Le Journal Permanent de
L'Humanisme Méthodologique
par Roger NIFLE


Une méthode de pensée pour l'action
Basée sur la Théorie et l'Ingénierie du Sens et des Cohérences Humaines
Le 08 08 2008 à 02 h 23

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    Au coeur du sujet - Chapitre 1
    Questions de sens

    Première publication : 1986, mise en ligne : mardi 3 août 2004, Roger Nifle


    Exploration de la notion de sens, émergence du Sens.

    QUESTIONS DE SENS

    La question du sens est de celles qui ne. sont pas souvent posées, d’autant plus bizarrement que tout la pose. Tout dans l’existence renvoie à la question du sens. Cependant, il y a souvent plus de questions sur l’existence des choses que sur leur sens. Or, c’est par les questions de sens que se résolvent les problèmes de l’existence. Ce sont les questions de sens qui rendent l’existence humaine. C’est par le sens que l’homme atteint à une certaine maîtrise de son existence et de son devenir. Mais qu’est-ce que le sens ? C’est aussi la question la plus difficile ; une question simple qui va au coeur du sujet, celle de laquelle dépendent toutes les autres. Nous allons engager ici une exploration de cette question pour distinguer quelques premiers repères dans cette « voie du sens » qui est la nôtre.

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    VARIETE DES QUESTIONS DE SENS

    Il est question de sens dans de nombreux domaines et de nombreuses circonstances de l’existence.

    Depuis le sens du langage jusqu’à celui de la compréhension des choses, se pose la question de la nature logique ou sensible de ce sens, selon qu’on y accède plus par l’intellect ou par la sensibilité.

    Le sensible, c’est le domaine des cinq sens par lesquels tout, apparemment, est appréhendé et en fonction de quoi les choses peuvent avoir du sens pour nous. Ne parle-t-on pas aussi du sens d’une action ou d’une situation, du sens de l’histoire, de celui d’une trajectoire ou d’un voyage, et en définitive du sens de la vie ou des événements de notre existence. Y a-t-il un lien entre ces multiples acceptions du concept de sens ? Y a-t-il un lieu commun, un sens véritable dont tout serait décliné, selon les registres du réel auxquels on s’attache ?

    Pour tenter de répondre à la question : « Qu’est-ce que le sens ? », une approche consiste à explorer d’abord différents domaines où la question de sens peut nous paraître familière.

    Dans le domaine du langage, par exemple, comprendre, c’est comprendre le sens. Tout le monde est d’accord. Mais qu’est-ce que le sens du langage ? Alors personne n’est plus d’accord. Le sens est-il lié aux choses dont on parle, est-il inscrit dans les structures linguistiques grammaticales, est-il dans là sensibilité du locuteur ou dans l’intellect de celui qui entend ? Ou n’est-il pas une simple illusion, une façon de parler de ce qui renvoie au contexte, à la relation, à l’histoire, à l’idéologie, à l’humeur, etc...

    Qui n’a éprouvé la difficulté de comprendre le sens d’un texte ou d’un discours ? Qui n’a expérimenté l’ambiguïté de sens d’un terme, d’une phrase ? C’est souvent comme cela que l’on prête attention au sens. Habituellement on comprend, on exprime le sens de ses intentions ou de ses préoccupations sans y prêter attention.

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    QUESTIONS DE SENS

    Le sens, grâce à la langue française, se retrouve impliqué dans de nombreux registres. Dans la communication, avec le langage verbal, le langage gestuel, celui des images, l’art même, se posent les questions suivantes : qu’est-ce qui est l’essentiel ; la forme ou le sens ? Quel est le rapport de l’un à l’autre ? Qu’est-ce que le sens ?

    Le problème est trop délicat et la réponse trop neuve pour ne pas prendre ici le temps de cheminer au travers de quelques registres. Un de ceux-ci est celui de la compréhension. Il semble bien que comprendre, c’est comprendre le sens et ne pas comprendre, c’est ne pas « saisir le sens », ne pas le discerner. C’est donc ainsi une question de logique. Le sens est-il la logique ? Ce serait ici alors une question d’ordre intellectuel. Mais si la compréhension est d’ordre intellectuel, le sens l’est-il ? La compréhension n’est peut-être qu’un mode d’appréhension du sens.

    Le mode intellectuel n’épuise pas la question de la compréhension. Ne parle-t-on pas d’une intelligence sensible, dite quelquefois intelligence du coeur ? D’un coeur affectif probablement.

    L’intuition, la sensibilité sont des façons d’appréhender le sens des choses. S’agit-il toujours du même sens ? En tout cas se posent bien, là encore, des problèmes de sens. Ils se posent de telle façon que l’on aperçoit que s’attache une grande valeur à l’appréhension ou la connaissance du sens : valeur de pertinence, de justesse, valeur d’adaptation, valeur de qualité d’un vécu ou d’une activité.

    Dans le domaine des cinq sens : voir, toucher, goûter, sentir, entendre, forment la panoplie de notre appréhension directe des choses. Voir et entendre, particulièrement, sont étrangement utilisés aussi bien pour la conscience et la compréhension que pour l’exercice des deux sens de la vision et de l’ouïe. Y aurait-il là l’indice d’un pont entre l’intellect et le sensible ? Le sens sensible et le sens intellectuel sont-ils en correspondance et, si oui, comment ?

    Un autre registre encore est celui de l’orientation, l’orientation des choses, du monde et la nôtre. L’orientation dans l’espace est une question de sens topologique. On parle aussi du sens d’une action pour indiquer la direction du mouvement, d’une activité ou encore sa valeur ou son utilité. Le sens de l’histoire ou celui d’une situation, sont aussi question d’orientation. Le sens du temps, unique celui-là, est-il le même que celui de l’histoire ?

    Des questions d’orientation, on en arrive à celle de sa propre existence. Voie, vocation, sens de sa vie, sens du devenir sont encore des questions de sens.

    Le sujet n’est pas épuisé. En effet, il n’est pas jusqu’au monde lui-même, aux choses elles-mêmes dont on ne puisse se demander s’ils ont un ou plusieurs sens, en dehors même de l’appréhension que l’on en a. Les questions de sens sont partout. Elles sont en tout cas au coeur de toute question de connaissance ; au coeur de toute question de

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    QUESTIONS DE SENS

    participation au monde : consensus, vécu, sentiment ressenti ; au coeur de toute action même : orientation, direction, chemin, finalité.

    Sens du mouvement, de tout mouvement, et appréhension du sens pour la connaissance et le contrôle du mouvement ; communication du sens entre les hommes et les choses, voilà que le problème du sens est au coeur du sujet ! Mais s’agit-il du même sens, au-delà de la ressemblance ou de la différence des termes dans la langue française ?

    Si philosopher ou théoriser est atteindre aux sens des concepts ou conceptualiser le sens des choses, on peut se demander si la langue maternelle n’est pas le véhicule privilégié, le seul qui atteigne au « coeur du sujet » et évite les déplacements du sujet que les références à des termes d’autres langues, mortes notamment, risquent de provoquer. Le sens est-il dans le terme ou dans le sujet ?

    Constatons simplement qu’il ne manque pas de ponts entre les registres, à propos du sens. Bien des artistes nous ont familiarisés avec ce passage d’un registre à l’autre ; les couleurs et la musique, le son et la peinture, la peinture et le langage poétique, etc.

    Le langage, justement, peut paraître faire la jonction. Ne peut-on pas faire goûter, faire voir, par le simple jeu des mots, alliant ainsi sensible et intelligible ?

    Toutes les sciences, les philosophies, s’expriment par un langage logique pour nous dire le sens des choses et le sens de l’homme et du monde. C’est cette universalité du langage qui a pu faire croire qu’il était la seule origine et le seul véhicule du sens. Ce n’est pas notre thèse. Il se confirme simplement qu’un sens, dans un registre, peut être retraduit dans un autre registre par l’usage du langage. Cependant ce n’est pas le langage qui traduit, mais le sujet du langage : l’homme. C’est cette question, très précisément, de ce qu’il y a de commun au travers de la diversité des domaines, à tous les problèmes de sens, qui va nous amener progressivement au coeur du sujet. Mais pour y atteindre, nous poursuivrons cette exploration par deux analogies : celle du « tir à l’arc » nous permettra d’envisager comment la question de sens peut se poser de façon multiple dans une même situation, et celle de « f’arc-en-ciel » nous permettra de mettre en perspective ce qui peut être l’articulation du sens et de ses manifestations.

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    QUESTIONS DE SENS

    QUELQUES QUESTIONS DE SENS

    - Ce texte, cet événement, ce comportement, cette action : qu’est-ce que cela veut dire ?

    Cette chose, ce projet, cette activité : A quoi cela sert-il ?

    - Cette situation, cet engagement, ce voyage, cette voie ce cheminement : Où cela mène-t-il ?

    - Pourquoi ? Cette affirmation, cette entreprise, cette réalité, cet événement.

    - Quelle est la finalité ? De cette action, de l’existence, de cette entreprise.

    - Ce discours, cette situation, cette réalisation, cette chose : Quelle valeur cela a-t-il ?

    - Ce comportement, cette opération, cette idée : Quelle raison cela a-t-il ?

    Quelle direction ? Quelle orientation ? Quelle logique ?

    Quelle dynamique ? Quelle voie ? Quel intérêt (humain) ?

    Quel esprit ? Quelle position (humaine) ? Quel vécu ?

    Qu’est-ce qu’il se passe ? Quelle idée ? etc...

    26

    II

    VARIETE DES SENS : ANALOGIE DU TIR A L’ARC

    Peut-on, pour une même situation, appréhender plusieurs façons d’en envisager le sens. Dans l’exemple du tir à l’arc, il est possible de repérer plusieurs dimensions caractéristiques du sens de la situation. S’attacher à l’une d’entre elles serait lui donner une primauté arbitraire. Aucune des caractéristiques significatives de la situation n’en est le sens. Alors, où est-il ? Le sens est à la fois partout et nulle part. Il se révèle sous différents aspects, dans différentes dimensions, mais il n’en fait pas partie. Il n’est pas lui-même un aspect ou une partie de la situation, il lui est transcendant.

    L’observation du tir à l’arc va nous aider à distinguer différentes acceptions du concept.

    QUESTIONS DE SENS

    Déjà, si nous observons ces trois éléments, nous pouvons y lire trois indications de sens :

    - la cible, objectif et repère pour le tir. Elle est « objet d’attention » pour organiser et prévoir l’acte et le parcours nécessaire de la flèche.

    - la flèche, qui indique bel et bien la trajectoire qu’elle suivra et que l’on peut calculer dans le prolongement de son orientation. La flèche permet d’imaginer la trajectoire et en indique le sens. Mais elle est aussi le vecteur qui, se déplaçant vers la cible, va l’atteindre en son coeur... A condition que la visée soit juste.

    - l’arc, enfin, qui porte et oriente la flèche et va lui donner la force nécessaire à son parcours. L’arc dans sa position et sa tension vise la cible pour y porter la flèche. Le sens y est donné.

    Dans cette situation du tir à l’arc, le sens peut se trouver dans la cible-objectif, dans la flèche-vecteur, dans l’arc-visant.

    Il suffit d’ailleurs de l’un de ces trois éléments pour connaître le sens des deux autres : la cible pour la visée et la trajectoire de la flèche, la flèche pour la visée et l’objectif ; l’arc pour la trajectoire et l’objectif. On pourrait d’ailleurs dire que c’est le même sens qui est repère dans ces trois lieux, où il se présente sous des modes différents.

    Mais reprenons cette scène du tir à l’arc sous une autre perspective, celle du tireur dont nous n’avons pas encore parlé.

    Il vise avec son arc un objectif : la cible, et il tire sa flèche. Il y a chez lui une « intention » que sa visée avec l’arc exprime et une « attention », celle portée à la cible à laquelle il destine sa flèche et qu’il vise. C’est la détente de son arc qui achève son acte et inaugure le mouvement de la flèche, inscrivant son intention dans son attention, accomplies ensemble dans l’impact final.

    Voilà donc trois nouvelles indications du sens de la situation : l’intention du tireur, son attention et le tir comme action résultante. Reprenons sur un même schéma cette série d’indications du sens. (cf. figure 2)

    Nous avons là trois catégories de sens ou plutôt trois types de modalités d’un même sens. on peut y distinguer : une origine, un départ, un principe : l’intention exprimée initialement dans la visée et l’arc. (2) un objectif, une destination vers lesquels se porte l’attention : la cible. (3) un vecteur qui parcours le chemin de l’un à l’autre dans l’action de tir : la flèche.

    28

    Figure 2

    On pourrait dire qu’il y a trois causes pour un même sens :
    - l’arc et l’intention,
    - l’objectif à atteindre, le tir de la flèche qui rejoint l’une à l’autre.

    Cependant, là ne s’achève pas l’organisation des différentes traces du sens. Il y a encore d’autres aspects que le même schéma permet de retrouver.

    Si l’on considère l’espace entre (1) et (2), on peut y situer le rapport entre l’intention et l’attention.

    Si l’arc a telle position, c’est par rapport à la cible et si le tireur a cette intention, c’est pour la cible, objet de son attention. Il y a un rapport entre arc et cible, entre sujet tireur et objet cible, entre intention et attention. Ce rapport c’est l’affectation du sujet par l’objet du tireur par sa cible. C’est celle-là, précisément, qu’il vise. Cette affectation, sollicitation de son désir, lui fait bander son arc. La tension relie donc arc et cible, tension du tireur vers son objectif, tension de l’arc porteur de la force de l’intention envers l’objectif. Il y a là aussi place pour le sentiment, si quelque meurtre est en perspective, a moins qu’Eros donne sens au rapport. Tout dépend de la raison (ratio).

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    QUESTIONS DE SENS

    Cet aspect de tension, d’affectation sinon d’affection, est celui du sens dans ce rapport, fondement même de l’action et du tir qui l’ex- prime.

    Cet aspect (A) est « l’envers » (intention envers la cible) d’un « endroit » la flèche décochée (3) par l’arc à l’endroit de l’objectif. D’une autre façon, le sens du rapport entre arc et cible, entre intention et attention, entre sujet et objet, sous-tend le sens qu’indique la flèche portée de l’un à l’autre (3). Le parcours de la flèche incarne le rapport « affectif » qui est aussi fa raison de ce parcours.

    L’espace (A) sur notre schéma précède et explique le vecteur (3) qui en est conséquence.

    Considérons ensuite l’espace (B) qui relie les vecteurs (1) et (3). L’arc et le parcours de la flèche, l’intention du tireur et le tir sont réunis dans le projet, dans l’idée, dans la représentation du trajet. L’image du lien au travers de l’espace ; c’est-à-dire la trajectoire, est ce que le tireur imagine et que la flèche indique, ce que le sujet prévoit ou se représente et que le tir réalise et présente à son tour. Le sens est ici en image, en pensée, en signe, en scénario dans un « espace de représentation ». Cet aspect du sens (B) se trouve en face du vecteur (2) : l’objectif. Celui-ci est déployé en scène, en figure représentative de ce qui va arriver, de ce qui arrive. C’est « l’idée » de la façon d’atteindre la cible, celle d’une trajectoire figurant l’annulation de la distance entre l’intention et l’attention.

    Cet aspect « formel » (B) du Sens est aussi une représentation de l’aspect « affectif » (A).

    Enfin, à l’opposé de l’intention, de la visée de l’arc, un nouvel aspect se concrétise, sorte de matérialisation de l’intention (C). Entre le parcours de la flèche et la cible reste la place pour l’impact final. Là s’achève et se réalise le sens de l’action. Le tir est matérialisé par son résultat, ses conséquences. Il y a là une flèche se précipitant dans une cible qu’elle perfore.

    La flèche-vecteur atteint la cible-objectif par la mobilité de l’une et l’attente immobile de l’autre, au vu du tireur qui voit ainsi se réaliser son intention (s’il a visé juste bien entendu). Cette concrétisation de son intention -perforer la cible- est un aspect du sens de la scène, comme l’intention en est aussi une dimension.

    Le sens se trouve ainsi indiqué par les trois dimensions (1) (2) (3), marquées par les objets : arc, cible, flèche ; dans le sujet : intention, attention, tir ; et aussi manifesté par trois aspects :
    - aspect affectif ou relatif,
    - aspect formel ou représentatif,
    - aspect matériel ou concret réalisant les précédents. Le tir à l’arc et l’analyse qui s’en est suivie, nous offrent cet ordre où toutes les acceptions du concept de sens prennent place.

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    QUESTIONS DE SENS

    Un même sens peut se déployer sous les différentes modalités et les aspects ainsi représentés. Le concept de sens y trouve de multiples acceptions.

    L’unité d’action, dans cet exemple du tir à l’arc, nous a permis d’entrevoir l’unicité du sens sous une diversité d’acceptions de celui-ci.

    Il reste néanmoins à soulever quelques questions majeures. Si nous avons dans ce schéma plusieurs acceptions du concept de sens, aucune de ces acceptions particulières ne peut être prise pour LE sens. On peut prendre l’une ou l’autre des acceptions comme principale et les autres comme secondaires sans répondre à la question. Il y a bien une esquisse de hiérarchie entre arc, cible, flèche ; entre intention, attention, action ; entre aspect affectif, représentatif et concret ; cependant, aucune acception ne porte la totalité des autres.

    L’arc n’est pas la flèche, ni la cible, et chacun des trois indique le même sens. En fait, le sens avec toutes ses acceptions prend tous ces aspects et toutes ces dimensions, mais il ne figure pas parmi eux. Le sens n’est pas dans ce schéma, mais ailleurs. Dès que nous avons cru le trouver, il nous échappe et il reste en lui-même encore un mystère.

    A propos du tir à l’arc, nous avons vu diverses dimensions et divers aspects du sens de la situation qui peuvent être simultanés. On peut aussi se demander ce qu’il y a de commun à l’intention de tirer, a la trajectoire de la flèche et à l’attention à l’objectif, etc... ; le sens bien sûr. Mais, si tel est le cas, le sens est ce par quoi le désir du tireur se fait intention, attention, action, etc...

    Le sens est ce qu’il y a de commun à l’action et à la réflexion par exemple. Il est ce sur quoi des sensations peuvent devenir pensées, les pensées des actions, les actions des impressions, celles-ci des gestes, des mouvements, des attentions, des choix d’objets, des prévisions, etc... En fait, dans tous les moments de la vie quotidienne, nous ne cessons de passer d’une modalité à l’autre, grâce au fait, qu’en nous, l’axe commun, le substrat unique, le contenu unique de toutes ces acceptions du concept de sens, et de toutes ses dimensions : c’est le sens. Un sens situé là où ça s’articule, c’est-à-dire en nous-mêmes. C’est en l’Homme que la transformation d’une dimension à l’autre semble s’opérer, et ce serait donc là qu’il faudrait aller chercher ce que nous n’arrivons pas à atteindre dans la situation observée. Ainsi notre hypothèse est que le sens du sensible, le sens de l’intelligible et celui des choses concrètes sont réunis par un substrat commun, en l’homme, pour lequel nous garderons le terme de sens.

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    QUESTIONS DE SENS

    LE LANGAGE ET LE SENS

    Le langage est un des domaines où la question du sens est posée de façon très variée et où des théories contradictoires s’affrontent.

    Le schéma utilisé pour le tir à l’arc peut nous aider à explorer cette question : qu’est-ce qui, dans le langage, donne le sens ?

    FIGURE 3

    Une première version consiste à considérer que le sens du langage, c’est l’intention du sujet, ce qu’il veut dire. Le langage, ainsi, serait le véhicule, le porteur d’un sens, celui du sujet, traduit de façon plus ou moins adéquate par le langage. Ainsi le sens serait à chercher dans le sujet qui parle, dans son intention plus ou moins manifestée ou cachée. Ce serait là un sens intentionnel.

    Cependant, à l’opposé, on pourrait considérer que le sens du langage n’est pas dans l’intention mais dans l’action verbale elle-même. Dans cette optique, le sens du langage c’est de produire un effet et c’est l’action de parler qui en est l’opé- ration efficace. L’énonciation, comme opération, et comme

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    QUESTIONS DE SENS

    LE LANGAGE ET LE SENS

    fait d’intervenir, serait alors le sens du langage dans la mesure où elle opère. Le résultat obtenu, l’effet produit, seraient aussi ce sens-la que l’on pourrait appeler sens factuel. Dans ces deux premières versions, le sens du langage est rattaché à l’intervention du sujet : soit dans son intention première, ce qui fonde sa prise de parole, soit dans son action, son acte de parole lui-même.

    On peut se demander « de quoi il s’agit », à propos d’un texte ou d’un discours. C’est alors que le sens du langage sera recherché dans le propos, dans ce dont il est question, les choses dont on parle. Dans le langage, les mots et termes utilisés, sont des substituts représentant ces choses-là. On peut en conclure que le sens du langage est dans les termes utilisés et que le sens d’un terme est la chose dont il est le substitut. Le sens du mot « soleil » serait le soleil lui-même, et il s’agirait alors d’un sens attentionnel.

    A l’opposé dans notre schéma, le langage peut être con- sidéré comme un arrangement logique, une syntaxe, un ensemble organisé de structures grammaticales. Les formes linguistiques, structures logiques du langage, constitueraient alors le sens, forme logique de l’idée que l’on veut représenter ainsi. Le sens, c’est ici la forme structurelle du langage, conforme à celle de l’idée qu’il représente par conformité structurelle. C’est la thèse des linguistiques formelles. Dans cette optique, la pensée est structurée comme un langage (formel) et la pensée elle- même représente (formellement) le réel. Ces deux versions se rattachent à une conception informative du langage, soit par représentation des choses, soit par formulation des idées. On devrait alors parler ici de sens formel.

    Entre l’intention du sujet et l’attention à ses objets, aux choses et à ses interlocuteurs, l’aspect relatif du langage peut, lui aussi, être pris comme ce qui en fait le sens. Le sens serait alors la relation entre le sujet et ses interlocuteurs, relation non pas factuelle, mais liaison affective avec toutes ses variantes sentimentales, émotionnelles ou sensibles. Le langage relie entre eux les interlocuteurs et c’est cette liaison qui en est le sens. En outre, le langage relie le sujet à ses objets et son sens est encore dans cette liaison sensible, entre le sujet humain et les choses dont il est préoccupé. Le sens sensible du langage est aussi le rapport qu’il a avec les choses, rapport manifesté par le langage lui-même.

    A l’opposé, le langage se caractérise par un discours, séquence ordonnée de la succession des termes. Le déplace- ment de l’expression dans le déroulement du discours peut être

    33

    QUESTIONS DE SENS

    LE LANGAGE ET LE SENS

    considéré aussi comme son sens. Le sens du langage serait alors la progression dans le temps, de l’expression linguistique, le cheminement que le langage parcourt comme pourraient le montrer ces deux phrases : « Tait-il beau ? » « II fait beau », où l’ordre séquentiel différent donne des sens différents. On peut extrapoler cela de la phrase à un ensemble de phrases et au discours tout entier dont l’ordre fait le sens.

    Ces deux versions privilégient le langage comme communication, l’une en tant que relation, l’autre en tant qu’exposition progressive par un discours.

    L’analyse tend à montrer que chercher à statuer sur le sens dans le langage conduit à une impasse. Le sens y est partout mais saisissable nulle part. Il faut donc réserver dorénavant le terme de sens à ce qui est partout et nulle part dans le langage (et dans tout autre registre), à ce qui est transcendant au langage lui-même comme à toute réalité et ne se présente que sous les acceptions diverses du concept. Le concept de sens avec ses acceptions n’est pas le sens en lui-même mais il s’y fonde.

    Le sens des termes signifiant et signifié

    L’exploration de la question du sens du langage peut se poursuivre en examinant plus particulièrement les termes classiques de signifiant et de signifié. Le sens est-il l’un ou l’autre, ou le rapport entre les deux, ou un terme commun ?

    Les termes signifiant et signifié peuvent être compris diversement dans notre schéma selon ce que l’on y privilégie. Dans la colonne de gauche le signifiant correspond sur la même ligne au signifie associé. (cf. figure 4)

    Cette analyse n’épuise pas le problème. En effet, si on considère que c’est tout le langage qui est signifiant selon l’ensemble de ses dimensions et de ses aspects, le signifié n’est alors aucune de ces dimensions ou ces aspects, il leur est transcendant et c’est justement le sens.

    Le langage est signifiant, il signifie le sens qui ainsi est signifié. Cependant, simultanément, on peut aussi dire l’in- verse. Le sens est ce qui s’exprime, il est ce qui se signifie et on peut le dire alors signifiant. Dans ce cas l’expression du sens, c’est-à-dire le langage, est ce qui est proposé a entendre, c’est-à-dire signifié.

    34

    QUESTIONS DE SENS

    LE LANGAGE ET LE SENS

    Cette rapide exploration montre comment l’usage de tels termes est peu déterminante en elle-même, et qu’il n’y a d’autre détermination que le sens qui s’exprime dans le lan- gage des personnes, personnes déterminantes puisque Etres de sens.

    C’est ainsi que le langage est une manifestation de l’Etre humain, du sens incarné, une Parole d’homme. Le sens se fait langage pendant que l’homme se réalise. (L’expression « Etre de sens » nous paraît bien moins ambiguë pour désigner l’Homme que celle d’« Etre de raison » ou d’« animal rationnel »).

    QUESTIONS DE SENS

    III

    VARIETE DES SIGNIFICATIONS ET DIVERSITE DES SENS TRANSCENDANCE DES SENS

    Le problème du sens renvoie à deux perspectives. L’une consiste à envisager les signes et significations dans l’existence des choses ou dans leurs situations. Le sens s’y présente mais n’y est pas présent ; c’est le premier versant du terme, celui des acceptions du concept.

    L’autre amène à considérer la diversité des sens, qui fondent l’existence même de la chose, dans une multiplicité de situations. C’est l’autre versant du terme, celui qui le fonde. Ainsi sommes-nous amenés à distinguer trois choses : les sens, le terme de sens et les acceptions du concept de sens. Depuis le terme de sens, on peut se tourner vers la source : les sens en eux-mêmes, ou vers les acceptions : les manifestations du sens (signes ou significations). On comprend là toute la difficulté et l’ambiguïté du langage à propos de cette question de sens. // en va ainsi des choses (comme du langage).

    D’une part, elles existent de façon significative pour l’homme et d’autre part, leurs sens les fondent (en l’homme). On en arrive à distinguer les sens, ou cohérences fondatrices, et l’existence qui en est la manifestation : l’essentiel et ses présentations. Le rapport entre ces deux faces du terme de sens est un rapport de transcendance. Nous aurons à en montrer toute l’importance au coeur de la théorie esquissée dans cet ouvrage.

    Le tir à l’arc nous a conduit à traquer le sens dans ses différents aspects et, au passage, à considérer certains éléments de la situation. Nous leur avons trouvé un sens, ce qui les présente comme significatifs : la position de l’arc, la cible, le trajet de la flèche, l’intention, la tension du tireur et de l’arc, etc...

    Au fond, ce sont des aspects de tous ordres, matériels ou non, subjectifs ou objectifs, que nous avons considérés d’une façon parti- culière, pour y lire le sens. L’arc peut être fait de telle matière, de telle couleur, etc... et nous n’en avons pas parlé. Cela n’avait pas beaucoup de sens... pour notre préoccupation.

    37

    QUESTIONS DE SENS

    II a fallu ainsi considérer les éléments d’une situation, d’une façon telle qu’ils soient significatifs, et il nous est apparu ainsi qu’ils étaient « signifiants » de diverses façons que nous avons pu classer dans notre schéma.

    Dans ce schéma, nous ne pouvions dissocier les éléments de la situation et le mode de signification correspondant. La cible et le mode « objectif » par exemple, en tant « qu’objet d’attention ». La représentation du trajet et le mode « imaginaire » ou encore « formel ». Si nous y regardons de plus près, nous ne savons même pas nommer le sens autrement que par des acceptions, elles-mêmes inscrites dans les éléments descriptifs de la situation du tir à l’arc. Et pourtant, nous savons bien que ce descriptif n’est pas automatiquement explicatif. Telle cible installée là ne prend sens pour le tir que par le fait qu’elle est visée par l’arc.

    En fait, nous pourrions distinguer trois niveaux :
    - les signes, éléments de la situation,
    - les significations, modalités ou acceptions du sens de la situation,
    - le sens, sens de la situation.

    Le premier et le second sont indissociables et nous dirons que les « réalités de la situation » (signes) et les modalités ou aspects du sens de la situation (significations) sont immanentes les unes aux autres.

    Nousne retenons ici que l’une des définitionsde ce terme qui correspond au rapportindissociable de ce qui est du même ordre et qui peut trouver commune mesure, comme deux éléments ou deux aspects d’une même chose.

    On peut dire aussi que les significations manifestent le sens lui- même, auquel nous n’avons accédé que par ses manifestations.

    Nous nous trouvons en présence d’une définition négative du sens. Le sens n’est pas cette modalité là, pas celle-ci, pas cette autre, etc...

    Le sens est ce qu’il y a d’unité, de commun à toutes ces acceptions mais n’est aucune d’elles. C’est pour cela que « sens » est un terme qui d’un côté se présente comme concept avec toutes ses acceptions et d’un autre échappe au concept du côte de la source (ontologique) et du principe originel.

    La détermination du sens ne peut se faire qu’en franchissant le terme, soit du côté des acceptions, soit de l’autre côté du concept.

    Le sens du tir à l’arc est absent de la situation du tir à l’arc, bien qu’il s’y manifeste (acceptions) dans les éléments significatifs de celle- ci. Le sens de la situation, lui est transcendant.

    La définition retenue pour ce terme est celle d’une ontologie dont l’être et son existence sont en rapport de transcendance dans une relation asymétrique mais sans aucune mesure commune entre les deux.

    38 QUESTIONS DE SENS

    II est irréductible à la situation dont il est le sens. Celle-ci n’est pas non plus réductible à son sens. C’est cependant par une sorte de « réduction » de la situation qu’on peut accéder à son sens, par exception de ses modalités. Inversement, celles-ci, comme les réalités de la situation, peuvent apparaître comme un déploiement du sens dans des conjugaisons diverses... Attardons-nous à considérer ces deux ordres :

    - la réalité de la chose, faite de tous ses éléments et de toutes les modalités de sens,
    - les sens eux-mêmes dont certains sont investis dans telle ou telle situation à laquelle cette chose participe.

    Il y aurait ainsi d’une part l’existence et d’autre part les sens.

    D’une part, l’existence serait pour nous cette réalité, faite de multiples aspects, et avec toute la diversité des acceptions du sens, inscrits dans un rapport d’immanence. L’existence correspondrait ainsi à ce que nos sens nous en disent, c’est-à-dire à tous les constats globaux et partiels qui nous permettent de déterminer et d’apprécier l’existence manifeste de la chose. Les sens ici ne sont pas ceux du sensible ou de l’intelligible mais les composantes substantielles de l’Etre de l’homme.

    D’autre part, les sens -ou mieux la cohérence- feraient que cette chose puisse exister, constituant son Etre même, peut-être.

    Il nous faut ici insister surtout sur trois questions :
    - La pluralité des sens. Une chose n’a pas un seul sens, mais toute une infinité particulière. Cependant, tels ou tels seulement, peuvent dominer selon les situations. Le sens dominant se repérera d’ailleurs comme sens de la situation elle-même, comme le sens de l’arc se retrouve sens de la situation de tir, qui pourrait par ailleurs avoir d’autres sens (démonstration, agression, concours, héroïsme, etc...)

    - Le fait que les sens d’une chose ne sont pas réductibles à quelque aspect de la chose, y compris au langage qui le désigne. Le sens ne peut être montré, ni dit. Il est au-delà, ou en deçà de ce qui est dit ou montré. Seules les modalités ou acceptions sont manifestes.

    - Enfin, où est le sens ? Il n’est pas dans les aspects de la chose, comme on l’a déjà vu. La question qui peut être posée, à propos de chaque chose est celle-ci : ses sens sont-ils « l’Etre » de la chose dont l’Existence est la manifestation présente, ou, au contraire, les sens sont-ils attribués à la chose par les hommes qui la considèrent ?

    Cela revient à se demander si les sens sont dans les choses pu seulement dans l’homme et sa considération des choses. Ce qui militerait en faveur de cette seconde hypothèse, serait le fait que les questions de sens ne sont qu’humaines et que le sens se trouve par la conscience, et en soi-même. Le sens d’une situation est, par exemple, dans la compréhension que j’en ai. Il semble être alors en moi, et même partie prenante de ma conscience. Cependant, on pourrait

    39 QUESTIONS DE SENS

    encore dire qu’il se trouve aussi dans la situation, et la réponse serait alors qu’il se trouve de part et d’autre.

    La solution que nous retrouverons plus tard est celle-ci : les sens des choses sont exclusivement en l’homme, c’est pour cela et comme cela qu’il est sujet de ses considérations, de ses rapports aux objets. Cependant il semble que « tout se passe comme si » les sens étaient dans les choses.

    40

    QUESTIONS DE SENS

    LE SENS DES CHOSES

    Prenons le cas d’un livre. Quel sens a-t-il, et ou le cher- cher ? A-t-il une belle reliure ? Son sens serait alors d ordre esthétique, ou encore lié au plaisir de le posséder. Est-il intéressant ? Son sens serait d’ordre intellectuel, d’un plaisir du divertissement, ou encore de celui du texte qu’il présente. Ne serait-il pas, à ce propos, dans l’intention de l’auteur ? A moins qu’il ne soit dans l’attention qu’on lui porte, ou même dans le « passe-temps » de la lecture ? Ne peut-on voir ce livre caler quelque empilement sur un bureau, montrer avec affectation la culture de son propriétaire, être objet d’une transaction commerciale, rehausser le siège d’un enfant, ou nécessiter quelque fabrication particulière de papier ?

    Il apparaît que ce livre n’a pas qu’un seul sens, mais toute une panoplie de sens. Chacun peut en outre prendre différentes modalités dans la situation où il est investi.

    Nous considérerons que ce livre a toute une palette de sens, une infinité même, dont chacun (ou un ensemble d entre eux) le place dans un certain type de situations. Il est même notable que, pour tel ou tel de ses sens, d’autres objets pour- raient le remplacer (papier, lecture d’un autre livre, cale, etc...) qui auraient aussi le même sens. En fait, nous verrons que cet objet a tout un ensemble de sens, à la fois d’une intime diversité, mais constituant un ensemble tout a fait particulier, qui lui est caractéristique. Cet ensemble sera nomme cohérence. La cohérence d’une chose c’est l’ensemble de ses sens.

    Cette détermination du concept de cohérence sera large- ment développée notamment dans la théorie des cohérences.

    Cette cohérence est comme l’Etre de la chose qui peut, elle, se présenter de multiples façons (pour l’homme).

    41

    IV

    RELATIVITE DE L’EXISTENCE VIS-A-VIS DES SENS ET DES CONSENSUS DES ETRES HUMAINS

    L’analogie de l’arc-en-ciel

    Si c’est à propos des choses existantes que se posent pour l’homme des questions de sens, c’est là un retour aux sources, aux sens en l’homme, d’où provient l’existence même des choses, par consensus entre les Etres humains. De même, l’arc-en-ciel n’existe que dans une intersection entre une émission diffractée de lumière et une réception différenciée. Toutes les réalités existantes témoignent des consensus entre les Etres humains. Les sens des choses existantes sont en l’homme et ce sont leurs intersections -consensus- qui les font exister. C’est ainsi que cette existence témoigne, selon des modalités diverses (les couleurs), des sens qu’elles manifestent.

    Les hommes, comme l’arc-en-ciel, se présentent comme Etres de sens qui, ensuite, « existent » s’ils font consensus avec leurs semblables. Le soleil, dans l’analogie, rappelle qu’au delà, une source unique forme à la fois les Etres-sens et leur « ombre portée mutuelle » que sont les existants en ce monde.

    Ces réflexions nous ont amené à envisager un rapport particulier entre la question du sens et la nature de l’Homme. L’image de l’arc-en-ciel va nous aider à progresser. Cette image a déjà été utilisée dans la tradition pour figurer l’Homme. Celui-ci, comme l’Arc en ciel, relie le ciel et la terre.

    Examinons ce qui se passe avec l’arc-en-ciel :
    - d’une part, le soleil et sa lumière,
    - d’autre part, les fines gouttelettes de pluie qui reçoivent cette lumière.

    Les physiciens de l’optique nous dirons qu’il y a alors diffraction de la lumière du soleil et décomposition de celle-ci en différentes couleurs : les couleurs de l’arc-en-ciel. (cf. figure 5)

    42

    FIGURE 5

    Seulement, chacun a pu expérimenter l’impossibilité de contourner l’arc-en-ciel. Si l’on se déplace, en voiture par exemple, il nous suit ; En fait, l’arc-en-ciel n’existe pas, si on ne le regarde pas. Il est fait aussi par le regard, et dans le regard même de l’observateur.

    Ce qu’il voit alors, c’est cette forme d’arc justement, quelquefois double, et composée de la série de couleurs que nous connaissons bien, toujours la même, d’ailleurs.

    L’arc-en-ciel se présente à l’intersection de la lumière diffractée en provenance du soleil et de la sensibilité différenciée de l’observateur.

    Tout se passe comme si un Etre, aux sens divers, (lumière diffractée) trouvait consensus avec un autre Etre, aux sens divers, et que cette intersection de sens communs, se présentait comme un arc-en- ciel où les sens se sont fait couleurs.

    Par analogie, les arcs-en-ciel figurent toutes les choses existantes, hommes compris, présences manifestées des sens en consensus, sens appartenant aux Etre-sens que sont aussi les hommes, essentielle- ment.

    En fait, on peut dire que l’arc-en-ciel n’existe que dans et par la conscience, alors qu’il est issu de la diffraction, elle-même indépendante de l’observateur. Nous voilà distinguant l’Existence et l’Etre de l’arc-en-ciel.

    43

    QUESTIONS DE SENS

    Son Etre est une pluralité de « longueurs d’onde », divergentes à partir de la lumière initiale, par le jeu de la multitude des gouttes. Ces longueurs d’ondes différentes, ces ondes lumineuses diversifiées, nous pouvons les assimiler, dans l’analogie, à des sens. L’Etre de l’arc-en-ciel est l’ensemble constant et diversifié de ses sens. Mais son Etre-sens ne suffit pas seul à son existence. Celle-ci nécessite un oeil lui-même capable de différencier ces sens, les voir comme autant de couleurs différentes. L’Existence de l’arc-en-ciel est une intersection entre son Etre et l’Observateur. D’ailleurs si celui-ci est daltonien, l’arc-en-ciel n’aura pas, à ses yeux, la même existence. Si encore l’observateur porte des lunettes rouges, il ne verra qu’un arc rouge. L’Existence de l’arc-en-ciel dépend bien de son Etre, des sens qui le constituent, mais aussi de l’observateur qui lui donne sa localisation, sa forme et ses couleurs, c’est-à-dire son Existence.

    Voilà bien, tout d’abord, comment nous retrouvons les questions déjà envisagées et par exemple :
    - la différence entre le concept de sens (dans l’Etre) et ses acceptions (dans l’Existence). Les couleurs n’existent qu’aux yeux de l’observateur alors que leur essence, leurs sens, sont en elles-mêmes. Le phénomène de diffraction n’a pas besoin d’observateur, seul l’arc-en-ciel en a besoin.
    - la transcendance entre les sens et les choses existantes. Il n’y a pas d’espace commun entre l’Etre-sens, non localisé, et l’Existence localisée des choses. La localisation et la forme de l’arc sont déterminées relativement à l’observateur, dans toute la région où soleil et pluie sont présents.
    - l’immanence entre les modalités du sens et la réalité des choses. Ici les couleurs, nuances de l’arc-en-ciel, sont la substance même qui a forme d’arc. La couleur n’est pas une forme et pourtant on ne peut dissocier forme (et même lieu) et couleurs dans l’arc-en-ciel observe. Il y a du nouveau avec l’arc-en-ciel par rapport à l’arc en terre et tout ce que nous en avons tiré.

    D’abord, les sens préexistent à l’existence même de la chose : la diffraction préexiste à l’observation, donc à l’arc. Cependant, c’est l’existence de l’arc-en-ciel pour un observateur, qui peut lui dire sa présence. L’Etre-sens ne peut être considéré, qu’autant que son existence est déterminée. Ensuite, il apparaît que c’est cette détermination même, qui fait l’existence de la chose. L’existence de l’arc-en-ciel advient par le regard de l’observateur qui le détermine. Autrement dit, si nous poursuivons l’analogie, l’existence de la chose provient exclusivement de l’intersection des sens avec une conscience. Elle n’est rien d’autre que cette intersection. Nous retrouverons là l’idée de conjugaison des sens, avec une conscience, le regard de l’observateur de Parc, ou celui d’un autre Etre sens.

    La richesse de l’analogie nous propose un autre regard sur les choses existantes d’une part, et leurs sens d’autre part. Elle nous indique un rapport de l’un à l’autre qui nécessite au moins un tiers. Il

    44

    QUESTIONS DE SENS

    faut cependant rester prudent et ne pas tirer de conclusions hâtives de ce qui n’est encore ici qu’une exploration analogique.

    Il semblerait ainsi, que contrairement aux impressions courantes, ce sont les sens, les Etres-sens qui soient réels, concrets, premiers, et les Existences qui n’en seraient qu’apparences secondaires. C’est un peu simplifié, mais n’a pour but, ici, que de rétablir un équilibre différent ou bien souvent perdu, entre la réalité des choses, telles qu’elles nous apparaissent, et les sens qui, semble-t-il, en constituent le réel et l’essence même. L’exemple de l’arc-en-ciel pourrait être transposé à toute chose, pour distinguer ce qu’il en est de l’Etre-sens et de l’Existence, avec tous ses aspects. Or la tradition ne nous parle spécifiquement que de l’Homme à ce propos. Il s’agirait ainsi d’un Homme constitué d’abord d’un Etre-sens et aussi d’une Existence... au regard des autres (et du sien propre par réflexion). De l’Homme / arc-en-ciel, retenons qu’il serait bel et bien lieu du sens, consistance même de son Etre, mais d’un Etre transcendant à son Existence. Celle-ci, par contre, comporterait, d’une part, tous les aspects humains et, d’autre part, de façon immanente, toutes les manifestations de son Etre-sens, selon toutes les acceptions et les expressions des sens, dans ses sensations, ses compréhensions, ses sentiments, ses mouvements et dynamiques, ses directions, ses discours et même ses questions, y compris ses questions de sens. C’est pour cela, et seulement pour cela, que les questions de sens ont quelque chance d’y renvoyer effectivement en nous-mêmes. Est-il possible que les considérations des choses du monde (et de nous-mêmes) leur donnent existence à nos yeux et peut-être aussi leur donnent sens si elles ne l’ont déjà ? Il y a des Etres-sens, au moins en chaque homme, mais certainement pas en toute chose. Mais toute chose a du sens pour l’homme, s’il la considère, et au moins le sien. L’Homme est, pour lui du moins, le(s) sens des choses et, de ce fait, sa propre conscience en est l’accès.

    Comment pourrait-on autrement discerner le(s) sens des choses si nous ne le reconnaissions pas en nous comme Etre-sens même ? Notons bien que se distinguent ici sens et conscience. Au fond, dans la scène du tir à l’arc, le sens indiqué par la flèche est dans le tireur, est le tireur même. C’est pour cela que son nom est « tireur ». Il est aussi dans l’observateur de la scène, en chacun de nous qui la considérons. Il y aurait ainsi des sens communs entre nos Etres- sens, à propos de telle scène, dont résulterait l’existence même. Appelons « consensus » ces sens communs entre les sujets, acteurs ou simples observateurs. Ce consensus est ce qui conjugue plusieurs Etres- sens, Etres humains. Ce consensus fait pour nous 1 Existence même de la situation du tir à l’arc. L’Existence de toute chose que nous con- sidérons est le fait de consensus. C’est comme cela, notamment, que sont constituées nos cultures humaines.

    Voilà donc où nous entraînent ces questions de sens, non pas vers l’accessoire, mais vers l’essentiel. Le sujet n’est pas épuisé pour autant, il n’est au contraire que débusqué, comme l’est le sujet de la question de sens, l’Homme lui-même dans son Etre-sens. Le sens de sa question

    45 QUESTIONS DE SENS

    est en lui-même, est lui-même. N’est-ce pas ce que disent toutes les sagesses et les philosophies qui s’en réclament ? La quête de la sagesse est, par essence même, la question de sens. Toutes les questions de sens, qui cherchent une réponse, sont de cet ordre, à propos de toutes choses, même les plus banales ou les plus quotidiennes.

    Tout, dans l’existence humaine et l’existence du monde, est lieu où résident les modes de présence des sens, par lesquelles on peut accéder, comme à soi-même, à son Etre-sens. Exister, pour l’Homme, peut être ainsi l’occasion, par les questions de sens, d’accéder à l’Etre qui le constitue et encore au-delà, à ce qui fonde son Etre.

    46

    QUESTIONS DE SENS

    L’AUTONOMIE DE L’ETRE ET LA CONTINGENCE DE L’EXISTENCE

    Si l’homme, dans son Etre, est sens, on comprend la nature de l’autonomie et de la liberté humaine. Il s’agit d’une liberté de sens. L’autonomie de l’homme consiste à être selon tel ou tel de ses sens parmi tous ceux qui le constituent. Voilà pourquoi il est important de discerner le sens, de se poser des questions de sens. L’enjeu est le choix, choix fondamental, ontologique, choix d’une disposition intérieure, au delà de toute manifestation psychique ou physique. Aller dans un sens, prendre une voie, vivre une vocation, être juste, se tourner vers sa fin, orienter ses actes, sa vie, vouloir le bien de soi et des autres, résultent de cette liberté de choix de sens en soi, en son Etre.

    Si une conscience de sens (sans rapport avec la conscience mentale ou sensible) permet volonté, responsabilité, autorité, c’est que c’est de cet Etre là que proviennent ces manifesta- tions dans l’existence. C’est le sens qui se manifeste dans l’existence et le choix et la détermination d’un sens sont l’exercice même de la liberté.

    Cependant, si l’existence provient des sens, elle n’advient que dans les consensus. Cela veut dire que l’existence est toujours coexistence, elle est contingente, elle dépend des autres et, quelquefois, de tous les autres hommes.

    Ainsi, l’autonomie et la liberté de l’homme se fondent et s’exercent en lui-même mais ne jouent que très relativement, sur son existence et l’existence des choses dans le monde. Ce qu’il peut acquérir sous certaines conditions, c’est la liberté de prendre les choses, son existence, dans un sens plutôt qu’un autre. Ce qu’il peut, c’est tenter de donner un sens privilégié à son existence, a ses activités, à ses questions. Ce qu’il peut en définitive, au mieux, c’est gouverner son existence.

    C’est ainsi que la liberté de l’homme et son Etre sont personnels mais que l’existence du monde et celle des choses sont toujours collectives. Le rapport entre l’homme et la société n’est pas un rap- port de compromis, de conditionnement ou d’exclusion. L’existence de l’homme n’est qu’une existence sociale (bien que de sociétés variées, auxquelles l’individu appartient), mais l’Etre de l’homme peut être libre de son sens, de ses consensus et donc de l’orientation de sa participation à cette existence sociale. Le sens des choses, le sens qui les fonde est, à la fois entièrement personnel, enjeu d’une libre participation et entièrement collectif, puisqu’il n’y a existence que de consensus.

    47

    QUESTIONS DE SENS

    L’AUTONOMIE DE L’ETRE ET LA CONTINGENCE DE L’EXISTENCE

    Conscience de sens, choix de sens, sont donc parmi les conditions majeures de l’autonomie et de la liberté humaines. Il n’y a pas de questions plus importantes pour l’homme que les questions de sens. Ce sont elles qui l’amènent au coeur du sujet de son Etre, son principe et sa fin, et de son existence partagée, dans chaque moment particulier et dans sa globalité.

    48

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