La raison a-t-elle toujours raison

Sens et cohérences de la raison
mercredi 4 août 2004
par  Roger Nifle
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Dans une civilisation des représentations dominée par la raison, dans un pays qui a voulu en faire une religion alternative et y a fondé bien des institutions qui existent encore, la remise en question de la raison est fort délicate. C’est surtout la "suffisance" de la raison qu’il faut mettre en cause à l’époque où une nouvelle mutation de l’humanité engage vers d’autres horizons. Aussi bien en d’autres temps l’emergence de la raison a-t-elle été un progrès de l’humanité autant l’émergence du Sens est-elle maintenant décisive pour l’avenir. La Raison va se trouver la servante du Sens et non la maîtresse des vérités. Ceux qui y ont construit leur domination n’y verront qu’inconvénients.

De nos jours le qualificatif de "rationnel" est souvent

garant de vérité certaine. L’irrationnel est rejeté

par quelques-uns alors que d’autres y trouvent une logique. Qui

a raison ? Mais est-ce qu’avoir raison est rationnel ? Certains

totalitarismes, certains terrorismes implacables semblent être

le pur produit d’une raison, commune pour les uns, folle pour

les autres. Des rationalistes nient toute transcendance au nom

de la raison alors que d’autres en appellent à la raison

pour découvrir un au-delà en l’homme, en un Dieu

ou un Soi universel. La révolution française dans

le feu des passions a déifié la Raison.


Y-a-t-il toujours une raison pour justifier l’existence ou le

devenir des choses ? La rationalité est-elle simplement

la mise en évidence des ratios, rapports entre les choses

 ? La raison est-elle seulement celle du plus fort ?


Autant d’indices, de questions qui montrent que la définition

de la Raison ne tombe pas sous le sens. Il faut se rendre à

la raison, la raison n’a peut-être pas de sens.


C’est bien la question qu’il nous faut traiter pour raison garder,

quel est le sens de la raison ou plus précisément

quels en sont les sens.


En effet, et c’est l’éclairage de la théorie des

Cohérences, la Raison, comme toute chose, a plusieurs

sens et selon chacun de ces sens, elle engage une vision, un

rapport au monde tout-à-fait différent qui intervient

dans le processus de connaissance lui-même.


Nous examinerons d’abord deux alternatives où la notion

de Raison s’inverse à chaque fois.


La raison peut être le rapport à un principe originel.

La raison d’exister c’est l’être. La raison du discours,

c’est celui qui s’exprime. Ce qui à une source, une origine

a donc une raison d’être.


A l’inverse, la raison peut être conçue comme une

norme de référence, une règle, et la conformité

est alors critère de rationalité. La raison est

ce qui explique, la règle explicative identifiée

dans une réalité.


S’opposent ainsi une raison essentielle et une raison abstraite.


Dans la seconde alternative on trouvera d’abord la raison comme

enchaînement logique. Un ensemble de rapports, d’articulations

entre des éléments, conduisent d’un point de départ

à un point d’arrivée selon un cheminement déterminé.

Voilà ce qu’est la raison. A l’inverse la raison est le

lien binaire entre une cause et un effet, une action et la réaction.

La Raison est ici fatale, c’est un rapport obligatoire, univoque.

Chaque chose a une raison, et une seule, et trouver la cause

c’est trouver la raison.


Ici s’opposent une raison orientée qui est cheminement

progressif dans une direction, à une raison binaire cause-effet

qui est réduction du second à la première.


Mais à partir de ce couple d’alternatives, on peut trouver

quatre conceptions majeures de la raison qui sont toutes divergentes

et lourdes de con-séquences.(cf. carte de cohérence).

Tout d’abord il y a la raison-domination

, celle qui s’impose, celle du plus fort. C’est l’expression

d’un principe qui en est la cause absolue. La raison est la marque

de la puissance, de l’arbitraire. Elle ne vaut que parce qu’elle

se dit indiscutable et ne se livre bien sur à aucune critique

ni à aucun discernement. Communément ce sont les

"bonnes raisons" qui viennent justifier et cautionner

les positions empiriques que nous prenons. Il est du même

coup possible d’arguer de multiples raisons même contradictoires

du moment qu’elles confirment la position à défendre

ou à imposer. Une raison délirante, fantasmatique

peut très bien être déployée alors

dans ce procès d’auto-justification. De toute façon

la raison ne vise qu’à avoir le dernier mot et elle peut

emprunter tous les artifices pour arriver à ses fins.


Il y a ensuite la raison-naturelle . Les éléments

de la nature sont constitués et articulés selon

des rapports dit naturels. Ces liaisons ou corrélations

sont érigées par la science au statut de lois.

Le formalisme mathématique explique les choses en référence

aux lois qui en sont la cause déterminante.


La rationalité est donc la loi de la nature, raison naturelle

en même temps qu’elle est abandon à l’évidence

de ces lois. Se rendre à l’évidence c’est se rendre

à la raison , aux raisons qui sont l’évidence de

ce qui est, positivement. Il n’y a dans le monde que des raisons

évidentes que seules les défaillances (provisoires)

de la raison humaine lui cachent malignement. La raison naturelle

est déterministe et la déraison serait pour elle

de ne pas y croire.


La raison-rationnelle , celle du rationalisme

est conçue comme le parcours d’une série d’articulations,

un cheminement logique donc, mais qui est normatif, en référence

avec une raison première, idéale, type.


Le raisonnement est l’identification des rapports, enchaînés

progressivement, qui amènent au but, à la conclusion,

par déduction.


La structure ordonnée et finalisée est la référence

même qu’il y a lieu, soit de parcourir pour construire

pratiquement et rationnellement, soit de découvrir pour

comprendre théoriquement et rationnellement. La raison

est à la fois le modèle à suivre ou à

découvrir et l’instrument de cette opération.


Le rationalisme érige la raison en modèle logique

comme les marches d’un escalier idéal dont l’homme a à

découvrir et parcourir les degrés. Se faisant il

progresse vers la perfection.


La raison rationnelle est chemin de perfection, c’est-à-dire

conformation à un idéal parfait qui détermine

le parcours pour l’atteindre.


La raison rationnelle se distingue de la raison naturelle par

son caractère de cheminement logique, de progression alors

que l’autre est plus simplement "corrélation établie",

loi fatale. Elles se rejoignent néanmoins autour de leur

caractère normatif, formel qui font de la raison un primat

que, par abstraction, l’homme a à identifier et à

suivre. La raison domine l’homme qui doit lui être assujetti.


Enfin nous définirons la quatrième raison, comme

raison-symbolique . La raison symbolique est de la famille

des cheminements logiques mais aussi de celle qui exprime un

principe. Le principe est ici le sens, transcendant à

la raison, vecteur selon lequel se manifeste l’ordre rationnel.

La raison symbolique est une actualisation symbolique dont la

structure ordonnée est significative.


La raison n’est pas un chemin qui mène à la perfection

mais un signe structuré qui révèle le sens

qu’il exprime.


Il y a alors autant de rationalités que de sens, chacun

étant le principe d’un ordre logique particulier qui le

révèle.


C’est l’illustration que nous venons d’en faire. Chaque sens

de la carte de cohérence, représentée et

parcourue ici, se traduit par une type de rationalité

dans laquelle s’inscrit une conception de la raison et donc un

rapport (ratio) aux choses, au monde, à l’homme qui en

révèle le sens.


Cette révélation néanmoins suppose une lecture

symbolique telle que, derrière la raison, c’est toujours

le sens qui est à discerner.


La raison symbolique ne se veut ni la cause, ni le modèle

de quoi que ce soit mais au contraire l’expression révélatrice

par laquelle le principe et la direction se manifestent. La raison

symbolique est le témoin du sens et le sens est en l’homme,

le sens est l’homme dans son Instance transcendante.


C’est pour cela que la raison, cette raison là, est raison

humaine, le propre de l’homme. Il n’est pas un "animal rationnel"

mais un être de sens dont l’existence est rationnelle,

de multiples rationalités dont le choix lui incombe et

qui réclament discernement.


Le discernement est différenciation des sens donc des

rationalités et des raisons. La raison ne permet pas le

discernement mais elle est objet de discernement.


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