C’est ici le texte initial. Il y a eu depuis de très grands développements et notamment la théorie de l’évolution. On trouvera des éléments dans les rubriques relatives à l’homme et aux questions fondamentales.
TROISIEME CHAPITRE
LA TERNARITÉ DE L’EXISTENCE
LA TERNARITE DE L’EXISTENCE
Une théorie de l’existence est, par définition, une métaphysique. En
effet, elle se propose de comprendre comment les choses adviennent,
comment tout ce qui a une réalité arrive à exister et se trouve constitué.
Pour cela, il faut un point de vue qui dépasse tout existant, un point
de vue méta-existant, dit métaphysique par simplification. Les sciences
modernes ne sont donc pas des théories de l’existence des choses. Elles
ne font que les décrire, selon le regard qui est le leur, et enregistrer des
corrélations, érigées souvent en « lois de la Nature » et causes des
phénomènes enregistrés. Il y a là un abus, l’abus causaliste, qui attribue
au monde des existants d’être la cause de lui-même. Notre objet n’est
pas d’entreprendre la critique de ces sciences qui restent valides tant
qu’elles relativisent leur objet et leur savoir. Elles deviennent égarantes
quand elles ont une prétention à l’approche d’un absolu, à la vérité,
prétention de l’objectivisme.
Une théorie de l’existence est destinée à envisager, d’une part, d’où
et comment une chose advient à l’existence et, d’autre part, comment
elle est constituée. Cela équivaut, en définitive, à pouvoir comprendre ce
qu’est un existant et quels sont les rapports entre les existants.
Si on entend par existant toute chose qui fait partie du monde, c’est
tout ce à quoi l’homme peut avoir à se confronter dans ce monde qui est
en question. Evoquons, pour fixer les idées, quelques uns des existants
qui rentrent dans cette catégorie dont nous faisons la théorie :
l’existence individuelle de l’homme,
le monde,
les choses matérielles,
les idées et concepts,
les événements,
les phénomènes et situations,
les discours et les histoires,
le langage,
les plantes, animaux, minéraux, etc...
Cette théorie de l’existence pourrait paraître d’un intérêt lointain si
elle ne touchait pas aux réalités les plus quotidiennes, aux problèmes les
78
LA TERNARITE DE L’EXISTENCE
plus courants comme les plus graves de notre existence dans le monde.
Tout projet, toute intervention de l’homme dans son existence, dans sa
façon de vivre et son travail, transforme le monde existant. Pour cela,
l’homme intervient à l’origine même de ce qui fait l’existence. Il n’y a
de théorie de l’action que si elle se fonde sur une théorie de l’existence."
existence de l’action et existence des objets et circonstances de
l’action.
L’existence est relative à l’homme et, plus précisément, à son
Instance. La conscience ou capacité de décrire ou de sentir les choses et
de les apercevoir, « existe » elle aussi. Une théorie de l’ existence doit
donc intégrer le phénomène de conscience. On parlera à ce propos de
conscience des réalités (fondamentalement différente de la conscience
de sens), correspondant à notre conception familière de la conscience.
Puisque cette conscience des réalités existe, elle ne peut pas être la
source de l’existence des choses, elle ne peut lui être que corrélative et
indissociable. C’est ce qui distingue cette théorie de celles dites
« idéalistes », se référant à la conscience comme cause de la réalité, et qui la
distingue aussi de celles dites « réalistes », qui supposent une réalité
préexistante à la conscience de son existence.
Tout existant peut être considéré pour lui-même, et il a alors
l’homme comme sujet, ou plus précisément, une certaine part de
l’homme, fondée dans une cohérence ou quelques sens de son Instance.
C’est pour cela que l’homme intègre la totalité des existants, qui chacun
témoignent d’une part de lui-même. C’est en cela que l’Homme peut
être maître des existants dont aucun n ’est aussi grand que lui. Mais tout
existant peut aussi être considéré comme élément ou partie d’un existant
plus vaste, jusqu’à cet existant général qu’est le monde pour
l’Homme. Dans ce cas il ne s’agit que d’un aspect de l’existence, aspect
qui correspond à l’une des trois dimensions ou à l’un des trois plans qui
constituent tout existant.
La théorie de l’existence qui décrit les plans et dimensions de tout
existant, en explique à la fois la composition et l’avènement. Or, si la
composition renvoie à l’étendue limitée de toute existence, l’avènement
renvoie à la question de l’étendue de temps, limitée pour tout existant, et
au fait qu’il y ait une origine et une fin. Cette origine, on l’appelle
naissance (ou conception), et cette fin la mort. Une théorie de l’existence
doit donc aussi traiter de ces pôles ultimes et de l’historicité propre de
tout existant et aussi laisser la place à ce qui est hors du champ limité
de chaque existence, le lieu d’où l’existence et ses limites proviennent :
l’Instance humaine.
Connaître l’existence est quelque chose de très important pour
l’homme. Néanmoins, cette connaissance, pour être essentielle, doit
renvoyer à la connaissance de l’Instance ; tout un royaume qui n’est pas
de ce monde. La connaissance de l’existence des choses, et de l’homme
existant, n’épuise pas la question de l’homme, qui réclame aussi une
théorie de l’Instance.
79
1
NATURE DE L’EXISTENCE
Si l’on parle de nature, Ã propos de l’existence, il s’agit ici de ce qui
caractérise tout existant de trois façons :
d’abord, comme relatif à celui qui juge de son existence, en ce qui le
concerne. Il n’y a d’existence que pour quelqu’un (et quelques uns) et il
n’y a pas d’existence en soi. (Ceci n’implique aucunement que l’existence
ne dépende que de celui qui en juge, hormis pour lui-même).
ensuite, comme issu d’un principe transcendant, différencié d’un
existant à l’autre, et nécessitant la participation de plusieurs Instances
humaines dans un consensus ou ensemble des sens qui forment une
cohérence.
enfin, comme advenant dans un mouvement qui prend et lui donne
sa structure d’existant et sa composition : le « moment d’existence », qui
en est le déploiement selon une ternarité structurelle constitutive.
On pourrait alors, à proprement parler, évoquer une loi de la
nature. C’est celle, la seule, qui définit la nature de chaque existant, en
général selon les espèces, et en particulier dans chaque cas. Cette loi de
la nature, unique, qui fait intervenir l’Instance de l’homme et ses sens,
n ’est pas pour autant une loi humaine. Elle est intrinsèque aux
propriétés constitutives de l’Instance et ne peut qu’être suivie, utilisée mais
non changée. C’est là la limite absolue de la liberté humaine : trans-
former l’existence à ses propres fins mais n’en être pas le créateur, ni
être l’auteur de la loi de la nature de l’existence.
1) Relativité de l’existence
Qu’est-ce qui me prouve que telle chose existe, sinon l’expérience
que j’en ai ? Si d’autres me confirment cette existence, cela ne prouve
rien de plus, puisque je ne dispose, là encore, que de mon expérience
de leur témoignage.
Cette expérience, c’est ce que je vis, par les organes des sens ;
dit-on communément, mais encore, bien au-delà , par mes sens, qui
constituent mon Instance d’homme.
80
LA TERNARITE DE L’EXISTENCE
Il faudra, pour certains lecteurs, faire l’effort de ne pas con-
fondre les sens de l’Instance avec le sensible qui n’en est qu’un
effet.
Pour moi, l’existence d’une chose se réduit tout d’abord à ce qui,
en moi, en est l’écho, la résonance, le contenu vécu de l’expérience :
celui des sens « activés ».
La conscience sensible ou mentale n’est qu’un effet produit par
les sens, activés par l’expérience. Elle n’est donc pas première mais
seconde dans l’expérience. La conscience sensible ou mentale n’est
pas le premier accès aux choses mais une modalité secondaire qui
apparaît en corrélation avec la chose pour l’Instance.
Ce que je déclare exister n’est que la conséquence de ce qui, dans
mon Instance, est concerné : certains sens activés de façon privilégiée.
En fait, au lieu de dire : « telle chose existe », comme si elle existait
en elle-même, on ne devrait affirmer son existence que pour soi-
même, sujet de l’expérience. L’objet n’est « qu’objet de considération ».
Cependant deux faits d’expérience tendent à faire penser que la
« réalité » aurait malgré tout une existence propre :
le fait que d’autres en témoignent,
le fait que cette existence ne semble pas dépendre de moi (si je
disparais, il semble qu’elle subsiste).
Que d’autres en témoignent me permet de conclure que : « tout se
passe comme si » notre expérience était commune et que la chose
existait, en elle-même, pour nous. Sa réalité apparaît comme collective,
mais toujours relative à ceux qui la considèrent comme existante
et en portent témoignage.
Le fait que cette existence échappe à ma volonté, que j’en sois le
témoin, impliqué dans cette expérience mais passif, laisse penser que je
ne suis pas l’auteur de l’existence de toutes choses. Ceci n’est d’ailleurs
pas si évident.
Puisque toute Existence ne nous apparaît que par effet d’expérience
en nous-mêmes, et ne connaissant que cet effet, il est tout à fait
anormal d’affirmer que cet effet (mon expérience), c’est la vérité, la
réalité absolue de ce qui existe.
Inversement il serait anormal de croire que j’ai tout pouvoir sur
cette expérience qui est mienne et d’en déduire que cette existence ne
dépend que de moi.
Dans ces deux versions extrêmes, l’existence de la chose est con-
fondue avec l’expérience que j’en ai :
soit pour dire « la chose existe en elle-même et ma seule expérience
le prouve »,
soit pour dire « la chose existe en moi-même et elle n’a pas d’autre
existence que cela ».
81
LA TERNARITE DE L’EXISTENCE
Ces deux versions sont aussi totalisantes l’une que l’autre. Ma
vision, mon expérience y sont dites la vérité et la réalité, situées soit au
lieu de la chose en elle-même, soit au lieu de moi-même. Que d’autres
s’accordent à cela ne fera alors que me renforcer dans ces croyances. Si,
par contre, d’autres ne s’accordent pas là -dessus, deux cas de figure se
présentent alors :
j’en déduis qu’ils ont tort de ne pas se rallier à mon évidence, par
insuffisance, méchanceté, incapacité, ou toute autre réduction de leur
intégrité,
J’en déduis que c’est moi qui fais erreur (réduction de ma propre
intégrité).
Tout en relativisant l’existence des choses, l’hypothèse théorique
du consensus laisse la possibilité de « faire comme si » la réalité
existait en elle-même. En effet, dans les limites d’un consensus, « tout se
passe comme si » la réalité considérée était la même pour tous presque
indépendamment de chacun qui la considère.
On peut donc encore s’accrocher à l’existence et même y trouver
un nouvel intérêt, dans la mesure où sa relativité nous permet d’en
connaître « humainement » la nature, de s’y placer comme sujet et d’y
conduire des projets humainement signifiants.
La compréhension métaphysique de l’existence, proposée ici, pour
toute chose existante, ouvre donc à des pratiques « humanisantes » par
l’accès aux questions de sens : connaissance et action dans l’existence,
accomplissement de l’Homme par l’existence. En effet, l’existence n’est
plus simplement un cadre ou un ordre des choses, agité par ses propres
lois qui échappent à l’homme, mais l’espace où se joue le devenir de
l’Etre en existant : l’Instance en devenir, dans et par l’existence. Mais si
l’existence, fait de consensus d’Instances, est relative, n’y aurait-il pas
cependant, en certains existants, un Etre réel, absolument indépendant
des consensus humains ?
A chaque existence peut être associé un consensus. En tant qu’en-
semble de sens, il pourrait être pris pour une sorte d’instance. Le
problème est alors ramené au fait de savoir si cette sorte d’instance
(le consensus) est « l’être en soi » de l’existant et s’il a une autonomie
quelconque.
Il est possible de faire deux remarques :
la première en rappelant que l’Instance de l’homme n’est l’Etre
qu’en devenir et que, de ce fait, même à son propos, la même interrogation
reste possible. Ce qui fera la différence se situe alors dans la
question de ce devenir. Quels sont les existants qui peuvent Etre en
devenir (par l’Instant) ? Notre réponse est que seul l’homme en a la
possibilité, bien que, comme nous le verrons, chacun naît peut être
aussi d’un consensus, comme tous les existants.
la seconde remarque est que l’éventuelle « instance-consensus »
d’autres existants que l’homme (animaux, plantes et d’autres encore),
peut être un consensus d’hommes si nombreux (de tous temps et tous
lieux) que, pour notre actualité, cela semble indépendant de nos propres
82
LA TERNARITE DE L’EXISTENCE
consensus. Ainsi, « tout se passe comme si » certains existants qui
nous entourent avaient leur propre instance, mais sans que cela remette
en cause le fait que « l’être en soi » des existants ne soit rien d’autre
qu’une cohérence, ensemble de sens en consensus.
2) L’existence fait de consensus
Tel que nous l’avons défini, un consensus est une intersection
entre des Instances. L’espace commun est espace de sens, appartenant
aux Instances, d’où son nom de « consensus ».
Il faut souligner que le consensus n’implique aucune espèce de
conscience ou de savoir à son propos. Ce n’est pas une convention
consciente. Même si la conscience de sens peut y donner accès, en
général, il faut penser que les consensus restent profondément
inconscients, même s’il y a conscience de la réalité de leur effet :
l’existant.
Qu’il y ait des sens communs entre les hommes ne surprendra
personne. La nouveauté, conséquence de l’hypothèse de l’ETRE-sens
qu’est l’Instance, réside dans le fait que « sens commun » soit pris
comme intersection d’Instances. Une seconde originalité est de con-
sidérer le consensus comme premier par rapport aux réalités existantes
dont il est sens et non l’inverse. Cela revient à dire que ce ne sont pas
les choses qui font sens, mais que les sens font choses. Les sens (des
Instances) précèdent l’existence.
La variété des consensus possibles est source de la multiplicité des
existants. Déjà , si les Instances, comme on le verra, ont toutes les
mêmes sens, tels ou tels de ces sens peuvent être concernés différemment
chez l’un ou chez l’autre. De cette manière, un même consensus,
faisant une réalité commune pour ceux qui y sont impliqués, la fera en
même temps différente pour chacun d’eux. En effet, nos considérations
du monde et des choses ou des réalités existantes, nous semblent bien
souvent identiques, bien que nous constations, dans la vie de tous les
jours, nos divergences à leur propos. Au lieu, dans ce cas, de postuler
une vérité arbitraire, il vaudrait mieux respecter la simultanéité de
l’identité et de la différence de vue, à propos de tous les existants,
quitte à élucider, ajuster ou séparer, nos points de vues.
Chaque Instance est faite d’une infinité de sens et de groupes de
sens (cohérences) ; cela offre la possibilité d’autant de types de consensus,
chacun, comme on l’a vu, différemment investi par telle ou
telle personne. La complexité du monde résulte en partie de la
multiplicité des consensus possibles. Elle est encore accrue par d’autres
paramètres, dont la variation d’intensité des consensus, qui font que
l’existant se fait plus ou moins important, parce qu’il concerne plus ou
moins fort les Instances des hommes. Si on envisage aussi la question
du côté d’une Instance, celle d’une personne donnée, on peut noter
encore qu’il est tout à fait possible qu’elle soit impliquée plus
favorablement dans certains consensus plutôt que dans d’autres. Cela
contribue à la différence d’existence entre chaque homme, provenant
notamment d’une différence des Instances.
83
LA TERNARITE DE L’EXISTENCE
Par ailleurs, aux consensus participent un plus ou moins grand
nombre d’Instances. C’est par ce fait qu’il y a des réalités qui existent
pour certains et pas pour d’autres, alors qu’il y a des existants qui
semblent universels.
On notera que les consensus sont transcendants à l’existence,
donc au temps et à l’espace, si bien qu’il n’y a pas d’obstacle à ce
qu’il y ait des consensus universels pour l’humanité de tous temps et
de tous lieux.
Il est vrai que bien souvent, nous avons tendance à considérer
les fruits de nos consensus familiers comme universels, avec les
conséquences néfastes pour soi et pour les autres, dans des combats
vains pour une fausse vérité, un faux absolu.
Mais comment le consensus fait-il réalité ou existence pour les
instances ?
L’existence n’est rien d’autre, pour les Instances, que ce qu’elles
vivent de leur consensus, rien d’autre que leur consensus suscitant
une expérience existentielle qu’est la réalité de chaque existant.
Cependant il faut bien différencier dans cette expérience existentielle
ce qui en est la substance : le consensus, et ce qui en est le fruit :
l’existant actualisé. L’un est principe transcendant, l’autre l’effet
conséquent. En outre, dans l’existant lui-même, on pourra distinguer
sa présence d’expérience sur un plan factuel ou sur un plan de
représentation mentale ou encore de relation sensible. Ce seront lÃ
des composantes de tout existant.
Par le fait que les consensus soient communs entre plusieurs
Instances, tout se passe comme si l’existence était, pour chacune,
son propre reflet dans le miroir des autres où elle se projette (par
consensus). Le monde, les réalités, nos propres existences sont ainsi
pour nous-mêmes des expressions et des reflets qui témoignent de
nous-mêmes et des autres et plus précisément des Instances que
nous sommes.
C’est pour cela que les réalités d’existence ne peuvent être
autrement qu’anthropomorphes, non pas par reflet mais par
ressemblance, par sens communs entre existants humains et les autres
existants, et par sens communs des Instances et des consensus Ã
l’origine de toutes choses. On parlera le moment venu d’homologies.
Ce terme renvoie ce genre de ressemblance à une question de
sens plutôt qu’à une question de similitude formelle.
Cette théorie, du consensus à l’origine de tout existant, montre
aussi que la connaissance des choses existantes, et spécialement de
leurs sens, est simultanément connaissance de soi en son Instance. Il
s’agit là d’une « connaissance essentielle » procédant de la
« conscience de sens », sans rapport avec la conscience de réalités qui
procure, elle, sciences objectives et savoirs.
84
LA TERNARITE DE L’EXISTENCE
3) Le moment d’existence
Au travers de ce qui précède, il apparaît que le seul lieu, d’où
l’existence puisse être considérée d’un point de vue métaphysique, est
le lieu de l’Homme, de l’Instance. Tout existant est le « tait » d’un
consensus et, pour chacun, il est le « fait » de sa propre contribution au
consensus. Existant pour lui comme objet de sa propre considération,
il peut alors en être le sujet, mais pas le seul pour autant.
Tout existant, pour moi, advient dans mon existence en tant que
je suis sujet de la considération que j’en ai. Ma « considération » est
donc un vecteur constitutif de l’existant. Reste alors à préciser ce
qu’est, en moi et de moi, cette considération. Cela nous amène Ã
désigner l’Instance du sujet d’une existence comme lieu métaphysique
d’origine. Ce lieu n’est pas le seul. Pour qu’un consensus fasse « exis-
tence », il faut être au moins deux Instances, et plus en général. Il n’y a
existence que dans ces relations. Si le sujet (chacune est le lieu d’origine
des existants (pour lui) en tant que sujet de considération, les autres en
sont aussi origines en tant que parties prenantes et, notamment,
« objets » de cette considération. Non pas qu’ils soient considérés comme
des choses, mais comme d’autres lieux qu’atteint cette « considération »,
par le consensus. Le second vecteur constitutif de l’existant, est
celui de l’altérité, fondée dans la différence de mon Instance propre
d’avec celles des autres.
D’une certaine façon, on peut dire que le premier vecteur prend sa
mesure grâce au second. Rapporté au consensus, le premier vecteur
c’est le sens activé (ou une cohérence, qui est un ensemble de sens), que
l’on a évoqué par le terme de « considération ». C’est là le sens du
sujet, investi dans la participation de son Instance au consensus.
Il faut préciser que le terme de sujet correspond à la présence
existentielle de l’Instance, sa présence intentionnelle. « Objet », peut
alors indiquer une présence attentionnelle ; le troisième vecteur, cor-
respondant à la présence actuelle (moment).
Le second vecteur est ce qui porte à faire consensus avec telles et
telles autres Instances : le ciblage du consensus. Le sens et le ciblage
sont donc les deux vecteurs initiaux. De même pour le vecteur sens, le
second peut être multiplié par le nombre de partenaires du consensus,
mais on le prendra résumé en un seul, pour simplifier la réflexion.
Pour l’Instance, il n’y a en fait en elle-même qu’un vecteur : celui du
sens. Il se dédouble dès que l’autre, non soi, s’en fait perspective et en
fait l’objet. Le sens de l’Instance, d’infinitif devient conjugué, selon
deux modalités que l’on a déjà désignées par « intention » et « atten-
tion ». Bien d’autres termes pourraient être utilisés mais, convention-
nellement, on désignera ainsi ces deux modes de conjugaison du sens,
vecteurs fondateurs de l’existence... C’est ici que se place l’hypothèse
théorique du Moment.
Troisième vecteur du déploiement de l’existence, le « Moment »
est le produit vectoriel des deux vecteurs précédents. Le Moment
85
LA TERNARITE DE L’EXISTENCE
s’instaure dans le produit des deux vecteurs et déploie l’étendue de
l’existant, fait du consensus. On peut ainsi dire que le consensus fait
l’existence par Moment ou que le Moment est « l’événement » d’exister.
Le Moment est aussi « durée de vie » de l’existant ou plutôt
« déroulement de vie en durée ». Instauré par les deux autres, dont il
résulte immédiatement, il est encore l’acte d’exister de l’existant. Il
s’annule lorsque l’un des deux autres vecteurs s’annule, c’est-Ã -dire
lorsque le consensus cesse.
L’action d’exister peut être appelée « actualisation » c’est-à -dire
présence dans l’actualité. Durée de vie, action d’exister, présence
actuelle, l’actualisation correspond au Moment d’existence.
Il n’élimine pas les deux autres vecteurs initiaux mais constitue avec eux les
trois types de dimensions de tout existant, il en est la dimension
d’extension.
Schéma des trois vecteurs, dimensions de l’existence

Sur le schéma, ces trois vecteurs forment deux à deux trois plans
que nous représentons perpendiculaires les uns par rapport aux autres.
Ce sont les trois plans d’existence, aspects de chaque existant.
Le troisième vecteur est l’un des trois modes de conjugaison du
sens en consensus. Nous dégageons là l’origine des schémas utilisés
dans les « Questions de sens » pour le tir à l’arc et dans la « Trinité de
l’Homme », pour une première approche de l’existence. Cette scène du
tir à l’arc, présentait notamment l’avantage de la simplicité exemplaire,
métaphorique, de bien nombreuses situations d’existence.
A partir d’un sens de l’Instance en consensus ;, la théorie du
Moment nous donne trois modes de conjugaison qui constituent les
trois dimensions de base de tout existant. Elle permet de mieux com-
prendre pourquoi l’unité de sens peut faire ternarité dans l’existence et
comment, en définitive, le consensus fait réalité d’existence pour les
Instances concernées.
86
LA TERNARITE DE L’EXISTENCE
EXISTE-T-IL UN MONDE OU PLUSIEURS MONDES ?
La réponse est à la fois personnelle, culturelle et universelle
1) Approche personnaliste
Pour chacun, la réalité du monde actuel, de cette « tranche
de vie », de cette situation d’existence, c’est ce qu’un consensus
nous fait vivre. Mais de quoi est constituée pour nous cette
existence ?
Si l’on est polarisé par une chose, il n’existe pour nous que
cette chose, sans que rien autour, ni même notre propre existence,
soient présents. C’est cette polarisation, oubli de soi et
du monde, qui nous fait croire a l’absolue réalité de cette
chose, comme si elle existait en elle-même, isolément de tout.
Cette « sidération » correspond d’ailleurs a une appréhension
principalement factuelle, avec une intelligence réduite, sans
grande conscience mentale ni sensible. Ce cas de polarisation
extrême est, pour la personne, ce qu’il y a de plus réducteur de
soi, des autres et de l’existence.
Un cas plus commun est celui où l’existence se présente
comme présence simultanée d’un ou plusieurs individus (soi et
d’autres) avec celle de toute une collection de choses, le tout en
mouvement dans un espace et dans un temps. Chaque moment
d’existence se présente à chacun comme tout un monde.
Ce monde est plus ou moins riche et varié selon les moments,
mais, à chaque moment, il se présente comme le seul monde
existant. Lorsque par exemple nous sommes tristes ne nous
semble-t-il pas que le monde est et a toujours été triste ? Ce
qu’on appelle l’oubli n’est pas un acte d’escamotage, c’est
l’absence de la présence à soi, d’un existant autre que le
moment présent, avec ses souvenirs et ses projets.
Chaque moment présent est donc, pour nous, tout un
monde qui nous semble le vrai monde et dans lequel nous
distinguons notre existence et celle de tout un ensemble
d’objets concrets ou abstraits.
De cette analyse, on peut déduire que, si l’on en reste Ã
une conscience d’existence, sans accéder à une conscience de
sens (conscience de ses consensus par l’Instance, au-delà de
l’existence que ce consensus fait expérimenter), l’unité et
l’individualité de notre existence nous semblent alors indépen-
dantes de nous-mêmes et dépendre d’une « réalité » commune
à toutes les Instances. Il y a perte du sujet dans l’objet commun.
87
LA TERNARITE DE L’EXISTENCE
EXISTE-T-IL UN MONDE OU PLUSIEURS MONDES !
Par ailleurs, on aperçoit comment se construit une cons-
cience individuelle (qui n’est pas conscience personnelle d’être
sens de l’Instance). Si dans une famille l’Instance B figure celle
de l’enfant, on voit toute l’importance de la relation entre les
parents (consensus 2) qui est la première référence de distinction
et d’unification existentielle.
Ainsi dans tout moment d’existence non duelle, et donc
non confusionnelle, l’existence de ce monde-là est tout à fait
personnelle, puisqu’il est l’expérience propre du consensus
(sans conscience de sens habituellement). En même temps, il
contient des existants qui nous apparaissent tout à fait inac-
cessibles et indépendants de nous. C’est là la marque de la
présence d’autrui. Les autres Instances sont radicalement
autres et transcendantes à l’existence commune. Elles y font
apparaître des différences, qui semblent séparations entre les
existants.
En définitive, chaque moment d’existence est présence
d’un monde tout à fait personnel, où les distinctions sont la
trace de la participation des autres Instances, sans que celles-ci
soient directement accessibles en elles-mêmes, mais simple-
ment par leur existence individualisée, objet de ce monde
personnel.
FIGURE 8
Sur ce schéma, on aperçoit que l’Instance B commence Ã
se distinguer dans le consensus 2, commun aux trois Instances,
et différent des consensus avec A et avec C.
C’est donc à partir de trois personnes que commencent Ã
se distinguer l’individualité, la dualité et la ternarité, et, par la
suite, toutes les multiplicités, en extension rapide dès que l’on
multiplie les Instances.
88
LA TERNARITE DE L’EXISTENCE
EXISTE-T-IL UN MONDE OU PLUSIEURS MONDES ?
Cette analyse laisse entrevoir la nécessité de systèmes, au
minimum ternaires, pour accéder à l’un et au multiple. La
Trinité des personnes divines, la ternarité de l’existence, le
triangle oedipien sont caractéristiques d’approches non
dualistes qui, elles, débouchent toujours sur la confusion dans le
même, c’est-à -dire sur un monisme.
Le schéma montre en outre que les consensus de
l’Instance B ne dépendent pas que d’elle. De ce fait, les existants
distincts semblent tout aussi distincts d’elle-même, sinon indé-
pendants. Le schéma montre notamment que le consensus d)
est le plus indépendant de l’Instance B, consensus entre A et C
(et B aussi). Il y a donc au cours de l’existence, pour l’Instance
B, quelque chose qui peut lui apparaître comme totalement
indépendant d’elle. Or c’est autour de cela justement que se
fera l’unité, la référence centrale de ce moment d’existence qui
s’intègre dans la constitution des dimensions et des plans de
toute existence.
Ce monde particulier réclame une condition pour que s’y
distingue, pour la personne, des réalités différentes, dont son
propre moi. Cette condition, c’est qu’il y ait plus de trois
Instances.
Examinons sur un schéma très simpliste ce que peuvent
être les intersections-consensus entre 2 et entre 3 Instances.
FIGURE 9
Dans le cas de deux Instances, il n’y a qu’un consensus
commun. Rien de ce consensus n’est différent pour l’un et
89
LA TERNARITE DE L’EXISTENCE
EXISTE-T-IL UN MONDE OU PLUSIEURS MONDES ?
pour l’autre et rien d’autre dans l’Instance de chacun n’est en
consensus. Il ne peut alors y avoir aucune distinction dans
l’existence et il n’y a même pas distinction de leur propre
individualité, par les deux personnes. C’est un cas de figure qui
ne se rencontre qu’aux tous premiers moments de la vie entre
la mère et l’enfant et dans des moments de confusion, tels que
ceux de sidération, ceux de grande passion, ceux de grande
solitude ou de dépersonnalisation dans la foule. Il n’y a jamais
qu’un consensus a la fois et c’est une part de l’existence qui est
en confusion.
Lorsqu’il y a trois Instances, chacune vit simultanément
trois consensus.
2) Approche culturelle
Au-delà de moments particuliers d’existence, il nous arrive
de considérer le monde, l’existence entière, l’univers. Leur
existence n’est rien d’autre, encore, que l’expérience personnelle
d’un consensus collectif, mais qui correspond à de telles
considérations globales.
C’est en fait le cas, chaque fois que l’on prend conscience
d’un ensemble, d’un tout, d’une globalité. On les trouve
justement dans une sorte d’abstraction de ce qui est le plus
personnel et le plus particulier, pour envisager ce qui est le plus
commun. Cependant ce qui nous est le plus commun, c’est
notre existence commune, notre coexistence avec nos proches
voisins, communautés et sociétés. C’est en définitive ce que
l’on considère comme culturel.
L’existence culturelle est justement ce monde que nous
croyons universel, alors qu’il n’est que le monde d’un consensus
culturel, tout en étant pour chacun une expérience
strictement personnelle. Sans conscience de sa propre personne
en son Instance, la réalité culturelle, fait d’un consensus
plus collectif, semble encore plus indépendante de soi et encore
plus tangible et basique. C’est ce qui fait que les cultures,
sans conscience personnelle, sont source d’aliénation, alors
qu’elles deviennent source d’accomplissement, lorsqu’elles
servent de support à la conscience de sens personnelle.
Le monde culturel n’est pas ainsi la somme des mondes
des moments particuliers, mais au contraire une réduction au
commun de ces mondes particuliers. C’est ce sur quoi se
90
LA TERNARITE DE L’EXISTENCE
EXISTE-T-IL UN MONDE OU PLUSIEURS MONDES ?
fondent les sociétés naturelles ; c’est-à -dire sans maîtrise
personnelle, où les règles, savoirs, comportements communs,
semblent totalement déterminants de l’existence personnelle.
Dans cette perspective de considération d’un monde global
qui n’est que culturel, ce monde, qui est toujours expérience
propre d’un consensus collectif, semble cependant
parfaitement commun et indépendant des personnes (de soi, donc
des autres) et devient la mesure de toute chose.
Il sert de mesure interne d’inclusion et d’exclusion de la
communauté prise comme le tout. Il sert de mesure externe
pour dénoncer et réduire les autres cultures.
L’étranger est celui qui porte atteinte à la réalité culturelle,
elle-même mesure de toute réalité.
On a ici la racine des racismes et des xénophobies, celle
aussi de systèmes totalitaires « naturels » qui ont en commun
de réduire la différence personnelle des Instances et donc une
dépersonnalisation soumettant l’homme au monde et l’étranger
à l’homme déjà réduit à ce monde.
La culture occidentale n’est pas exempte de cette considération,
forte qu’elle est, de toutes ses sciences objectivistes,
fondées sur un principe d’universalité de repères et valeurs
propres et de sa vision du monde. Souvent éprise de dualisme,
elle se réduit en monisme totalitaire.
Notons comment le dualisme des bons et des méchants,
de l’antagonisme des blocs maintient la pression culturelle de
l’occident sur l’ensemble de la planète, avec, bien sûr, confusion
duelle en se croyant norme universelle.
3) L’Approche universelle
On peut se demander si malgré tout il n’y aurait pas un
monde, au-delà des particularités personnelles et des disparités
culturelles, qui serait le véritable monde universel. Il ne peut
être, lui aussi, que l’expérience personnelle d’un consensus
collectif.
Pour que ce monde existe, encore faut-il qu’il y ait un
consensus universel entre tous les hommes de tous temps et de
tous lieux.
Sans entrer ici dans le problème de l’espace et du temps,
qui ne sont que des dimensions d’existence et ne font pas
91
LA TERNARITE DE L’EXISTENCE
EXISTE-T-IL UN MONDE OU PLUSIEURS MONDES ?
obstacle aux Instances, notons que les voyages, les échanges et,
d’autre part, la transmission des générations, tendent bien a
nous laisser entrevoir une telle possibilité.
Cependant ce monde universel peut se chercher notamment
dans deux voies opposées.
La première voie est celle de l’extension aux dimensions
de toute l’humanité du principe de réduction culturelle
précédent, soit par la domination d’une culture, soit, plus
probablement, par réduction des cultures à leur plus petit
commun dénominateur. Le monde universel devient un monde
pauvre, stérile, déshumanisé.
C’est un monde d’individualisme de masse où le consensus
collectif tend à se réduire au minimum, suscitant et aggravant
une contradiction entre l’existence personnelle et la réa-
lité universelle.
L’autre voie est celle qui consiste à élargir le consensus de
tous les hommes. Il s’agit, à la fois, de l’élargir à tous les
hommes et de l’élargir en tous les hommes. C est faire
progresser l’universel en l’Instance de chacun, universel qui est la
pleine humanité d’Etre en tous les hommes. Il s’agit donc à la
fois d’une édification du monde universel, accomplissement
de son existence, et à la fois d’une voie d’unification de
l’humanité, en chacun et par tous, d’accomplissement de chacun
par tous. Ce n’est pas la seule voie d’accomplissement des
Instances mais c’est la voie commune, celle de la communion
des saints, jalonnée par l’amour mutuel, qui est sens visant Ã
faire consensus, et donc à élargir le partage de coexistence
entre les hommes.
Ce partage de coexistence n’est rien d’autre que l’expérience
personnelle et collective du consensus des Instances, et
son extension est construction du corps existant d’un monde
pleinement humanisé ou existence d’une humanité plénière
que le Christ incarne originellement, historiquement,
actuellement et finalement.
C’est ainsi que la loi d’amour que prônent maintes
religions et philosophies n’est autre que la voie de l’accomplis-
sement commun des personnes, manifesté dans un travail
d’édification du monde. Il ne serait pas à construire s’il était
déjà achevé, indépendamment de l’homme. Le monde uni-
versel est donc actuellement le repère d’une fin pour une voie
d’accomplissement et non pas le constat d’un « état des lieux »
où l’homme n’aurait alors que désordre et destructions Ã
apporter pour survivre.
92
II
DIMENSIONS ET PLANS
DE LA TERNARITE EXISTENTIELLE
L’expérimentation d’un consensus qui fait existence, inscrit celle-ci
dans trois dimensions, simultanément déployées dans un moment. Tout
d’abord le sens transposé en vecteur Intention, dimension du sujet,
vecteur synthétisant une collection de vecteurs, autant qu’il y a de sens
en consensus. Ensuite la superposition avec d’autres Instances diffé-
renciées dont l’occurence, qui est rapprochement (ou distance), se trans-
pose en vecteur Attention, dimension de l’objet, vecteur synthétisant une
collection de vecteurs, autant qu’il y a d’autres Instances en consensus et
de consensus plus limités dans le consensus général. C’est ainsi que les
existants, pris pour objets, sont toujours représentants de consensus
entre des Instances. Ce vecteur attention est bien celui de l’attention aux
objets qui se ramène, au-delà , aux Instances en consensus.
Enfin, le consensus s’épuisant, perdant son activation, le troisième
vecteur, venant comme produit vectoriel des deux premiers, actualise
l’extension de l’existant et il en est la troisième dimension.
Dans cette étendue tridimensionnelle de tout existant, on peut
s’arrêter sur les plans constitués par ces vecteurs deux à deux, ils nous
permettront de découvrir, ou redécouvrir, des aspects très différents
d’une même réalité existante.
Le schéma ternaire, ainsi développé, peut nous servir de schéma
d’analyse existentielle pour toute chose et toute situation. Il faudra alors
remarquer les corrélations que l’on peut établir entre des aspects indis-
sociables d’un même existant et caractéristiques de leur immanence. Le
schéma ternaire de l’existence permet le constat de ces corrélations et
montre qu’il ne s’agit pas de relations de causalité interne à l’existence,
mais de corrélations par leur source commune, le consensus des Ins-
tances. Il n’y a pas dans l’existence de principe animateur, moteur,
créateur ou de principe vital, il n’y en a que des traductions actualisées,
qui témoignent de principes transcendants : les sens et les cohérences en
consensus dans les Instances.
Par contre, dans la structure ternaire de l’existence, on pourra
remarquer que certains plans ou certaines dimensions sont plus
93
LA TERNARITE DE L’EXISTENCE
caractéristiques que d’autres de la source humaine de l’existence dans les
Instances que sont les personnes humaines. (On parlera de personne
humaine pour désigner l’Instance de l’homme et, d’individu pour
désigner son existence).
Ce sont en particulier : la dimension intentionnelle représentative
du sujet et les plans voisins, ceux de la conscience mentale et sensible
immanentes à l’existence factuelle.
Pour donner à cette ternarité toute sa substance, permettre la
généralisation de son usage et en faire un outil fécond, il nous faut
envisager progressivement ses caractéristiques.
Ces trois vecteurs, dès que les deux premiers sont possibles,
développent immédiatement un espace d’existence ou un existant.
Ainsi tout existant peut être décrit selon ces trois vecteurs (trois types
de dimensions) et selon les trois plans qu’ils déterminent deux Ã
deux.
Ce schéma s’applique à tous les existants, depuis le simple objet
matériel jusqu’au langage, en passant par l’événement historique, le
concept, une quelconque entité, et l’homme lui-même en tant qu’existant.
Toute question, tout problème, toute situation, toute chose, une
fois qu’ils sont désignés peuvent être analysés selon ce même
schéma.
C’est la première condition d’application du schéma et de
l’analyse existentielle que de pointer l’existant à analyser. Dans les
pratiques qui en découlent on appellera cette opération une centration.
1) Les trois plans d’existence
Entre l’intention et l’attention se situe le rapport du premier au
second. L’intention vise l’objet d’attention. Ce rapport du sujet Ã
l’objet est affectation de l’un à l’autre, de l’un par l’autre.
Le sujet est affecté par son objet et il investit celui-ci, il l’affecte du
statut de pôle d’attention. Comme on l’a déjà vu, ces deux vecteurs
naissent ensemble du consensus, et ils sont en rapport de « connaissance ».
A partir des termes affectation et « co-naissance », on peut
déjà pressentir que ce premier plan correspond à une définition
relationnelle ou relativiste de l’existence. Ce qui relie : l’affectif, la
sensibilité, le religieux, les significations et communications, sont comme
une face existentielle du consensus des Instances. Ce premier plan est
pour toute existence celui qui manifeste le plus étroitement (mais en
transcendance) le consensus ou sens commun des Instances. Il est
94
LA TERNARITE DE L’EXISTENCE
l’aspect « conjugal » ou le plan de conjugaison qui rejoint et conjoint
les deux vecteurs, de l’intention d’un sujet à l’attention pour ses objets.
Cette conjonction, ce jeu commun, cette affectation réciproque sont ce
qui fonde tout existant sur ce premier plan : le plan du relatif, celui des
liens, qu’affection, connaissance ou communication expriment. Il est le
plan de la relativité sujet-objet, intention-attention.

FIGURE 10
Le second plan, de l’intention à l’extension est celui du développement
de l’intention. Le Moment, en effet, actualise et rend présent
l’existant en le déployant. Selon ce second plan, où l’intention est
déployée, on en aura la figuration ou la projection. Projets, projections
ne sont-ils pas, en effet, extensions d’intentions, représentations dans
l’étendue ? Ce second plan est donc celui de l’image et de la
représentation, celui de la figuration.
L’imaginaire pur est ainsi extension figurative d’un désir-intention
en l’absence de l’objet d’attention, comme dans le rêve.
Il est, pour toute existence, sa présentation selon la distance,
l’espace : image ou figure, mais aussi scénario dans le temps,
c’est-à -dire déroulement de l’image, comme le ferait un film. Le plan
représentatif est celui, selon lequel, se mire et s’admire l’existant, son
visage ou sa figuration, ce que le « regard intérieur » du mental ou de
l’imaginaire projette comme image et représentation, par le canal du
« regard extérieur » visuel notamment. C’est le plan où, pour tout
existant, les deux se rejoignent, regards intérieurs et extérieurs. Toute
représentation est ainsi interface.
Tout existant révèle, par son image, l’intention qui le porte dans
son projet ou son trajet. Cette image, c’est aussi celle que la réflexion
nous procure par l’idée. L’idée d un existant en est l’image ou la
présentation (ou regard). Elle n’est que l’un des plans de l’existence qui
ne peut être isolé des autres.
95
LA TERNARITE DE L’EXISTENCE
FIGURE 11
Le troisième plan est celui formé par les vecteurs d’attention et
d’extension. Pour l’événement d’existence, c’est l’extension que
l’intention fait de l’attention. Autrement dit, c’est là ce qui se produit, ce
qui arrive. Ce troisième plan est celui des faits, par exemple le
déplacement « effectif » des objets. L’actualisation du Moment est présentation,
non plus en figure, mais en fait. Ce sera, par exemple, la
présence physique, concrète ou matérielle, des corps d’existants.
L’actualisation est ici activité. Ce qui se passe, ce qui se produit, c’est
le phénomène, aspect de tout existant selon ce troisième plan. Il arrive
très souvent qu’il soit pris pour l’existence même. Les faits sont, dans
ce plan, le déplacement des choses, ou plutôt les choses, les corps, les
objets en mouvement.
Le repos est à considérer comme un cas particulier du
mouvement, de même que l’immobilité.
Ce seront donc comportements, activités, mobilités, effets. Ce
plan est celui de l’effectivité de l’existence, ou encore, de l’existence
factuelle, selon laquelle les choses se produisent en faits, engagées dans
diverses interactions.
96
LA TERNARITE DE L’EXISTENCE
2) Les articulations de la structure ternaire l’existence
Notre propos sera maintenant, d’étudier plus profondément les
dimensions et les plans d’existence, en observant tout particulière-
ment leurs rapports entre eux.
Chaque dimension se trouve à l’intersection de deux plans et
face au troisième. L’observation de ces correspondances sera utile
pour l’analyse des existants.
a) Le Vecteur « intention » et son voisinage
Pour chaque existant, le vecteur intention indique la place du
sujet, son nom par exemple. Si telle chose est placée comme sujet
d’un verbe, c’est qu’elle peut être désignée, et nommée comme
existante : cet événement-là , cette entité-là , cette chose-là . Tout se
passe comme si il y avait là un sujet ou même un être. Mais nous
savons qu’il n’y a là , en fait, qu’Instances et plus précisément consensus.
C’est ce qui fait, par exemple, que l’on pourrait « personnifier »
toute chose, la considérer comme une personne, animée d’une
volonté, d’une intention, d’un désir ; le sujet d’un verbe donc.
(Personnifier, c’est considérer une chose à l’image de l’homme, comme
Instance personnelle, existant individuellement. C’est le cas pour
certaines conceptions animistes).

97
LA TERNARITE DE L’EXISTENCE
Ce vecteur témoigne ainsi, pour chaque existant, de ce que l’on
pourrait considérer comme sa personnalité, son âme ou son principe
animateur, son essence, le lieu d’une volonté, une direction,
une orientation, une tension, un désir. En fait, nous savons que, s’il
s’agit du nom et de l’indication du « sujet » existant, son être
éventuel lui est transcendant (Instance ou consensus). Cependant,
c’est cette dimension qui, dans tout existant, indique le lieu du sujet,
c est par elle que l’être peut s’aborder comme sens, consensus et
Instance (de celui qui le considère).
S’il y a une conscience d’être ou conscience de sens, c’est selon
ce vecteur que dans l’existence humaine et pour tout existant, elle
peut s’établir. En conséquence, tout existant est voie de connaissance.
Ainsi connaissance de soi (conscience d’être) et analyse de
sens et de cohérence des existants (entités, situations, concepts
choses, etc...) se feront selon ce vecteur, dans des pratiques dont
1’existence se centrera sur cette dimension.
Les plans voisins
Ils sont envisagés ici principalement pour cette proximité. En
effet, ce qui parle le plus de cette dimension de sujet, ce sont les
plans voisins.
Ainsi la personne humaine pourra être envisagée selon le plan
relatif : affectivité, par exemple ; ou selon le plan représentatif : le
mental. L’ensemble constitue le psychisme personnel.
Le psychisme est bien un mode existentiel de la personne et
plus précisément de son Instance en consensus.
Le plan relatif est celui qui correspond au ressenti des choses II
est, pour un existant, le sensible, le vécu par lequel on l’appréhende-
ce en quoi il nous affecte. Ainsi, c’est le plan de la« conscience
sensible » d’un existant (existant pour soi...). Ce en quoi elles nous
« touchent » est une façon de considérer ce que sont les choses, pour
nous : l’impression que cela nous fait, l’impression « vécue » qu’elles
donnent ou qu’elles font. Ce qui semble nous relier aux choses ce
plan de leur existence, est bien un mode d’approche du « sujet »
sujet de l’existant et sujet personnel. La confusion est possible, par
1’identification de l’un avec l’autre. Dans l’ordre de l’existence le
« sujet » de l’existant, selon ce plan, est indécidable entre l’observateur
et la chose observée, seule la conscience de sens permettra
d’en sortir. Proche du « sujet » ou du vecteur intention, ce plan ne le
détermine pas ; On peut en conclure que toute réduction de l’existence
au « relatif », à l’affectif par exemple, ne suffit pas à l’appréhension
de l’Etre ; mais elle en jalonne l’accès.
Le plan représentatif nous amènera à la même conclusion. On a
la l’image, la forme, la représentation de l’existant. Une chose, ou
une personne, sont quelquefois confondues avec l’image qu’elles
présentent, ou encore l’image selon laquelle on les représente, on les
voit. Plus généralement l’idée de la chose peut être prise pour la
chose. L’idée, l’image peuvent effectivement jouer ce rôle du fait de
la proximité de ce plan avec le vecteur du « sujet ». C’est ce que l’on
reproche à l’idéalisme. Cependant, il faut voir là ce qu’a de justifié
cette approximation. L’idée, la représentation, la forme sont la
98
LA TERNARITE DE L’EXISTENCE
figure, le visage, sinon l’identité de l’existant. Il ne s’agit en fait que
d’une « figuration » sur un plan « représentatif » ; il y a, là aussi,
proximité du sujet de tout existant dans l’idée, l’image, la figure... et,
en même temps, confusion possible entre ce plan et le sujet. Cette
confusion se traduit déjà par le fait que l’image est attribuée, par
exemple, Ã l’existant, alors qu’elle n’est qu’imagination. Ainsi, au
lieu d’être le nom du sujet de l’existant, elle est projection du sujet
de l’observation. Approche du sujet existant, elle est aussi approche
du sujet d’observation, de l’être en consensus.
Ce que nous observons là conduit à plusieurs remarques très
importantes :
la première est que ce plan peut être considéré comme celui de la
« conscience formelle », celle que constituent notre imagination,
notre mental et nos idées.
la seconde est que cette « conscience formelle » est la forme
même de l’existant (il s’agit bien d’un interface).
la troisième est que la « conscience formelle » est immanente Ã
l’existence.
Nous retrouverons cela pour l’étude spécifique de ce plan « re-
présentatif » de l’existence. Disons que « l’identité » d’un existant,
son image ou sa figuration, ne sont rien d’autre que la « conscience
formelle » que l’on en a, constituée selon ce plan, approchant le
vecteur intention et le sujet, sans l’être effectivement. C’est ainsi que
la pensée, l’imagination font « savoir » des choses du monde et de
soi, dans ce plan représentatif, comme le plan relatif en donnait
« connaissance" (aspect vécu ou sensible).
Le plan opposé
C’est celui du factuel. Le fait, le phénomène, ce que l’on con-
sidérera souvent comme le plus concret, corporel ou matériel, se
trouve en face du vecteur intention. Il pourrait en apparaître comme
l’effet, le sujet étant alors sa cause, si l’on ignorait leur corrélation
a-causale.
Entre ce plan et cette dimension, on pourrait voir le même
rapport qu’entre le corps et l’âme ; la réalité concrète de la chose
existante et son principe animateur, son intérieur en quelque sorte.
Cela peut être le cas d’un psychisme avec ses deux pendants, sensible
et formel, affectif et mental, animant un corps, lieu des effets
produits.
Par rapport à ce vecteur intention (volonté, sujet) le plan
opposé correspond à l’incarnation, la réalisation, le fait, l’effet,
l’effectivité ou même l’acte. Désir réalisé, personne incarnée,
direction agissante, c’est encore là le rapport de l’intention à l’action.
Dans toute existence, par « abstraction » du plan factuel on
atteint au sujet, Ã la dimension intentionnelle, par l’approche des
plans relatifs et représentatifs. C’est aussi par « suspension » de ce
plan que le sujet se trouve, avec ses « réductions », ou « abstractions »
mentales, eidétiques, idéelles ou affectives, sensibles, intuitives.
C’est en tout cas dans la suspension ou l’abstraction du plan
factuel, et à l’intersection des deux autres plans que se présente la
99
LA TERNARITE DE L’EXISTENCE
voie du sujet, la voie de la conscience d’être. Inversement, la sus-
pension ou l’abstraction du sujet et des deux plans de conscience
voisins, donnent la plus grande matérialité à l’existence. C’est ce
qu’un certain réalisme ou pragmatisme opère, réduisant l’existant Ã
ce plan factuel dont la concrétude est à la mesure de l’élimination du
sujet et, par voie de conséquence, de tout accès au sens et à l’Etre
(cas des matérialismes).
Cela nous entraîne à remarquer que, selon les existants, telle ou
telle dimension, tel ou tel plan, peuvent être privilégiés ou réduits.
Cette variation dans la nature des existants, ou leur considération,
dépend aussi du sens dominant selon lequel les Instances font
consensus. Autrement dit, comme on le verra, selon le sens qu’une
Instance investit ou que porte un consensus, l’existence correspondante
présentera principalement tel ou tel des aspects de l’existence
ternaire générale.
Ici nous venons de voir notamment, que l’abstraction du sujet
(vecteur intention, personne) et donc des plans voisins (consciences)
peut aller avec une réduction de l’existence au plan factuel. L’in-
verse est aussi possible, avec le risque d’un subjectivisme ou d’un
égocentrisme ignorant les faits et la factualité des choses.
b) Le vecteur « attention » et son voisinage
Dans la situation type du tir à l’arc, ce vecteur marquait la
perspective vers la cible. L’objectif est l’objet d’attention, ce vers
quoi le sujet est tendu. Second mode de conjugaison du verbe, la
dimension de l’attention est perspective vers l’autre, les autres
existants, dans l’ordre de l’Existence, ou les autres Instances dans
l’ordre transcendant de l’Etre. Pour un existant donné, autant un
consensus peut tenir lieu d’Instance, par le biais d’un sujet, autant,
pour cette dimension, ce sont tous les objets visés et plus généralement
« le monde », que cette dimension pointe. C’est tout ce Ã
quoi s’appliquent l’intention d’un sujet et le principe animateur de
l’existant, ce qui les reçoit et en donne la mesure.
Comme le sujet, les objets n’adviennent qu’avec l’existence et
ne la précèdent pas. Ce qui la précède est de l’ordre de l’Instance et
du sens, et dans cet ordre il n’y a, pour ce vecteur, que le nombre des
autres Instances (ou des consensus).
Dans ce même ordre, le sens rencontre le nombre qui est un
nombre d’Etres, de sens. A chaque autre, le sens fait consensus
particulier et donc moment particulier. Dans l’ordre de l’existence,
le moment du consensus est fait d’autant de moments que ce
nombre.
C’est ainsi que ce vecteur donne mesure, rythme et scansion au
précédent. Par exemple : l’objet donne la mesure au désir, dans le
moment d’existence alors instauré. Le temps, d’abord tension, est
ensuite scandé par ce second vecteur, pour donner le temps
chronologique que nous connaissons, selon le troisième vecteur d’extension.
100
LA TERNARITE DE L’EXISTENCE
Cette dimension d’attention est aussi celle de l’altérité, celle des
facteurs, des acteurs (par opposition à auteur), des éléments de tout
existant, de toute situation, de toute chose. Le quantitatif est un
indicateur de cette dimension ainsi que toute mesure de l’existant en
qualités et en quantités. Des conceptions en font le seul fondement
des existants, alors qu’elle naît avec eux comme modalité d’une
conjugaison déjà engagée.
Dans un autre ordre d’idée, ce vecteur indique aussi ce qui
prend part à l’existant : parties, partenaires, participants. Ce que le
sujet fréquente, et dont c’est la fréquentation, ou ce qui « bat la
mesure », donne la « fréquence » au vecteur de l’intention.
Pour prendre un exemple, imaginons le souffle dans une flûte.
Il figure le vecteur intention. Le vecteur attention est marqué par la
flûte et par la disposition de chaque trou. La flûte donne ainsi
mesure au souffle. La mélodie se développe alors en extension par la
conjugaison du souffle et de l’instrument.
L’exemple de l’horloge est lui aussi significatif. Une tension
affecte un régulateur qui lui donne une fréquence et se traduit par le
parcours régulier d’une aiguille. Le temps séquentiel figuré, est le
produit d’une tension et d’une rétention conjuguées, modèle de tout
moment réel. C’est pour cela que le temps de l’horloge est le temps
de l’existence de toute chose, temps orienté, temps chronologique de
toute l’histoire humaine.
Les plans voisins
Le vecteur attention est intersection du plan relatif et du plan
factuel. En effet, les facteurs sont ce qui affecte le sujet, l’intention.
Ils sont facteurs parce qu’affectés simultanément par la première
dimension d’intention comme objets d’attention. Ils sont facteurs
ou objets, en tant qu’investis par un sujet. Par exemple, un objet
n’existe qu’en étant l’objet d’un désir qu’il suscite. C’est en tant que
pôle d’une liaison, dimension d’une conjugaison, complément du
verbe, que peut se définir le facteur, l’objet d’une existence.
Par ailleurs, l’objet, le facteur, sont ce qui se présente aussi en
fait (le factuel). C’est dans ce second plan que l’objet prend
consistance, et se concrétise, matériellement par exemple.
L’objet participe selon cette dimension d’attention entre, d’une
part, ce qu’il signifie ou ses liaisons au sujet et, d’autre part, sa
substance concrète ou ce qu’il fait là . Ainsi, pour l’homme, dans son
existence de sujet, le monde de son attention est-il l’intersection du
plan affectif ou relatif de la conscience sensible avec des
phénomènes pris pour la réalité. Il existe, à ses propres yeux, comme
objet, à l’intersection de sa corporéïté et de sa sensibilité.
La recherche des éléments d’un existant ou l’inventaire objectif
des facteurs, s’approchent soit grâce à la subjectivité des relations
sensibles, soit comme des faits ou des corps, présents selon le plan
factuel. Ni les liens sensibles, raisons ou sentiments, ni les faits,
corporéïtés ou phénomènes, ne sont les facteurs ou les objets de
cette dimension d’altérité, même si c’est ainsi qu’ils sont approchés.
En outre, les deux plans d’existence selon lesquels peuvent être
101
LA TERNARITE DE L’EXISTENCE
définis les éléments ou facteurs d’une existence sont intrinsèques Ã
l’existant. Toute considération d’un existant qui veut l’expliquer par
ses propres facteurs est vaine, puisqu’ils ne sont que participants Ã
l’existence par laquelle ils existent eux-mêmes. Cela dit, rien
n’empêche qu’il y ait connaissance sensible ou prise en compte factuelle
des objets d’une existence par des approches qualitatives et quantitatives.
Le plan opposé
II s’agit du plan représentatif, celui de la forme ou de la conscience
formelle. N’est-ce pas là une façon de rassembler ce qui
précède et de donner figure à l’existant, avec ses objets et ses facteurs ?
C’est un fait que ce plan représentatif, celui de l’image, est
aussi représentation des facteurs. La conscience formelle, mentale,
idée de la pensée ou image de l’imagination, l’imaginaire donc,
représentent l’objet de désir en tant que tel. La photographie tend Ã
saisir dans l’image, Ã la fois le plaisir sensible du spectateur
photographe et les phénomènes factuels, c’est-à -dire l’objet de son
attention. En garder l’image est comme le saisir dans ce plan, qui le
re-présente à nouveau, en son absence.
Ce plan est donc pré-voyance, projet du désir sur son objet. Il
est une équivalence de l’objet investi. C’est pourquoi, l’idée, l’image,
la forme, peuvent être prises pour l’objet, alors qu’elles n’en sont
que la figuration ; le plan représentatif en face de la dimension
d’attention.
Le plan représentatif, l’idée, la forme, l’image, sont des
reproductions de l’intention dans l’extension, de la dimension
d’attention, elle-même indicatrice de l’objet et facteur de cette attention.
Comme pour le premier vecteur, on peut envisager une
existence où ce plan prédomine, au point d’ignorer ses objets. On
trouvera là un « imaginaire » ignorant « la réalité » et les relations Ã
ses objets. La dimension objectale (le monde) n’est alors présente
que par l’image, la représentation que l’on s’en fait. C’est donc par
l’abstraction des objets que la conscience formelle et l’imaginaire se
développent, avec les inconvénients que l’on peut envisager, mais
aussi l’avantage d’une approche du sujet côtoyé par ce plan.
A l’inverse, l’abstraction de ce plan de l’image, renvoie au
nombre, aux objets et aux facteurs, Ã l’objectivisme analytique pu
réduction aux éléments de l’existant. Plus l’idée, l’image, le modèle
représentatif, sont en suspens, plus le monde est objectivé.
En définitive, la dimension d’attention, qui fait objet par ses
plans voisins, constitue le support dont le plan représentatif est le
visage, de même que la dimension intention constituait l’âme du
plan factuel qui en était l’effet corporel. Le sujet peut être réduit au
corps comme l’objet à l’image. Chacun de ces deux plans d’existence
marque le lieu de la dimension opposée, comme le corps celui de
l’âme et du sujet, et l’image celui de l’attention, de l’autre et de
l’objet.
102
LA TERNARITE DE L’EXISTENCE
c) Le vecteur « extension » et son voisinage
Le troisième vecteur, produit vectoriel des deux précédents, est
le moment d’existence. C’est celui selon lequel l’existence se
développe dans l’étendue. Toute existence se caractérise en effet par une
étendue dans un espace-temps. Cette extension est, notamment, la
durée de vie, ou plus précisément, le développement dans la durée
de la vie de l’existant. C’est même la Vie elle-même, prise comme
historicité particulièrement.
Les existences se réalisent selon cette dimension. L’existence est
cette réalisation même. Cela nous amène à examiner de plus près le
terme d’existant. Ce qui est doué d’existence est l’existant, mais
est-il le sujet de l’existence ? Est-ce l’objet qui existe ? Est-ce cette
réalisation même : la vie, ou le développement historique ? On pour-
rait réduire l’existant à l’une de ces trois dimensions, mais il est ce
qui existe simultanément comme sujet, comme objet, et enfin
comme présence actuelle, selon cette troisième dimension. En effet,
celle-ci est aussi l’actualisation et l’actualité de l’existant, et encore
sa présence actuelle dans le moment de son existence.
Exister, c’est se manifester, se présenter, « se produire » même
(cas d’un acteur sur scène ou d’un événement qui « se produit ») ;
c’est l’événement, le fait d’advenir, ou encore le déroulement de
l’action d’exister. Toute existence est un événement permanent et
non pas un état statique, même si l’immobilité en constitue parfois
le mode de présence.
Le troisième vecteur est la dimension d’expression de l’existant,
son mode de présentation ou de manifestation. C’est par exemple le
discours pour le langage. Cependant, dès que l’on cherche à illustrer
ce vecteur, on se trouve confronté aux approches des plans dont il
est l’intersection.
Les plans voisins
Si on parle de « réalisation », cela s’entend par l’apparition à la
conscience, à la vue, selon le plan représentatif, ou par l’émergence a
une réalité concrète dans le plan factuel. De même la présentation
est, dans le premier plan figure, représentation, scène, et fait, acte,
présence physique dans le second.
Le plan représentatif figure l’existant dans son développement.
Sous forme d’image ou de scénario, il représente l’étendue de
l’existant ou son étalement si on veut.
S’il est possible d’avoir une « idée » de la durée du développement
d’une existence, c’est bien par la représentation que cela est
possible. Mais idée et représentation sont du même plan. Notre
existence humaine nous apparaît dans son historicité par le souvenir
et la projection. N’est-ce pas cette extension « idéelle », en images,
en théorie ou en représentation de scènes ou scénarios, qui nous
donne une approche de la durée et du fait que l’existence se
développe ? Comme dans un film, le développement de l’histoire, des
images et des scènes nous permet d’appréhender, par la succession
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des séquences, le développement de l’intrigue et de l’action. Le plan
représentatif est aussi, pour l’expression de l’existence, la figure
qu’elle prend. C’est la forme de l’expression, l’image, la structure, la
façon de s’étendre dans l’espace temps. Le déroulement de la vie
peut s’envisager, notamment, comme une succession des états d’existence.
Selon ce plan représentatif, l’extension de l’existence, (l’existant
dans son étendue), est telle qu’on se la figure, qu’on se l’imagine,
avec les modèles de représentation que l’on utilise. Aussi, bien
qu’approchant la dimension de développement de l’existence, le
plan représentatif ne le constitue pas, il la figure.
Le plan factuel s’approche de cette troisième dimension de
l’existence. Elle s’y présente comme fait. C’est là que ça se passe. Le
mouvement des objets matériels, les transformations, déplacements,
les processus, les actes, les corps, les gestes, les comportements,
toutes ces choses concrètes sont souvent prises pour 1 existence
même des existants. Le déroulement n’intervient la que comme
constat de changement : ce qui était là n’est plus là .
La présence, la production, sont, selon ce plan, une prise de
substance, une matérialisation, une concrétisation. L’actualisation
est ici activité. Le fait qu’il y ait activité indique qu’un déroulement
se produit. Les « produits », les effets sont dans ce plan la preuve
qu’il se produit quelque chose, qu’un événement se déroule.
Le constat de déplacement, de mouvement, de transformation,
de changement est considéré comme un fait, l’effet d’une opération.
Une cause opérante produit des effets : c’est cela un fait. Le pro-
cessus et sa cinétique sont indicateurs dans ce plan de la dimension
d’extension.
Y a-t-il un début et une fin, y a-t-il un développement ? C’est
seulement dans l’intersection des deux plans que cela peut exister.
En effet, c’est en se représentant l’existant que ses faits constates
apparaissent dans leur déroulement. Les faits ne sont pas l’histoire,
il leur faut une représentation pour que le déroulement historique
apparaisse.
Il est vrai que cette intersection n’est pas une conséquence des
deux plans voisins, mais que pour tout existant, ils sont co-extensifs.
On ne peut séparer le fait de sa représentation. Le tenter, c’est
perdre de vue le sujet, réduisant son mouvement interne en une
agitation constatée, production aléatoire de faits.
Le plan opposé
Le plan relatif est comme la base sur laquelle se déploie le
moment. Par exemple, si ce dernier est l’expression pour l’existant,
le plan opposé en est l’impression.
L’affectation du sujet à l’objet, produit l’existence selon ce
troisième vecteur. La conjugaison de l’intention et de l’attention
dans le plan relatif, fonde ce développement d’existence, jusqu’Ã
épuisement du sens ou de l’intensité du premier vecteur.
Ce plan peut être pris comme soubassement de l’extension de
tout existant, comme le verbe conjugué au coeur de la phrase. Ce
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vécu, cette conscience sensible de l’existant, sont aussi ce que l’on
appelle quelquefois l’intelligence du coeur.
On pourrait dire du plan des inter-relations et des liaisons, que
c’est celui où tout se combine, tandis que le vecteur extension en
résulte. Cela donne une hiérarchie interne à la structure ternaire,
selon laquelle le plan relatif est fondement de l’existant, le vecteur
extension et ses plans voisins en résultant (produit vectoriel) pour
faire un moment d’existence.
Si on considère l’ensemble du schéma, le plan des significations,
du vécu, des conjugaisons, celui de la connaissance ou
conscience sensible constitue la source ou la base de l’existence sur
laquelle s’érigent son extension et ses deux plans voisins, représentatif
et factuel. Ceci étant, d’autres hiérarchies internes peuvent s’y
substituer, selon le sens qui fait existence, privilégiant tel ou tel plan
selon le cas.
Cette priorité fondamentale du plan relatif sur l’extension,
éventuellement corrigée par ce que privilégie tel ou tel sens parti-
culier, n’est elle-même que relative à l’existence. N’oublions pas en
effet que c’est le même sens qui fait existence selon les trois vecteurs
intention, attention, extension, simultanément déployés, on retrouve
ainsi cette relativité des points de vue, et ce n’est que dans
l’espace propre de chaque existant que son plan relatif est fondamental.
Ainsi, pour l’existence humaine, le vécu prime sur les faits et les
idées qui viennent pour l’exprimer ou le manifester. Il se peut aussi
que l’action et son développement soient privilégiés, tendant à faire
perdre de vue le plan relatif et, du même coup, sujets et objets. Par
abstraction du relatif, de l’affectif, du sensible, la prédominance du
vecteur extension donne sa superficialité à l’existence, alors pur
déroulement d’images d’une part, simple enchaînement de faits
d’autre part, les uns et les autres désaffectés.
N’est-ce pas la caractéristique d’un monde contemporain
sophistiqué dont la pensée se réduit au discours et à un pragmatisme
qui ne veut s’en tenir qu’aux faits concrets et à leur succession ?
Cette prédominance du vecteur extension, où sont privilégiés :
réalisations, présentation, production, expansion, développement, in-
novation, actualité, action, passage à l’acte, activité, expression, va
avec l’abstraction de ce qui relie (du religieux), de l’éthique, de
l’enracinement de l’homme dans le monde et la société, de son
affectivité. L’extension devient distanciation et seuls, le réel et
l’imaginaire ont lieu d’être, continuellement déplacés dans une fuite
perpétuelle du plan relatif. L’existant se cherche hors de soi et ignore
sa dimension symbolique. Il faudra voir quels sens, quels consensus
amènent cette inversion dans l’existence, au point que l’essentiel se
perde.
On peut envisager à contrario l’abstraction de cette dimension
d’extension, dans une réduction au plan affectif ou relatif. La sus-
pension de l’actualisation privilégie ainsi cette conscience sensible,
religieuse, mystique. Elle peut se réduire à l’émotion pure s’abs-
trayant des faits et des images, du factuel et du représentatif, rame-
née à une immobilité inactive. C’est le cas, par exemple, lorsque les
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bains affectifs et les « bons sentiments » se justifient d’éviter l’action
et l’engagement de soi.
C’est donc à partir de ces plans, mais en en suspendant, l’ex-
tension que se retrouve le fondement affectif, la connaissance de
l’existant. Significations et explications propres à un existant pré-
dominent dans la réduction de l’extension. Aussi, ce plan explicatif
de tout existant va-t-il avec la suspension de son historicité. Cela
nous confirme que ce plan est pour l’existant la source de sa
permanence, alors que l’extension et ses plans voisins en manifestent la
présence. Le sentiment s’exprime par exemple par l’imaginaire, la
pensée, et aussi par les actes qui en sont révélateurs selon un certain
déroulement.
d) L’immanence des trois plans d’existence
La considération séparée de chacun des plans d’existence, leurs
hiérarchies et priorités, pourraient les faire prendre chacun comme
des existants séparés.
On peut, par exemple, envisager l’existence propre d’une simple
image (plan représentatif).

Cependant, pour un existant donné, ces trois plans sont les
aspects selon lesquels il se constitue et peut être considéré. Ces trois
plans sont co-extensifs, du fait des trois vecteurs qui les déterminent.
Ils sont donc indissociables pour chaque existant. Cela n’empêche
pas la prédominance de l’un ou l’autre selon le type d’existant
et le sens en consensus. Transcendant à l’existence, ce consensus s’y
révèle en définitive selon ces trois plans :
plan relatif : significations, connaissance, conjugaisons,
plan représentatif : images, idées, figures, formes,
plan factuel : faits, activités, opérations, matérialisation.
C’est le même consensus qui se révèle selon ces trois plans
constitutifs de l’existant. Chacun révèle, à sa façon, la nature entière
de l’existant, la représentation imaginaire, l’idée, le modèle donnent
figure ou identité, une forme aussi, aux affects, relations, communications,
significations. Le plan représentatif représente le plan
relatif comme il représente le plan factuel. Ce dernier concrétise,
effectue, matérialise, les plans représentatif et relatif. Ce dernier
explique à son tour les deux autres. Chaque existant peut être
totalement abordé par l’un de ces trois plans où il existe pleinement
selon cet aspect. L’imaginaire représente le corps comme l’affectivité.
L’affectivité explique le corps et le mental et s’y implique. Le
corps matérialise le sujet sensible et son imaginaire et les somatise.
Dans l’homme, corps, affectivité et mental sont cependant immanents
et parfaitement indissociables.
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LA TERNARITE DE L’EXISTENCE
IMMANENCE DE LA CONSCIENCE DES REALITES
AVEC L’EXISTENCE DES CHOSES
La conscience des réalités fait partie intrinsèquement de
l’existence des réalités. Elle n’en est pas le reflet, mais la forme
même. Elle n’en est pas un effet sensible mais la valeur
sensible même.
Lorsque nous considérons la forme, ou la façon dont se
présente une chose, un objet, auquel nous prêtons attention, il
nous semble que cette forme appartient à la chose et que notre
conscience de cette forme est autre chose.
La forme et la conscience de la forme des choses, la
conscience mentale, ne sont pas séparées, mais il n’y a qu’une
seule forme qui est conscience mentale formelle de la chose. Il
y a bien longtemps que les philosophes ont envisagé cela :
l’apparence des choses est dans notre conscience. Pour
certains, la chose n’était alors rien d’autre que cette apparence
sorte de projection de notre conscience mentale, et la réalité
une simple illusion.
Pour nous, il n’y a, en effet, aucune autre forme, aucune
image en dehors de notre conscience mentale. Sans homme
pas d’image ni de forme. Cependant cette conscience mentale
n’est que l’un des plans d’existence de la chose elle-même et
n’en est pas séparée. Elle lui est au contraire « immanente »,
c’est-à -dire, dans notre définition du terme, indissolublement
liée à la chose comme une de ses parties. Il est vrai que
l’existence de la chose est, elle-même, dépendante de l’homme.
Cependant la théorie de l’existence précise que l’existence est
le fait d’un consensus. Il en est donc de même pour cette partie
de l’existant qu’est son plan représentatif. Notre conscience
mentale, qui est personnelle puisqu’elle provient de notre
Instance, est néanmoins en même temps collective ou culturelle.
Nous voyons la réalité du monde avec les yeux de notre cul-
ture et il nous faut dépasser nos consensus culturels immédiats
pour découvrir d’autres paysages, d’autres visions de la réalité.
La conscience mentale, c’est la forme même des objets, c’est
aussi l’idée que l’on s’en fait, de même que toutes les repré-
sentations possibles imaginaires, verbales, etc... Il y a cepen-
dant une distinction à faire entre la représentation de l’objet
présent, qui est un plan de son existence, et la représentation
réfle