Les dirigeants ont-ils un Sens

On en douterais d’après Pierre jacob
mardi 3 mars 1998
par  Roger Nifle
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Commentaire du livre de Pierre Jacob " Comment les choses ont-elles un Sens" éditions Odile jacob paru dans la revue Business Digest mars 1998

Si l’on en croit les "croyances" de Pierre Jacob, les activités d’une entreprise relèveraient d’abord de processus physico-chimiques. Si celles-ci ne sont pas désordonnées mais organisées en actions efficaces, c’est que le fonctionnement de l’entreprise est "causé" par un Cerveau, porteur d’"états" ordonateurs que l’on peut qualifier de sémantiques. Ces états du cerveau sont activés grâce à la digitalisation d’informations brutes, c’est-à-dire analogiques, en provenance de l’environnement.

Nous pouvons facilement en tirer quelques leçons pour le management des entreprises.

1 - Equipons nous d’abord de capteurs analogiques pour être parfaitement informés par le marché, la conjoncture et les différents acteurs et facteurs économiques.

2 - Digitalisons tout cela pour pouvoir solliciter une grande réserve de patterns, de modèles, de programmes enregistrés dans une "mémoire centrale" (ou/et distribuée).

3 - Sous l’impulsion du programme sélecté, un mouvement est lancé (cause physico-chimique) et un ordre est donné à l’action en direction de l’environnement (cause sémantique et téléologique).

Voilà en quelque sorte la transposition à l’entreprise du "réalisme intentionnel" résultant d’une position matérialiste tenue pour évidence première par l’auteur et de son intraitable effort de "naturalisation de l’intentionalité". L’intention, comme le sens qui s’y assimile, ne peut être, nous révèle-t-il, qu’un état de la matière, propriété sémantique, configuration naturelle.

Ne voit-on pas poindre alors une interrogation majeure pour le Dirigeant, le Chef d’Entreprise, le Responsable de Haut Niveau, une sourde inquiétude, une de ces questions que l’on ose à peine s’avouer au risque de recevoir une réponse cruelle ?

Mais quel est donc ce "Cerveau" ? Doté de programmes capables de réagir aux informations de l’environnement, de les digitaliser pour ensuite "causer", causer par le biais de langages appropriés, causer par les processus physico-chimiques auquels les structures programmatiques donnent sens ? Il est bien, semble-t-il, le noeud de l’affaire, le véritable responsable du fonctionnement de l’entreprise, le déterminant des succès de l’avenir.

Est-ce bien moi ? s’angoisse le dirigeant. Ne serait-ce pas plutôt l’ordinateur central ou bien le système d’information comme me le répètent depuis 25 ans les informaticiens ? Sont-ce les modèles managériaux des meilleures écoles, engrammés dans les cerveaux physico-chimiques de mes collaborateurs ? Il commence d’ailleurs à leur trouver un drôle d’air. De quel arbre de connaissance descendent-ils ?

N’entend-il pas aussi que, avec internet, le réseau des connaissances se mondialise et se nourrit d’informations duement digitalisées. Grâce à cette capitalisation des savoirs dans sa mémoire, les modèles programmatiques de l’entreprise, véritables "états d’âme" vont "causer" tous seuls. Décisions et actions tout ensemble. ("Savoir" est équivalent de "connaissance" pour nombre de cogniticiens). La connaissance ne serait-elle pas d’ailleurs l’équivalent causal de toute compétence comme nous le suggèrent les airs du temps ?

Adaptons-nous à l’environnement, répondons aux sollicitations des marchés, soyons les neurones diligents de ce cerveau planétaire que Joël de Rosnay a dénommé le Cybionte.

Néantisation de soi. Réduction de son âme à un état physico-chimique (PC en abrégé) et "téléosémantique". N’être que pure réponse à l’état du monde, des marchés, un parfait agent économique...

Voilà, du dirigeant, la vertu de demain et la démocratie neuronale le savoir magique.

Voici encore quelques images qu’il faudra au lecteur digitaliser pour bien comprendre l’enjeu. Comprendre que l’expression évangélique : "l’homme est le sel de la terre" doit être entendue dans le nouveau bréviaire et en vertu de l’"esprit" de sel (c’est à dire son sens) comme le fait qu’il n’est que le produit physico-chimique (PC) d’une base : le matérialisme et d’un acide : le structuralisme (ou l’inverse).

Il ne lui reste plus qu’à se dissoudre dans les larmes de son âme perdue.

Le dirigeant n’a plus d’essence.

Nous vivons une époque formidable.

Roger Nifle dirigeant de l’Institut Cohérences, consultant, auteur d’une théorie des Sens et cohérences humaines. http://journal.coherences.com


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