés, leurs repères ne sont pas les mêmes, pas plus que les systèmes de valeurs, les enjeux, les croyances, les méthodes, les logiques...

Observons, dans notre regard, des dispositions et logiques particulières actives aujourd’hui.

L’une d’entre elles, est celle qu’exprime Le rationalisme des lumières. Son sens donne leur cohérence (humaine) à ses repères : la Raison idéale et les idéaux qui lui sont associés, cohérents avec ses réalisations, ses projets, ses vertus etc...

Dans le même sens s’élaborent toujours actuellement : sciences et réalisations sociales, techniques, politiques etc... et croyances sur la réalité et son évolution.

A l’inverse la logique de puissance dessine un monde de rivalités, de territoires, de concurrences, d’emprises et d’empires dont la guerre économique est l’un des avatars. Il y a, là aussi, une cohérence humaine qui s’exprime dans un certain type d’analyses du réel, de sensibilités et de passions, de réactions et de pratiques tant au niveau individuel que collectif. Tous les registres économiques, politiques, personnels et même religieux y trouvent une cohérence de fond dont le Sens est d’ailleurs masqué à la conscience. Selon les degrés et les variantes, cette même cohérence se retrouve justement dans ces crises de possession et de dépossession où nationalismes et intégrismes rivalisent avec l’appui des puissances militaires ou économiques.

Ces deux premières cohérences humaines ont sous-tendu l’histoire de l’Occident avec leurs oppositions et quelques fois d’étranges combinaisons.( cf. "La Civilisation de l’Entreprise" par l’auteur). Elles sont toujours à l’oeuvre aujourd’hui.

Mais à ce type d’alternative traditionnelle se surajoute une autre dont les enjeux sont encore très mal repérés et où les confusions sont encore souvent difficiles à dénouer.

Dans l’un de ces deux autres Sens se développe une sorte de rationalité plus fatale que vertueuse. Elle semble s’imposer sous un très grand nombre de visages : néo-mécanisme, économisme, scientisme, modernisme etc... dessinant les différents visages d’une certaine cohérence humaine. Elle a tendance à chercher dans quelque "environnement" l’origine des choses et des hommes. Le "système" y est déterminant et ses lois "naturelles" y régissent jusqu’aux comportements, croyances et motivations humaines.

Ce courant, aux eaux de plus en plus abondantes, mériterait de plus amples analyses, notamment pour mettre en évidence qu’au bout du compte l’homme y est rejeté à la périphérie. Il en va de son humanité qui s’en trouve ainsi niée.

A l’inverse émerge aussi aujourd’hui à nouveau une tendance inhérente elle aussi à l’humain, un autre regard sur le monde. Dans cette perspective, la responsabilité de l’homme et ses finalités, proprement humaines, se trouvent explicitement engagées. Le centre est humain, les choses lui sont périphériques, contrairement au cas précédent.

L’enjeu majeur de cette nouvelle alternative de ces deux Sens qui se déploient en deux cohérences humaines contradictoires peut s’exprimer par la question de prééminence entre la nature humaine et la nature des choses.

L’homme est-il un sous produit de la nature des choses ou, à l’inverse, les choses sont-elles au bout du compte choses humaines et, comme telles, renvoyant l’homme à sa liberté et sa responsabilité vis-à-vis d’elles ?

Voici donc quatre cohérenceshumaines, parmi d’autres, aujourd’hui à l’oeuvre.

Où est le bien de l’homme ? Quelles valeurs prévalent ? Selon quelle logique une certaine maîtrise par l’homme des finalités proprement humaines est-elle possible ?

La crise de Sens qui est crise de cohérence propose tant de repères et de tendances qu’une même situation peut être interprétée dans plusieurs Sens par les uns ou les autres, que les mots mêmes, ayant simultanément plusieurs sens, entraînent à ces "langues de bois" si fréquentes dans le domaine public mais aussi bien privé.

S’il fallait choisir un Sens parmi d’autres ne vaudrait-il pas mieux choisir celui qui nous donne compréhension et accès aux cohérences humaines ? Ne vaut-il pas mieux développer celle des cohérences humaines qui rend l’homme plus à même d’assumer sa responsabilité personnelle et collective, c’est-à-dire de mieux diriger son existence et les affaires humaines ?

La perspective de la théorie des Cohérences Humaines concerne à ce titre les dirigeants et tous les hommes soucieux de leur responsabilité en commençant par celle de se diriger soi-même. L’acte de diriger s’y fonde sur le fait de donner le sens, c’est-à-dire le discerner, le déterminer, le développer. Donner le sens, c’est donner une cohérence humaine aux choses qu’elles soient techniques, économiques, politiques, sociales, personnelles, etc...

Dans cette logique c’est au coeur de l’homme que se trouve la clé de la pensée et de l’action par laquelle passe la maîtrise des choses. Les Sens sont les constituants de l’âme humaine et c’est là que se détermine le sens des choses et leur cohérence, c’est là que se joue la crise des Sens en chacun et en tous.

La crise du monde contemporain est aussi une crise d’évolution.

Si l’histoire de l’homme a un Sens alors il y a un progrès de l’homme, personnel et collectif et aussi des affaires humaines, entreprises et projets. Un tel progrès doit être caractérisé par des degrés, des phases de développement et des seuils de transition.

La théorie des Cohérences Humaines montre comment les sociétés humaines se développent ainsi selon trois phases, séparées par des seuils.

De même que l’enfant et l’adulte en sont à des phases différentes séparées par le seuil de l’adolescence, de même il y a des sociétés dans l’enfance et des sociétés adultes. Il est important de souligner que la phase dite adulte est à distinguer d’une phase que l’on appellera "majeure", tant pour les personnes que pour les sociétés humaines ou même ces "communautés engagées" que sont les entreprises .

Il est remarquable que cette dernière distinction est encore peu faite, signe que notre civilisation n’est pas encore tout à fait arrivée à ce stade, même si des personnes ou des groupes en ont depuis longtemps franchi le seuil.

Si on appelle primaire le niveau de l’enfance d’une société, secondaire le niveau qui suit et tertiaire le troisième, alors on peut remarquer que nous sommes actuellement dans une crise de l’âge secondaire.

L’âge secondaire c’est celui des représentations, des identités, du droit, des signes et des modèles, des structures et des formes, des idéologies toutes choses en question aujourd’hui.

Or cette crise conduit à plusieurs réactions :
- Régression au stade primaire, nostalgie de la tribu, recherche de sécurité dans le concret, le court terme, l’immédiat, le "faire" et le "savoir faire" où la technique a grande audience. L’inquiétude et le fatalisme en sont la sanction, le chômage et les exclusions en sont les fruits paradoxaux.

- L’individualisme égoïste dans la voie du chacun pour soi consistant à capter dans l’air du temps les signes de sa propre identité ; jeu des séductions et des visages fabriqués ; jeu des semblants. La guerre du golfe en a bizarrement signé l’arrêt du triomphe.

- Le conservatisme crispé sur ses codes et ses modèles, agités comme pratiques incantatoires. Nombreux sont ceux qui se raccrochent à des identités, des modèles, des structures, de plus en plus isolés, fragilisés en butte à l’écroulement.

Enfin une autre réaction est celle qui consiste à affronter un nouveau seuil, à intégrer un nouvel âge

Pour cela il faut se remettre en question, dépasser les modèles et certitudes, construire de nouveaux repères, de nouveaux engagements, de nouvelles méthodes.

Si l’âge primaire est l’âge du faire, l’âge secondaire est celui du signe, l’âge tertiaire est l’âge du Sens. C’est celui où le Sens du devenir personnel et collectif devenue la question majeure, est alors pour l’homme enjeu de maîtrise. Pour la compréhension de lui-même et de son monde et pour l’engagement dans ses oeuvres le Sens prime sur les formes et les produits.

Des thèmes actuels, comme ceux de la qualité, de l’éthique, des valeurs (et évaluations), de la responsabilité des dirigeants dans la cité, des "projets" à entreprendre, marquent l’émergence de ce nouvel espace de civilisation. A l’échelle de plusieurs siècles ou plusieurs millénaires même, il est nécessaire de reconstruire pensées et conceptions pratiques, par exemple dans les domaines de l’économie, du politique, de la santé, de l’éducation, de la formation etc...

Encore faut-il que cette hiérarchie des âges corresponde à la perspective d’un progrès dont la cohérence (humaine) soit du meilleur Sens.

C’est là que les deux crises se rejoignent. La crise du Sens nous provoque à devoir discerner, choisir et cultiver une certaine cohérence humaine plutôt que d’autres. Elle nous invite dans la "culture" de cette cohérence, à franchir un nouveau seuil pour atteindre un âge de plus grande maturité.

Compte tenu de sa prise de position, on pourrait reprocher à la théorie des Cohérences Humaines d’être par trop anthropocentrique. Il faut cependant se demander si toute connaissance, toute opinion, tout jugement, toute entreprise ne sont pas humains. Ils n’existent, pour l’homme, que par son expérience. C’est toujours l’homme qui parle même lorsqu’il prétend dire la vérité des choses comme si elles étaient indépendantes de sa propre expérience. Il faut, bien sûr, en arriver à une compréhension de l’homme, de son humanité et de la personne humaine qui dépasse le statut de chose parmi les choses.

Il faut aussi accepter que pour l’homme il n’y a d’affaire importante que les affaires humaines.. Cela n’exclue pas la question de l’origine et de la fin de l’homme, au delà de lui-même, qui reste entièrement ouverte.

LA THEORIE DES COHERENCES HUMAINES

QUELQUES APERÇUS

SENS ET COHERENCES HUMAINES

L’idée de théorie peut aujourd’hui susciter trois réflexes négatifs.

- Pour beaucoup théorie s’oppose à pratique et ils se sentiront peu concernés ou peu capables d’accéder à ce niveau de pensée.
- La culture de nombreux intellectuels les entraîne à comprendre par identification et classification plutôt qu’à entendre l’original d’une pensée neuve.
- D’autres préféreront l’obscurité à la lumière, la conservation de leurs acquis familiers à l’ouverture à l’inconnu, l’étranger...

A tous nous voulons dire que théoriser c’est aussi accéder au coeur de son expérience, là où elle trouve son Sens, là où se trouve l’essentiel, là où la personne touche par le plus intime d’elle même à l’universel.

Théoriser cela peut être accéder au coeur du sujet. Le fond des choses est au fond de soi, chacun est libre d’y accéder même si le chemin est difficile.

Il faut donc aborder cette théorie avec le coeur c’est-à-dire par l’écho de l’expérience profonde. Cela n’exclue pas l’esprit critique, le jugement, la confrontation qui renvoient tous à l’épreuve personnelle d’une théorie nouvelle.

La théorie des Cohérences Humaines traite de l’articulation entre la nature profonde de l’homme et les réalités qui sont les siennes.

Nous n’en donnerons pas ici tout le développement (cf. "Au Coeur du Sujet") mais simplement quelques conclusions. Les grandes articulations s’en dessineront peu à peu au travers de l’ouvrage.

C’est à la fois une théorie de l’homme et de la nature humaine (anthropologie fondamentale), une théorie de la connaissance par l’homme des réalités du monde qui est le sien (épistémologie), une théorie de la façon dont l’homme réalise ou conduit ses réalisations (praxéologie).

Elle traverse ainsi toutes les disciplines et on peut la dire "trandisciplinaire" dans la mesure où elle peut se déplacer dans le champ de toute discipline mais aussi qu’elle les aborde toutes d’un même regard : celui de l’homme, seul auteur des connaissances et des méthodes. Seul l’homme est pour cela transdisciplinaire et c’est du coeur de l’homme, son centre, que peuvent être embrassées et reliées toutes les disciplines. C’est aussi le seul lieu des "points de vue" que l’homme peut adopter.

Les réalités de l’homme sont toujours globales. Chaque discipline les examine sous un angle particulier et en dessine un visage spécifique.

Les théories humaines, les sciences, les modèles, les méthodes, les idées, les constructions, les organisations, les projets, les règles, comportements, pratiques, sociétés, etc... sont toujours expressions et donc témoignages de l’humain.

La cohérence des choses est toujours une cohérence humaine dans la mesure où l’homme est l’auteur des réalités humaines (sous certaines réserves qui dépassent ici le propos).

Le coeur de l’homme, le fond de sa nature, se manifestent dans les multiples formes dont il fait l’expérience et qui sont formes de son expérience.

Le coeur de l’homme c’est le Sens ou plutôt les Sens infinis et différenciés :
- selon lesquels il se dispose, disposant ainsi : son regard, ses projets, ses actes.
- selon lesquels il se relie aux autres par le partage de Sens (con-sensus)
- selon lesquels il réalise son existence, tant en conscience qu’en acte, personnellement et en collectivité.

Ainsi, selon la théorie des Cohérences Humaines, chaque sens en l’homme est simultanément :
- orientation de la personne
- lien avec la communauté (consensus)
- source de la structure de ses réalisations (oeuvres et connaissances)
- vecteur de son engagement (énergie orientée)

Chaque Sens est l’axe de cohérence qui fait l’unité des réalités complexes que vit l’homme qui y est disposé.

S’il change de Sens alors il change de cohérence et sa réalité en est bouleversée.

S’il ne reconnaît pas le Sens des autres alors il juge incohérentes leurs réalités.

S’il cultive le meilleur Sens alors il développe son discernement (des Sens), une plus grande maîtrise de la conduite des choses (direction), une plus grande liberté, en faisant la part de ce qu’il peut choisir : le Sens et de ce qui s’impose : les conditions à prendre en compte.

La théorie des Cohérences Humaines incite donc à cette considération que les situations, les problèmes, les réalités, les phénomènes, les choses sont toujours structurés par le Sens humain qui leur est sous-jacent.

C’est donc à ce niveau du Sens, du fond, que peuvent se maîtriser quelque peu l’existence, le développement et la conduite des affaires humaines.

Seulement il faut accepter de reconnaître :
- que les réalités ne sont pas les mêmes pour tout le monde,
- que l’on peut soi-même changer de regard sur les choses et ainsi leur visage (nos changements d’humeur changent le paysage), que nos réalisations dépendent du Sens dans lequel on les engage et leurs valeurs ne valent que par le Sens auquel elles se réfèrent.

Cette relativité implique de reconnaître aussi qu’il n’y a pas d’objet sans sujet, d’objectivité sans subjectivité.

La théorie des Cohérences Humaines relie, par cela, les différentes dimensions de l’existence, éthique, valeurs, réalités objectives, projets, intentions, désirs, constructions, rationalisations, pensées, actions, stratégies etc...

Le principe de cohérence est l’unité de Sens. L’intégrité des situations humaines vient de la cohérence de tous leurs aspects et de toutes leurs dimensions (homologie = même Sens).

A partir de ces bases trois grandes considérations caractérisent cette théorie et ses apports :
- L’importance du collectif, fondateur de toute réalité humaine
- La structure des réalités qui montre comment le Sens se traduit en subjectivité et objectivité qui elles-mêmes se conjuguent dans ce que l’on appelle rationalité.
- Le parcours d’évolution de l’homme, des sociétés et entreprises humaines par lequel le Sens se traduit en progrès dans le temps est donc dans l’histoire de chacun et de tous.

LE SENS CLE DU LIEN SOCIAL
LE CONSENSUS

Si la société est une société de personnes humaines alors la nature du lien social est de nature humaine. Si cette dernière est Sens alors les consensus sont le fondement de toute communauté humaine. A noter que la pluralité des Sens en l’homme permet de considérer des consensus complexes et même contradictoires au sein de chaque communauté humaine.

Une nation, une ville, une organisation, une entreprise, une famille sont des communautés de consensus. La spécificité de celui-ci fait la particularité de la communauté et sa complexité.

Sur le fond, la communauté est Sens commun. Son existence manifeste épouse les différentes composantes de la réalité. La théorie des Cohérences Humaines montre que la réalité est toujours de "réalisation" et expérience des autres dans un consensus.

Il n’y a donc de réalité que collectives et si on appelle "culture" le consensus d’une communauté et ses manifestations alors toute réalité est culturelle.

Cela veut dire que le monde tel que nous le réalisons est toujours celui d’une communauté culturelle à laquelle nous participons.

Cela veut dire aussi qu’elle nous échappe à titre individuel surtout si nous restons inconscients des Sens et consensus. La réalité d’une entreprise, son organisation, sa gestion, ses méthodes, techniques, résultats sont l’expression du consensus de la communauté d’entreprise.

Les conséquences de ces principes sont nombreuses et fécondes pour comprendre les phénomènes collectifs dans tous les domaines de l’activité humaine.

L’une d’entre elle est de montrer que l’action dans la réalité passe toujours par un travail de consensus. Celui-ci réclame une certaine maîtrise du Sens c’est-à-dire de la cohérence humaine des choses.

C’est pour cela encore que donner le Sens en dirigeant est un acte de responsabilité majeur et qu’inversement toute action dans la réalité commune renvoie à cette responsabilité.

C’est une façon de comprendre que le rapport à l’environnement est toujours significatif du rapport aux autres, au consensus partagé et au Sens dans lequel on se trouve engagé.

Sont affaire de consensus : l’économique avec les entreprises, le politique avec la cité, l’éducatif, et aussi tout ce qui ressort de la vie collective : santé, art, langage, science etc... Ces consensus il faut bien le dire sont en général inconscient.

Il faut cependant observer que l’individu participe lui-même de cette réalité commune . Si l’homme dans son fondement d’humanité et sa nature humaine est une personne originale, unique, l’individu existentiel participe lui d’une réalité commune. L’individu ne s’appartient pas (interdépendance) seul le Sens de son existence appartient en propre à la personne si elle s’en rend maître.

Tout cela éclaire d’un jour nouveau le rapport individu/collectivité où l’on peut apercevoir que la personne est première par rapport à la société mais que l’individu est second par rapport à elle.

Bien des théories économiques et politiques devraient être révisées dans cette perspective neuve qui éclaire les impasses et peut ouvrir des voies nouvelles à la compréhension et la résolution des problèmes contemporains.

Il est évident que mille questions se posent, que de nombreuses objections peuvent être soulevées. Pour la plupart elles se résoudront par une connaissance plus précise de la théorie des Cohérences Humaines et des horizons que dessinent les sens qu’elles éclairent.

Par ailleurs si ces questions, que l’on pourrait qualifier de métaphysiques, paraissent difficiles il faut bien voir que l’enjeu en est le lien entre l’implication personnelle et profonde de chacun (Sens et consensus) et les réalités concrètes du monde où nous vivons, y compris nos réalités individuelles.

Nous sommes la cohérence des choses, avec les autres. Telle est notre responsabilité mais aussi notre capacité d’action personnelle et collective.

LA STRUCTURE DES REALITÉS HUMAINES
LE COHERENCIEL

Si le sens humain se traduit sous la forme des réalités de notre monde et de nos affaires par le biais de nos "consensus" collectifs il faut encore se demander comment ce qui est Sens à l’origine prend consistance et structure la réalité telle que nous pouvons la réaliser.

La théorie des Cohérences Humaines éclaire ce lien, Sens /structure par le biaisdu "cohérenciel".

Il s’agit d’un schéma logique universel dont on fera ici une présentation simplifiée.

Toute réalité humaine est réalité d’un sujet et par cela intentionnelle. C’est sa dimension subjective. N’oublions pas que toute observation, comme toute action humaine, suppose une intention, consciente ou non, fusse-t-elle passive, qui traduit le Sens du regard ou de la disposition prise.

Ainsi le connu, la réalité, résultats de la connaissance ou de l’action, dépendent-t-il de cette dimension. Changeons le Sens, le résultat changera.

Ensuite il n’y a pas d’intention sans objet . L’objet est ce qui se distingue d’un contexte et dont nous sommes distincts. C’est toujours, malgré tout, un objet... de considération humaine, d’attention. La dimension objectale et par suite objective de la réalité est la présence, dans notre expérience, de l’altérité, des autres, du consensus.

Il n’y pas d’objet sans sujet, de sujet sans objet, d’objectivité sans subjectivité et réciproquement. Toute réalité, réalité d’expérience humaine, a ces deux dimensions fondamentales. Nous en verrons des exemples.

La rationalité si souvent valorisée est, ne l’oublions pas, ce qui constitue l’ordre des rapports entre des objets selon une même logique.

On peut le traduire en disant que la rationalité est le fruit de la conjugaison des deux dimensions précédentes : ordre des objets selon une logique intentionnelle. C’est selon cette dimension que le Sens devient raison par le couple sujet-objet.

La dimension rationnelle d’une réalité est à la fois ce qui la relie à d’autres, ce qui relie ses composantes (ratio) et l’inscrit dans une histoire, éventuellement considérée comme causale (assimilation de la cause avec la raison et la relation de causalité avec la rationalité).

Ainsi la raison n’est pas première, fondatrice, elle est seconde, conséquence. Cela trouve de nombreuses implications dans la pratique. La technocratie, par exemple, veut croire que la raison doit s’imposer. Nombreux sont ceux aussi qui pensent que raison vaut droit.

Pour compléter cette structure il faut considérer les trois plans formés par les vecteurs pris deux à deux. Ils traduisent la constitution de toute réalité selon trois aspects complémentaires :<
- Le plan factuel selon lequel les choses existent "en fait", ont une corporéïté, sont présentes dans un espace physique par exemple (entre les vecteurs attention et extension , objet /projet)
- Le plan représentatif selon lequel les choses ont une forme, une représentation par laquelle les identifier dans un espace de signes auquel le langage et l’imaginaire participent (entre les vecteurs intention et extension, sujet/projet)
- Le plan relatif selon lequel les choses ont une valeur, une qualité par laquelle les apprécier dans un espace de relations, espace social où elles jouent un rôle sensible (entre les vecteurs intention et attention, sujet/objet).

Le cohérenciel est cette structure de toutes les réalités humaines qui présente trois dimensions comme un produit vectoriel où le vecteur intentionnel (subjectif et le vecteur attentionnel (objectif) se conjuguent pour former la troisième dimension (rationnelle). Ce troisième vecteur est l’extension spatio-temporelle de la réalité.

L’étude du cohérenciel éclaire notre approche différente des réalités selon que nous nous focalisons sur telle ou telle dimension.

Toute situation, tout problème, tout phénomène, toute entreprise peut être analysée selon son cohérenciel. Cela permet de mettre en évidence leurs dimensions et ce qu’il en faut maîtriser pour agir.

La structure cohérencielle des réalités amène par exemple une compréhension inattendue de la conscience humaine, d’approches scientifiques différentes, de la structure sexuée des entreprises humaines, du gouvernement des hommes et de tout phénomène auquel on veut s’intéresser ou que l’on veut mieux maîtriser.

Les trois plans correspondent à des modes de conscience humaine, de connaissance, qui mettent en jeu les composantes de l’existence de la personne dans son expérience des choses. Expérience factuelle, expérience mentale, expérience sensible... sont les composantes par lesquelles nous apparaissent toutes choses et selon lesquelles nous les réalisons en conscience et en acte.

Il y a là encore corrélation entre les composantes de l’existence humaine individuelle et celles de l’existence des choses sachant que l’appréhension et même l’engagement de ces dernières résulte l’investissement qu’en fait l’homme.

Ces considérations peuvent être choquantes pour les tenants d’une position réductionniste. Pour eux toute connaissance objective procède de l’abstraction-négation du sujet. Cela entraîne de ce fait l’oubli de l’homme, auteur humain de toute connaissance. La détermination anthropologique incontournable de l’acte de connaître donne la spécification du connu dans l’expérience strictement humaine. Il faut même étendre cette considération au réalisé c’est-à-dire à toute action et réalisation humaine.

Ainsi la théorie des Cohérences Humaines montre que non seulement le Sens en l’homme fonde et oriente toute réalité réalisée par lui mais que la toute réalité repose sur une structure et une consistance qui sont celles de l’expérience humaine (par le consensus collectif) et donc de "nature" humaine.

Il est donc légitime de reconnaître dans les phénomènes des dimensions et des apports qui nous parlent de nous, les analogies anthropomorphiques sont justifiées sous certaines réserves. Pourrait-on sinon aimer son pays, son travail, tel paysage s’ils ne nous parlaient pas de nous-mêmes, humains, si nous ne nous y retrouvions pas. De même nous souffrons des difficultés rencontrées dans les situations ou les projets investis pour les mêmes raisons.

Le monde et nos affaires humaines témoignent de nous-mêmes. C’est pour cela d’ailleurs aussi que nous sommes si personnellement concernés par les choses à tel point qu’il nous arrive de nous y confondre ou même de croire qu’elles nous déterminent.

Nous verrons dans de nombreux exemples que cette vue "métaphysique" se traduit très concrètement dans la possibilité de comprendre et d’agir et de mieux maîtriser les problèmes auxquels nous sommes confrontés et les responsabilités que nous avons à assumer.

DEVELOPPEMENT DE L’HOMME,
EVOLUTION DES PHENOMENES HUMAINS

Il est encore très courant en occident d’imaginer qu’il y ait un progrès ininterrompu de la civilisation, que l’homme soit perfectible et qu’il puisse grandir tout au long de son existence. De même le souci de qualité, celui des valeurs sous entend qu’il y ait amélioration possible, qu’il y ait même ce que l’on appelle de façon imagée, une échelle de valeur selon laquelle on peut prendre la mesure d’un degré de progression qualitative.

La théorie des Cohérences Humaines montre qu’à chaque Sens selon lequel l’homme se dispose correspond une échelle de valeurs spécifique. A chaque sens une trajectoire de progression certaines sont linéaires d’autres non ( cycliques par exemple). Cependant tous les Sens ne se valent pas et si l’on peut se perfectionner dans le banditisme, par exemple, cela n’est sans doute pas le Sens le plus recommandable pour l’accomplissement de l’homme.

Aussi, la théorie des Cohérences Humaines invite à favoriser les "bons" Sens. Ceux du bien de l’homme, bien commun donc par le biais des consensus. C’est dans cette perspective qu’elle propose une nouvelle compréhension du développement de l’homme et de ses réalités.

On peut en effet considérer que l’individu, la société, l’entreprise, toute réalité ou phénomène humain, inscrivent leur existence dans un parcours de développement dont on a pu caractériser les phases et les étages.

Pour toute réalité humaine il y a des âges, des seuils, des passages qui balisent ce parcours où l’humain s’accomplit .

Il est à la fois historique et topologique. Historique dans la mesure où il suit une chronologie depuis un commencement, point zéro d’une existence, jusqu’à une mort qui est disparition de l’existence. Topologique dans la mesure où ce parcours traverse des "espaces" qui sont les trois espaces d’existence : - factuel, représentatif, relatif

L’existence est constituée de trois boucles sur une spirale chronologique :

- Un temps de gestation précédant une apparition, venue au monde, naissance, création, découverte ; temps archaïque étymologiquement parlant.
- Un temps de développement proprement dit ou s’édifie et progresse une existence
- Un temps de désengagement ou de retrait(e) où se défait une présence existentielle jusqu’à disparition, sans pour autant qu’il n’en reste de traces.

Nous ne nous intéresserons ici qu’au temps du développement. C’est celui où se jouent les enjeux existentiels majeurs visant au progrès de ce qui est entrepris : développement de la personne, développement des entreprises, développement des sociétés humaines et l’on pourrait généraliser au développement de tout phénomène engagé dans ce Sens.

Nous allons décrire ce parcours du développement, bien sommairement il est vrai, pour souligner l’importance de ce volet de la théorie.

Son support est le cohérenciel, structure de l’existence. Sa trajectoire est un parcours depuis l’origine, traversant les plans d’existence, franchissant les seuils que signalent les vecteurs qui en sont comme les piliers et progressant selon une échelle du temps (temps propre).

1 seuil : la naissance
Une réalité nouvelle advient par "séparation" d’avec le milieu d’où elle naît, distinction initiale d’une nouvelle existence.

Age primaire :
Le parcours se situe principalement dans l’espace du factuel, celui des interactions physiques. Il est l’âge des apprentissages où s’expérimentent les bonnes façons de faire qui amènent la meilleure efficacité : apprentissage de l’enfant pour grandir, apprentissage d’une entreprise aux prises avec l’immédiat , le court terme, les soucis d’efficacité et de performance pratique. Il est l’âge de l’apprentissage d’un groupe humain confronté aux faits matériels de son existence et sa coexistence : territoire, nourriture, habitat, à l’âge des tribus, des groupements, agglomérations, cohabitations.

Dans tous les cas le corps à corps avec la réalité est le terrain des apprentissages, notamment de celui du corps propre (individu, entreprise, société..)

Évidemment toutes sortes de problèmes spécifiques sont inhérents à cet âge, ses enjeux (grandir ou régresser) et à son niveau d’appréhension de l’existence que l’on dira "concret", un peu hâtivement il est vrai.

2 seuil : Adolescence ou individualisation
Seuil de passage entre un espace "factuel" où le faire prédomine et un espace de représentation où le signe social et l’identité deviennent primordiaux.

Le seuil est une mutation, une mue, sortie du corps à corps pour entrer dans le face à face social. Moment délicat d’individualisation où on aura à se conquérir une identité propre.

Des personnes, des entreprises, des sociétés restent en retrait ou se perdent dans des impasses.

Ces moments carrefours ont particulièrement besoin de repères. Notre époque n’y est pas favorable et la fixation dans l’adolescence bien trop fréquente.

Age secondaire :
Le parcours se situe dans l’espace des représentations, sans perdre pied dans l’espace factuel. Cependant les enjeux majeurs du développement sont de l’ordre des représentations, identification, projection dans l’avenir, vision commune, langages et systèmes communs, espace du droit, celui de la cité et des concepts "idéaux" comme la république, la démocratie, la citoyenneté. Pour les entreprises plans, stratégies, et projets dessinent ses desseins. La rationalisation de l’organisation, la définition des statuts, l’identité socio-professionnelle sont des enjeux du développement.

Nous sommes dans l’ordre des images, des formes et des signes donc aussi du langage et des concepts, des modèles.

Comme nous l’avons vu en introduction notre civilisation, entrée depuis longtemps dans cet âge secondaire, se trouve en crise. Crise d’identité, des modèles, des idées, des structures (cadres, institutions), des visions...

Le monde, celui des représentations, peut paraître s’écrouler et l’on en verra des effets de plus en plus nombreux dans les temps à venir.

Cependant la crise des représentations si elle déstructure la réalité sociale (exclusion) appelle à un assainissement des représentations, une relativisation pour un nouvel âge, un nouveau niveau de maîtrise.

L’âge secondaire maîtrise, par les représentations (la pensée, la raison, etc...), les problèmes factuels (le faire). Il est lui-même à dépasser.

Notons, qu’outre ce dépassement, l’enjeu de l’âge secondaire est de développer une identité par participation plutôt que par captation (faux self, falsification de l’identit&ea ute ;, de l’image, des représentations) ce que la publicité, les médias et la langue de bois politique ont trop souvent tenté de faire jusqu’à disqualifier le langage et se disqualifier eux-mêmes.

Développer une identité participative c’est en venir à dégager le positionnement singulier, original, de la personne, de l’entreprise ou de la société (ville, région, nation, etc...) mais relatif au plan commun d’existence. Notons que sur le plan des représentations, individus, entreprises et collectivités partagent le même espace et ont à se situer les uns parmi les autres.

3 Seuil : Maturité
Seuil de passage entre un espace de représentation et un espace de relations communautaires où prédomine la question du Sens, du développement commun (pourquoi ? finalité ? valeur humaine ? etc...). Il est encore très peu connu et méconnu dans notre société.

Il se manifeste par exemple par cette crise où la question du Sens de l’existence devient cruciale comme si un carrefour de Sens se présentait en même temps qu’une difficulté à maîtriser ce type de questions. Après une certaine réussite de positionnement d’une entreprise, après un certain succès "culturel" d’une région cette remise en question apparaît dont l’issue peut être ce dépassement. Dépasser n’implique pas l’abandon des espaces précédents du signe et du faire mais un niveau de maîtrise supérieur. C’est l’enjeu de la phase de développement suivante.

Age tertiaire :
L’espace prédominant est celui de la communauté. Les affaires communes participent de son devenir. Le développement de la personne s’identifie à l’accomplissement d’une vocation, d’une mission et à l’exercice pour cela d’une maîtrise qui permet une responsabilité véritable.

Responsabilité, rôle dirigeant, autorité personnelle, sont modes d’accomplissement d’une autonomie et d’une liberté personnelle au travers d’une oeuvre de service.

Les entreprises, à ce niveau, se justifient par leur finalité, leur vocation, leur rôle dans le devenir des hommes et de la communauté. Les dirigeants assument la dimension politique de leur rôle sans négliger la stratégie et l’opérationnel économique. L’activité de l’entreprise vaut par sa valeur par rapport à la culture et à la vocation (devenir propre) de la société où elle s’exerce (région, marché, etc...). De nombreux thèmes émergent particulièrement ces dernières années indiquant l’introduction à cette conception de l’entreprise dont la finalité (le Sens) original est créateur de valeur, fonde une échelle de valeur propre et lui donne sa cohérence.

Les sociétés humaines à ce niveau se conçoivent comme communautés de destin ou plutôt de vocation, communauté entreprenante donc.

De nouvelles conceptions du fait collectif, des enjeux communs, des rapports entre communautés et cultures sont à développer.

C’est ce à quoi s’attache la théorie des Cohérences Humaines avec les conséquences au niveau des communautés d’entreprises, communautés de développement, du politique, du rôle des dirigeants, etc...

Ces trois niveaux, brièvement parcourus, constituent les trois phases du développement sain d’un projet ou d’un phénomène humain. Ils marquent une hiérarchie qui justifie toute hiérarchie humaine fondée sur un niveau de développement et de maîtrise différent. On en trouvera donc des conséquences dans l’éducation mais aussi dans l’encadrement et encore dans la façon de concevoir l’évolution d’un professionnalisme.

Il est clair, dans tous les cas, que les confusions et mélanges de niveaux ne favorisent pas l’évolution des personnes et des groupes humains, comme des entreprises. La crise contemporaine est aussi caractérisée par de telles confusions, sinon inversions. Le chemin du développement est souvent très mal balisé et une hiérarchie des valeurs est nécessaire pour guider ceux qui veulent progresser

Pour illustrer cette rapide présentation de la théorie des Cohérences Humaines il faut en montrer différentes implications.

Il s’agit en fait d’envisager sous ce nouveau regard des questions classiques ou particulièrement actuelles. Cela conduit à théoriser chacune de ces questions. C’est comme cela que s’élabore peu à peu une "doctrine" cohérencialiste des différents domaines.