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Deux modèles dominent la vision des entreprises. D’un côté l’entreprise est un moyen d’emprise. Il n’y a que concurence, affaires à faire, concurents à défaire, clients à capter, coups et rapports de forces. De l’autre l’entreprise est une structure très rationnelle organisée vers un but, rationnellement, selon des méthodes et des techniques définies dans les diciplines des différentes fonctions toujours à mieux rationaliser. C’est une impasse.
CHAPITRE I - L’ENTREPRISE
EN IMPASSE
LA CIVILISATION CLASSIQUE
DE LA HORDE A L’ETAT - LA VICTOIRE DE LA RAISON
L’ histoire de l’Occident est communément balisée
par trois éléments majeurs, la culture grecque,
l’empire romain et la Renaissance qui culmine avec l’ère
des lumières et la révolution française.
Sur cette toile de fond le christianisme vient nouer l’histoire
de la civilisation classique que ce soit par ses valeurs ou à
leur encontre.
Au XX ème siècle, et sous plusieurs angles, la
culture occidentale semblait avoir conquis la planète
avec ses modèles : l’état-nation, le modèle
industriel, la référence aux droits de l’homme,
ses modes de vie, ses langues mêmes (l’anglais particulièrement),
ses idéologies (marxisme-libéralisme), son conflit,
ses menaces Est-Ouest, ses technologies.
Cette conquête était loin d’être totale mais
aucune région de la planète ne s’en trouvent indemne.
C’est au moment où la culture occidentale devient mondiale,
couvre le monde en totalité, qu’érigée en
système et largement reprise par d’autres cultures, sa
subversion est engagée. La crise est là, crise
mondiale, crise de civilisation dont on voit les premiers craquements
survenus à l’Est.
C’est par cette crise que nous achèverons ce premier chapitre
qui nous amènera à tourner une page de l’histoire
de l’Occident, ouvrant sur de nouveaux chapitres.
Auparavant nous dégagerons une problématique majeure
de cette histoire classique de l’Occident que l’on peut résumer
par la dialectique antagoniste de la Possession et la Raison.
En effet, l’histoire de l’Occident est largement habitée
par cette opposition, ce passage toujours remis en question,
jamais achevé de la Passion à la Raison ; passion
possessive singulièrement ; C’est le procès de
civilisation classique qui est en jeu.
1 - LA LUTTE POUR LA VIE ET LA POSSESSION DU TERRITOIRE
De toujours il est donné à l’homme d’avoir à
assurer par lui-même sa propre subsistance. La satisfaction
de ses besoins primaires lui semble devoir provenir complètement
du milieu dont il dépend de même que ses pulsions
lui commandent la recherche de satisfaction dans l’environnement.
Cette double dépendance, intérieure et extérieure,
le place dans une insécurité majeure chaque fois
que l’extérieur ne répond pas à ses propensions
instinctuelles. En outre, il n’est pas seul et les autres sont
à la fois dans le champ de ses satisfactions mais aussi
ses rivaux dans un environnement limité.
L’homme primaire (de tous temps) est pris dans ce conflit entre
le besoin des autres pour satisfaire ses pulsions et la rivalité
avec les autres, concurrents vis à vis des mêmes
objets de satisfaction. L’autre ne peut alors être que
sien ou ennemi, possédé ou dangereux.
Se nouent ainsi des communautés de possession mutuelle
où pulsions et objets des pulsions sont à peine
différenciés, où le groupe est un grand
corps et où ne se séparent pas clairement un et
tous, chacun et ses limites.
La manifestation des pulsions de l’autre est rivalité,
menace, sauf si elle tend à sa propre satisfaction comme
dans la relation nouvelle. La relation confusionnelle du groupe
est prise dans menace permanente intérieure comme extérieure.
Intérieure entre ses membres dont les pulsions sont à
la fois lien et danger. Il n’y a qu’un moyen de rassurer : la
domination du groupe qui réclame alors une force dominatrice,
une violence même. "L’homme fort" l’incarnera,
rassurant ainsi la communauté. Le premier régime
politique est institué. La domination du groupe est enjeu
des rivalités, seul le dominateur "maître des
pulsions" aura pleine satisfaction des siennes. Elle est
source de sécurité, maintenant sous son joug tout
ce qui n’est pas dans son humeur, favorisant ainsi la cohésion
et limitant les tensions internes. Cette pacification par la
domination n’est-elle pas toujours largement invoquée
par nos modernes dominateurs ? "Placez-vous sous ma loi,
laissez-moi vous dominer et vous vous en trouverez mieux".
Ce n’est pas tout à fait faux si cela s’adresse à
l’homme primaire qui réside toujours en nous même
et s’en trouve rassuré. D’autant plus rassuré qu’il
est lui-même traversé de pulsions irascibles ; de
là la demande d’un ordre fort dont la violence est caution
de la sécurité, gagnée par la canalisation
des pulsions de la communauté.
La communauté primitive ainsi fondée, pacifiée,
solidarisée se trouve néanmoins confrontée
à la question de sa survie : la horde bouillonnante est
tenue sous le joug, se trouve rivale des puissances environnantes,
lieux de pulsions manifestes : les animaux, la nature même
et surtout les autres hommes.
De là émerge l’importance du territoire, cette
tranche d’environnement appropriée à la satisfaction
des besoins mais soumise à la convoitise des autres. Le
territoire, globalement objet de satisfaction et de menace, est
aussi à dominer, à s’approprier, il devient substanciellement
confondu avec le groupe, sous sa domination. Il est à
posséder. Sa possession est rassurante mais prise dans
le même conflit du risque d’appropriation par d’autres.
La frontière, la limite est toujours lieu de menace et
de danger. Elle doit être renforcée mais toujours
repoussée, l’emprise est toujours condamnée à
s’étendre pour incorporer de plus en plus de satisfaction,
de moins en moins de menace.
Evidemment cette extension du territoire aggrave le risque et
le cercle vicieux de la possession est engagé, sans limites.
La guerre, le conflit, la violence sont sa loi, loi fondatrice
et loi dont il faut se défendre par la violence.
La possession, appropriation des biens et des gens, celle de
territoires, est vécue comme vitale à tel point
que par la confusion pulsion/objet de satisfaction elle est substance
même de la vie du groupe et de chacun. L’être est
pris dans l’avoir, l’homme est possédé par sa possession.
L’empire romain est, pour l’Occident, l’exemple archétype
du système politique évolué dont toute une
part est fondée sur cette logique de la domination. La
colonisation de la terre paraît nécessaire. L’idéal
monopolistique est celui de la pax, pax romana, ainsi que celui
de la plus grande satisfaction. La violence est son instrument,
violence manifeste ou violence latente.
La lutte pour la vie impose la domination, la horde devient empire,
le territoire propriété privée, la possession
chair de l’homme, chair de la collectivité, une chair
de pulsions et de passions.
2 - LA CIVILISATION RATIONNELLE
Sur ce terrain, naît à contre sens une autre voie.
Au lieu de la contrainte des pulsions sous le régime de
la violence, des règles, abstraites de leur substrat pulsionnel,
établissent l’ordre de la société. Le droit
est né.
L’état des choses de la société primaire
est ainsi formalisé, rationalisé, normalisé
et sont hiérarchisés, classés, les modes
de fonctionnement de la société. Elle se réfléchit
et établit ses normes en privilégiant celles qui
sont favorables à son existence.
La loi, le droit, la règle morale prennent le pas sur
la violence. Par la raison, la conscience, l’homme se détache
du fond pulsionnel qui l’habite et, se vouant à la Raison,
il s’éloigne de la "loi de la jungle" de l’ordre
primaire. Le pouvoir personnel dominateur est remplacé
par une règle commune, règle de raison, règle
normative. La démocratie est née, la res-publica
prend le pas sur le pouvoir de domination.
Cultiver la Raison est pour l’homme le moyen de progresser dans
l’abstraction de son fondement pulsionnel, dans la voie d’un
idéal formel de perfection.
C’est la naissance de l’homme. L’homme par sa Raison se sépare
et même s’oppose au monde de la violence des besoins primaires.
L’ordre rationnel se substitue à la domination, à
la possession, au territoire.
La catégorie Homme apparaît, à la fois homo
sapiens et habilis, dans sa conscience du moins. En outre, si
la Raison est première par rapport à l’homme :
Raison du monde, des choses et de l’existence de l’Homme, c’est
par sa raison individuelle qu’il y accède. C’est comme
cela qu’il se distingue comme individu.
L’homme se définit alors par sa raison, son intelligence,
sa conscience et le développement de l’humanité
est développement de ces capacités et de leur exercice.
Sur le territoire de la possession naît l’Etat. L’ordre
collectif issu de la raison humaine collective, c’est "l’état
des choses". L’Etat politique est l’organisation souveraine
de cet ordre général. L’autre Etat n’est plus foncièrement
une menace, mais il participe d’un ordre universel dont il est
partie prenante.
La civilisation est née, caractérisée par
le progrès de la raison, spéculative et opérative
et ses incarnations dans l’ordre social, Etat, Institutions,
Organisations, etc.
La Grèce est l’archétype de cette Raison triomphante
avec ses philosophes, sa république platonicienne. Rome
s’en inspire et l’empire est aussi république, état,
administration, organisation, ordre Romain rationnel. La renaissance
en retrouve les valeurs et les lumières les exaltent jusqu’à
la révolution qui déifie la Raison pendant qu’elle
élimine la royauté.
Les valeurs classiques de la civilisation occidentale sont inscrites
dans cette logique rationaliste dont l’efficacité spéculative
et opératoire n’est plus à prouver.
Cependant la possession ne se laisse pas défaire et toute
l’histoire de l’Occident est prise dans cette dualité
logique. La civilisation est à l’ oeuvre pendant que la
possession poursuit son entreprise de domination.
On le verra, des ambiguïtés majeures en naîtront.
Si l’homme de la possession s’abandonne au règne des pulsions,
l’homme de Raison, imbu d’idéal, veut ignorer cette autre
réalité de lui-même. C’est en chaque homme
que la dualité subsiste.
La civilisation classique veut s’en abstraire et y échoue.
C’est la crise, l’ambivalence de la culture Occidentale.
3 - LES CONTRADICTIONS DE LA CULTURE OCCIDENTALE
a) Le christianisme
On ne peut l’évacuer de l’histoire de l’Occident dans
laquelle il s’inscrit et à laquelle il participe. En son
sein le même débat se joue dont l’opposition intégrisme
/ progressisme est l’une des figures contemporaines. Les rapports
théologie / philosophie ont été traversés
par le débat entre une foi irrépressible et une
raison qui la rendrait compréhensible.
Les institutions chrétiennes se sont associées
avec l’empire romain et s’en sont trouvé marquées,
à tel point que la chrétienté avec ses empires
d’Orient et l’Occident, jamais réunis, a voulu le reconstituer
et le prolonger pour établir son règne. La philosophie
grecque, platonicienne d’abord avec St Augustin, puis aristotélicienne
avec St Thomas d’Aquin est devenue le langage de Raison philosophique
de la théologie. Les valeurs morales normatives du christianisme
se sont faites raison sociale, règle de vie, idéal
collectif. Les lumières et la révolution française
ont été pour le christianisme pierre d’achoppement,
et il a fallu attendre pratiquement le XX ème siècle
pour qu’elles soient intégrées et considérées
avec plus de nuances.
Cependant ce sont bien les mêmes valeurs de civilisation
qui ont habité le christianisme comme ses opposants rationalistes,
(ex les droits de l’homme) de même que ce sont des valeurs
de possession qui l’ont habité dans ses visées
impérialistes ou inquisitoriales Cela ne suffit pas à
définir le christianisme qui transcende ces oppositions
mais marque sa familiarité avec le débat de l’Occident
et la civilisation classique.
Ce rapide tableau doit être précisé et complété
par l’examen plus attentif des deux termes de ce débat
et des conséquences de ces deux tendances dont le jeu
est toujours présent dans notre actualité qui en
voit l’impasse.
b) La société
Dans la première optique, la société est
ce groupe "d’appartenance" où l’individu appartient,
est possédé, et, singulièrement, par celui
qui domine.
Le statut est celui de l’esclave, non pas en droit mais en fait,
esclave de ses pulsions, esclave de ce qui s’y oppose et le maîtrise.
La sortie du groupe est trahison de même que toute originalité
qui ne se déduit pas de l’originalité absolue du
groupe. Les différentes formes de nationalisme en sont
l’illustration.
Il y a ceux qui appartiennent au groupe, soumis à la loi
du milieu, et les autres, étrangers. Le groupe se justifie
dans la négation des autres ; racisme, xénophobie,
en sont les traductions. L’autre est impropre (sale ! tant dans
l’injure que dans le fantasme hygiéniste). L’appartenance
au groupe est privilège qui tient du bon vouloir du prince.
Celui-ci incarne l’unité collective non pas symboliquement
mais mythiquement en nouant les pulsions collectives dans le
creux des siennes par la possession.
A l’inverse, la société est un édifice où
les raisons les plus idéales surplombent les plus secondaires.
Tout en haut, l’Etat structure les grands chapitres de l’organisation
sociale et en incarne les lois et règles de vertu.
Cette société est à l’ oeuvre , oeuvre civilisatrice
qui construit une organisation sociale de plus en plus rationnelle
et développe l’exercice de la raison. Cette société
hiérarchisée, rationnelle, des utopies en ont dessiné
les idéaux pendant que se développaient ses pratiques.
L’état, comme Hegel le soutenait, est bien l’achèvement
de la société humaine en même temps qu’il
l’y prépare.
c) Les régimes politiques
Dans le premier sens nous sommes en face de toutes les formes
de monarchie absolue. Depuis le chef de bande jusqu’à
l’empereur en passant par le roi monarque absolu et autres "pères
des peuples" et dictateurs.
C’est dans l’exercice personnel de son arbitraire, signe d’une
puissance qui réfère à la toute puissance
(sans limite), que se reconnaît et se prouve son pouvoir.
Il y a tout un discours de type théologique qui donne
à Dieu le visage de ce monarque bien terrestre et qui
permet alors au dominateur de justifier son pouvoir.
Les discours politiques traditionnels et contemporains nous montrent
que cette "vie sauvage" n’a pas quitté le sol
de notre modernité. Il est en effet tout à fait
possible de se réclamer d’une puissance divine, personnelle,
ou populaire pour justifier la nécessité impérieuse
de la domination par celui qui en est dépositaire.
A l’inverse, l’Etat de droit réclame une organisation
du pouvoir et une élection des gouvernements en fonction
de leur compétence, du degré de leur raison.
La république avec ses structures de représentation,
élus, parlements, etc. est une organisation fondée
sur l’agencement rationnel de toutes les parties de l’organisation
sociale.
A partir des raisons particulières (individuelles) se
construit la Raison générale (la loi) et de la
Raison générale se déduisent les raisons
partielles. Le régime politique est une architecture qui
élit ses architectes à l’image d’un Dieu "Grand
Architecte" qui peut aussi bien être remplacé
par une Raison divinisée de même usage.
Nos idéaux démocratiques ressortissent tous de
cette logique lorsqu’ils s’inscrivent encore dans la civilisation
classique.
d) La cité
Dans le monde de la possession, la terre, le territoire sont
consubstantiels de l’identité collective et individuelle.
Ainsi chacun se détermine par ses propriétés,
son territoire de survie, le domaine qu’il possède et
domine. Ce domaine peut intégrer toute une population
qui s’y amalgame.
On retrouve ainsi une structure d’habitat, soit dispersé,
soit concentré autour d’un centre de domination, comme
d’un château par exemple. Il s’agit alors d’agglomération,
au sens d’amalgame, et pas encore de cités.
Le territoire et l’agglomération confuse sont caractéristiques
d’un monde rural où la terre, la nature, sont le seul
espace et la seule source de subsistance.
L’agglomération urbaine autour des pôles de domination
est caractéristique d’une insécurité plus
grande (refuge à proximité du seigneur féodal,
mégalopoles modernes).
C’est avec la civilisation qu’apparaît la cité à
proprement parler. Un ordre rationnel préside à
son organisation où lieux et bâtiments sont définis
par leur fonction dans l’organisation sociale. L’habitat individuel
et collectif se justifie par son rôle dans l’organisation
de l’existence et par les fonctions spécifiques des habitants.
L’espace de subsistance est celui de la conscience et de la raison
dans lequel la nature est intégrée petit à
petit par la grande oeuvre de rationalisation civilisatrice
La civilisation est à proprement parler l’édification
de la cité selon les règles idéales de la
Raison , raison pratique et raison morale, raison commune et
raison supérieure. Les hommes deviennent citoyens, c’est-à-dire
partie prenante de la cité, identifiés à
leur fonction dans la cité.
e) Le droit
Il n’y a, dans la société de possession, que le
droit du plus fort. Le plus fort est celui qui domine. Pouvoir
et possession sont équivalents, l’un le principe, l’autre
la manifestation mais aussi la confirmation du principe.
Le droit est objet de possession pour le dominateur. Il a le
droit. Ainsi il dicte sa loi qui se confond avec l’expression
de son bon vouloir. L’expression de sa volonté, la loi,
est ainsi la première défense de son pouvoir. Le
droit est au service du pouvoir.
Mais toute revendication d’un droit n’est-elle pas, au fond,
revendication d’un pouvoir, d’un privilège, réclamé
auprès d’un dispensateur qui aurait la puissance d’en
donner ou plutôt de le laisser s’exercer ? Ce pouvoir obtenu
par "avoir le droit" n’est rien d’autre qu’une possession
supplémentaire, c’est-à-dire une potentialité
de satisfaction pulsionnelle plus large.
Un certain libéralisme est quelque fois compris ainsi
comme revendication d’un droit à la libre satisfaction
des pulsions que la possession justifie et réclame.
Le droit de l’ordre de la raison est différent. Il est
règle d’organisation, il est définition des limites,
définition formelle qui prévoit le dépassement
et ses conséquences rationnelles.
Les droits de l’homme constituent ici le cadre idéal dont
le respect permet l’exercice de la citoyenneté et le progrès
individuel et collectif.
Il y a, cependant, à l’origine de la déclaration
des droits de l’homme quelque ambiguïté et on peut
se demander s’il s’agissait d’une règle de civilisation
ou d’une redistribution générale de privilèges.
Les deux sont certainement vraies à la fois selon les
articles (ordre social ou acquisition d’un droit).
On retrouve dans le rapport et l’usage du droit ces deux positions
opposées. Celle du respect (rationaliste) et celle de
l’utilisation comme arme. Il n’y a pas que les honnêtes
gens qui ont recours au droit, à la loi.
f) La religion
Il y a une religion dont l’histoire s’appuie sur l’exercice d’une
toute puissance divine, arbitraire, qui se trouve en conflit
avec l’Autre, démoniaque, qui détruit tout ce qui
oppose résistance. La terre et l’humanité sont
le théâtre de l’affrontement des armées divines
contre celles du démon.
L’autre religion est forcément démoniaque et les
"grands satans ou petits satans" sont toujours d’actualité.
C’est cette religion, où dogme signifie loi arbitraire
avec ses inquisitions et ses croisades, que "les lumières"
dénoncent à juste titre. Religion où le
passionnel domine, où tous les moyens sont bons pour susciter
et canaliser cette passion. "Un seul Dieu, un seul roi,
un seul territoire" n’est-il pas le slogan qui alimente
les mythes de notre histoire politico-religieuse ? Elle a toujours
ses nostalgiques, défenseurs de la "chrétienté"
d’Occident. Toute cette religion s’établit dans cette
logique d’un rapport aux puissances qui a pu s’installer sur
le socle ancien de même logique.
A l’inverse une religion de la construction de la cité
céleste sur terre, cité rationnelle régie
par un Dieu de perfections (abstractions idéalisées
des qualités humaines), déploie ses règles
de droit et d’organisation. Elle dénonce volontiers l’archaïsme
de la religion primaire. Cette religion place dans la raison
humaine l’idéal des valeurs et le moteur de la civilisation.
L’organisation de la cité par l’église, déjà
à l’ oeuvre dans l’empire romain chrétien, n’a
cessé, jusqu’à il y a peu, d’être un enjeu
de l’activité religieuse.
Mais cet enjeu s’est trouvé en concurrence avec le même
enjeu poursuivi par l’idéologie rationaliste. Le Dieu,
abstrait par la Raison, plus n’ayant guère d’avantage
sur la Raison divinisée.
g) La philosophie
Il n’est guère possible de parler d’une philosophie de
la possession sinon comme formulation mythique et mystificatrice
d’une "loi de nature" justificatrice du pouvoir de
possession. Cette philosophie "naturelle" est celle
que tous les dictateurs utilisent pour justifier leurs actes
et barrer tout esprit critique.
Ce n’est pas une philosophie qui questionne mais qui affirme
d’évidence : "C’est comme ça" et réclame
soumission et non pensée.
La civilisation arrive avec la philosophie humaniste, oeuvre
de raison qui découvre par son labeur les raisons des
choses. Cette philosophie, aussi philosophie morale, développe
les processus de la raison et propose les voies et les règles
d’une vie morale et civile.
h) La science
Dans le monde des puissances, la science est un "art de
la guerre", un art de la domination. Armes, stratégies
défensives, offensives, stratégies de possessions
en sont les enjeux et les oeuvres. Sa méthode est empirique.
Ce qui s’impose d’évidence à l’expérience
est érigé en vérité et la vérité
s’impose à tous, par le détenteur du savoir. Mais
le savoir n’est rien d’autre ici que le discours du pouvoir,
moyen de possession. Ce savoir est d’ailleurs à acquérir
et il fait partie de cet avoir qui fait la puissance. Qui nierait
que cette science est toujours à l’ oeuvre ? Ecoutons nos
politiques dans leur déclaration de vérité
et comprenons comment il leur faut se parer de certitudes incontournables
justifiées par l’évidence ou par l’expérience.
On peut aussi "posséder" des savants, "avoir"
des ressources de compétences pour prouver son pouvoir
et l’enrichir. On préfère ici le savoir acquis
que la recherche qui suppose un manque de savoir.
C’est dans la civilisation de la raison que la science occidentale
a vu son plus grand succès ; en particulier, lorsque la
raison seule et son exercice ont été érigés
en critères de vérité. Le développement
de la raison s’est fait raison des choses.
Le développement de la science est corrélatif du
libre exercice de la raison. Son enjeu est ici la compréhension
de l’ordre des choses, des règles du monde, règles
selon lesquelles il est ensuite possible d’agir rationnellement.
Les processus naturels dégagés par la raison scientifique
peuvent être reproduits par la raison technique. L’expérience
vaut ici, non par son vécu "empirique", mais
comme matériau d’une organisation logique qui peut s’en
dégager (explications rationnelles).
Cette science débouche sur l’utilité sociale, utilité
du développement de la connaissance et de l’intelligence
humaine (progrès de la connaissance), utilité opératoire
dans l’organisation de la cité, de la vie du citoyen et
de toutes les organisations sociales.
i) La personne humaine
Deux conceptions de la personne humaine accompagnent le monde
de la possession et celui de la raison. On pourrait distinguer
l’homme sauvage et l’homme civilisé. L’homme sauvage est
par définition sous la domination de ses intérêts
naturels. Il a besoin de les satisfaire et ils doivent être
maîtrisés et combattus pour assurer son propre bien
et celui des autres. C’est pour cela qu’il a besoin d’être
dominé.
Il est une sorte d’animal, plus dangereux que d’autres à
bien des égards, et régi par les mêmes m
urs. Une certaine sociologie, un certain zoomorphisme proposent,
comme interprétation, les comportements animaux pour expliquer
et justifier les comportements humains. La réactivité
aux autres et aux choses est le caractère le plus significatif
de la nature humaine, son instinct de domination (ou de soumission),
son instinct de possession (les femmes, les richesses) sont immédiatement
justifiés. Seul les instincts des autres sont à
combattre et malfaisants, s’ils n’appartiennent pas au même
corps social. La justice et l’équité sont hors
du champ de conscience et de la nature de cet homme là.
Par contre on lui reconnaîtra aussi de bons instincts dont
l’image animale renforcera la valeur (instinct maternel, paternel,
instinct familial, instinct grégaire, etc. ).
L’homme civilisé est, lui, une intelligence supportée
par un corps. L’homme de raison se caractérise par cette
intelligence dont le développement est oeuvre et agent
de civilisation. Son corps est l’instrument de cette raison par
laquelle il est commandé.
Cet homme n’est pas engagé dans la lutte pour la vie,
mais dans la civilisation, progrès de l’humanité,
marche victorieuse de la raison et de l’intelligence humaine.
S’il constate quelque dérèglement, c’est par la
raison qu’il peut y mettre bon ordre. C’est ainsi, que même
pour FREUD, l’idée qu’une intelligence rationnelle des
affects et des comportements était curative, a pu subsister.
Il y a en l’homme civilisé un fond d’irrationnel mais
c’est ce qui est encore en chantier, en voie de rationalisation.
La personne ne se justifie que par ce travail, cette participation
à la civilisation qui en fait le citoyen de l’état
comme de la cité. L’homme citoyen ne peut que trouver
dans la raison commune les raisons de son propre progrès.
L’ordre rationnel du monde le domine, bien qu’il ait à
le parachever, à le construire. Cet homme est un individu
social, mais pas tout à fait une personne. Il trouve son
idéal dans "l’honnête homme" du XVII ème
siècle qui n’a cessé de prendre des figures notables
jusqu’à ces derniers temps.
j) Les valeurs
Passivité et virilité seraient les deux valeurs
humaines primordiales (féminines et masculines, dit-on).
Etre le plus fort, n’avoir peur de rien, savoir s’imposer, mettre
sa vie (et celle des autres) en jeu, traverser des épreuves
violentes, accumuler possessions et richesses, accomplir ses
passions, sont les valeurs d’une forme de virilité archaïque
qui reste fort d’actualité. Rivalité, compétition,
concurrence, gloire, victoire, combats, trophées, parts
de territoires à conquérir restent des valeurs
sûres.
La domination patriarcale, monarchique est archétype des
"valeurs traditionnelles de l’Occident" dont on voit
bien maintenant les ressorts intimes et les enjeux.
Parallèlement la soumission des faibles est vertu lorsqu’il
s’agit d’un abandon, confiant, surtout au bon vouloir des forts.
Soumission vertueuse à la loi du plus fort qui sauvegarde
l’unité du groupe et sa cohésion ! Soumission à
ses desseins et sa volonté qui fondent sa puissance et
donc la sécurité qu’il représente !
Ce système de valeurs simples (et naturelles dirait-on
ici) se décline dans toutes les modalités de l’existance.
L’animal en est le référent favori (fort comme
un lion, rusé comme un renard, affectueux et soumis comme
un chien...).
Les valeurs de la civilisation classique sont toutes autres.
Intelligence, compétence, utilité, progrès,
ces valeurs se réfèrent à des idéaux
et à la progression vers eux. Idéaux de la cité
et de la démocratie, idéaux du beau, du bien et
du bon, idéaux du type liberté, égalité,
fraternité et toute la cohorte des idéaux que l’homme
vertueux s’efforce d’atteindre.
Cultiver ses facultés dans cette voie et les mettre au
service de ces valeurs, voilà toute la morale de cette
civilisation. Cependant, remarquons qu’il s’agit de valeurs abstraites
idéales, valeurs de conformité même progressives.
Bien que valeurs humaines, elles ne sont pas des valeurs propres
de la personne humaine singulière mais des valeurs normatives
extérieures.
L’homme de la possession se sent dépossédé
par la civilisation de la raison. Il lui faudra la posséder
par quelque moyen.
L’homme de la raison se sent violenté par la possession.
Il lui faudra la rationaliser par quelque raison. Voilà
une source d’ambiguïté des valeurs.
k) L’entreprise
Elle est un champ d’affrontement de ce débat de la culture
occidentale. Nous en avons vu les deux types, le premier et le
troisième, en introduction avec l’entreprise de possession
et l’entreprise utilitaire. Il faut les situer dans leur contexte.
L’entreprise de possession appartient à cette société
où dominent et où sont dominées les pulsions,
où le conflit, la rivalité et la concurrence règnent,
aussi bien que la soumission et l’allégeance.
L’entreprise de possession vise à établir une emprise
dispensatrice de pouvoir et d’avoir, preuves de puissance et
de virilité. C’est là son profit. Dans une telle
société, elle s’active à soumettre et à
acquérir, à étendre son domaine et sa puissance
et, ce faisant, elle est en butte aux rivalités. L’entreprise
de possession ne peut être que le fait d’hommes forts,
dominateurs, qui acquièrent les moyens de leur puissance.
Elle se confond toujours avec le jeu des pouvoirs, politique,
social, etc. , en même temps qu’elle est en butte à
ces mêmes pouvoirs.
La guerre économique est son terrain d’élection
qui lui permet de justifier son emprise et ses méthodes.
Ses affaires sont toujours des coups de force avec plus ou moins
de subtilité, de machiavélisme même. C’est
ce qui lui donne une grande puissance d’acquisition et de domination.
Mais, dans ce jeu, seuls les plus forts triomphent, la masse
est à soumettre en même temps qu’elle constitue
potentiellement une puissance rivale.
L’entreprise de possession est celle où règnent
les plus grands archaïsmes, même lorsqu’elle s’allie
à des puissances de savoir et de compétence dont
elle se défie naturellement. L’université, dans
sa version classique civilisée, restera là toujours
suspecte à moins d’être réappropriée,
dominée, possédée. Les fins de l’entreprise
de possession doivent être discrètes, secrètes
afin d’éviter d’être déjouées. De
ce fait, c’est l’entreprise elle même qui est secrète
et renonce alors à être l’affaire de tous. Elle
reste du privilège de quelques uns.
L’entreprise de la raison utilitaire, s’intègre, elle,
à l’organisation sociale.Elle est articulée à
la structure sociale de la cité et de l’état. Elle
n’a pas d’autres raisons d’être que de participer à
l’organisation de la vie collective. De ce fait, l’homme est
subordonné aux buts de l’entreprise eux-mêmes parties
prenantes des buts de la société.
Ce n’est pas avant tout, une entreprise personnelle. L’initiative
individuelle ne se conçoit là que comme participation
à un ordre socio-économique établi et comme
contribution au progrès. L’idéal est la décision
rationnelle et l’efficacité qui répondent au besoin
de l’édification d’une société encore plus
civilisée.
L’entreprise, dans cette perspective, entre dans la nature des
choses, dans l’ordre de la cité, elle devient l’affaire
de tous et pas de quelques uns.
Cependant elle perd de son caractère d’engagement personnel
pour être surtout un appareil.
4 - DE CONTRADICTIONS EN CONTRADICTIONS
On voit bien là comment s’opposent ces deux types d’entreprises
dans leur rapport au monde, dans leurs justifications, leurs
finalités, leurs valeurs et leurs méthodes.
Il est difficile de classer, à priori, les systèmes
économiques ou politiques définitivement dans l’une
ou l’autre de ces positions, d’autant plus que la réalité
occidentale est toujours lourde de cette ambiguïté.
On reconnaîtra cependant deux conceptions et deux systèmes
de valeurs dont le débat est toujours actuel et dont l’incompréhension
mutuelle reste toujours aussi grande. Les exigences de la civilisation
ont quelquefois du mal à être acceptées.
La tentation de les imposer renvoie à la logique de la
possession. C’est comme cela que l’empire romain impose sa civilisation
alentour, que le christianisme se fait par moment, impérialisme,
que la raison triomphante de la révolution se fait terreur.
A l’inverse, la possession, se trouve menacée par le développement
de valeurs de connaissance et d’intelligence, les oeuvres de
la raison. Il faut les posséder, et pour cela y mettre
quelque intelligence.
La citoyenneté de privilèges fera les soubassements
de la bourgeoisie, défaisant le pouvoir royal pour établir
le sien, cultivant les valeurs classiques pour garder et développer
son emprise.
Le monopole de la Raison, vice de l’idéologie rationaliste
que l’on retrouve dans certaines formes idéales du socialisme,
peut aller jusqu’à justifier son imposition par la lutte.
La lutte des classes, moyens et raisons, en est un produit. Le
moralisme de la culture classique, chrétienne comme républicaine
souffre peu d’être mis en question et va défendre
son territoire.
Privilège ou compétence quelle est la source du
pouvoir, quelle est sa consistance et sa justification ? Voilà
un débat dont nous ne sortons pas.
Ces contradictions, l’Occident les porte jusqu’aux confins de
la terre. Conflit de possession encore récent entre l’Est
et l’Ouest au nom de la raison et de la civilisation ! Colonisation
"civilisatrice" négatrice de la raison des autres
! Nationalisme et protectionnisme exacerbés au nom de
la raison économique universelle ! Etat impérialiste,
nations civilisées éprises de progrès !
Généralisation des droits de l’homme et commerce
lucratif des armes ! Valorisation de la science et de la compétence
et dégradation de l’Université ! Intérêt
supérieur de la cité et rivalité des affaires
! De ce débat permanent, largement exporté, l’Occident
ne sort pas. Confronté à d’autre valeurs, à
d’autres cultures, il cherche d’autres voies. La crise actuelle,
crise de la civilisation occidentale, met le monde à la
croisée des chemins.
C’est cette confusion des valeurs, la multiplicité des
alternatives qui est en jeu. On y trouve toujours le débat
classique, celui de la possession et de la raison, mais d’autres
voies se dégagent pour en sortir. La logique de la puissance
possessive n’est pas toujours bien vue dans une société
civilisée par la raison classique à laquelle elle
s’oppose.
A l’inverse l’idéal de la raison n’a pas produit tous
les fruits attendus et s’il a produit l’homme citoyen, celui-ci
y a perdu de son autonomie, de sa responsabilité, de son
libre arbitre.
D’un côté, la responsabilité et l’initiative
personnelle, de l’autre les valeurs d’humanisme et de justice
et l’exigence de la raison. Comment se débarrasser de
ce dilemme. Deux voies s’offrent. Soit se débarrasser
des deux termes et c’est le grand courant naturaliste et mécaniste
qui se développe comme modernisme avec la société
de consommation et ses avatars. Soit conjuguer les deux et c’est
la civilisation de l’entreprise qui est en vue, nouvelle civilisation
dont les prémisses sont anciennes mais dont l’émergence
est d’actualité.
S’absenter du débat occidental classique, couper avec
ses racines, voilà la tentation moderniste. Elle conjugue,
on le verra, l’absence d’exigence morale et l’absence de responsabilité
personnelle. Le système fait loi, l’homme n’y est pour
rien, c’est naturel !
Assumer sa responsabilité personnelle, l’engager dans
des fins humaines de valeur est la définition que nous
avons donné pour entreprendre, lorsque l’entreprise est
oeuvre de civilisation mais d’une civilisation moderne, (du post-moderne)
bien différente de la civilisation classique.
L’Occident peut s’abandonner à la première voie
irresponsable. Les réussites du Pacifique Sud et de l’Asie
du Sud-Est l’y encouragent. L’orientalisme est prêt à
fournir ses valeurs qu’on s’efforce de concilier hâtivement
avec une certaine scienticité occidentale.
L’Occident peut aussi se réveiller et prendre sa responsabilité,
sa part de l’entreprise civilisatrice moderne en trouvant appui
et sur son humanisme et sur sa capacité d’engagement,
c’est-à-dire aux franges les plus favorables de ses deux
courants traditionnellement opposés. C’est là l’enjeu
de la crise.
LA TENTATION MODERNISTE
Le modernisme est un mot d’ordre, il est impératif de
s’y adapter, on ne peut y échapper. La façon dont
les choses tendent à se présenter dans l’actualité
est un nouveau "mode" de leur manifestation. Lorsqu’il
est différent de l’antérieur, une évolution
s’amorce, la modernité est en marche. Cependant, lorsque
cette modernité apparaît comme un phénomène
inéluctable auquel nous sommes livrés, comme malgré
nous alors le modernisme est à l’ oeuvre.
Ce qu’annonce le modernisme comme mode de vie, comme organisation
collective est la nouvelle condition qui nous sera faite. Il
n’y aurait pas d’autre attitude à choisir que l’adaptation.
Face au modernisme, et selon cette optique bien sûr, l’homme
n’est évidemment pas responsable de ce que l’histoire,
la nature, l’économie lui offrent comme mode d’existence.
Il n’a certainement pas à rechercher quelque valeur morale
qui lui soit propre. La seule chose qui lui soit demandé
: ne pas faire obstacle au système actuel, s’y laisser
aller, ce qui revient à le favoriser.
Le modernisme apparaît à toutes les époques
lorsque la tradition est rejetée et que ses racines sont
dévalorisées. Le modernisme a, semble-t-il, ses
racines dans le futur, c’est un culte du futur mais d’un futur
présent, en train d’arriver.
Aujourd’hui, le modernisme se caractérise par quelques
traits spécifiques :
- La communication universelle.
- Un ordre économique mondial.
- Une plus grande conscience de la nature.
- Une accélération des échanges de tous
ordres.
- La disparition des grandes pensées monolithiques et
l’équivalence morale de toutes les opinions.
- L’interdépendance de plus en plus grande des individus.
Bien sûr, le modernisme ne prétend pas que tout
est déjà arrivé mais la société
nouvelle est en marche, société médiatique,
société informatique, société économique
mondiale.
La tentation moderniste se justifie de rompre avec l’archaïsme
de la possession d’une part, et d’autre part de renoncer à
l’idéalisme de la Raison morale. Elle se présente
comme un réalisme raisonnable, rationnel même, mais
d’une raison "qui se rend à l’évidence"
comme abdication, qui reconnaît les liens et les interactions
et ne se réfère à aucun idéal, à
aucune perfection, à aucun humanisme.
Devant la modernité, il n’y a pas d’autre alternative
que de se rendre à la raison, sa raison, ou d’être
éliminé. Adapté, intégré ou
marginalisé, éjecté, tel est le sort normal
de l’homme au même titre que tous les composants du système
: technologies, organisations, valeurs, idées, entreprises,
modes de vie. Ils ne valent que s’ils participent au fonctionnement
du système et sont naturellement rejetés (les exclus)
lorsqu’ils ne le sont plus ou lorsqu’ils sont usés. C’est
la société de l’éphémère,
d’un monde qui, dit-on, va de plus en plus vite.
Il y a dans tout cela une certaine logique qu’il faut bien comprendre,
logique de la nature, logique du système, logique mécaniste.
Elle répond à certains postulats, certains principes,
à une certaine vision que l’on trouve à l’ oeuvre
dans différentes manifestations, apparemment éloignées
quelquefois, de la même tendance.
LA LOGIQUE DU SYSTEME
Le monde est un chaos régi par des lois qui établissent
et régulent son organisation. Les lois de la nature font
que la nature vit selon les cycles qu’on lui connaît :
- Cycle des saisons.
- Cycle de la vie et de la mort.
- Cycle écologique.
La vision naturaliste, mécaniste et systémiste
(il faut différencier systémisme idéologique
et théorie des systèmes dont Bertalanfy n’a jamais
voulu un tel usage), considère la réalité
:
- Soit comme un ensemble de flux en circulation et en interaction.
- Soit comme un réseau d’intoraction entre des éléments.
- Soit comme un ensemble de corps, d’objets, en mouvement selon
des trajectoires, lieux d’équilibres de leurs interactions.
- Soit comme des jeux de force dont l’équilibre donne,
ou le mouvement ou la stabilité - cas particulier du mouvement.
Dans tous ces tableaux logiques il y a un certain nombre de caractéristiques
:
- L’élément, l’objet, le corps est à la
fois isolé et en même temps défini d’une
façon extrinsèque comme lieu carrefour d’interactions.
- Dans le système des intoractions tout réagit
sur tout. Il y a dans le monde interdépendance universelle.
Chaque système peut être pris comme élément
d’un système plus large (il n’y a pas de système
parfaitement clos dans la réalité).
- Les systèmes sont auto-constitués et autorégulés
par les lois naturelles qui les régissent. Le principe
d’homéostasie assure leur conservation.
- Les états des systèmes, des situations, s’expliquent
par l’équilibre des interactions "entre" les
éléments. - Les forces sont extérieures aux objets du système,
entre eux, dans l’espace intermédiaire.
Dans cette perspective l’homme est objet du système (système
lui-même). Le paradoxe du modernisme c’est, dans ces conditions,
de prôner l’indépendance individuelle comme valeur
suprême, indépendance affublée du nom de
liberté (cf. Certaines conceptions du libéralisme)
alors qu’est dans le même temps affirmée l’interdépendance
universelle et l’impossibilité de l’autarcie.
Un exemple en est le phénomène de la mode qui réclame
un conformisme au goût du jour tout en étant pris
par ses tenants comme un moyen de se distinguer. L’originalité
n’est pas recherchée en soi-même, mais dans la mode,
dans le mode extérieur à soi qui régit l’actualité,
autrement dit le système.
Voyons quelques conséquences de cette logique :
a) Les valeurs
Les valeurs sont les états du système qui nous
conditionnent. Régies par la loi de l’équilibre
des forces ou des interactions. La notion d’équilibre
est particulièrement fondamentale.
En toute chose, il est bon de trouver le meilleur équilibre,
une vie équilibrée, l’équilibre des comptes
de la nation, l’équilibre des échanges, l’équilibre
entre les opinions, les idées équilibrées
(le déséquilibré est le fou). La recherche
de l’équilibre dans sa vie, avec son environnement est
valable pour l’homme comme pour les entreprises et les pays.
Peu importe la valeur propre des facteurs en interaction. Peu
importe la valeur de l’homme, ce qui compte c’est son adaptation,
c’est l’équilibre auquel il participe.
Nous sommes sous le régime de l’amoralisme. Tout vaut
tout dans la mesure où seul l’équilibre général
compte.
Le modernisme est tolérant mais par indifférence
et complaisance. Il s’adapte à toute les vertus comme
à tous les vices dans la mesure où ils s’équilibrent.
L’établissement de l’équilibre est considérée
comme la loi du mouvement mais l’atteinte de l’équilibre
est son achèvement. C’est au fond la mort qui est la visée
inconsciente de la quête de l’équilibre, le cadavre
comme idéal humain latent.
b) La question spirituelle et religieuse
Ce dernier terme a une éthymologie qui renvoie au verbe
relier. La religion peut alors être définie dans
cette logique comme le culte des liens avec la nature, avec l’environnement.
On assiste au développement d’un nouvel esprit religieux,
fait d’une révérence de l’individu par rapport
au Tout et à ses lois qui le conditionnent. Le Tout peut
prendre d’ailleurs toutes sortes de figures dont celles de la
nature ou bien le déesse mère GAIA ou bien une
conscience cosmique universelle etc...
c) La nature
Grande matrice générale, source d’une religion
dont les cycles "naturels" sont supports des rites,
cycles des saisons, cycles de fécondité, cycles
biologiques. Le digestif avec ses régimes alimentaires
naturels (végétariens, biologiques, etc. ) ; le
respiratoire avec son cycle inspiration, expiration ; le circulatoire
avec ses flux dont seule la circulation importe, sont, parmi
d’autres, objets de la plus grande vigilance. Enjeu : l’adaptation
à la nature, se défaire des pollutions de la culture
... humaine, et retrouver le juste exercice des fonctions "naturelles".
Celles-ci constituent le système interne de l’homme en
totale inter-relation avec le système environnant. Tout
cela fait l’objet d’un véritable culte, culte de l’égo
focalisé sur ses fonctions biologiques, culte des "phénomènes
naturels", condition vitale d’un fonctionnement équilibré.
d) Le syncrétisme
Ce terme désigne habituellement l’amalgame de plusieurs
croyances. Il devient dans notre modernisme le mode d’une approche
néo-religieuse et spirituelle. En effet, le rassemblement
des croyances est une figure du Tout.
En outre, il s’agit principalement de croyances choisies pour
culte d’un tout. Elles se caractérisent par l’idée
que le monde naturel constitué de réalités
distinctes, d’individus isolés, est l’émanation
d’un Grand Tout immanent qui en constitue la source et l’unité
intrinsèque.
Notons comment, encore une fois, les éléments individualisés
du monde n’existent qu’en fonction d’un tout qui les articule
et en constitue le jeu des rapports.
Ici on ira de la conscience cosmique, Dieu du panthéisme,
"l’ouvert" des orientaux, ou transpersonnel, l’ordre
impliqué sous-jacent à l’ordre expliqué
de la nature.
En particulier, l’engouement pour l’Orient et ses cultes, pensées
et religions est fortement significatif de cette religiosité.
L’abandon au grand Tout en est la loi essentielle.
(Notons cependant que parmi les conceptions évoquées,
il y a toujours en filigrane la possibilité d’un dépassement
de ces visions dualistes ou duellement antidualistes dans une
transcendance qui renoue avec la verticalité pour rejoindre
la civilisation moderne dont on aperçoit déjà
l’émergence. L’horizontalité "pure" est
plutôt caractéristique de la vision moderniste et
de ses multiples avatars).
e) L’idéologie
Parmi les figures du grand Tout, plaçons l’idéologie.
Il s’agit alors de diverses croyances jouant idéalement
le rôle de système qui décrit la "nature
des choses", à laquelle donc, un culte est à
rendre, culte d’adaptation. Il est vrai que la religion traditionnelle
a établi ses fêtes en corrélation avec d’anciens
cultes de la nature (d’anciens modernismes sans doute). Les idéologies
modernes rêvent d’établir des cultes profanes, cultes
de "participation" au système idéologique,
culte d’allégeance. Parmi ces croyances idéologiques,
citons le matérialisme scientifique et historique, le
libéralisme économique philosophique, le systèmisme,
le psychologisme, l’écologisme, le holisme...
f) La science
La science autre culte moderniste n’est conçue ici que
comme le dévoilement progressif des lois de la nature.
C’est la même science, en principe, qui vaut pour les choses
physiques, biologiques, pour l’homme et la matière, la
société et le cosmos.
Cette science est dévoilement du Grand Tout et indique
donc les moyens "naturels" d’y participer. Il s’agit
là d’un scientisme qui n’en finit pas de se renouveler,
objectivant sans cesse son objet ; il en élimine soigneusement
le sujet (l’homme en tant qu’auteur de la science). La science
ici tend à être critère de Vérité.
Vérité scientifique veut dire vérité
avérée. Ainsi s’établit l’équation :
Science = Vérité = Réalité = Nature
des choses, dites alors scientifiques.
La science tisse donc peu à peu le tableau du système
de la Nature avec lequel elle se confond. La technologie comme
mise en oeuvre des "mécanismes naturels" prolonge
la science, à la fois pour contribuer à l’établir
(développement de la science) et pour contribuer à
l’intégration de l’homme au système de la modernité
: nature, réalité du monde pour le modernisme.
Le progrès scientifique n’a ici plus rien à voir
avec une progression dans les valeurs humaines, une plus grande
vertu de l’homme. Il est plutôt une évolution, un
auto-développement de la science avec le concours de l’homme,
élément du système qu’elle constitue.
g) La communication
Elle joue un rôle majeur dans la religiosité moderniste.
Le monde des media est celui des médiations qui sont inter-relations,
inter-connections, inter-actions. C’est "entre" (inter)
que tout se passe. Les canaux de communication sont comme la
concrétisation des liens entre les facteurs, entre les
éléments. Les réseaux de communications
sont l’incarnation du système. Il est clair que communiquer
est avant tout participer au réseau, lui rendre un culte.
Etre comme on dit, branché, est une nécessité
vitale, une norme de valeur. Qui n’est pas dans le coup est hors
circuit, court-circuité, éliminé. L’identité
même de l’individu est liée à sa participation
au grand jeu de la communication. Rares sont ceux qui aperçoivent
que cette identification est dépersonnalisation. L’informatique
par le culte qui lui est rendu appartient à cette religiosité.
Il ne s’agit pas ici de dénoncer l’informatique comme
moyen mais comme fin (le moyen est sa propre fin, auto-générateur).
La caractéristique de ce culte est le développement
technologique qui ne se justifie pas par l’utilité mais
par la participation nécessaire à une modernité
inéluctable. C’est comme cela que l’on apprend aux jeunes
des langages dépassés ou sans correspondances avec
des usages réels de l’outil informatique. C’est comme
cela que des établissements scolaires, des associations,
érigent des temples à l’ordinateur. Salles gardées,
matériel "visité" mais inemployé
faute de compétence ou d’utilité. L’informatique
est un domaine où on enseigne principalement des savoirs
dépassés au nom de l’inéluctabilité
de sa généralisation. Aussi ne s’agit-il pas de
formation ou d’apprentissage mais de culte et de catéchisation.
Seulement si nous nous rendons à l’informatique comme
nous devons nous rendre à l’évidence, nous n’en
sommes plus maître, maître d’en tirer le meilleur
parti pour nos propres entreprises.
Que deviennent nos entreprises dans tous ces systèmes
? Ce sont plutôt ces systèmes, visages du grand
Tout qui nous entreprennent (entreprises-système) et nous
engagent à les suivre, à nous y adapter sous peine
d’exclusion ou de maladie.
h) La santé
Il n’est pas possible de passer sous silence l’importance majeure
de la santé dans cette orientation moderniste. Nous constatons
généralement l’accroissement régulier des
dépenses de santé, significatives d’un intérêt
de plus en plus important pour la préservation de celle-ci
et, à une inquiétude toujours plus grande pour
la maladie.
C’est que la maladie est de plus en plus comprise comme dysfonctionnement
et le dysfonctionnement est ce qui s’accompagne de rejet, d’éviction,
d’élimination. Le système de la nature élimine
ses déchets et tout ce qui , usé ou a-normal, n’est
plus adapté.
L’isolement de l’anormal en est une caractéristique, jusqu’à
celle des personnes âgées, des chômeurs, de
ceux qui, par quelque handicap, ne trouvent plus leur place dans
le fonctionnement normal du système.
La maladie c’est l’anomalie et l’anomalie c’est la non conformité
à la norme du système. Elle fait perdre identité
et considération. Ne déclare-t-on pas fous ceux
qui ne suivent pas les mêmes voies, les voies de la nature
des choses et ceux qui remettent en cause le système (idéologique
par exemple).
La santé, au contraire est conçue là comme
faculté d’adaptation, capacité d’établir
et de maintenir l’équilibre, intérieur comme extérieur.
La "forme" n’est-elle pas la preuve de la capacité
de circuler, d’être dans le courant, de participer au mouvement
du milieu (toujours naturel). Le développement de moyens
de santé naturels est caractéristique de cette
tendance et rejoint le culte lorsque, sacrifier à ces
moyens de santé est preuve de santé (on assiste
au développement des pratiques de santé de toutes
sortes ou le syncrétisme est, là aussi, fréquent).
i) L’économisme
C’est un phénomène majeur de ce courant auquel
l’Occident se laisse tenter depuis il est vrai pas mal de temps.
Le temps de l’époque moderne éprise de modernisme.
Pour comprendre l’économie, il faut repenser le terme
d’économie. La définition courante de l’économisme
est celle-ci : "la production et l’échange de biens
matériels, de services (ex. conseils, gardiennage, entretiens,
écoute psychologique, distraction, éducation, etc..)
La généralisation de cette définition est
dans la logique de l’économisme à tel point que
rien n’y échappe, tout peut être analysé
en termes de production et d’échange duel. L’économie
devient un grand Tout.
Envisageons une autre définition de l’économie
laissant de côté l’expression "faire des économies"
et en extrapolant l’idée d’économie ménagère.
L’éthymologie du terme économie renvoie à
la gestion des affaires de la maison, la "tenue du ménage"
qui a donné le terme anglo-saxon d’origine française
de "management".
Le management , c’est le "ménagement" et l’aménagement
des affaires de la maison. Par extension nous appellerons "économie",
"l’aménagement des rapports entre tous les facteurs
et les acteurs de la vie sociale".
L’économie de la société est donc aussi
l’ensemble des modalités selon lesquelles s’établissent
ses usages et ses rapports. On voit alors que cette définition
est plus générale que celle de l’économie
marchande réduite aux biens matériels et qu’elle
pourrait rejoindre celle généralisée de
l’économisme.
En fait, on pourrait, dans notre définition, parler de
système économique comme étant l’état
des rapports et inter-relations entre les membres d’une société.
C’est là que se noue la divergence d’avec l’économisme.
Pour celui-ci, c’est le système économique qui
régit la vie de la société et son fonctionnement
alors que dans la civilisation moderne, nous le verrons, ce sont
les rapports humains, relations entre les personnes, qui s’expriment
selon les modalités Occident les du système économique.
Pour l’économisme, les lois de l’économie sont
des lois naturelles. Le système économique ne peut
que répondre à ces lois. A moins que l’homme (paradoxalement)
ne s’y oppose (comment l’homme produit de la nature pourrait-t-il
s’opposer à la nature des choses, sinon pour raison d’inadaptation,
de maladie donc, cause d’élimination ; la santé
est obligatoire sous peine de condamnation à l’exclusion
!...). Les lois, le système économique, régissent
donc nos échanges, malheur à qui ne consent à
s’y adapter.
L’homme est alors agent économique, élément
du système auquel il participe, mais par lequel il est
régi. Posté au carrefour des flux économiques,
l’homme est établi sur le circuit de production, le circuit
de consommation, le circuit monétaire, etc.
De là se dessinent deux rôles qui peuvent globalement
s’équilibrer. Celui qui consiste à faire tourner
le système économique et celui qui consiste à
en profiter.
Faire tourner le système économique, pour l’agent
économique de l’économisme, c’est consentir à
en être un rouage, un "acteur" mais un acteur
asservi qui n’est d’aucune manière auteur puisque seule
la nature par ses lois (économiques) est auteur selon
cette logique. L’homme instrument du système économique,
et ainsi de la nature qui le produit et au développement
de laquelle il participe est, idéalement, cet automate
que le robot accomplit dans le modernisme.
En effet, l’homme, toujours naturellement imparfait, trouve sa
justification dans un asservissement d’automate au système
économique et à ses lois.
Ses imperfections conduisent à lui préférer
le robot, travailleur programmable dont le respect des lois qui
le conditionnent est largement plus probable. (il y a bien sûr
une autre logique pour laquelle les robots ont un autre sens,
non pas de substitut de l’homme, de remplaçant ou de prothèse,
mais de moyen de ses entreprises).
Lorsque le système économique asservit l’homme,
ce qui est dans sa nature dans cette logique, alors c’est un
système totalitaire ; ce qui est imparable lorsque le
système, l’économie, est le Tout agissant, doué
de lois propres qui s’imposent à l’homme.
L’autre disposition vis à vis du système est celle
du parasite. Le principe du parasitage consiste à s’ancrer
sur un circuit pour, au passage, en prélever la substance,
en détourner une partie des flux à son profit.
L’agent économique, à la croisée des flux,
est bien placé pour les parasiter. Il peut avoir pour
entreprise ce parasitage. Dans ce cas, il importe pour lui que
le système soit le plus riche possible pour pouvoir prélever
son profit au passage. A notre époque beaucoup "d’intermédiaires"
ont compris cela, bien placés au passage, ils peuvent
détourner une partie du courant des échanges à
leur profit. Les fonctions d’intermédiaire sont des plus
lucratives.
L’entreprise-système est une entreprise qui, à
la fois, s’intègre dans le système économique
et en constitue elle-même un sous-système. Elle
peut, de ce fait, être asservie à l’économie,
sous son entière dépendance ou être parasite
du système économique pour en extraire son profit.
De même, elle peut asservir des hommes, aliénés
au fonctionnement de son système propre et être
parasitée par différentes personnes qui en profitent.
Pour l’homme, comme pour l’entreprise, tout est une question
de bilan. C’est aussi une question de compte d’exploitation.
- Décompte de l’exploitation pour le système (charges)
- Décompte de l’exploitation du système (produits)
Charges et produits en termes comptables, il s’entend.
Au bilan, cela se traduira en déficit ou bénéfice
pour en finir en pertes ou profits. Il s’agit bien, toujours
là, de la mesure d’un équilibre des échanges
dans un système qui les commande.
Cette comptabilité est le fin mot de la situation de l’homme
ou de l’entreprise dans le système de l’économisme.
En tant que signe, elle est objet de culte. La monnaie est l’Esprit
matérialisé de l’économisme et la comptabilité
le rituel identificatoire et le jugement dernier de cette croyance.
Les chiffres parlent, les hommes se taisent.
Le primat de l’économie caractéristique du modernisme
et de sa logique repose donc sur ce principe que les modalités,
l’économie des rapports, conditionnent la société
humaine et les relations entre les hommes.
Ce primat de l’économie se traduit notamment en économie
politique, conception de la société, de son organisation,
de son gouvernement.
On peut distinguer en particulier deux conceptions, de la même
famille, selon que l’on accorde la priorité au système
économique ou à son parasitage (le profit) comme
activité essentielle de l’homme.
Etonnamment, chacune de ces conceptions assigne soit à
l’homme soit au système un rôle prééminement
inverse de l’activité prioritaire. C’est un système
économique peu fiable qui réclame l’assistance
nécessaire de l’homme, un asservissement volontaire en
quelque sorte.
C’est un système économiquement fort qui, tournant
tout seul, peut supporter le parasitisme des intérêts
particuliers.
D’un côté, ce que l’on appelle l’économie
planifiée veut que l’homme maîtrise l’économie
en s’asservissant à ses besoins (logique contradictoire
habituelle dans la perspective moderniste).
De l’autre, dans le libéralisme économique, le
marché fait la loi, l’homme "libre" n’a pas
à le soutenir, impuissant devant les lois économiques
fatales. Il n’a rien d’autre à faire qu’à tirer
son épingle du jeu, à en profiter, à parasiter
le système.
Il est bien évident que des deux côtés existent
parasitage et asservissement selon des modalités différentes.
On comprend aussi combien un "juste équilibre"
entre les deux économies est utile mécaniquement
à l’une et l’autre bien qu’insupportable intellectuellement.
Toujours dans cette même optique le libéralisme
économique a besoin d’hommes asservis au système
pour le soutenir et permettre son parasitage. L’économie
planifiée a besoin de profits pour justifier la nécessité
"provisoire" de l’asservissement (à l’entreprise,au
système, à la conjoncture).
C’est comme cela que des chantres du libéralisme se retrouvent
demandeurs de subventions, de protection, de soutien des marchés
(l’agriculture de façon criante), pendant que les tenants
de l’économie planifiée veillent à leurs
"avantages acquis", pris sur le système, qui
les asservit bien sûr.
Le contrat de travail, dans cette logique, dans ces deux conceptions
mêmes est l’échange d’un asservissement et d’un
profit, contrat de subordination rémunérée.
Le primat de l’économique, selon les deux versions, donne
à la société et à l’état un
rôle différent. Dans l’un la société
est le système lui-même que l’état établit
et que l’économie régit par son concours.
Dans l’autre, la société est aussi le système,
système de marché, système économique
qui n’a pas besoin d’Etat pour être régi, alors
qu’il régule, comme par une "main invisible",
les intérêts individuels selon ses lois, lois du
marché, lois de l’économie, lois des échanges
et donc des interactions économiques.
Au fond, entre ces deux versions d’un même modernisme,
la question est de savoir si l’homme a à prendre en charge
la régulation et le soutien du système économique
ou s’il a simplement à n’y pas faire obstacle et à
en profiter. L’Etat d’un côté a un rôle directif,
de l’autre un rôle secondaire. Mais, dans les deux cas,
l’Etat est asservi aux lois de l’économie, qu’il ait à
les soutenir contre les parasitages ou à n’y pas faire
obstacle (état libéral). L’entreprise système
est la même dans les deux cas, dans sa nature. Elle est
cependant dans un cas surtout vouée au service du système
économique et dans l’autre destinée à en
tirer parti , à en profiter. Cependant, par sa nature,
elle tend à se dissoudre en élément du système
économique où sa raison d’être se trouve
entièrement prédéterminée.
Nous assistons, en effet, au développement d’un nouvel
idéal de l’entreprise système où elle se
définit par le jeu de ses interactions avec son environnement
clients-fournisseurs et comme lieu de circulation et de transformation
de flux (flux tendus).
Ces transformations doivent devenir de plus en plus automatiques
pour éliminer de plus en plus les paramètres non
définis par le système des besoins et des échanges
(élimination de la subjectivité et des défaillances
humaines ; les défauts). Lorsqu’on arrive à définir
un poste de travail comme un lieu d’échange d’information,
n ud d’un réseau maillé de circuits d’information,
l’autorité de l’homme n’est plus qu’une propriété,
utile ou non au système de l’entreprise. Le sujet humain
disparaît et, qu’ils y prennent garde, les dirigeants eux-mêmes,
pour tout ce qui n’est pas de leur rôle (théoriquement
automatisable) de traitement de l’information (les systèmes
experts sont là pour ça).
En outre, lorsqu’on prône la plus grande fluidité
dans les circuits de production, de distribution, d’information,
alors l’entreprise devient transparente en tant qu’entité
autonome. Elle n’est plus qu’un maillon d’un système.
Les notions de clients, fournisseurs, producteurs disparaissent
derrière le statut général d’agents de l’économie
(seul le bilan asservissement / profit pourra les distinguer).
La dépersonnalisation de l’entreprise humaine est engagée
et l’entreprise totalitaire n’est pas loin.
Voilà ce que l’entreprise-système du modernisme
est appelée à devenir : un agent économique,
dissous dans le système, servi par des agents économiques
de la catégorie humanoïde.
j) La société de consommation
Nous ne pouvons évoquer l’économisme de la tentation
moderniste de notre culture sans évoquer la société
de consommation. Elle est dans la logique de tout ce qui précède.
Consommer, c’est s’incorporer la substance. Lorsque cette consommation
n’a d’autre fin que la subsistance humaine en vue de l’accomplissement
de son existence, alors la consommation reste réduite
à peu de chose par rapport à la société
de consommation. Celle-ci exprime une tendance généralisée
à "profiter" de tout ce que peut intégrer,
ingérer, l’individu : biens matériels, affectifs,
imaginaires, etc. que peut lui fournir le système économique.
La consommation est le moteur du système. Elle doit être
suscitée. La publicité y joue un grand rôle
lorsque ses pratiques sont orientées vers des provocations
régressives plutôt que vers la connaissance.
La soif de consommer devient le vecteur de l’activité
humaine, injonction du système socio-économique
à laquelle il s’agit de s’abandonner. La consommation
devient ainsi un asservissement autant qu’une tentative de récupération
à son profit dans le compromis habituel. Les décennies
d’après la deuxième guerre mondiale ont été,
en Occident, largement dominées par cette tendance mobilisatrice
de l’élan moderniste, avide de consommer de nouveaux modes
de vie, c’est-à-dire de s’y identifier.
Se dévoile ici un mécanisme du système moderniste
: l’identification. Il ne s’agit pas comme dans la possession
d’identification avec l’avoir mais avec le consommé. L’achat
ne vise pas forcément la jouissance d’un bien matériel,
mais la participation au mode standard d’existence, même
lorsqu’il s’agit d’un standard particulier.
Ainsi les cadres mercenaires de la société de consommation
en ont-ils eu comme bénéfice principal l’identification
à une norme, tendant à s’ériger en modèle
général.
On retrouve ainsi ce principe que l’élément du
système se définit (trouve son identité)
par le jeu des interactions dont il est l’objet et qui le détermine
de façon extrinsèque. Ainsi "être dans
le coup", "jouer le jeu", "en être"
sont-ils autant de justifications pour répondre aux sollicitations
du système économique moderniste. Le sentiment
d’exister ne résulte pas d’une valeur personnelle intrinsèque
mais d’une adaptation à un système de conditionnement
extrinsèque.
Consommer, c’est s’intégrer au système pour y trouver
identité, c’est en même temps s’en nourrir (sous
tous les plans) comme le parasite vit sur son support et c’est
en même temps le nourrir, c’est-à-dire faire vivre
le système.La question de l’équilibre se pose à
nouveau pour démarquer profiteurs et asservis tous profitant,
tous asservis en quelque mesure. La consommation, comme tout
processus digestif, suppose élimination.
La société de consommation est bien celle de la
pollution, de l’accumulation des déchets. Elle est aussi
celle du gaspillage dans la mesure où c’est la valeur
circulatoire qui compte plus que la valeur intrinsèque
des choses. Celle-ci étant négligée, elle
peut être gaspillée à loisir. Il en est des
ressources matérielles comme des hommes. Ainsi le "marché
du travail" ne fait-il pas appel à la valeur des
personnes mais à la valeur d’échange de leur activité
à laquelle ils sont réduits par subordination.
L’homme est réduit à son acte et lorsque mécaniquement
ou logiquement celui-ci peut s’automatiser, l’homme robotisé
est facilement remplacé par le robot.
Tout le reste de l’humain est déchet pour le système
économique. Le chômage en est le symptôme
et ne s’y trompent pas ceux qui le vivent ainsi. La société
de consommation, de l’économisme moderniste, se nourrit
d’hommes et en rejette l’humanité. La civilisation moderne
au contraire est oeuvre de l’homme génératrice
d’humanité.
k) La barbarie
Le modernisme, avec son primat de l’économisme de plus
en plus généralisé, débouche malheureusement
mais logiquement
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