Au coeur du sujet - Chapitre 7

Théorie de la Pratique
dimanche 3 août 1986
par  Roger Nifle
popularité : 9%

Ce chapitre aborde un aspect particulièrement novateur. Il développe une praxéologie dont les principes débouchent sur une méthodologie générale qui a donné lieu à de nombreux moyens méthodologiques et des pratiques en plein développement. Publié en 1986 de très nombreuses applications ont vu le jour avec évidemment bien des perfectionnements.

Chapitre 7 : THÉORIE DE LA PRATIQUE ET MÉTHODOLOGIE GÉNÉRALE DES COHÉRENCES

I. - PROBLÉMATIQUES

II. - MÉTHODOLOGIE GÉNÉRALE
1) Les pratiques de transposition
2) Les pratiques d’activation
3) Les pratiques d’élucidation
4) Principes de la méthodologie générale des cohérences

Le travail, la responsabilité et les œuvres de l’homme

Toute pratique vise l’homme, soit directement en son Instance, soit indirectement dans l’existence, dans le monde. Agir sur le monde n’a de sens qu’en l’homme. Il s’agira toujours, pour ce qui nous préoccupe, de pratiques humaines visant l’homme par ses objets de préoccupations,quels qu’ils soient. Les pratiques dont il s’agit, sont, d’une manière générale, toutes les activités humaines, que ce soient les pratiques de vie courante, les pratiques sociales, religieuses ou les pratiques professionnelles. Il est vrai que c’est souvent dans ce dernier domaine que l’on se préoccupe le plus de méthodes ou de techniques. Cependant, si notre travail débouche sur des méthodes qui s’appliquent dans différents champs professionnels,la démarche générale et même certaines techniques, restent valables dans la vie courante pour les questions personnelles ou collectives.

Une théorie de la pratique, telle que nous l’esquissons ici, est,comme une théorie de la connaissance, à la base du développement de nombreuses pratiques particulières. Elle fournit les repères nécessaires pour établir le guide et la discipline que constitue toute méthodologie et les artifices que sont les techniques opératoires. La théorie de la pratique se fonde dans l’homme et les processus humains. En effet, dans toute pratique rien d’autre n’est agissant que les processus fondamentaux de l’existence humaine à partir de son Instance (l’être de l’homme, être de Sens). Toute pratique, ainsi, prend sa source dans l’Instance, les Sens, les Cohérences et les ConSensus. Elle est toujours une actualisation de l’Instance dans l’existence, qui transforme celle-ci pour contribuer au devenir de cette Instance même.

Toutes les activités humaines se justifient par leur contribution au devenir de l’homme et son accomplissement. Toutes ces activités cependant se différencient par leurs objets etleurs sujets. C’est pour cela que l’on peut, à la fois, envisager les problèmes de toute nature qui se posent dans l’existence (techniques, économiques, sociaux, familiaux, etc...) en les ordonnant à leur finalité humaine dans l’Instance. C’est certainement l’une des caractéristique majeure de cette approche et des nombreuses pratiques qu’elle ne cesse de susciter que d’intégrer et réconcilier tous les domaines de l’existence autour d’une perspective commune, l’accomplissement de l’homme. C’est la condition de la responsabilité personnelle dans le gouvernement de son existence au profit de son accomplissement et de celui des autres.

Toute conception de l’homme et la nôtre notamment, est indissociable de la question du devenir humain. Celle-ci, à son tour, renvoie au problème des activités de l’homme rapportées à leurs finalités et à leurs modalités infiniment diversifiées. Qu’elles soient individuelles ou collectives, toutes les activités humaines sont sous-tendues par une vision de l’homme et de son devenir. Vision aveugle ou occulte trop souvent. S’agissant d’une conception de l’homme et de ses réalités, on ne peut la dissocier de la question du devenir de l’homme, personnellement et collectivement.

L’activité de l’homme, rapportée à lui-même et au monde qui l’entoure, est ainsi en question, tant pour ses finalités et sa contribution à son devenir, que pour ses modalités, avec l’infinie diversité des activités humaines individuelles et collectives.Ce lien entre la conception de l’homme dans son monde et ses activités est notamment au centre de la question des rapports théorie-pratique. L’affirmation de ce lien, d’un lieu commun, n’est en fait compatible qu’avec un certain type de conception de l’homme (celle ou son Etre -l’Instance- est ce lieu commun, transcendant, et à la théorie, et à la pratique, qui sont en relation mutuelle d’immanence). S’il est courant d’opposer ou de vouloir réunir ce qui n’est pas essentiellement séparé, la théorie et la pratique, c’est que domine une vision de l’homme et du monde, elle-même dissociée, où la source des deux, théorie et pratique, est ignorée.

Dans certains cas, au contraire, poser l’une élimine l’autre et, parfois, les deux se confondent (dans la praxis- matérialiste).

I) PROBLEMATIQUES

Pratiquer, c’est exister et exister c’est pratiquer l’existence et les existants. C’est ce qui résulte de la théorie de l’existence, révélatrice de l’homme, ainsi que la pratique. On peut donc parler de pratiques humaines en considérant simplement comment l’homme existe « en pratique ». Cependant il est possible d’isoler le moment d’une pratique et de s’interroger sur son utilité et, d’une façon générale, noter qu’une pratique vient en réponse à une situation, à un être, pour y apporter des modifications. Appliquant le schéma existentiel à propos de la pratique, on en dégage les dimensions et les aspects suivants :

La méthodologie est ainsi l’aspect représentatif d’une mise en oeuvre, en action, par son application au jeu des relations et communications entre sujets et objets. La méthode, dans une pratique, est une sorte de scénario qui en traduit l’intention, le projet d’un trajet opératoire. Envisageons maintenant ce que la théorie propose comme enjeux de la pratique, on en déduira ensuite les modalités.

Il y a pour l’homme deux façons de situer le problème :
- l’une dans l’Instance,
- l’autre dans l’Existence.

Pour l’Instance, il n’y a pas d’autres enjeux que ceux que prédisent ses dynamiques historiques et actuelles. Les dynamiques historiques contribuent à l’instauration ou la singularisation de l’Instance. Ce sont les finalités les plus essentielles de toute pratique : contribuer à l’instauration ou la restauration de l’Instance et à sa singularisation par voie de conscience de Sens. La question du devenir de 1’homme est ici directement posée.

A partir des dynamiques actuelles, activation-actualisation, la question posée est la suivante : comment être activé dans un autre Sens ou un autre lieu de l’Instance (une autre Cohérence) ? L’enjeu de la pratique est de changer le lieu d’être (de Cohérence) ou changer de Sens dans un lieu d’être donné. C’est une problématique différente qui n’est plus automatiquement rattachée à la précédente. Changer d’humeur, changer de personnalité, « être » bien, mieux, différent, sont des projets qui s’y rapportent. Le problème de la pratique est alors le suivant : comment exister en pratique ou par une pratique, pour être activé autrement ?

Au niveau de l’Instance nous n’avons en définitive de problèmes, de pratiques, qu’en rapport à son devenir, pour y contribuer et l’orienter, ou en rapport avec un changement d’activation. On sait par ailleurs que l’élucidation des Sens donne la liberté de tels changements. Ceci ramène les problèmes de l’Instance à deux types de pratiques :
- les pratiques d’activation : instauration, restauration, changements de Cohérence (lieu d’être), ou de Sens dans une même Cohérence,
- les pratiques d’élucidation : singularisation et liberté (partielle) de choix de Sens et de lieu d’être (ou Cohérence).

Rien n’interdit de rapporter les problèmes de simple changement d’activation à ceux du devenir de l’Instance, par exemple au choix, parmi tous les Sens possibles, de ceux de l’accomplissement. Dans ce cas l’activation de ces Sens sera à privilégier. La liberté préalable d’un tel choix par la conscience de Sens y serait favorable. Il se trouve aussi que ce type d’activation favorise cette conscience et donc la liberté de continuer librement.

Les pratiques d’accomplissement rassemblent les deux types de problématiques de l’Instance :
- devenir,
- changement.
et rapprochent les deux pratiques possibles d’activation et d’élucidation, chacune favorisant l’autre pour ces Sens là.

En résumé, la théorie de l’Instance de l’homme propose un questionnement sur celle-ci, ce qui amène aux deux problématiques du devenir et du changement dans l’Instance, qui à leur tour, amènent a deux types de pratiques transversales : celles d’activation et celles d’élucidation, qui se rencontrent lorsque les deux problématiques sont réunies dans le Sens de l’accomplissement. On a ainsi parcouru le chemin théorie-problématique-pratique pour l’Instance.

II faut le reprendre maintenant pour l’Existence. L’existence de toute chose, de l’homme existant aussi, répond à la théorie du moment (cohérenciel). On commencera par envisager la question du changement d’existence. C’est bien de cette façon que de nombreux problèmes sont posés : comment faire changer ceci ou cela ? Le changement en question peut être création, disparition ou transformation d’un existant. I1 peut être caractérisé par tels ou tels aspects ou dimensions de l’existence. Obtenir un résultat, en fait, est une façon de poser le problème d’un changement sur le plan factuel. Il peut s’agir pour le malade, de l’élimination du symptôme (existentiel) ou encore d’une réparation.

Quelque soit le problème, on pourra toujours le ramener à une recherche de transformation d’un existant donné. La création, production ou élimination d’un existant, peuvent être ramenées à une modification de la situation existante, ou de telles problématiques se posent. Cela amènera donc toujours une pratique, sûr, et dans l’existence d’un existant.

Ainsi la théorie de l’existence ramène toutes les problématiques qui s’y définissent à un seul type, le changement d’existence. Ce seul type de problématique, répétons-le, comprend tous les problèmes de l’existence et des existants, posés à ce niveau. On débouchera alors sur une théorie du changement dans l’existence dès que l’on envisagera la façon dont l’existence peut changer et les façons pratiques d’y parvenir.

Pour un existant donné, il n’y a changement que par modification des variables du "moment" de son existence.

Les deux seules variables sont le vecteur intention et le vecteur attention. Si l’on reste dans l’existence, il s’agit :
- d’une part de l’intention, direction, orientation, volonté, politique, désir, etc...
- d’autre part de l’objet, le propos, les acteurs et facteurs auxquels l’intention se rapporte.
Cela débouche sur deux types de stratégies et donc de pratiques :
- celles qui consistent à faire varier le vecteur intention,
- celles qui consistent à modifier le vecteur attention.

L’une comme l’autre touchent au ConSensus dont les deux vecteurs sont la manifestation. Les premières consistent à modifier ce qui concerne la Cohérence de l’existant. Celui-ci, bien que transformé, sera toujours le même, donc de même Cohérence. Ce qui change alors c’est seulement le profil d’activation de la Cohérence. Cela se ramène à des variations d’intensité d’activation ou encore des changements de Sens dominants. Il s’agira donc de pratiques de changements de Sens. Or on sait que deux types de stratégies sont alors possibles, celles d’activation et celles d’élucidation. L’autre possibilité de changement d’existence consiste à modifier les « partenaires du ConSensus », ce qui revient à transposer d’un objet à l’autre le vecteur attention, ou, plus généralement, d’un univers à l’autre, d’un registre à l’autre, d’un domaine à l’autre, chacun repéré par les objets qui en sont les critères.

Il s’agit de faire varier le champ d’application ou d’affectation de l’intention. On peut obtenir ainsi, par transposition, des versions différentes d’un même existant, versions qui n’ont éventuellement aucune analogie mais restent homologues (mêmes Sens). Pour les sujets de l’existence, ces changements par transposition sont équivalents, s’ils ne s’accompagnent pas d’un changement du profil d’activation (vecteurs intention). La pratique de transposition revient à une traduction, comme d’une langue dans une autre, c’est-à-dire à une actualisation, selon des champs d’attention différents. Le changement d’existence, seul type de problématique au niveau existentiel, débouche sur trois stratégies en pratique, selon les problèmes et leurs enjeux :

- des pratiques d’activation,
- des pratiques d’élucidation,
- des pratiques d’actualisation.

La théorie de base débouche ainsi sur la pratique de la façon suivante :

II) METHODOLOGIE GENERALE

On remarquera que les pratiques se ramènent toujours à trois stratégies :
- d’activation (changement de Sens),
- d’élucidation (conscience de Sens),
- d’actualisation (transpositions de réalités homologues).

A ce propos il y a deux observations majeures à faire, la première est que l’on ne retrouve que les seuls processus de l’Instance, il n’y a de pratiques, que celles qui jouent sur les processus de l’Instance. Comme on le verra, toute pratique, toute méthode, toute technique même, n’est jamais que la mise en jeu de ces processus, seuls disponibles.

La pratique de l’homme ne met en jeu que lui-même. Il en est le sujet et l’auteur. L’art de toute pratique humaine est la mise en jeu artificielle de ces processus dont une maîtrise est ainsi envisageable. Elles se résument ainsi à trois processus élémentaires, à partir desquels toutes peuvent être comprises et rebâties. On a là les bases d’une méthodo-logie générale de la pratique. L’autre observation repose sur l’interrogation suivante, à quoi bon le changement d’existence et donc ses pratiques ? On peut très bien laisser la question en suspens et ne se préoccuper que de l’existence, ses problèmes et leurs solutions. On peut aussi rapporter les problèmes de changement d’existence à ceux de changement de Sens dans l’Instance. Il s’agit alors de changement d’existence pour l’homme. On s’aperçoit alors que les pratiques d’activation reviennent au même : changement d’existence et changement d’activation de l’Instance.

Par contre les pratiques de simple actualisation par transposition ne changent pas l’activation de l’Instance. Cela veut dire que toute activité qui ne vise que des réalisations existentielles comme seule finalité, est vaine pour l’Instance. Par contre, rien n’empêche de rapporter le changement d’existence et le changement d’activation de l’Instance, à la question du devenir de l’homme. C’est ainsi que les problématiques de l’Instance et de l’Existence peuvent être reliées à celle du devenir de l’Instance. Quant aux pratiques, rappelons d’abord que la conscience de Sens advient dans cette disposition de l’Instance, obtenue par la considération simultanée de différentes réalités homologues. Or n’est-ce pas ce que 1’on obtient par les pratiques de transposition ? Ainsi lorsque l’ensemble des problématiques, déduites de la théorie sont rapportées à la question du devenir de l’Instance et que celle-ci est rapportée aux Sens de 1’accomplissement, les trois stratégies pratiques concourrent les unes aux autres.

C’est ainsi que se construit la méthodologie générale des Cohérences humaines, conclusion d’une théorie de la pratique. Elle est une mise en jeu stratégique des trois processus élémentaires de l’Instance, dans le Sens de l’accomplissement des sujets à propos de tous leurs objets de préoccupation dans l’existence.

La théorie de la pratique vaut pour toutes les pratiques humaines ; professionnelles, sociales et privées. La méthodologie générale des Cohérences les rapporte toutes à l’accomplissement de 1’homme, aussi banales ou exceptionnelles soient-elles. C’est la question de la conscience de Sens réunissant activations et transpositions dans la pratique qui en est le repère pour l’accomplissement. Sans le recours à cette conscience, la connaissance essentielle, on ne peut que difficilement savoir si la pratique n’a pas d’autres Sens. C’est tout le problème du discernement, celui aussi de l’éthique.

Examinons maintenant de plus près les différentes parties de cette méthodologie générale, au nombre de trois :
- pratiques de transposition,
- pratiques d’activation,
- pratiques d’élucidation.

1) Les pratiques de transposition

Elles consistent théoriquement à changer un existant en faisant varier le vecteur attention seulement. On obtiendra des versions différentes d’un même existant initial, par exemple. De telles pratiques correspondent à des activités de traduction, de conception, de création, de réalisation. C’est ce que l’on fait chaque fois que l’on cherche à produire quelque chose selon des principes préétablis ou dans une direction donnée.

Examinons quelques exemples :
- dresser un schéma « significatif » d’une réalité, une idée, une pensée, un plan, une représentation,
- passer d’une idée à un projet puis une réalisation,
- concevoir quelque chose à partir d’une représentation archétype ou mythique,
- illustrer un propos ou un fait ou un existant par des situations exemplaires,
- créer une oeuvre significative d’un thème, au théâtre, en musique,en littérature par exemple,
- traduire un existant dans un autre langage.

Toutes ces pratiques de simple production d’existants par transposition ; mettent en jeu l’homme en son Instance sans en changer l’activation. Pour l’homme, en lui-même, en son Instance, elles sont donc en général vaines par elles-mêmes, sauf si elles contribuent à des pratiques d’activation ou d’élucidation pour lesquelles elles seront alors souvent indispensables, en matière de communication notamment.

Remarquons que l’activisme contemporain tend à trouver toutes ses finalités dans la production d’existants de plus en plus nombreux. C’est alors que le changement (d’existence) n’est le plus souvent qu’une fuite en avant. Passer de modes en modes, est une des caractéristiques principales de ce que l’on appelle (depuis toujours) l’accès à la modernité ou modernisme. Soulignons qu’une tradition conservatrice de modèles sans changement est tout aussi vaine si elle n’a pas d’autre fin que cela.

Examinons maintenant ces pratiques de transposition sur le plan méthodologique. Il faudra tout d’abord localiser l’existant à transposer. C’est le problème de la "centration". Rappelons que la transposition proviendra toujours d’un existant initial ; la centration consiste alors à le repérer, à le nommer, le désigner. L’objet de centration peut être le symptôme d’une difficulté ou un modèle idéal qui seront donc à transposer. La centration est aussi ce qui localise la Cohérence de l’existant initial, ce dont on aura besoin dans un second temps. En effet, pour obtenir une transposition homologue (même Cohérence, même Sens, même vecteur intention), il s’agira toujours d’actualiser cette même Cohérence.

Pour cela une phase d’activation est nécessaire pour le sujet de la pratique. Le traducteur ou le créateur aura à s’activer sur la Cohérence de l’existant initial. Ce sera donc la seconde phase : une phase d’activation. Selon quel profil d’activation de la Cohérence de l’existant ? Le Sens de la pratique elle-même et le choix éventuel d’un Sens dominant, d’une direction, renvoient simultanément au problème de l’élucidation et au problème des pratiques spécifiques d’activation. C’est ici l’indication d’une imbrication possible des trois types de pratiques.

Supposant menée à bien cette phase d’activation, il reste à procéder aux actualisations nécessaires. Il s’agit de « projeter », en quelque sorte, la Cohérence activée, dans des registres déterminés. On procédera par réexpression ou par traduction selon le schéma récapitulatif suivant :

Une expression consiste à inventer, imaginer, exprimer, projeter, à partir de l’activation dans un espace quelconque (imaginaire par exemple). C’est une actualisation directe, sous condition de repérage de cet espace d’expression. C’est le cas de l’écriture, de l’imagination, de la pensée, de l’art, de l’action, etc... où il s’agit de s’exprimer dans un registre adéquat. On peut fixer les caractères du registre où l’on a à s’exprimer : un plan sur du papier, un bâtiment sur un terrain, un discours devant un auditoire, etc... On peut aussi choisir arbitrairement un domaine d’expression pour y produire une version intermédiaire que l’on pourra ensuite retraduire ; par exemple, un projet donne un plan, à traduire dans une réalisation par la suite. Dans la pratique, on trouvera souvent de telles versions intermédiaires, qui précisent peu à peu l’oeuvre à réaliser. C’est d’une version à l’autre que l’on aura bien souvent à traduire. Pour cela, à partir de l’activation précédente, on cherchera à traduire tel élément d’une première version dans le registre d’une seconde qui s’élabore ainsi peu à peu. On peut y voir l’exemple simplifié de la traduction d’une langue dans une autre, dans un mot à mot, un phrase à phrase ou plutôt de la reconstitution d’un texte, à partir de traductions élémentaires qui en fournissent les matériaux. L’activation et la centration conservent la cohérence sans trahison du Sens. Cela s’applique à tousles domaines. Des musiciens traduisent ainsi les couleurs en sons ou des événements en musique. Des danseurs traduisent la musique engestes. Des ouvriers traduisent les plans en réalisations, des savantstraduisent des expériences en science. Les uns et les autres, appliquons ainsi nos savoirs, expériences ou modèles, à la résolution de nos problèmes courants, par transposition.

La troisième phase des pratiques de transposition combine le plus souvent, expressions et traductions en série pour revenir, en définitive, à la transposition d’un existant initial en un existant final, lui-même traduction du premier comme réactualisation de sa Cohérence. S’organisent alors toutes sortes de techniques pour y procéder et notamment les techniques "d’analyse figurative" et de "créativité géné-rative".

2) Les pratiques d’activation

Elles visent à ce que telle Cohérence ou tel Sens dominant soit activé chez une personne ou une population. Une actualisation dans l’existence s’en suivra alors obligatoirement. On pourra formuler les problèmes, soit en référence à l’existant ainsi obtenu, soit en référence au Sens activé. Cherche-t-on à activer tel Sens pour avoir telle existence, ou cherche-t-on à obtenir telle existence parce qu’elle a tel sens ? C’est une ambiguïté dont on peut sortir en notant que cela peut revenir au même. La différence provient uniquement de ce que l’on se réfère plutôt au sujet ou à l’objet de la pratique du changement. Du point de vue de l’objet, le moyen du changement de son existence est une pratique d’activation du sujet. Du point de vue du sujet, le moyen du changement d’activation est une pratique qui se traduit par un changement pour son objet. Le changement d’existence va avec le changement d’activation. Entre l’Instance et l’existence, il n’y a pas de temps ou d’espace commun et il n’est pas pertinent de prendre l’un comme cause et l’autre comme conséquence, comme le voudrait une logique causaliste.

Cela pose un problème pour la pratique, qui existe dans l’existence, alors que le lieu de son enjeu est l’Instance. Lorsqu’il s’agira d’une pratique d’accomplissement, l’essentiel ce sera l’activation elle-même du (des) sujets(s) et l’accessoire ce seront ses implications dans l’existence et la pratique existante elle-même. Lorsqu’il s’agira de pratiques selon d’autres Sens (cf. carte générale) l’existence peut être prise pour l’essentiel, la pratique est alors auto finalisée du même coup, et l’Instance, l’Homme donc, devient accessoire. C’est le renversement des fins et des moyens, l’une des définitions du mal. L’essentiel de la pratique peut être même réduit,selon le cas, à une simple dimension de l’existence (plan factuel pour un certain réalisme pragmatique), (représentatif pour un certain idéa-lisme), (relatif pour un certain moralisme par exemple).

Les pratiques d’activation recouvrent ainsi un immense champ de problématiques, qui, pour ce qui nous concerne ici, ont l’activation d’un certain Sens comme finalité. Les conséquences existentielles incontournables restent alors secondaires.

Processus et techniques de l’activation.

Examinons de plus près cette pratique d’activation. Il y a encore en première phase la question de la centration. Dans quelle existence s’inscrit la pratique ? De quelle Cohérence est-elle l’actualisation ? Centrations de l’objet et du sujet sont indissociables dans l’existence et donc pour toute pratique. C’est en localisant l’objet, que le sujet se centre sur sa Cohérence. C’est celle-ci qu’il s’agira d’activer, selon tel ou tel Sens à privilégier. Après cette phase de centration, la pratique de l’activation réclame : un choix de Sens (éventuel), l’actualisation de ce Sens dans un existant-message et sa communication aux sujets à activer. Ceux-ci actualiseront à leur tour un existant homologue au message précédent. Ce processus, que nous pouvons assimiler à une communication de Sens, n’est rien d’autre que la traduction existentielle, en phases successives, du modèle constitué par le couple activation /actualisation.

Dans la théorie de l’Instance, ces deux termes se rapportent à elle. On sait que l’activation est participation au ConSensus et que l’actualisation l’épuise en faisant existence. Cela revient tout à fait à dire simultanément que :
- l’existence actualisée active le ConSensus,
- le ConSensus activé s’actualise en existence.

Si on y rajoute d’autres partenaires, on retrouve le schéma antérieur avec, en A et B, soit des personnes, soit des ConSensus(personnes en ConSensus). Cela nous permet donc de généraliser les deux schémas. Le dernier représente la pratique d’activation, dans ses finalités et moyens, soit essentiels (ConSensus activé), soit existentiels (existence commune ou communication établie).

On voit bien que l’activation de tel ou tel Sens passe par l’actualisation d’un existant de même Sens.Ce schéma montre que l’auto changement n’est guère possible en général. En effet, toute pratique est actualisation d’un sujet selon ses Sens activés et ne peut donc en retour que les renforcer. C’est pour cela qu’il faudra faire appel aux autres, comme ressource d’activation. Ecouter une musique change l’humeur et surtout le Sens ; rencontrer un ami, communiquer avec un partenaire, consulter un professionnel, affronter un ennemi, autant de relations qui sont des pratiques d’activation.

De quels Sens ? Cela dépend des choix, du discernement, de la liberté ou de la responsabilité. Selon les Sens, ce seront telles ou telles pratiques ou stratégies qui seront déployées, tels ou tels partenaires rencontrés, telles ou telles existences-communications réalisées. La pratique d’activation examinée ici est valable quel que soit le Sens. Ses modalités existentielles dépendent bien évidemment du choix de ce Sens qu’elle actualise et qu’elle active.

Revenons maintenant au schéma plus complet d’une communication entre deux sujets (ou plus) A et B (personnes ou ConSensus). On peut dire qu’une pratique d’activation consiste pour A à activer B selon tel ou tel Sens dominant (la centration étant supposée réalisée)

Plusieurs considérations sont suggérées par ce schéma :
a) c’est un schéma bouclé qui évoque régulation et ajustement successifs et il peut être lu de deux façons :
- dans l’ordre de l’existence, tout se passe comme si un existant S, provoquait un existant R, comme une cause son effet, un stimuli sa réponse, un problème sa résolution. La pratique y est réduite au passage d’un existant à l’autre, éventuellement par approximations successives.
- dans l’ordre de l’Instance, transcendant au précédent (Sens, Cohérence, ConSensus), tout se passe comme si un ConSensus s’établissait entre A et B, activant en B le Sens dominant pour A. Cette activation de B à partir de A peut très bien s’actualiser avec C, D etc...même sans A. A est ainsi l’auteur et l’initiateur de l’activation (le praticien) que B réactive en relais vers d’autres éventuellement. Cela peut aller vers l’établissement d’un vaste ConSensus, de relais en relais.

b) C’est à la fois un schéma de communication et d’action. Les pratiques d’activation sont autant des actions que des communications. Selon le type d’existant (aspects ou registres), on aura différentes catégories de pratiques qui sont les mêmes en principe. En S on peut aussi bien avoir des réalités matérielles, gestuelles que des langages.

c) Les pratiques dont le Sens ne permet pas conscience de Sens ignorent les rapports entre S et R. Il ne peut alors y avoir de bonne théorie de la pratique. On peut imaginer alors, entre S et R, toutes sortes de rapports du type, effet de contact, similitude formelle, ou opération magique, par exemple. On retrouve là des théories modernes de communication qui envisagent un transport d’informations par des canaux, des véhicules, des supports, avec toutes sortes d’accidents de la circulation.

d) A chaque stade de la boucle on peut imaginer des problèmes pratiques et des difficultés ou disfonctionnements. Cela nous amène à dire que les pratiques d’activation, selon ce schéma, ne peuvent être parfaites.

e) L’activation est obligatoirement médiatisée par une existence actualisée et activante (S).

f) Ce qui est activant alors, c’est tout l’existant S dans tous ses aspects, relatifs, représentatifs, factuels. Par exemple, dans une communication verbale, ce qui communique (active) est aussi bien la relation, que l’énoncé et l’énonciation, tous indissociables. Le message c’est l’existant dans son ensemble, texte et contexte, lettre et messager, temps et lieux, gestes et signes, objets et sujets,etc...

g) La pratique d’activation se mesure à la justesse et l’intensité de l’activation. La justesse peut être comprise comme ceci : en supposant une centration convenable sur une Cohérence, son actualisation peut correspondre à un profil d’activation plus ou moins dispersé. L’activation sera juste si elle atteint un profil d’activation (en B) qui soit très marqué sur l’un des Sens de la Cohérence, Sens dominant à activer.

L’intensité de l’activation est fonction, soit de celle en A, soit de la multiplication des activations de même Sens, soit aussi de la pré-activation en B. Ainsi une activation juste et suffisante sera obtenue par une surdétermination de ce Sens dans la pratique, c’est-à-dire en S.

h) Tout se passe comme si l’actualisation de S était la cause de l’activation de B. Or S est un existant, c’est l’existence de ce qui active B. Ainsi ce n’est pas un aspect seul de S, du message qui est activateur, ce sont simultanément tous ses aspects, ses dimensions et toutes ses parties. C’est chaque partie ou aspect de l’existant S qui contribue à l’activation en B. La surdétermination proviendra de la répétition d’activalions aussi justes que possible, par toutes les parties de l’existant S. Autrement dit « l’efficacité » de l’activation, c’est-à-dire sa justesse et son intensité seront obtenues, si on veille à ce que chaque partie de S soit juste ou encore qu’elles aient toutes le même vecteur intention. Cela revient à dire qu’elles sont toutes des transpositions les unes des autres. Ainsi l’activation sera efficacement obtenue, si l’on produit (actualise) un existant S dont toutes les parties sont des transpositions isomorphes d’un même existant (modèle archétype, par exemple).

i) L’actualisation R sera juste si S l’est, R sera alors une transposition de S. Nous avons posé là les grands principes de la pratique d’activation. On peut récapituler le processus :
- centration : objet-cohérence, sujet,
- choix de Sens dans la Cohérence éventuelle,
- activation (A)
- actualisation (S)
- activation (B) finalité
- actualisation (R) résultat,
- activation (A) ajustement, régulation,
- etc..., surdétermination.

On a donc un processus interactif qui peut être conduit :
- soit par un ajustement progressif, comme dans une conversationou une action improvisée,
- soit par l’élaboration d’un existant S, actualisé et construit de telle manière que l’activation en B soit rapidement juste et suffisante. On parlera alors de « stratégie » d’activation. Cela revient à bâtir une situation dans le ou les registres adéquats, dont tous les aspects et parties sont homologues et transpositions les uns des autres, y compris l’aspect global de la situation.

Pour une simple communication, par exemple, cela reviendrait à instaurer une relation et un discours avec son énoncé, mais aussi son énonciation, qui soient tous obtenus par transposition. On choisira donc pour le même vecteur intention :
- un langage approprié,
- des termes adéquats,
- des circonstances favorables,
- une situation et des gestes convenables,
- etc...

En général, une stratégie d’activation sera plutôt la combinaison des deux cas avec une part préélaborée et une part improvisée. Il s’agit de mettre en mouvement ce cycle que le schéma représente, à partir d’une élaboration stratégique de l’existant S.

On peut maintenant noter le processus général de la pratique d’activation :
- centration,
- choix de sens,
- activation,
- élaboration d’une stratégie par transposition,
- activation (mise en oeuvre)
- conduite, régulation et ajustement semi improvisés,

3) Les pratiques d’élucidation

Leur finalité est d’accéder à une conscience de Sens permettant un discernement, offrant la liberté d’un choix de Sens. C’est tout le domaine de la connaissance qui est ici en question. On sait que cette élucidation advient lorsque l’Instance d’un sujet s’y est disposée par une confrontation avec une série de réalités homologues. Le processus de cette pratique peut se résumer ainsi :
- centration (objet/sujet),
- activation,
- production de réalités homologues (par transposition notamment),
- élucidation par considération simultanée.

On s’aperçoit que ce processus qui peut être mené pour lui-même, s’imbrique aussi avec celui des deux autres pratiques. Ces dernières peuvent d’ailleurs trouver là leur véritable finalité. Si on envisageait que l’élucidation n’était qu’un moyen pour les autres pratiques, cela supposerait encore que celles-ci soient d’un Sens d’accomplissement. Autrement dit, la pratique d’élucidation, si elle est articulée aux autres, rend l’ensemble orienté dans le Sens de l’accomplissement, avec plus ou moins de justesse et d’intensité.

4) Principes de la méthodologie généraledes cohérences

Elle intègre les trois pratiques selon le schéma ci-après :
- la séquence ABC correspond aux pratiques de transposition simples,
- la séquence A B C D aux pratiques d’activation,
- la séquence A B C E aux pratiques d’élucidation.

Cependant la méthodologie générale permet d’envisager toutes sortes de parcours sur ce schéma. Par exemple, on peut envisager la séquence:ABCEBCDBC Cela revient alors à obtenir une réalisation dans l’existence à partir d’une stratégie d’activation D elle-même construite à partir d’une élucidation E. On notera dans cette séquence, le passage en C à trois reprises, c’est-à-dire par des actualisations d’existants homologues. La méthodologie générale, que ce schéma représente, nous montre que les pratiques visant un changement en l’Etre, en l’Instance de l’homme, c’est-à-dire qui concerne son devenir, peuvent passer :
- soit par la connaissance et l’élucidation (E) : la voie de la responsabilitéet de la liberté,
- soit par une stratégie d’activation (D) pour laquelle se pose alors le problème de l’autorité ou de la responsabilité qui y présidera,
- soit par les deux par bouclages dans le schéma, l’une étant au service de l’autre.

Le Travail, La Responsabilité et Les Oeuvres de l’Homme

La théorie de la pratique achève le dessin des propositions et des perspectives fondamentales de la théorie de l’Instance et des Cohérences. Elle en est l’aboutissement. En effet, a quoi cela sert-il de théoriser si cela n’ouvre pas à quelque bénéfice dans la conduite de l’existence, dans les activités et les pratiques humaines et, au bout du compte, pour l’homme lui-même qui s’y exerce. Or il n’en va pas toujours ainsi d’évidence. Pour un grand nombre, la théorie est en effet quelque chose qui s’oppose à la pratique, à la vie quotidienne. Pour eux, la théorie est l’affaire de spécialistes qui n’ont pas les pieds sur terre, alors que l’existence pose des problèmes et réclame des solutions qu’il faut bien assumer sans cela. La vie quotidienne avec son cortège de préoccupations, d’activités, de responsabilités, échappe ainsi au champ de la théorie et la théorie échappe complètement, semble-t-il alors, à l’homme commun. S’il lui arrive de se poser des questions, les théories scientifiques ou philosophiques l’en détournent. Elles ne lui parlent pas, elles ne répondent pas au coeur du sujet. C’est donc sans repères personnels, ou dans un foisonne-ment de repères impersonnels, qu’un grand nombre envisage et conduit son existence.

Qu’en est-il alors du travail humain, qu’en est-il alors de la responsabilité de l’homme, qu’en est-il alors de l’oeuvre humaine. A quoi cela sert-il ? Or, selon le Sens de la théorie et de la pratique, travail, responsabilité et oeuvres de l’homme peuvent, à l’inverse, se trouver éclairés. Il y a des théories et des pratiques aliénantes, égarantes. Ily a des théories et des pratiques révélatrices, réalisatrices de l’homme et de son accomplissement. Cela ne dépend pas de leur objet ou du domaine de leur exercice mais du Sens même de ce que sont un travail théorique ou un travail pratique. Pour situer la portée des bases nouvelles proposées dans cet ouvrage, ce problème devait être posé. Il faut pour cela procéder à une analyse différentielle de la question et en envisager les différentes positions, pour qu’apparaissent plus clairement les perspectives ouvertes ici.

Pour cela, l’utilisation de la carte générale de Cohérence épistémologique sera d’un grand secours :

Dans toute la partie gauche de la carte, dans les Sens du« personnalisme », la théorie est une expression de la person-ne, une expression de l’Etre. La théorisation est une conceptualisation de ce qui se passe dans la personne à partir de son rapport au monde. La théorie n’est pas produite par abstraction, comme si elle était extraite des choses, mais elle est produite par une création, une conception, qui manifeste dans le langage ce qu’il y a au coeur du sujet. La théorie est là,réponse à un questionnement personnel à propos d’une chose ou d’un domaine. En retour, la théorie ainsi produite, ne vise pas à décrire avec exactitude la vérité d’un monde d’objets hors du sujet. Elle vise à interpeller la personne elle-même, à lui proposer un regard sur les choses et non la vérité objective des choses. Cela n’empêche nullement que ce regard objective les choses et qu’un descriptif en soit possible. Cependant, ce que la théorie propose ce n’est pas la description pour la description mais pour proposer un point de vue personnel sur les choses. Il n’y a pas de compréhension personnelle si elle n’est pas ancrée dans le sujet. La théorie, donc, vise, une fois élaborée, à proposer à la personne de se placer dans une certaine disposition intérieure propre. De là, à partir de cette disposition, de ce regard et cette position vis-à-vis des choses, des autres et de soi l’activité de l’homme, qui est sa pratique, sera l’expression de cette disposition personnelle.

La pratique est, elle aussi, une manifestation de la personne à partir d’une prise de position. Elle témoigne de la personne, elle s’y exprime, elle s’y actualise, s’y réalise. Cette pratique peut être aussi une pratique de théorisation. Le rapport entre théorie et pratique se noue donc au coeur du sujet, dans la personne humaine. Chacune des deux exprime la personne, manifeste sa prise de position vis-à-vis du monde. Cependant, la théorie, par le fait qu’elle est plus spécifiquement une pratique du langage, a comme intérêt d’aider plus directement à trouver ou retrouver le point de vue, la disposition, la prise de position personnelle à partir de laquelle les pratiques vont pouvoir s’exercer. Les concepts théoriques sont des repères. Repères d’une position d’auteur, celle du théoricien, celle du praticien qui se sert d’abord de la théorie pour accéder à cette position d’auteur de sa pratique. La théorie est ainsi ce qui exprime ou ce qui aide à fonder une position d’autorité. Le travail humain, dans cette perspective, est : soit un travail théorique, cherchant à fonder de nouvelles positions « d’autorité » pour l’homme, soit un travail pratique, celui où les personnes se réalisent dans le monde, où elles expriment leur richesse propre, où, dans ce Sens, elles produisent leur richesse personnelle. Le travail, expression personnelle, est créatif, il est oeuvre de créativité parce que témoignage personnel. Le travail et son produit sont homologues de celui qui les produit. C’est pour cela qu’il s’agit ici d’un travail responsable. Il est responsable parce que l’Homme y répond en personne. Il n’y a de véritable responsabilité que personnelle, là où ça répond des actes accomplis : au coeur du sujet.

L’oeuvre de l’homme, dans cette perspective, est le témoignage de sa richesse. Il vise donc à manifester sa présence, son existence. L’oeuvre de l’homme, c’est l’homme présentifié, actualisé. C’est ainsi qu’il contribue à la création du monde et cet acte est un acte de foi. Foi en soi assumant son oeuvre propre, foi en l’autre qui s’y réalise, foi en Dieu, auteur de l’homme lui-même et de cette création toujours actuelle à laquelle l’homme participe. Ce sens du personnalisme peut prendre deux types de variantes. Du côté de l’animalisme tout cela sombre dans la confusion. Confusion de la personne et de son existence. Confusion du travail et de l’oeuvre, confusion de l’avoir et de l’être. La théorie devient dogmatisme qui s’impose. La pratique devient acte de violence qui impose. Le travail est exercice d’une emprise sur les choses et les gens pour les posséder, s’enrichir, pour être quelqu’un. La responsabilité est confondue avec le pouvoir et celui-ci se mesure à l’avoir. Posséder est le seul critère de responsabilité, l’oeuvre de l’homme consiste là à s’approprier le monde, à y établir son empire. C’est en quelque sorte chercher à accéder à la toute puissance divine par la possession du monde et des autres, sous le régime de la loi de la jungle. Univers d’animaux en mal de territoires. Du côté du culturalisme, théorie, pratique, travail, res-ponsabilité et oeuvres humaines, s’inscrivent dans un devenir, dans la culture des valeurs de l’humanisme. C’est là seulement qu’ils contribuent à l’accomplissement de l’homme.

On terminera cette analyse par le développement de cette perspective. Auparavant, examinons ce que le Sens opposé au personnalisme nous propose, celui de l’organiscisme. La théorisation y est une abstraction, abstraire c’est ici extraire de la réalité ce qui est sensé la former, sa forme première, sa structure, son modèle. La théorie vise donc à dégager les structures des choses en supposant que ces structures sont la cause explicative des choses elles-mêmes. La théorie prétend alors définir avec l’exactitude la plus grande possible, ce que sont les formes premières, les structures, les modèles normatifs des choses. Elle consiste donc en un travail de modélisation. Appliquée à l’homme elle consistera à en décrire l’organisation, les structures psycho-physiques, celles du comportement. Les sciences biologiques classiques s’y emploient notamment et la plupart des sciences dites humaines. La pratique ne peut être que la reconstitution de la réalité à partir des modèles que la théorie décrit. Il s’agit d’applications ou de mises en forme, de développement conforme, de conformation. Le point commun entre théorie et pratique, c’est le modèle, la structure de base, la forme à appliquer. Ce n’est pas l’homme. De ce fait, comme c’est l’homme qui de toute façon se trouve à devoir agir, la théorie ne dit rien de sa pratique personnelle. Il est lui-même agent de sa pratique, celui qui applique et non pas son sujet.

D’ailleurs, par le biais de formations appropriées, lui seront décrits des modes d’emploi, qu’il devra appliquer. Il ne s’agit plus de s’exprimer mais d’appliquer. Il y a dans cette perspective un vide sur la question suivante : comment l’application des modèles, structures, recettes, etc... opère-t-elle. L’homme n’en est ni le lieu, ni l’auteur. C’est dans cette perspective là que les théories n’enseignent rien à l’homme sur son activité personnelle. Par contre, elles ne cessent de décrire les modèles auxquels il devrait se conformer pour être normal. Le travail, dans ce Sens, n’est pas le travail du sujet. C’est le travail d’un organe dans une organisation, un fonctionnement qui ne se définit que par la structure pour laquelle il s’exerce et selon les règles qu’elle lui impose. Il ne peut y avoir d’initiative personnelle, sinon de s’abstraire de soi pour se conformer à un ordre des choses et le reproduire. Il y a là, d’ailleurs, possibilité d’une illusion d’autonomie. La responsabilité se définit comme l’application de soi-même aux règles de la structure, c’est-à-dire à une identification. Les « cadres » portent un nom de structure (cadre) et ils sont la structure. C’est le modèle type de la responsabilité. Il n’y a pas d’autorité personnelle puisque seule la structure est sensée être auteur. L’« autorité » supposée, n’est que l’exercice d’application d’une règle structurelle. C’est ce qu’on trouver aussi sous le régime de la démocratie formelle. L’ordre démocratique y est la seule source d’autorité. L’oeuvre humaine, dans cette perspective, ne peut avoir pour autre fin que de poursuivre le fonctionnement des structures, organiser le monde selon les règles et modèles qui le constituent. L’homme y est un acteur sur la scène d’un monde où il ne peut que remplir le rôle qui lui est attribué. Il n’y a pas d’oeuvre humaine, il n’y a que développement et évolution du monde dont l’homme est un rouage parmi d’autres. Il est vrai que cette disposition est séduisante, c’est celle de l’abandon de tout risque personnel, en cherchant à se reposer sur une identité vide de personnalité, vide donc de responsablité propre. C’est la position de l’enfant ou de l’adolescent qui se laisse porter et s’identifie aux modèles qui lui sont proposés et auquel il s’applique. En restant là, on en vient à « être par procuration », dans le giron de structures ou sous le couvert de modèles avec lesquels l’identification normative est gratifiante, au prix de son originalité, de son autorité, de sa créativité et de sa personne. La pratique est ici acte de croyance, le rapport avec la théorie est acte de crédulité. Croire à quelque chose, et ici au ne cause formelle (structure, norme ou modèle), est la caractéristique indispensable de cette disposition. Bizarrement, la certitude de la croyance dans le modèle, la théorie, la science, excluent le doute, attitude d’interrogation caractéristique de la foi personnelle, au profit de la critique de toute attitude, déclarée croyance, qui se réfère (dans ce point de vue) à un modèle autre, donc supposé inexact. On peut constater effectivement combien se critiquent mutuellement les organismes, organisations, sciences, théories, spécialités qui se fondent ici sur des modèles différents ; et combien la nécessité d’une synthèse est réclamée alors que se cultivent, catégories, classes, spécialités ou syncrétismes « interdisciplinaires » vains. Cette disposition a aussi deux variantes.

La première, avec le naturalisme, tend à matérialiser la structure et à en faire le réel lui-même. Il portera le nom alors de système ou de Nature. Tout y est constitué intrinsèquementet tout y est conduit par les « lois de la nature », le jeu du système et les mécanismes matériels naturels. Il y a là un jeu subtil d’équilibre entre la théorie et la pratique. La théorie décrit et la pratique, adapte selon la description. Seulement, les règles et descriptions anoncées par la théorie, sont confondues avec le réel. L’action humaine volontaire y est paradoxale. En effet, si l’homme n’est qu’un objet de nature, un agent physique de mécanismes naturels, comment pourrait-il s’écarter des lois naturelles ou avoir à y revenir ? La pratique humaine volontaire y est donc contre nature ; soit si elle prétend s’écarter de la nature (les supposées lois « naturelles » de l’économie de marché par exemple), soit si elle s’aventure à s’y conformer, en contradiction avec sa propre nature, alors. Dans cette pers-pective aussi, la théorie objectivante prétend à la vérité objective du système, et la pratique est un travail d’aliénation du sujet pour se faire objet de nature, c’est-à-dire pour se conformer aux forces et mécanismes de la nature, selon ce que la théorie en décrit comme la vérité. On a là le règne de l’idéologie du matérialisme scientifique, mécaniste, celui du systémisme systématique de la perspective d’un monde naturellement cybernétique, dessein d’un monde froidement totalitaire. Le responsable y est le coupable. L’oeuvre humaine ne peut-être que celle-ci, sous condition accessoire d’une pratique de survie : le développement d’un savoir théorique descriptif de tout l’univers pour en devenir maître, c’est-à-dire capable d’une conformité matérielle absolue. Cette œuvre, c’est le suicide de l’humanité.

L’autre vérité de l’optique organisciste est celle du rationalisme techniciste et constructiviste. Elle apporte à l’organiscisme une notion de valeur humaine et elle y introduit l’exigence de la référence à l’homme et à ses valeurs. Cependant, ces valeurs ne sont pas celles d’un Etre, d’une personne. Ce sont des idéaux, des raisons d’être. La théorie, ici, consiste à dégager ces raisons d’être, formes et modèles idéaux, perfections à atteindre. C’est là l’enjeu de toute pratique : construire le monde pour atteindre un modèle idéal d’humanité. La pratique est une rationalisation. Elle consiste à rationaliser, c’est-à-dire rapporter les choses les unes aux autres en s’approchant de la perfection du modèle : celui de la raison. La raison de construire est la raison opérante. La raison est sensée être opérante dans la mesure où elle consiste en l’application des raisons et de la raison. La pratique est donc l’application d’une technique avec le plus d’exactitude possible. Là aussi l’homme est, comme le monde, objet de raison et son travail ne peut être qu’exercice de cette raison. Le point commun entre théorie et pratique est la Raison et la Raison n’est pas l’homme. Ainsi le rationalisme échoue à proposer une théorie de la pratique. Il ne peut qu’en formuler les objectifs idéaux, indiquer des rapports opératoires, ce que sont les techniques, et enjoindre de les appliquer avec exigence. L’exigence est d’ailleurs ici une exigence morale, ou plutôt moraliste, dans la mesure où ses règles, ses normes, ses valeurs, bien qu’humaines, ne sont pas le propre de la personne mais celui de la Raison. Le travail, comme la responsabilité, restent donc impersonnels. S’ils sont engagés en rapport avec un devenir, avec ces valeurs humaines, ils ne valent qu’en référence avec une norme supposée préétablie. Il s’agit donc d’un légalisme. La conformité morale à la Raison est la contribution de l’homme à l’oeuvre humanitaire impersonnelle : la construction d’un monde meilleur c’est-à-dire mieux organisé selon les règles de la Raison. Cette subordination de l’homme à la Raison l’en fait son objet et l’aliène de son être et de sa personne. La croyance en la Raison a fourni les plus belles utopies des siècles derniers en occident, dont l’expression des droits de l’homme en est encore une subsistance ambiguë. L’homme est-il sujet du droit ou le droit est-il objet de l’homme ? La loi et la raison sont elles faites pour l’homme ou l’homme pour la loi et la raison ?

Passons maintenant à l’axe vertical en commençant par le bas : la perspective matérialiste. La théorie prétend être ici la vérité de la chose comme les mots sont les choses. Théoriser, c’est constater et le constat est la vérité. Alors si quelqu’un n’est pas d’accord avec la théorie c’est qu’il ne veut pas reconnaître la réalité objective, qu’il ne veut pas s’y résoudre ou plutôt s’y réduire. L’appréciation de l’homme est subordonnée à la théorie, supposée vraie. De même, lorsqu’on évoque « la loi du monde » comme une vérité absolue incontournable, la théorie exclue toute autre appréciation personnelle. Il ne s’agit plus de croyance mais de fanatisme et de fatalisme. La pratique ne peut être rien d’autre qu’effet d’une force, actionnement, ce que l’on appelle l’action. L’action, c’est l’exercice d’une force matérielle nécessaire. L’action est nécessaire et elle n’a comme mobile que la nécessité. Le lien entre la théorie et la pratique passe par cette force, expression d’une énergie qui anime autant le discours du théoricien que l’action pratique, sous le régime de l’inclusion /exclusion ; l’une et l’autre sont action ; l’une et l’autre sont discours en marche. L’homme est un élément dont le travail est de lutte : lutte pour atteindre, de toutes les forces qui lui sont allouées, l’objectif fatal de l’histoire, lutte contre lui-même et le monde qui s’oppose à cette confusion finale. Le travail, exercice de force, est l’obligation pénible, à laquelle l’homme est condamné. Il ne peut y échapper sans y perdre la vie, à tel point qu’on l’identifiera ici au travailleur. On lui fera gloire de son aliénation. La responsabilité humaine personnelle ou formelle est exclue. L’homme étant en effet traversé par les forces de la matière ou de l’énergie, ne peut lui-même que consentir à cette nécessité, en luttant contre ce qui s’y opposerait. Que l’origine en soit la Nature, la matière-énergie, ou un Dieu ou Diable tout puissant immanent, l’homme n’y est pour rien. Il n’y a pas d’oeuvre humaine. Il ne peut y avoir que production humaine, indifférenciée de la production d’une machine. Cette production humaine, effet d’une action nécessaire, est mue en fait par l’angoisse et l’avidité, la menace et la culpabilité. Le non travail, loisirs ou retraite, sont sans cesse désirés comme échappatoires, mais restent sous le régime de la culpabilité. Dans la variante animaliste ou personnalisme matérialiste, théorie et pratique sont appropriées par celui qui se veut tout puissant. Le travail est action conflictuelle, dans une lutte des classes ou lutte pour la vie. La responsabilité personnelle est le pouvoir que s’arrogent les uns et auquel s’aliènent les autres. Dans la variante naturaliste ou matérialisme organisciste,théorie et pratique sont sensées être l’oeuvre du système de la nature dont l’homme est un agent. Le travail est un conditionnement. Il consiste naturellement à rétablir ou entretenir des conditions de vie naturelle équilibrées.

A l’opposé, dans la perspective humaniste, la théorie est une qualification des choses selon l’appréciation de leur valeur humaine. Elle ne prétend pas à un constat de vérité mais à une juste appréciation. Elle prétend à un discernement et à une mesure des qualités. Dire « cela mesure un mètre » ne prétend pas être le constat matérialiste de la vérité absolue de la chose.Cela signifie que cette chose existe dans une dimension d’espace et que la mesure de l’appréciation de cette qualité est, selon les valeurs humaines d’appréciation, équivalente à un mètre. L’édification des théories correspond à l’oeuvre de discernement et de mesure de l’homme pour qualifier le monde, c’est-à-dire l’édifier selon les qualités humaines. Cette édification dans le langage s’articule avec l’édification dans la pratique. La pratique c’est l’exercice des qualités humaines. C’est le contraire de l’action (mécanique). La théorie et la pratique ont leur lieu commun dans les qualités humaines qu’elles visent à réaliser ; réaliser dans la conscience par l’intelligence, réaliser dans la matière et tout ce qui fait le monde par le travail. Le travail est humanisation des choses et du monde, c’est-à-dire édification d’un monde humain. C’est aussi ce qui qualifie l’oeuvre de l’homme, oeuvre humaine par excellence puisqu’elle est exercice et réalisation de son humanité selon ses valeurs d’humanité. Dans cette perspective, la responsabilité est plutôt une exigence, celle de la qualité, celle qui est exigence de dignité humaine : l’oeuvre de qualification. L’exigence théorique est celle du discernement et de la mesure. L’exigence pratique est celle du concemement et de la dignité. La pratique est, pour chacun, pratique de son humanité, et ce, dans tous les actes de la vie. La diversité des tâches est ici réunie dans l’universalité de l’oeuvre humaine, exaltant et rassemblant toutes les qualités d’humanité. Seulement, la variante rationaliste idéalise ces qualités, en fait des Raisons et dépouille l’humain de sa responsabilité et de son autorité personnelle. L’autre variante est celle du culturalisme, ou personna-lisme humaniste. Cette perspective est celle développée touta u long de cet ouvrage.

Il est bon maintenant de préciser ce que sont dans cette perspective, théorie et pratique, travail, responsabilité et oeuvre humaine. C’est à cela que la théorie et la méthodologie générale développées ici, proposent leur contribution. C’est dans cette disposition de l’homme qu’elles se situent, donnant un Sens spécifique à toute la démarche dont elles témoignent et dont elles ouvrent la perspective. La théorie et la pratique sont des manifestations dans l’existence humaine. Elles sont donc à la fois actualisation d’une Instance personnelle et fait de ConSensus. Elles sont,l’une comme l’autre, témoignages révélateurs de l’homme en personne et en humanité. Le développement de la théorie comme de la pratique sont édification culturelle du Monde. Chaque culture crée progressivement son monde, tant par le langage conceptuel que par ses actes. Ce faisant, s’édifie le monde de plus en plus profondément personnel et de plus en plus universel. Plus spécifiquement la théorie, en tant que témoignage de la personne humaine, est profession de foi. Elle exprime un point de vue original différencié. Elle joue donc d’abord un rôle d’activateur du Sens qu’elle exprime et justement d’un Sens révélateur de l’homme et singulièrement de celui qui s’y confronte. La théorie est oeuvre de maîtrise, service proposé aux autres pour qu’ils s’y retrouvent. Formellement, elle constitue une discipline, le jalonnement d’un chemin qui mène au coeur du sujet qui s’y confronte. Témoignage de l’homme, elle est donc homologue aux réalités du monde. C’est en cela qu’elle peut aider à la conscience de Sens de ceux qui s’exercent à entendre ce qu’elle propose. En tant que fait d’un ConSensus, la théorie, qui est parole d’homme, est aussi voix d’une culture. Elle est cependant voix de toute culture comme de tout homme qui l’entend et la reprend. Son émergence traduit néanmoins la possibilité d’une parole et la présence de Sens non encore clairement exprimés. La pratique est actualisation de soi dans un ConSensus collectif. Elle est donc profession de soi, service de son originalité comme contribution à la coexistence avec les autres. En tant que témoignage d’originalité et d’autorité, elle active les Sens qui permettent aux autres de s’y retrouver. En tant que réalisation différenciée, elle invite à la différenciation de chacun et au discernement. La pratique dans ce Sens, est témoignage révélateur jouant le rôle d’activateur d’un Sens qui est celui par lequel adviennent conscience de Sens et liberté. La théorie comme la pratique, quels que soient leur objet ou leur domaine, sont des cheminements révélateurs, voies d’accomplissement, de liberté et de conscience de Sens. La pratique est jalonnée par des repères qui guident son déploiement. Ces repères sont ce qui constitue les méthodologies et les techniques. Ce sont des artifices de cheminement, des disciplines qui conduisent, làe ncore, au coeur du sujet. C’est là que théorie et pratique serejoignent. La pratique permettant à l’homme de s’expérimenter et de se révéler dans le monde commun, ouvre la possibilité à une conscience conceptualisable en théorie. La théorie de son côté ouvre le chemin à une conscience et, pour le mieux, à un positionnement (de Sens dans l’Instance) à partir duquel peut s’actualiser une pratique homologue. C’est là le rapport de la théorie et de la pratique : elles sont homologues. C’est pour cela que l’une comme l’autre renvoient à leur source, leur Cohérence en l’Instance de la personne. La théorie et la pratique ne sont pas dans un rapport de causalité directe mais elles sont, l’une pour l’autre, voie d’accès au lieu métaphysique transcendant à l’une et à l’autre, au coeur du sujet de l’une et de l’autre. Cette transcendance de l’homme est la condition pour que, en lui, l’une et l’autre convergent etqu’il se retrouve par l’une et par l’autre au coeur du sujet. Le travail de l’homme est alors la conduite de son existence dans chaque circonstance de sa vie, selon le Sens de son accomplissement. Il est l’actualisation d’une vocation, ou Sens personnel d’accomplissement en ConSensus avec d’autres, alors d’une même culture. Le travail n’est donc rien d’autre que la mise en oeuvre à maîtriser peu à peu, des processus humains,activation, actualisation, conscience de sens dans un sensfavorable. Toutes les méthodes, techniques, procédures ; tous les outils, artifices, moyens, individuels et collectifs, ne sont que des accessoires pour y parvenir et les réaliser. Les oeuvres qui en résultent, oeuvres qui sont professionnelles et culturelles sont homologues de tout ce qui existe en ce Sens. C’est pour cela qu’elles témoignent et révèlent l’homme, parce qu’ainsi il en est responsable. La responsabilité de l’homme est d’être humain ou plus précisément d’assumer et de témoigner de l’Etre humain en devenir. Le Christ par exemple en est le témoin révélateur et c’est pour cela qu’il annonce ce qu’est l’homme et son accomplissement. L’oeuvre humaine qui est témoignage de l’homme personnel est aussi témoignage et révélation de l’homme universel, dans l’accomplissement de la création du monde à laquelle chaque homme participe. C’est donc en assumant sa personne et sa culture que l’homme contribue à l’oeuvre universelle. Cependant cette oeuvre universelle : l’univers de l’homme, n’est pas un objectif terminal. C’est le repère commun d’accomplissement de l’humanité en chacun. Tout le travail humain et sa responsabilité consiste à témoigner pour révéler, révéler pour accomplir l’humanité. Ce travail et cette responsabilité sont tout à fait personnels et aussi tout à fait collectifs. Si l’enjeu en est dans l’Instance personnelle de chacun, le témoignage s’en fait dans l’existence qui est coexistence. Le témoignage le plus profondément personnel est celui de l’humanité la plus universelle et la contribution la plus riche au ConSensus commun, à l’édification de l’oeuvre de création de l’univers. La théorie et la pratique en sont les modalités, si on les conduit et reconnaît dans ce Sens. La grande affaire de chacun dans son existence est de contribuer par et pour lui-même, par et pour les autres à la connaissance de l’homme et à l’oeuvre commune révélatrice. La façon pour cela est de cheminer vers plus de conscience de Sens donc d’autonomie, de liberté, d’autorité, d’originalité personnelles et en même temps de gouverner son existence personnelle dans les affaires collectives. C’est comme cela que l’homme s’accomplit, jouissant de son existence pour naître à l’Etre singulier qui est son devenir. C’est le Sens de l’intégration et de l’intégrité qui réconcilie l’homme avec lui-même et unifie toutes les préoccupations et les circonstances de son existence dans une même ligne directrice, dans un même Sens, librement. C’est le Sens du travail, qui est le propre de l’homme.