Ce chapitre aborde un aspect particulièrement novateur. Il développe une praxéologie dont les principes débouchent sur une méthodologie générale qui a donné lieu à de nombreux moyens méthodologiques et des pratiques en plein développement.
Chapitre 7 : THÉORIE DE LA PRATIQUE ET MÉTHODOLOGIE
GÉNÉRALE DES COHÉRENCES 295
I. - PROBLÉMATIQUES 298
II. - MÉTHODOLOGIE GÉNÉRALE 302
1) Les pratiques de transposition 303
2) Les pratiques d’activation 305
3) Les pratiques d’élucidation 312
4) Principes de la méthodologie générale des cohérences 313
Le travail, la responsabilité et les Å“uvres de l’homme 315
SEPTIEME CHAPITRE
THEORIE DE LA PRATIQUE
ET
METHODOLOGIE GENERALE DES COHERENCES
PRATIQUE ET METHODOLOGIE DES COHERENCES
Toute pratique vise l’homme, soit directement en son Instance, soit
indirectement dans l’existence, dans le monde. Agir sur le monde n’a de
sens qu’en l’homme. Il s’agira toujours, pour ce qui nous préoccupe, de
pratiques humaines visant l’homme par ses objets de préoccupations,
quels qu’ils soient.
Les pratiques dont il s’agit, sont, d’une manière générale, toutes les
activités humaines, que ce soient les pratiques de vie courantes, les
pratiques sociales, religieuses ou les pratiques professionnelles. Il est
vrai que c’est souvent dans ce dernier domaine que l’on se préoccupe le
plus de méthodes ou de techniques. Cependant, si notre travail débouche
sur des méthodes qui s’appliquent dans différents champs professionnels,
la démarche générale et même certaines techniques, restent valables
dans la vie courante pour les questions personnelles ou collectives.
Une théorie de la pratique, telle que nous l’esquissons ici, est,
comme une théorie de la connaissance, à la base du développement de
nombreuses pratiques particulières. Elle fournit les repères nécessaires
pour établir le guide et la discipline que constitue toute méthodologie et
les artifices que sont les techniques opératoires.
La théorie de la pratique se fonde dans l’homme et les processus
humains. En effet, dans toute pratique rien d’autre n’est agissant que les
processus fondamentaux de l’existence humaine à partir de son Instance.
Toute pratique, ainsi, prend sa source dans l’Instance, les sens, les
cohérences et les consensus. Elle est toujours une actualisation de
l’Instance dans l’existence, qui transforme celle-ci pour contribuer au
devenir de cette Instance même. Toutes les activités humaines se jus-
tifient par leur contribution au devenir de l’homme et son accomplis-
296
PRATIQUE ET METHODOLOGIE DES COHERENCES
sement. Toutes ces activités cependant se différencient par leurs objets et
leurs sujets. C’est pour cela que l’on peut, Ã la fois, envisager les pro-
blèmes de toute nature qui se posent dans l’existence (techniques, éco-
nomiques, sociaux, familiaux, etc...) en les ordonnant à leur finalité
humaine dans l’Instance. C’est certainement l’une des caractéristique
majeure de cette approche et des nombreuses pratiques quelle ne cesse
de susciter que d’intégrer et réconcilier tous les domaines de l existence
autour d’une perspective commune, l’accomplissement de l’homme.
C’est la condition de la responsabilité personnelle dans le gouvernement
de son existence au profit de son accomplissement et de celui des autres.
Toute conception de l’homme et la nôtre notamment, est indisso-
ciable de la question du devenir humain. Celle ci, Ã son tour, renvoie au
problème des activités de l’homme rapportées à leurs finalités et a leurs
modalités infiniment diversifiées.
Qu’elles soient individuelles ou collectives, toutes les activités hu-
maines sont sous tendues par une vision de l’homme et de son devenir.
Vision aveugle ou occulte trop souvent.
S’agissant d’une conception de l’homme et de ses réalités, on ne
peut la dissocier de la question du devenir de l’homme, personnellement
et collectivement. L’activité de l’homme, rapportée à lui-même et au
monde qui l’entoure, est ainsi en question, tant pour ses finalités et sa
contribution à son devenir, que pour ses modalités, avec l’infinie diver-
sité des activités humaines individuelles et collectives.
Ce lien entre la conception de l’homme dans son monde et ses
activités est notamment au centre de la question des rapports théorie-
pratique. L’affirmation de ce lien, d’un lieu commun, n’est en fait
compatible qu’avec un certain type de conception de l’homme (celle ou
son Etre -l’Instance- est ce lieu commun, transcendant, et a la théorie,
et à la pratique, qui sont en relation mutuelle d’immanence).
S’il est courant d’opposer ou de vouloir réunir ce qui n’est pas
essentiellement séparé, la théorie et la pratique, c’est que domine une
vision de l’homme et du monde, elle-même dissociée, ou la source des
deux, théorie et pratique, est ignorée. Dans certains cas, au contraire,
poser l’une élimine l’autre et, parfois, les deux se confondent (dans la
praxis- matérialiste).
297
PRATIQUE ET METHODOLOGIE DES COHERENCES
1) Problématiques
Pratiquer, c’est exister et exister c’est pratiquer l’existence et les
existants. C’est ce qui résulte de la théorie de l’existence, révélatrice de
l’homme, ainsi que la pratique.
On peut donc parler de pratiques humaines en considérant sim-
plement comment l’homme existe « en pratique ». Cependant il est
possible d’isoler le moment d’une pratique et de s’interroger sur son
utilité et, d’une façon générale, noter qu’une pratique vient en réponse
à une situation, à un être, pour y apporter des modifications.
Appliquant le schéma existentiel à propos de la pratique, on en
dégage les dimensions et les aspects suivants :

La méthodologie est ainsi l’aspect représentatif d’une mise en
oeuvre, en action, par son application au jeu des relations et com-
munications entre sujets et objets. La méthode, dans une pratique, est
une sorte de scénario qui en traduit l’intention, le projet d’un trajet
opératoire.
Envisageons maintenant ce que la théorie propose comme enjeux
de la pratique, on en déduira ensuite les modalités.
Il y a pour l’homme deux façons de situer le problème :
l’une dans l’Instance,
l’autre dans l’Existence.
298
PRATIQUE ET METHODOLOGIE DES COHERENCES
Pour l’Instance, il n’y a pas d’autres enjeux que ceux que prédisent
ses dynamiques historiques et actuelles. Les dynamiques historiques
contribuent à l’instauration ou la singularisation de l’Instance. Ce sont
les finalités les plus essentielles de toute pratique : contribuer a 1’ins-
tauration ou la restauration de l’Instance et à sa singularisation par
voie de conscience de sens. La question du devenir de 1’homme est ici
directement posée.
A partir des dynamiques actuelles, activation-actualisation, la
question posée est la suivante : comment être activé dans un autre sens
ou un autre lieu de l’Instance (une autre cohérence) ? L’enjeu de la
pratique est de changer le lieu d’être (de cohérence) ou changer de sens
dans un lieu d’être donné. C’est une problématique différente qui n’est
plus automatiquement rattachée à la précédente. Changer d’humeur,
changer de personnalité, « être » bien, mieux, différent, sont des pro-
jets qui s’y rapportent. Le problème de la pratique est alors le suivant :
comment exister en pratique ou par une pratique, pour être activé
autrement ? Au niveau de l’Instance nous n’avons en définitive de
problèmes de pratique, qu’en rapport à son devenir, pour y contribuer
et l’orienter, ou en rapport avec un changement d’activation.
On sait par ailleurs que l’élucidation des sens donne la liberté de
tels changements. Ceci ramène les problèmes de l’Instance a deux
types de pratiques :
les pratiques d’activation : instauration, restauration, changements
de cohérence (lieu d’être), ou de sens dans une même cohérence,
les pratiques d’élucidation : singularisation et liberté (partielle) de
choix de sens et de lieu d’être (ou cohérence).
Rien n’interdit de rapporter les problèmes de simple changement
d’activation à ceux du devenir de l’Instance, par exemple au choix,
parmi tous les sens possibles, de ceux de l’accomplissement. Dans ce
cas l’activation de ces sens sera à privilégier. La liberté préalable d un
tel choix par la conscience de sens y serait favorable. Il se trouve aussi
que ce type d’activation favorise cette conscience et donc la liberté de
continuer librement.
Les pratiques d’accomplissement rassemblent les deux types de
problématiques de l’Instance :
devenir,
changement.
et rapprochent les deux pratiques possibles d’activation et d’élucida-
tion, chacune favorisant l’autre pour ces sens là .
En résumé, la théorie de l’Instance de l’homme propose un ques-
tionnement sur celle-ci, ce qui amène aux deux problématiques du
devenir et du changement dans l’Instance, qui à leur tour, amènent a
deux types de pratiques transversales : celles d’activation et celles
d’élucidation, qui se rencontrent lorsque les deux problématiques sont
réunies dans le sens de l’accomplissement. On a ainsi parcouru le
chemin théorie-problématique-pratique pour l’Instance.
299
PRATIQUE ET METHODOLOGIE DES COHERENCES
II faut le reprendre maintenant pour l’Existence. L’existence de
toute chose, de l’homme existant aussi, répond à la théorie du moment.
On commencera par envisager la question du changement d’exis-
tence. C’est bien de cette façon que de nombreux problèmes sont
posés : comment faire changer ceci ou cela ? Le changement en ques-
tion peut être création, disparition ou transformation d’un existant. I1
peut être caractérisé par tels ou tels aspects ou dimensions de l’existence.
Obtenir un résultat, en fait, est une façon de poser le problème
d’un changement sur le plan factuel. Il peut s’agir pour le malade, de
l’élimination du symptôme (existentiel) ou encore d’une réparation.
Quelque soit le problème, on pourra toujours le ramener à une recher-
che de transformation d’un existant donné. La création, production ou
élimination d’un existant, peuvent être ramenées à une modification
de la situation existante, ou de telles problématiques se posent. Cela
amènera donc toujours une pratique, sur, et dans l’existence d’un
existant. Ainsi la théorie de l’existence ramène toutes les probléma-
tiques qui s’y définissent à un seul type, le changement d’existence. Ce
seul type de problématique, répétons le, comprend tous les problèmes
de l’existence et des existants, posés à ce niveau.
On débouchera alors sur une théorie du changement dans l’exis-
tence dès que l’on envisagera la façon dont l’existence peut changer et
les façons pratiques d’y parvenir. Pour un existant donné, il n’y a
changement que par modification des variables du moment de son existence.

Les deux seules variables sont le vecteur intention et le vecteur
attention. Si l’on reste dans l’existence, il s’agit :
d’une part de l’intention, direction, orientation, volonté, politique,
désir, etc...
d’autre part de l’objet, le propos, les acteurs et facteurs auxquels
l’intention se rapporte.
Cela débouche sur deux types de stratégies et donc de pratiques :
celles qui consistent à faire varier le vecteur intention,
celles qui consistent à modifier le vecteur attention.
300
PRATIQUE ET METHODOLOGIE DES COHERENCES
L’une comme l’autre touchent au consensus dont les deux vecteurs
sont la manifestation.
Les premières consistent à modifier ce qui concerne la cohérence
de l’existant. Celui-ci, bien que transformé, sera toujours le même,
donc de même cohérence. Ce qui change alors c’est seulement le profil
d’activation de la cohérence. Cela se ramène à des variations d’in-
tensité d’activation ou encore des changements de sens dominants. Il
s’agira donc de pratiques de changements de sens. Or on sait que deux
types de stratégies sont alors possibles, celles d’activation et celles
d’élucidation.
L’autre possibilité de changement d’existence consiste à modifier
les « partenaires du consensus », ce qui revient à transposer d’un objet
à l’autre le vecteur attention, ou, plus généralement, d’un univers a
l’autre, d’un registre à l’autre, d’un domaine à l’autre, chacun repéré
par les objets qui en sont les critères. Il s’agit de faire varier le champ
d’application ou d’affectation de l’intention. On peut obtenir ainsi, par
transposition, des versions différentes d’un même existant, versions
qui n’ont éventuellement aucune analogie mais restent homologues.
Pour les sujets de l’existence, ces changements par transposition
sont équivalents, s’ils ne s’accompagnent pas d’un changement du
profil d’activation (vecteurs intention).
La pratique de transposition revient à une traduction, comme
d’une langue dans une autre, c’est-à -dire à une actualisation, selon des
champs d’attention différents.
Le changement d’existence, seul type de problématique au niveau
existentiel, débouche sur trois stratégies en pratique, selon les problè-
mes et leurs enjeux :
des pratiques d’activation,
des pratiques d’élucidation,
des pratiques d’actualisation.
La théorie de base débouche ainsi sur la pratique de la façon
suivante :

II
METHODOLOGIE GENERALE
On remarquera que les pratiques se ramènent toujours à trois
stratégies :
d’activation (changement de sens),
d’élucidation (conscience de sens),
d’actualisation (transpositions de réalités homologues).
A ce propos il y a deux observations majeures à faire, la première
est que l’on ne retrouve que les seuls processus de l’Instance, il n’y a de
pratiques, que celles qui jouent sur les processus de l’Instance. Comme
on le verra, toute pratique, toute méthode, toute technique même,
n’est jamais que la mise en jeu de ces processus, seuls disponibles. La
pratique de l’homme ne met en jeu que lui-même. Il en est le sujet et l’auteur.
L’art de toute pratique humaine est la mise en jeu artificielle de
ces processus dont une maîtrise est ainsi envisageable. Elles se résu-
ment ainsi à trois processus élémentaires, à partir desquels toutes
peuvent être comprises et rebâties. On a là les bases d’une méthodo-
logie générale de la pratique.
L’autre observation repose sur l’interrogation suivante, Ã quoi bon
le changement d’existence et donc ses pratiques ? On peut très bien
laisser la question en suspens et ne se préoccuper que de l’existence, ses
problèmes et leurs solutions. On peut aussi rapporter les problèmes de
changement d’existence à ceux de changement de sens dans l’Instance.
Il s’agit alors de changement d’existence pour l’homme. On s’aperçoit
alors que les pratiques d’activation reviennent au même : changement
d’existence et changement d’activation de l’Instance. Par contre les
pratiques de simple actualisation par transposition ne changent pas
l’activation de l’Instance. Cela veut dire que toute activité qui ne vise
que des réalisations existentielles comme seule finalité, est vaine pour
l’Instance.
Par contre, rien n’empêche de rapporter le changement d’existence
et le changement d’activation de l’Instance, Ã la question du devenir de
l’homme. C’est ainsi que les problématiques de l’Instance et de l’Exis-
tence peuvent être reliées à celle du devenir de l’Instance. Quant aux
302
PRATIQUE ET METHODOLOGIE DES COHERENCES
pratiques, rappelons d’abord que la conscience de sens advient dans
cette disposition de l’Instance, obtenue par la considération simultanée
de différentes réalités homologues. Or n’est-ce pas ce que 1’on obtient
par les pratiques de transposition ? Ainsi lorsque l’ensemble des pro-
blématiques, déduites de la théorie sont rapportées à la question du
devenir de l’Instance et que celle-ci est rapportée aux sens de 1’accom-
plissement, les trois stratégies pratiques concourront les unes aux
autres.
C’est ainsi que se construit la méthodologie générale des cohé-
rences, conclusion d’une théorie de la pratique.
Elle est une mise en jeu stratégique des trois processus élémen-
taires de l’Instance, dans le sens de l’accomplissement des sujets a
propos de tous leurs objets de préoccupation dans l’existence.
La théorie de la pratique vaut pour toutes les pratiques humaines ;
professionnelles, sociales et privées. La méthodologie générale des
cohérences les rapporte toutes à l’accomplissement de 1’homme, aussi
banales ou exceptionnelles soient-elles. C’est la question de la cons-
cience de sens reunissant activations et transpositions dans la pratique
qui en est le repère pour l’accomplissement. Sans le recours à cette
conscience, la connaissance essentielle, on ne peut que difficilement
savoir si la pratique n’a pas d’autres sens. C’est tout le problème du
discernement, celui aussi de l’éthique.
Examinons maintenant de plus près les différentes parties de cette
méthodologie générale, au nombre de trois :
pratiques de transposition,
pratiques d’activation,
pratiques d’élucidation.
1) Les pratiques de transposition
Elles consistent théoriquement à changer un existant en faisant
varier le vecteur attention seulement. On obtiendra des versions dif-
férentes d’un même existant initial, par exemple. De telles pratiques
correspondent à des activités de traduction, de conception, de création,
de réalisation. C’est ce que l’on fait chaque fois que l’on cherche a
produire quelque chose selon des principes préétablis ou dans une
direction donnée. Examinons quelques exemples :
dresser un schéma « significatif » d’une réalité, une idée, une pen-
sée, un plan, une représentation,
passer d’une idée à un projet puis une réalisation,
concevoir quelque chose à partir d’une représentation archétype ou
mythique,
illustrer un propos ou un fait ou un existant par des situations
exemplaires,
créer une oeuvre significative d’un thème, au théâtre, en musique,
en littérature par exemple,
traduire un existant dans un autre langage.
303
PRATIQUE ET METHODOLOGIE DES COHERENCES
Toutes ces pratiques de simple production d’existants par trans-
position ; mettent en jeu l’homme en son Instance sans en changer
l’activation. Pour l’homme, en lui-même, en son Instance, elles sont
donc en général vaines par elles-mêmes, sauf si elles contribuent à des
pratiques d’activation ou d’élucidation. pour lesquelles elles seront
alors souvent indispensables, en matière de communication nota-
ment.
Remarquons que l’activisme contemporain tend à trouver toutes
ses finalités dans la production d’existants de plus en plus nombreux.
C’est alors que le changement (d’existence) n’est le plus souvent qu’une
fuite en avant. Passer de modes en modes, est une des caractéristiques
principales de ce que l’on appelle (depuis toujours) l’accès à la moder-
nité ou modernisme. Soulignons qu’une tradition conservatrice de
modèles sans changement est tout aussi vaine si elle n’a pas d’autre fin que cela.
Examinons maintenant ces pratiques de transposition sur le plan
méthodologique.
Il faudra tout d’abord localiser l’existant à transposer. C’est le
problème de la centration. Rappelons que la transposition proviendra
toujours d’un existant initial ; la centration consiste alors à le repérer, Ã
le nommer, le désigner. L’objet de centration peut être le symptôme
d’une difficulté ou un modèle idéal qui seront donc à transposer. La
centration est aussi ce qui localise la cohérence de l’existant initial, ce
dont on aura besoin dans un second temps.
En effet, pour obtenir une transposition homologue (même cohé-
rence, même sens, même vecteur intention), il s’agira toujours d’actua-
liser cette même cohérence. Pour cela une phase d’activation est
nécessaire pour le sujet de la pratique.
Le traducteur ou le créateur aura à s’activer sur la cohérence de
l’existant initial. Ce sera donc la seconde phase : une phase d’activa-
tion. Selon quel profil d’activation de la cohérence de l’existant ? Le
sens de la pratique elle-même et le choix éventuel d’un sens dominant,
d une direction, renvoient simultanément au problème de l’élucidation
et au problème des pratiques spécifiques d’activation. C’est ici l’in-
dication d’une imbrication possible des trois types de pratiques.
Supposant menée à bien cette phase d’activation, il reste à pro-
céder aux actualisations nécessaires. Il s’agit de « projeter », en quelque
sorte, la cohérence activée, dans des registres déterminés. On procé-
dera par réexpression ou par traduction selon le schéma récapitulatif
suivant :

PRATIQUE ET METHODOLOGIE DES COHERENCES
Une expression consiste à inventer, imaginer, exprimer, projeter,
à partir de l’activation dans un espace quelconque (imaginaire par
exemple). C’est une actualisation directe, sous condition de repérage de
cet espace d’expression. C’est le cas de l’écriture, de l’imagination, de
la pensée, de l’art, de l’action, etc... où il s’agit de s’exprimer dans un
registre adéquat. On peut fixer les caractères du registre où l’on a Ã
s’exprimer : un plan sur du papier, un bâtiment sur un terrain, un
discours devant un auditoire, etc... On peut aussi choisir arbitraire-
ment un domaine d’expression pour y produire une version intermé-
diaire que l’on pourra ensuite retraduire ; par exemple, un projet donne
un plan, à traduire dans une réalisation par la suite.
Dans la pratique, on trouvera souvent de telles versions inter-
médiaires, qui précisent peu à peu l’oeuvre à réaliser. C’est d’une
version à l’autre que l’on aura bien souvent à traduire. Pour cela, Ã
partir de l’activation précédente, on cherchera à traduire tel élément
d’une première version dans le registre d’une seconde qui s’élabore
ainsi peu à peu. On peut y voir l’exemple simplifié de la traduction
d’une langue dans une autre, dans un mot à mot, un phrase à phrase ou
plutôt de la reconstitution d’un texte, à partir de traductions élémen-
taires qui en fournissent les matériaux. L’activation et la centration
conservent la cohérence sans trahison du sens. Cela s’applique à tous
les domaines. Des musiciens traduisent ainsi les couleurs en sons ou
des événements en musique. Des danseurs traduisent la musique en
gestes. Des ouvriers traduisent les plans en réalisations, des savants
traduisent des expériences en science. Les uns et les autres, appliquons
ainsi nos savoirs, expériences ou modèles, à la résolution de nos
problèmes courants, par transposition.
La troisième phase des pratiques de transposition combine le plus
souvent, expressions et traductions en série pour revenir, en définitive,
à la transposition d’un existant initial en un existant final, lui-même
traduction du premier comme réactualisation de sa cohérence.
S’organisent alors toutes sortes de techniques pour y procéder et
notamment les techniques d’analyse figurative et de créativité géné-
rative.
2) Les pratiques d’activation
Elles visent à ce que telle cohérence ou tel sens dominant soit
activé chez une personne ou une population. Une actualisation dans
l’existence s’en suivra alors obligatoirement. On pourra formuler les
problèmes, soit en référence à l’existant ainsi obtenu, soit en référence
au sens activé. Cherche-t-on à activer tel sens pour avoir telle exis-
tence, ou cherche-t-on à obtenir telle existence parce qu’elle a tel sens ?
C’est une ambiguïté dont on peut sortir en notant que cela peut revenir
au même. La différence provient uniquement de ce que l’on se réfère
plutôt au sujet ou à l’objet de la pratique du changement.
Du point de vue de l’objet, le moyen du changement de son
existence est une pratique d’activation du sujet.
305
PRATIQUE ET METHODOLOGIE DES COHERENCES
Du point de vue du sujet, le moyen du changement d’activation
est une pratique qui se traduit par un changement pour son objet.
Le changement d’existence va avec le changement d’activation.
Entre l’Instance et l’existence, il n’y a pas de temps ou d’espace
commun et il n’est pas pertinent de prendre l’un comme cause et
l’autre comme conséquence, comme le voudrait une logique causaliste.
Cela pose un problème pour la pratique, qui existe dans l’existence,
alors que le lieu de son enjeu est l’Instance. Lorsqu’il s’agira d’une
pratique d’accomplissement, l’essentiel ce sera l’activation elle-même
du (des) sujets(s) et l’accessoire ce seront ses implications dans l’exis-
tence et la pratique existante elle-même.
Lorsqu’il s’agira de pratiques selon d’autres sens (cf. carte géné-
rale) l’existence peut être prise pour l’essentiel, la pratique est alors
auto finalisée du même coup, et l’Instance, l’Homme donc, devient
accessoire. C’est le renversement des fins et des moyens, l’une des
définitions du mal. L’essentiel de la pratique peut être même réduit,
selon le cas, Ã une simple dimension de l’existence (plan factuel pour
un certain réalisme pragmatique), (représentatif pour un certain idéa-
lisme), (relatif pour un certain moralisme par exemple). Les pratiques
d’activation recouvrent ainsi un immense champ de problématiques,
qui, pour ce qui nous concerne ici, ont l’activation d’un certain sens
comme finalité. Les conséquences existentielles incontournables res-
tent alors secondaires.
Processus et techniques de l’activation
Examinons de plus près cette pratique d’activation. Il y a
encore en première phase la question de la centration. Dans quelle
existence s’inscrit la pratique ? De quelle cohérence est-elle l’actua-
lisation ? Centrations de l’objet et du sujet sont indissociables dans
l’existence et donc pour toute pratique. C’est en localisant l’objet,
que le sujet se centre sur sa cohérence. C’est celle-ci qu’il s’agira
d’activer, selon tel ou tel sens à privilégier.
Après cette phase de centration, la pratique de l’activation
réclame : un choix de sens (éventuel), l’actualisation de ce sens dans
un existant-message et sa communication aux sujets à activer.
Ceux-ci actualiseront à leur tour un existant homologue au message
précédent.
Ce processus, que nous pouvons assimiler à une communica-
tion de sens, n’est rien d’autre que la traduction existentielle, en
phases successives, du modèle constitué par le couple activation /actualisation.
Dans la théorie de l’Instance, ces deux termes se rapportent Ã
elle. On sait que l’activation est participation au consensus et que
l’actualisation l’épuise en faisant existence. Cela revient tout à fait Ã
dire simultanément que :
l’existence actualisée active le consensus,
le consensus activé s’actualise en existence.
306


Si on y rajoute d’autres partenaires, on retrouve le schéma
antérieur avec, en A et B, soit des personnes, soit des consensus
(personnes en consensus). Cela nous permet donc de généraliser les
deux schémas.
Le dernier représente la pratique d’activation, dans ses finalités
et moyens, soit essentiels (consensus activé), soit existentiels (exis-
tence commune ou communication établie). On voit bien que
l’activation de tel ou tel sens passe par l’actualisation d’un existant
de même sens.
Ce schéma montre que l’auto changement n’est guère possible
en général. En effet, toute pratique est actualisation d’un sujet selon
ses sens activés et ne peut donc en retour que les renforcer. C’est
pour cela qu’il faudra faire appel aux autres, comme ressource
d’activation. Ecouter une musique change l’humeur et surtout le
sens ; rencontrer un ami, communiquer avec un partenaire, consul-
ter un professionnel, affronter un ennemi, autant de relations qui
sont des pratiques d’activation. De quels sens ? Cela dépend des
choix, du discernement, de la liberté ou de la responsabilité. Selon
les sens, ce seront telles ou telles pratiques ou stratégies qui seront
déployées, tels ou tels partenaires rencontrés, telles ou telles exis-
tences-communications réalisées.
La pratique d’activation examinée ici est valable quel que soit
le sens. Ses modalités existentielles dépendent bien évidemment du
choix de ce sens qu’elle actualise et qu’elle active.
308
PRATIQUE ET METHODOLOGIE DES COHERENCES
Revenons maintenant au schéma plus complet d’une commu-
nication entre deux sujets (ou plus) A et B (personnes ou consensus).
On peut dire qu’une pratique d’activation consiste pour A Ã
activer B selon tel ou tel sens dominant (la centration étant sup-
posée réalisée)
Plusieurs considérations sont suggérées par ce schéma :
a) c’est un schéma bouclé qui évoque régulation et ajustement
successifs et il peut être lu de deux façons :
dans l’ordre de l’existence, tout se passe comme si un existant S,
provoquait un existant R, comme une cause son effet, un stimuli sa
réponse, un problème sa résolution. La pratique y est réduite au
passage d’un existant à l’autre, éventuellement par approximations
successives.
dans l’ordre de l’Instance, transcendant au précédent (sens, cohérence,
consensus), tout se passe comme si un consensus s’établissait
entre A et B, activant en B le sens dominant pour A. Cette activation
de B à partir de A peut très bien s’actualiser avec C, D etc...
même sans A. A est ainsi l’auteur et l’initiateur de l’activation (le
praticien) que B réactive en relais vers d’autres éventuellement. Cela
peut aller vers l’établissement d’un vaste consensus, de relais en relais.
b) C’est à la fois un schéma de communication et d’action. Les
pratiques d’activation sont autant des actions que des communications.
Selon le type d’existant (aspects ou registres), on aura différentes
catégories de pratiques qui sont les mêmes en principe. En S
on peut aussi bien avoir des réalités matérielles, gestuelles que des
langages.
309
PRATIQUE ET METHODOLOGIE DES COHERENCES
c) Les pratiques dont le sens ne permet pas conscience de sens
ignorent les rapports entre S et R. Il ne peut alors y avoir de bonne
théorie de la pratique. On peut imaginer alors, entre S et R, toutes
sortes de rapports du type, effet de contact, similitude formelle, ou
opération magique, par exemple. On retrouve là des théories
modernes de communication qui envisagent un transport d’informa-
tions par des canaux, des véhicules, des supports, avec toutes sortes
d’accidents de la circulation.
d) A chaque stade de la boucle on peut imaginer des problèmes
pratiques et des difficultés ou disfonctionnements. Cela nous amène
à dire que les pratiques d’activation, selon ce schéma, ne peuvent
être parfaites.
e) L’activation est obligatoirement médiatisée par une existence
actualisée et activante (S).
f) Ce qui est activant alors, c’est tout l’existant S dans tous ses
aspects, relatifs, représentatifs, factuels. Par exemple, dans une
communication verbale, ce qui communique (active) est aussi bien
la relation, que l’énoncé et renonciation, tous indissociables. Le
message c’est l’existant dans son ensemble, texte et contexte, lettre
et messager, temps et lieux, gestes et signes, objets et sujets,
etc...
g) La pratique d’activation se mesure à la justesse et l’intensité
de l’activation. La justesse peut être comprise comme ceci : en sup-
posant une centration convenable sur une cohérence, son actuali-
sation peut correspondre à un profil d’activation plus ou moins
dispersé. L’activation sera juste si elle atteint un profil d’activation
(en B) qui soit très marqué sur l’un des sens de la cohérence, sens
dominant à activer.

PRATIQUE ET METHODOLOGIE DES COHERENCES
L’intensité de l’activation est fonction, soit de celle en A, soit de
la multiplication des activations de même sens, soit aussi de la
préactivation en B. Ainsi une activation juste et suffisante sera
obtenue par une surdétermination de ce sens dans la pratique, c’est-
à -dire en S.
h) Tout se passe comme si l’actualisation de S était la cause de
l’activation de B. Or S est un existant, c’est l’existence de ce qui
active B. Ainsi ce n’est pas un aspect seul de S, du message qui est
activateur, ce sont simultanément tous ses aspects, ses dimensions
et toutes ses parties. C’est chaque partie ou aspect de l’existant S qui
contribue à l’activation en B. La surdétermination proviendra de la
répétition d’acti valions aussi justes que possible, par toutes les
parties de l’existant S. Autrement dit « l’efficacité » de l’activation,
c’est-à -dire sa justesse et son intensité seront obtenues, si on veille Ã
ce que chaque partie de S soit juste ou encore qu’elles aient toutes le
même vecteur intention. Cela revient à dire qu’elles sont toutes des
transpositions les unes des autres. Ainsi l’activation sera efficace-
ment obtenue, si l’on produit (actualise) un existant S dont toutes les
parties sont des transpositions isomorphes d’un même existant
(modèle archétype, par exemple).
i) L’actualisation R sera juste si S l’est, R sera alors une trans-
position de S.
Nous avons posé là les grands principes de la pratique d’acti-
vation. On peut récapituler le processus :
centration : objet-cohérence, sujet,
choix de sens dans la cohérence éventuelle,
activation (A)
actualisation (S)
activation (B) finalité
actualisation (R) résultat,
activation (A) ajustement, régulation,
etc..., surdétermination.
On a donc un processus interactif qui peut être conduit :
soit par un ajustement progressif, comme dans une conversation
ou une action improvisée,
soit par l’élaboration d’un existant S, actualisé et construit de
telle manière que l’activation en B soit rapidement juste et suffi-
sante. On parlera alors de « stratégie » d’activation. Cela revient Ã
bâtir une situation dans le ou les registres adéquats, dont tous les
aspects et parties sont homologues et transpositions les uns des
autres, y compris l’aspect global de la situation.
Pour une simple communication, par exemple, cela reviendrait
à instaurer une relation et un discours avec son énoncé, mais aussi
son énonciation, qui soient tous obtenus par transposition.
311
PRATIQUE ET METHODOLOGIE DES COHERENCES
On choisira donc pour le même vecteur intention :
un langage approprié,
des termes adéquats,
des circonstances favorables,
une situation et des gestes convenables,- etc...
En général, une stratégie d’activation sera plutôt la combinai-
son des deux cas avec une part préélaborée et une part improvi-
sée.
Il s’agit de mettre en mouvement ce cycle que le schéma
représente, à partir d’une élaboration stratégique de l’existant S.
On peut maintenant noter le processus général de la pratique
d’activation :
centration,
choix de sens,
activation,
élaboration d’une stratégie par transposition,
activation (mise en oeuvre)
conduite, régulation et ajustement semi improvisés,
3) Les pratiques d’élucidation
Leur finalité est d’accéder à une conscience de sens permettant un
discernement, offrant la liberté d’un choix de sens. C’est tout le
domaine de la connaissance qui est ici en question. On sait que cette
élucidation advient lorsque l’Instance d’un sujet s’y est disposée par
une confrontation avec une série de réalités homologues.
Le processus de cette pratique peut se résumer ainsi :
centration (objet/sujet),
activation,
production de réalités homologues (par transposition notamment),
élucidation par considération simultanée.
On s’aperçoit que ce processus qui peut être mené pour lui-même,
s’imbrique aussi avec celui des deux autres pratiques. Ces dernières
peuvent d’ailleurs trouver là leur véritable finalité. Si on envisageait
que l’élucidation n’était qu’un moyen pour les autres pratiques, cela
supposerait encore que celles-ci soient d’un sens d’accomplisse-
ment.
Autrement dit, la pratique d’élucidation, si elle est articulée aux
autres, rend l’ensemble orienté dans le sens de l’accomplissement, avec
plus ou moins de justesse et d’intensité.
312
PRATIQUE ET METHODOLOGIE DES COHERENCES
4) Principes de la méthodologie générale
des cohérences
Elle intègre les trois pratiques selon le schéma ci-après :
la séquence ABC correspond aux pratiques de transposition simples,
la séquence A B C D aux pratiques d’activation,
la séquence A B C E aux pratiques d’élucidation.
Cependant la méthodologie générale permet d’envisager toutes
sortes de parcours sur ce schéma. Par exemple, on peut envisager la
séquence :
ABCEBCDBC
Cela revient alors à obtenir une réalisation dans l’existence Ã
partir d’une stratégie d’activation D elle-même construite a partir
d’une élucidation E. On notera dans cette séquence, le passage en C Ã
trois reprises, c’est-Ã -dire par des actualisations d’existants homologues.
La méthodologie générale, que ce schéma représente, nous montre
que les pratiques visant un changement en l’Etre, en l’Instance de
l’homme, c’est-Ã -dire qui concerne son devenir, peuvent passer :
soit par la connaissance et l’élucidation (E) : la voie de la responsabilité
et de la liberté,
soit par une stratégie d’activation (D) pour laquelle se pose alors le
problème de l’autorité ou de la responsabilité qui y présidera,
soit par les deux par bouclages dans le schéma, l’une étant au
service de l’autre.
313

PRATIQUE ET METHODOLOGIE DES COHERENCES
LA THEORIE ET LA PRATIQUE
Le Travail, La Responsabilité et Les Oeuvres de l’Homme
La théorie de la pratique achève le dessin des propositions
et des perspectives fondamentales de la théorie de l’Instance et
des Cohérences. Elle en est l’aboutissement. En effet, a quoi
cela sert-il de théoriser si cela n’ouvre pas à quelque bénéfice
dans la conduite de l’existence, dans les activités et les pra-
tiques humaines et, au bout du compte, pour l’homme lui-
même qui s’y exerce.
Or il n’en va pas toujours ainsi d’évidence. Pour un grand
nombre, la théorie est en effet quelque chose qui s’oppose à la
pratique, à la vie quotidienne. Pour eux, la théorie est l’affaire
de spécialistes qui n’ont pas les pieds sur terre, alors que
l’existence pose des problèmes et réclame des solutions qu’il
faut bien assumer sans cela.
La vie quotidienne avec son cortège de préoccupations,
d’activités, de responsabilités, échappe ainsi au champ de la
théorie et la théorie échappe complètement, semble-t-il alors,
à l’homme commun. S’il lui arrive de se poser des questions,
les théories scientifiques ou philosophiques l’en détournent.
Elles ne lui parlent pas, elles ne répondent pas au coeur du
sujet.
C’est donc sans repères personnels, ou dans un foisonne-
ment de repères impersonnels, qu’un grand nombre envisage
et conduit son existence. Qu’en est-il alors du travail humain,
qu’en est-il alors de la responsabilité de l’homme, qu’en est-il
alors de l’oeuvre humaine. A quoi cela sert-il ?
Or, selon le sens de la théorie et de la pratique, travail,
responsabilité et oeuvres de l’homme peuvent, à l’inverse, se
trouver éclairés.
Il y a des théories et des pratiques aliénantes, égarantes. Il
y a des théories et des pratiques révélatrices, réalisatrices de
l’homme et de son accomplissement.
Cela ne dépend pas de leur objet ou du domaine de leur
exercice mais du sens même de ce que sont un travail théo-
rique ou un travail pratique.
Pour situer la portée des bases nouvelles proposées dans
cet ouvrage, ce problème devait être posé. Il faut pour cela
procéder à une analyse différentielle de la question et en
envisager les différentes positions, pour qu’apparaissent plus
clairement les perspectives ouvertes ici.
Pour cela, l’utilisation de la carte générale de Cohérence
épistémologique sera d’un grand secours :
315

PRATIQUE ET METHODOLOGIE DES COHERENCES
LA THEORIE ET LA PRATIQUE
Dans toute la partie gauche de la carte, dans les sens du
« personnalisme », la théorie est une expression de la person-
ne, une expression de l’Etre. La théorisation est une concep-
tualisation de ce qui se passe dans la personne à partir de son
rapport au monde. La théorie n’est pas produite par abstraction,
comme si elle était extraite des choses, mais elle est
produite par une création, une conception, qui manifeste dans
le langage ce qu’il y a au coeur du sujet. La théorie est là ,
réponse à un questionnement personnel à propos d’une chose
ou d’un domaine.
En retour, la théorie ainsi produite, ne vise pas à décrire
avec exactitude la vérité d’un monde d’objets hors du sujet.
Elle vise à interpeller la personne elle-même, à lui proposer un
regard sur les choses et non la vérité objective des choses. Cela
n’empêche nullement que ce regard objective les choses et
qu’un descriptif en soit possible. Cependant, ce que la théorie
propose ce n’est pas la description pour la description mais
pour proposer un point de vue personnel sur les choses. Il n’y a
pas de compréhension personnelle si elle n’est pas ancrée dans le sujet.
La théorie, donc, vise, une fois élaborée, à proposer Ã
la personne de se placer dans une certaine disposition intérieure
propre. De là , à partir de cette disposition, de ce regard
et cette position vis à vis des choses, des autres et de soi
l’activité de l’homme, qui est sa pratique, sera l’expression de
cette disposition personnelle.
La pratique est, elle aussi, une manifestation de la per-
sonne à partir d’une prise de position. Elle témoigne de la
personne, elle s’y exprime, elle s’y actualise, s’y réalise. Cette
pratique peut être aussi une pratique de théorisation.
Le rapport entre théorie et pratique se noue donc au coeur
du sujet, dans la personne humaine. Chacune des deux exprime
la personne, manifeste sa prise de position vis à vis du
monde. Cependant, la théorie, par le fait qu’elle est plus spé-
cifiquement une pratique du langage, a comme intérêt d’aider
plus directement à trouver ou retrouver le point de vue, la
disposition, la prise de position personnelle à partir de laquelle
les pratiques vont pouvoir s’exercer. Les concepts théoriques
sont des repères. Repères d’une position d’auteur, celle du
théoricien, celle du praticien qui se sert d’abord de la théorie
pour accéder à cette position d’auteur de sa pratique.
La théorie est ainsi ce qui exprime ou ce qui aide à fonder
une position d’autorité. Le travail humain, dans cette perspec-
tive, est : soit un travail théorique, cherchant à fonder de
nouvelles positions « d’autorité » pour l’homme, soit un tra-
317
PRATIQUE ET METHODOLOGIE DES COHERENCES
LA THEORIE ET LA PRATIQUE
vail pratique, celui où les personnes se réalisent dans le mon-
de, où elles expriment leur richesse propre, où, dans ce sens,
elles produisent leur richesse personnelle. Le travail, expres-
sion personnelle, est créatif, il est oeuvre de créativité parce
que témoignage personnel. Le travail et son produit sont
homologues de celui qui les produit.
C’est pour cela qu’il s’agit ici d’un travail responsable. Il
est responsable parce que l’Homme y répond en personne. Il
n’y a de véritable responsabilité que personnelle, là où ça
répond des actes accomplis : au coeur du sujet. L’oeuvre de
l’homme, dans cette perspective, est le témoignage de sa
richesse. Il vise donc à manifester sa présence, son existence.
L’oeuvre de l’homme, c’est l’homme présentifié, actualisé.
C’est ainsi qu’il contribue à la création du monde et cet acte est
un acte de foi. Foi en soi assumant son oeuvre propre, foi en
l’autre qui s’y réalise, foi en Dieu, auteur de l’homme lui-
même et de cette création toujours actuelle à laquelle l’homme
participe.
Ce sens du personnalisme peut prendre deux types de
variantes.
Du côté de l’animalisme tout cela sombre dans la confusion.
Confusion de la personne et de son existence.
Confusion du travail et de l’oeuvre, confusion de l’avoir et de
l’être.
La théorie devient dogmatisme qui s’impose. La pratique
devient acte de violence qui impose. Le travail est exercice
d’une emprise sur les choses et les gens pour les posséder,
s’enrichir, pour être quelqu’un. La responsabilité est confondue
avec le pouvoir et celui-ci se mesure à l’avoir. Posséder est
le seul critère de responsabilité, l’oeuvre de l’homme consiste
là à s’approprier le monde, à y établir son empire. C’est en
quelque sorte chercher à accéder à la toute puissance divine
par la possession du monde et des autres, sous le régime de la
loi de la jungle. Univers d’animaux en mal de territoires.
Du côté du culturalisme, théorie, pratique, travail, res-
ponsabilité et oeuvres humaines, s’inscrivent dans un devenir,
dans la culture des valeurs de l’humanisme.
C’est là seulement qu’ils contribuent à l’accomplissement
de l’homme. On terminera cette analyse par le développement
de cette perspective.
Auparavant, examinons ce que le sens opposé au person-
nalisme nous propose, celui de l’organiscisme.
318
PRATIQUE ET METHODOLOGIE DES COHERENCES
LA THEORIE ET LA PRATIQUE
La théorisation y est une abstraction, abstraire c’est ici
extraire de la réalité ce qui est sensé la former, sa forme
première, sa structure, son modèle. La théorie vise donc Ã
dégager les structures des choses en supposant que ces struc-
tures sont la cause explicative des choses elles-mêmes. La
théorie prétend alors définir avec l’exactitude la plus grande
possible, ce que sont les formes premières, les structures, les
modèles normatifs des choses. Elle consiste donc en un travail
de modélisation. Appliquée à l’homme elle consistera à en
décrire l’organisation, les structures psycho-physiques, celles
du comportement.
Les sciences biologiques classiques s’y emploient notam-
ment et la plupart des sciences dites humaines.
La pratique ne peut être que la reconstitution de la réalité
à partir des modèles que la théorie décrit. Il s’agit d’applica-
tions ou de mises en forme, de développement conforme, de
conformation. Le point commun entre théorie et pratique,
c’est le modèle, la structure de base, la forme à appliquer. Ce
n’est pas l’homme. De ce fait, comme c’est l’homme qui de
toute façon se trouve à devoir agir, la théorie ne dit rien de sa
pratique personnelle. Il est lui-même agent de sa pratique,
celui qui applique et non pas son sujet.
D’ailleurs, par le biais de formations appropriées, lui
seront décrits des modes d’emploi, qu’il devra appliquer. Il ne
s’agit plus de s’exprimer mais d’appliquer. Il y a dans cette
perspective un vide sur la question suivante : comment l’appli-
cation des modèles, structures, recettes, etc... opère-t-elle.
L’homme n’en est ni le lieu, ni l’auteur. C’est dans cette
perspective là que les théories n’enseignent rien à l’homme sur
son activité personnelle. Par contre, elles ne cessent de décrire
les modèles auxquels il devrait se conformer pour être normal.
Le travail, dans ce sens, n’est pas le travail du sujet. C’est le
travail d’un organe dans une organisation, un fonctionnement
qui ne se définit que par la structure pour laquelle il s’exerce et
selon les règles qu’elle lui impose. Il ne peut y avoir d’initiative
personnelle, sinon de s’abstraire de soi pour se conformer a un
ordre des choses et le reproduire. Il y a là , d’ailleurs, possibilité
d’une illusion d’autonomie. La responsabilité se définit comme
l’application de soi-même aux règles de la structure,
c’est-à -dire à une identification.
Les « cadres » portent un nom de structure (cadre) et ils
sont la structure. C’est le modèle type de la responsabilité. Il
n’y a pas d’autorité personnelle puisque seule la structure est
sensée être auteur. L’« autorité » supposée, n’est que l’exercice
d’application d’une règle structurelle. C’est ce qu’on trouvera
319
PRATIQUE ET METHODOLOGIE DES COHERENCES
LA THEORIE ET LA PRATIQUE
aussi sous le régime de la démocratie formelle. L’ordre démo-
cratique y est la seule source d’autorité.
L’oeuvre humaine, dans cette perspective, ne peut avoir
pour autre fin que de poursuivre le fonctionnement des struc-
tures, organiser le monde selon les règles et modèles qui le
constituent. L’homme y est un acteur sur la scène d’un monde
où il ne peut que remplir le rôle qui lui est attribué. Il n’y a pas
d’oeuvre humaine, il n’y a que développement et évolution du
monde dont l’homme est un rouage parmi d’autres. Il est vrai
que cette disposition est séduisante, c’est celle de l’abandon de
tout risque personnel, en cherchant à se reposer sur une iden-
tité vide de personnalité, vide donc de responsablité propre.
C’est la position de l’enfant ou de l’adolescent qui se laisse
porter et s’identifie aux modèles qui lui sont proposés et
auquel il s’applique.
En restant là , on en vient à « être par procuration », dans
le giron de structures ou sous le couvert de modèles avec
lesquels l’identification normative est gratifiante, au prix de
son originalité, de son autorité, de sa créativité et de sa per-
sonne.
La pratique est ici acte de croyance, le rapport avec la
théorie est acte de crédulité. Croire à quelque chose, et ici a
une cause formelle (structure, norme ou modèle), est la carac-
téristique indispensable de cette disposition. Bizarrement, la
certitude de la croyance dans le modèle, la théorie, la science,
excluent le doute, attitude d’interrogation caractéristique de la
foi personnelle, au profit de la critique de toute attitude,
déclarée croyance, qui se réfère (dans ce point de vue) à un
modèle autre, donc supposé inexact. On peut constater effec-
tivement combien se critiquent mutuellement les organismes,
organisations, sciences, théories, spécialités qui se fondent ici
sur des modèles différents ; et combien la nécessité d’une syn-
thèse est réclamée alors que se cultivent, catégories, classes,
spécialités ou syncrétismes « interdisciplinaires » vains.
Cette disposition a aussi deux variantes.
La première, avec le naturalisme, tend à matérialiser la
structure et à en faire le réel lui-même. Il portera le nom alors
de système ou de Nature. Tout y est constitué intrinsèquement
et tout y est conduit par les « lois de la nature », le jeu du
système et les mécanismes matériels naturels.
Il y a là un jeu subtil d’équilibre entre la théorie et la
pratique. La théorie décrit et la pratique, adapte selon la des-
cription. Seulement, les règles et descriptions anoncées par la
théorie, sont confondues avec le réel.
320
PRATIQUE ET METHODOLOGIE DES COHERENCES
LA THEORIE ET LA PRATIQUE
L’action humaine volontaire y est paradoxale. En effet, si
l’homme n’est qu’un objet de nature, un agent physique de
mécanismes naturels, comment pourrait-il s’écarter des lois
naturelles ou avoir à y revenir ? La pratique humaine volon-
taire y est donc contre nature ; soit si elle prétend s’écarter de la
nature (les supposées lois « naturelles » de l’économie de mar-
ché par exemple), soit si elle s’aventure à s’y conformer, en
contradiction avec sa propre nature, alors. Dans cette pers-
pective aussi, la théorie objectivante prétend à la vérité objec-
tive du système, et la pratique est un travail d’aliénation du
sujet pour se faire objet de nature, c’est-Ã -dire pour se con-
former aux forces et mécanismes de la nature, selon ce que la
théorie en décrit comme la vérité. On a là le règne de l’idéo-
logie du matérialisme scientifique, mécaniste, celui du systé-
misme systématique de la perspective d’un monde naturelle-
ment cybernétique, dessein d’un monde froidement totalitaire.
Le responsable y est le coupable. L’oeuvre humaine ne peut
être que celle-ci, sous condition accessoire d’une pratique de
survie : le développement d’un savoir théorique descriptif de
tout l’univers pour en devenir maître, c’est-à -dire capable
d’une conformité matérielle absolue. Cette Å“uvre, c’est le sui-
cide de l’humanité.
L’autre vérité de l’optique organisciste est celle du ratio-
nalisme techniciste et constructiviste.
Elle apporte à l’organiscisme une notion de valeur humai-
ne et elle y introduit l’exigence de la référence à l’homme et Ã
ses valeurs. Cependant, ces valeurs ne sont pas celles d’un
Etre, d’une personne. Ce sont des idéaux, des raisons
d’être.
La théorie, ici, consiste à dégager ces raisons d’être, for-
mes et modèles idéaux, perfections à atteindre. C’est là l’enjeu
de toute pratique : construire le monde pour atteindre un
modèle idéal d’humanité. La pratique est une rationalisation.
Elle consiste à rationaliser, c’est-à -dire rapporter les choses les
unes aux autres en s’approchant de la perfection du modèle :
celui de la raison. La raison de construire est la raison opé-
rante. La raison est sensée être opérante dans la mesure où elle
consiste en l’application des raisons et de la raison. La pra-
tique est donc l’application d’une technique avec le plus
d’exactitude possible.
LÃ aussi l’homme est, comme le monde, objet de raison et
son travail ne peut être qu’exercice de cette raison. Le point
commun entre théorie et pratique est la Raison et la Raison
n’est pas l’homme. Ainsi le rationalisme échoue à proposer
321
PRATIQUE ET METHODOLOGIE DES COHERENCES
LA THEORIE ET LA PRATIQUE
une théorie de la pratique. Il ne peut qu’en formuler les
objectifs idéaux, indiquer des rapports opératoires, ce que sont
les techniques, et enjoindre de les appliquer avec exigence.
L’exigence est d’ailleurs ici une exigence morale, ou plutôt
moraliste, dans la mesure où ses règles, ses normes, ses
valeurs, bien qu’humaines, ne sont pas le propre de la per-
sonne mais celui de la Raison.
Le travail, comme la responsabilité, restent donc imper-
sonnels. S’ils sont engagés en rapport avec un devenir, avec ces
valeurs humaines, ils ne valent qu’en référence avec une nor-
me supposée préétablie. Il s’agit donc d’un légalisme. La con-
formité morale à la Raison est la contribution de l’homme Ã
l’oeuvre humanitaire impersonnelle : la construction d’un
monde meilleur c’est-à -dire mieux organisé selon les règles de
la Raison.
Cette subordination de l’homme à la Raison l’en fait son
objet et l’aliène de son être et de sa personne. La croyance en la
Raison a fourni les plus belles utopies des siècles derniers en
occident, dont l’expression des droits de l’homme en est enco-
re une subsistance ambiguë. L’homme est-il sujet au droit ou
le droit est-il objet de l’homme ? La loi et la raison sont elles
faites pour l’homme ou l’homme pour la loi et la raison ?
Passons maintenant à l’axe vertical en commençant par le
bas : la perspective matérialiste.
La théorie prétend être ici la vérité de la chose comme les
mots sont les choses. Théoriser, c’est constater et le constat est
la vérité. Alors si quelqu’un n’est pas d’accord avec la théorie
c’est qu’il ne veut pas reconnaître la réalité objective, qu’il ne
veut pas s’y résoudre ou plutôt s’y réduire. L’appréciation de
l’homme est subordonnée à la théorie, supposée vraie. De
même, lorsqu’on évoque « la loi du monde » comme une
vérité absolue incontournable, la théorie exclue toute autre
appréciation personnelle. Il ne s’agit plus de croyance mais de
fanatisme et de fatalisme. La pratique ne peut être rien d’autre
qu’effet d’une force, actionnement, ce que l’on appelle l’action.
L’action, c’est l’exercice d’une force matérielle nécessaire.
L’action est nécessaire et elle n’a comme mobile que la néces-
sité. Le lien entre la théorie et la pratique passe par cette force,
expression d’une énergie qui anime autant le discours du
théoricien que l’action pratique, sous le régime de l’inclusion /
exclusion ; l’une et l’autre son action ; l’une et l’autre son dis-
cours en marche.
L’homme est un élément dont le travail est de lutte : lutte
pour atteindre, de toutes les forces qui lui sont allouées, l’ob-
322
PRATIQUE ET METHODOLOGIE DES COHERENCES
LA THEORIE ET LA PRATIQUE
jectif fatal de l’histoire, lutte contre lui-même et le monde qui
s’oppose à cette confusion finale. Le travail, exercice de force,
est l’obligation pénible, à laquelle l’homme est condamné. Il
ne peut y échapper sans y perdre la vie, à tel point qu’on
l’identifiera ici au travailleur. On lui fera gloire de son alié-
nation. La responsabilité humaine personnelle ou formelle est
exclue. L’homme étant en effet traversé par les forces de la
matière ou de l’énergie, ne peut lui-même que consentir à cette
nécessité, en luttant contre ce qui s’y opposerait. Que l’origine
en soit la Nature, la matière-énergie, ou un Dieu ou Diable
tout puisssant immanent, l’homme n’y est pour rien.
Il n’y a pas d’oeuvre humaine. Il ne peut y avoir que
production humaine, indifférenciée de la production d’une
machine. Cette production humaine, effet d’une action néces-
saire, est mue en fait par l’angoisse et l’avidité, la menace et la
culpabilité.
Le non travail, loisirs ou retraite, sont sans cesse désirés
comme échappatoires, mais restent sous le régime de la cul-
pabilité.
Dans la variante animaliste ou personnalisme matérialis-
te, théorie et pratique sont appropriées par celui qui se veut
tout puissant. Le travail est action conflictuelle, dans une lutte
des classes ou lutte pour la vie. La responsabilité personnelle
est le pouvoir que s’arrogent les uns et auquel s’aliènent les
autres.
Dans la variante naturaliste ou matérialisme organisciste,
théorie et pratique sont sensées être l’oeuvre du système de la
nature dont l’homme est un agent. Le travail est un condi-
tionnement. Il consiste naturellement à rétablir ou entretenir
des conditions de vie naturelle équilibrées.
A l’opposé, dans la perspective humaniste, la théorie est
une qualification des choses selon l’appréciation de leur valeur
humaine. Elle ne prétend pas à un constat de vérité mais à une
juste appréciation. Elle prétend à un discernement et à une
mesure des qualités. Dire « cela mesure un mètre » ne prétend
pas être le constat matérialiste de la vérité absolue de la chose.
Cela signifie que cette chose existe dans une dimension d’es-
pace et que la mesure de l’appréciation de cette qualité est,
selon les valeurs humaines d’appréciation, équivalente à un
mètre.
L’édification des théories correspond à l’oeuvre de dis-
cernement et de mesure de l’homme pour qualifier le monde,
c’est-à -dire l’édifier selon les qualités humaines. Cette édifi-
323
PRATIQUE ET METHODOLOGIE DES COHERENCES
LA THEORIE ET LA PRATIQUE
cation dans le langage s’articule avec l’édification dans la pra-
tique. La pratique c’est l’exercice des qualités humaines. C’est
le contraire de l’action. La théorie et la pratique ont leur lieu
commun dans les qualités humaines qu’elles visent à réaliser ;
réaliser dans la conscience par l’intelligence, réaliser dans la
matière et tout ce qui fait le monde par le travail. Le travail est
humanisation des choses et du monde, c’est-à -dire édification
d’un monde humain. C’est aussi ce qui qualifie l’oeuvre de
l’homme, oeuvre humaine par excellence puisqu’elle est exer-
cice et réalisation de son humanité selon ses valeurs d’huma-
nité.
Dans cette perspective, la responsabilité est plutôt une
exigence, celle de la qualité, celle qui est exigence de dignité
humaine : l’oeuvre de qualification. L’exigence théorique est
celle du discernement et de la mesure. L’exigence pratique est
celle du concemement et de la dignité. La pratique est, pour
chacun, pratique de son humanité, et ce, dans tous les actes de
la vie. La diversité des tâches est ici réunie dans l’universalité
de l’oeuvre humaine, exaltant et rassemblant toutes les qua-
lités d’humanité.
Seulement, la variante rationaliste idéalise ces qualités, en
fait des Raisons et dépouille l’humain de sa responsabilité et
de son autorité personnelle.
L’autre variante est celle du culturalisme, ou personna-
lisme humaniste. Cette perspective est celle développée tout
au long de cet ouvrage. Il est bon maintenant de préciser ce
que sont dans cette perspective, théorie et pratique, travail,
responsabilité et oeuvre humaine. C’est à cela que la théorie et
la méthodologie générale développées ici, proposent leur con-
tribution. C’est dans cette disposition de l’homme qu’elles se
situent, donnant un sens spécifique à toute la démarche dont
elles témoignent et dont elles ouvrent la perspective.
La théorie et la pratique sont des manifestations dans
l’existence humaine. Elles sont donc à la fois actualisation
d’une Instance personnelle et fait de consensus. Elles sont,
l’une comme l’autre, témoignages révélateurs de l’homme en
personne et en humanité. Le développement de la théorie
comme de la pratique sont édification culturelle du Monde.
Chaque culture crée progressivement son monde, tant par le
langage conceptuel que par ses actes. Ce faisant, s’édifie le
monde de plus en plus profondément personnel et de plus en
plus universel.
Plus spécifiquement la théorie, en tant que témoignage de
la personne humaine, est profession de foi. Elle exprime un
324
PRATIQUE ET METHODOLOGIE DES COHERENCES
LA THEORIE ET LA PRATIQUE
point de vue original différencié. Elle joue donc d’abord un
rôle d’activateur du sens qu’elle exprime et justement d’un
sens révélateur de l’homme et singulièrement de celui qui s’y
confronte. La théorie est oeuvre de maîtrise, service proposé
aux autres pour qu’ils s’y retrouvent. Formellement, elle cons-
titue une discipline, le jalonnement d’un chemin qui mène au
coeur du sujet qui s’y confronte. Témoignage de l’homme, elle
est donc homologue aux réalités du monde. C’est en cela
qu’elle peut aider à la conscience de sens de ceux qui s’exercent
à entendre ce qu’elle propose. En tant que fait d’un consensus,
la théorie, qui est parole d’homme, est aussi voix d’une cul-
ture. Elle est cependant voix de toute culture comme de tout
homme qui l’entend et la reprend. Son émergence traduit
néanmoins la possibilité d’une parole et la présence de sens
non encore clairement exprimés.
La pratique est actualisation de soi dans un consensus
collectif. Elle est donc profession de soi, service de son origi-
nalité comme contribution à la coexistence avec les autres. En
tant que témoignage d’originalité et d’autorité, elle active les
sens qui permettent aux autres de s’y retrouver. En tant que
réalisation différenciée, elle invite à la différenciation de
chacun et au discernement.
La pratique dans ce sens, est témoignage révélateur jouant
le rôle d’activateur d’un sens qui est celui par lequel advien-
nent conscience de sens et liberté. La théorie comme la pra-
tique, quels que soient leur objet ou leur domaine, sont des
cheminements révélateurs, voies d’accomplissement, de liber-
té et de conscience de sens. La pratique est jalonnée par des
repères qui guident son déploiement. Ces repères sont ce qui
constitue les méthodologies et les techniques. Ce sont des
artifices de cheminement, des disciplines qui conduisent, lÃ
encore, au coeur du sujet. C’est là que théorie et pratique se
rejoignent.
La pratique permettant à l’homme de s’expérimenter et de
se révéler dans le monde commun, ouvre la possibilité à une
conscience conceptualisable en théorie. La théorie de son côté
ouvre le chemin à une conscience et, pour le mieux, à un
positionnement (de sens dans l’Instance) Ã partir duquel peut
s’actualiser une pratique homologue. C’est là le rapport de la
théorie et de la pratique : elles sont homologues. C’est pour cela
que l’une comme l’autre renvoient à leur source, leur cohé-
rence en l’Instance de la personne.
La théorie et la pratique ne sont pas dans un rapport de
causalité directe mais elles sont, l’une pour l’autre, voie d’accès
325
PRATIQUE ET METHODOLOGIE DES COHERENCES
LA THEORIE ET LA PRATIQUE
au lieu métaphysique transcendant à l’une et à l’autre, au coeur
du sujet de l’une et de l’autre. Cette transcendance de l’homme
est la condition pour que, en lui, l’une et l’autre convergent et
qu’il se retrouve par l’une et par l’autre au coeur du sujet.
Le travail de l’homme est alors la conduite de son existence
dans chaque circonstance de sa vie, selon le sens de son
accomplissement. Il est l’actualisation d’une vocation, ou sens
personnel d’accomplissement en consensus avec d’autres, alors
d’une même culture. Le travail n’est donc rien d’autre que la
mise en oeuvre à maîtriser peu à peu, des processus humains,
activation, actualisation, conscience de sens dans un sens
favorable. Toutes les méthodes, techniques, procédures ; tous
les outils, artifices, moyens, individuels et collectifs, ne sont
que des accessoires pour y parvenir et les réaliser.
Les oeuvres qui en résultent, oeuvres qui sont professionnelles
et culturelles sont homologues de tout ce qui existe en ce
sens. C’est pour cela qu’elles témoignent et révèlent l’homme,
parce qu’ainsi il en est responsable.
La responsabilité de l’homme est d’être humain ou plus
précisément d’assumer et de témoigner de l’Etre humain en
devenir. Le Christ en est le témoin le plus révélateur et c’est
pour cela qu’il annonce ce qu’est l’homme et son accomplis-
sement.
L’oeuvre humaine qui est témoignage de l’homme per-
sonnel est aussi témoignage et révélation de l’homme univer-
sel, dans l’accomplissement de la création du monde à laquelle
chaque homme participe. C’est donc en assumant sa personne
et sa culture que l’homme contribue à l’oeuvre universelle.
Cependant cette oeuvre universelle : l’univers de l’homme,
n’est pas un objectif terminal. C’est le repère commun
d’accomplissement de l’humanité en chacun. Tout le travail
humain et sa responsabilité consiste à témoigner pour révéler,
révéler pour accomplir l’humanité. Ce travail et cette respon-
sabilité sont tout à fait personnels et aussi tout à fait collectifs.
Si l’enjeu en est dans l’Instance personnelle de chacun, le
témoignage s’en fait dans l’existence qui est coexistence.
Le témoignage le plus profondément personnel est celui
de l’humanité la plus universelle et la contribution la plus
riche au consensus commun, à l’édification de l’oeuvre de
création de l’univers. La théorie et la pratique en sont les
modalités, si on les conduit et reconnaît dans ce sens.
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PRATIQUE ET METHODOLOGIE DES COHERENCES
LA THEORIE ET LA PRATIQUE
La grande affaire de chacun dans son existence est de
contribuer par et pour lui-même, par et pour les autres à la
connaissance de l’homme et à l’oeuvre commune révélatrice.
La façon pour cela est de cheminer vers plus de conscience de
sens donc d’autonomie, de liberté, d’autorité, d’originalité
personnelles et en même temps de gouverner son existence
personnelle dans les affaires collectives. C’est comme cela que
l’homme s’accomplit, jouissant de son existence pour naître Ã
l’Etre singulier qui est son devenir. C’est le sens de l’intégra-
tion et de l’intégrité qui réconcilie l’homme avec lui-même
et unifie toutes les préoccupations et les circonstances de
son existence dans une même ligne directrice, dans un même
sens, librement. C’est le sens du travail, qui est le propre de
l’homme.
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