Le Journal Permanent de
L'Humanisme Méthodologique
par Roger NIFLE


Une méthode de pensée pour l'action
Basée sur la Théorie et l'Ingénierie du Sens et des Cohérences Humaines
Le 08 08 2008 à 02 h 30

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    La raison a-t-elle toujours raison
    Sens et cohérences de la raison

    Première publication : février 1988, mise en ligne : mercredi 4 août 2004, Roger Nifle


    Dans une civilisation des représentations dominée par la raison, dans un pays qui a voulu en faire une religion alternative et y a fondé bien des institutions qui existent encore, la remise en question de la raison est fort délicate. C’est surtout la "suffisance" de la raison qu’il faut mettre en cause à l’époque où une nouvelle mutation de l’humanité engage vers d’autres horizons. Aussi bien en d’autres temps l’emergence de la raison a-t-elle été un progrès de l’humanité autant l’émergence du Sens est-elle maintenant décisive pour l’avenir. La Raison va se trouver la servante du Sens et non la maîtresse des vérités. Ceux qui y ont construit leur domination n’y verront qu’inconvénients.

    De nos jours le qualificatif de "rationnel" est souvent garant de vérité certaine. L’irrationnel est rejeté par quelques-uns alors que d’autres y trouvent une logique. Qui a raison ? Mais est-ce qu’avoir raison est rationnel ? Certains totalitarismes, certains terrorismes implacables semblent être le pur produit d’une raison, commune pour les uns, folle pour les autres. Des rationalistes nient toute transcendance au nom de la raison alors que d’autres en appellent à la raison pour découvrir un au-delà en l’homme, en un Dieu ou un Soi universel. La révolution française dans le feu des passions a déifié la Raison.

    Y-a-t-il toujours une raison pour justifier l’existence ou le devenir des choses ? La rationalité est-elle simplement la mise en évidence des ratios, rapports entre les choses  ? La raison est-elle seulement celle du plus fort ?

    Autant d’indices, de questions qui montrent que la définition de la Raison ne tombe pas sous le sens. Il faut se rendre à la raison, la raison n’a peut-être pas de sens.

    C’est bien la question qu’il nous faut traiter pour raison garder, quel est le sens de la raison ou plus précisément quels en sont les sens.

    En effet, et c’est l’éclairage de la théorie des Cohérences, la Raison, comme toute chose, a plusieurs sens et selon chacun de ces sens, elle engage une vision, un rapport au monde tout-à-fait différent qui intervient dans le processus de connaissance lui-même.

    Nous examinerons d’abord deux alternatives où la notion de Raison s’inverse à chaque fois.

    La raison peut être le rapport à un principe originel. La raison d’exister c’est l’être. La raison du discours, c’est celui qui s’exprime. Ce qui à une source, une origine a donc une raison d’être.

    A l’inverse, la raison peut être conçue comme une norme de référence, une règle, et la conformité est alors critère de rationalité. La raison est ce qui explique, la règle explicative identifiée dans une réalité.

    S’opposent ainsi une raison essentielle et une raison abstraite.

    Dans la seconde alternative on trouvera d’abord la raison comme enchaînement logique. Un ensemble de rapports, d’articulations entre des éléments, conduisent d’un point de départ à un point d’arrivée selon un cheminement déterminé. Voilà ce qu’est la raison. A l’inverse la raison est le lien binaire entre une cause et un effet, une action et la réaction. La Raison est ici fatale, c’est un rapport obligatoire, univoque. Chaque chose a une raison, et une seule, et trouver la cause c’est trouver la raison.

    Ici s’opposent une raison orientée qui est cheminement progressif dans une direction, à une raison binaire cause-effet qui est réduction du second à la première.

    Mais à partir de ce couple d’alternatives, on peut trouver quatre conceptions majeures de la raison qui sont toutes divergentes et lourdes de con-séquences.(cf. carte de cohérence).

    Tout d’abord il y a la raison-domination , celle qui s’impose, celle du plus fort. C’est l’expression d’un principe qui en est la cause absolue. La raison est la marque de la puissance, de l’arbitraire. Elle ne vaut que parce qu’elle se dit indiscutable et ne se livre bien sur à aucune critique ni à aucun discernement. Communément ce sont les "bonnes raisons" qui viennent justifier et cautionner les positions empiriques que nous prenons. Il est du même coup possible d’arguer de multiples raisons même contradictoires du moment qu’elles confirment la position à défendre ou à imposer. Une raison délirante, fantasmatique peut très bien être déployée alors dans ce procès d’auto-justification. De toute façon la raison ne vise qu’à avoir le dernier mot et elle peut emprunter tous les artifices pour arriver à ses fins.

    Il y a ensuite la raison-naturelle . Les éléments de la nature sont constitués et articulés selon des rapports dit naturels. Ces liaisons ou corrélations sont érigées par la science au statut de lois. Le formalisme mathématique explique les choses en référence aux lois qui en sont la cause déterminante.

    La rationalité est donc la loi de la nature, raison naturelle en même temps qu’elle est abandon à l’évidence de ces lois. Se rendre à l’évidence c’est se rendre à la raison , aux raisons qui sont l’évidence de ce qui est, positivement. Il n’y a dans le monde que des raisons évidentes que seules les défaillances (provisoires) de la raison humaine lui cachent malignement. La raison naturelle est déterministe et la déraison serait pour elle de ne pas y croire.

    La raison-rationnelle , celle du rationalisme est conçue comme le parcours d’une série d’articulations, un cheminement logique donc, mais qui est normatif, en référence avec une raison première, idéale, type.

    Le raisonnement est l’identification des rapports, enchaînés progressivement, qui amènent au but, à la conclusion, par déduction.

    La structure ordonnée et finalisée est la référence même qu’il y a lieu, soit de parcourir pour construire pratiquement et rationnellement, soit de découvrir pour comprendre théoriquement et rationnellement. La raison est à la fois le modèle à suivre ou à découvrir et l’instrument de cette opération.

    Le rationalisme érige la raison en modèle logique comme les marches d’un escalier idéal dont l’homme a à découvrir et parcourir les degrés. Se faisant il progresse vers la perfection.

    La raison rationnelle est chemin de perfection, c’est-à-dire conformation à un idéal parfait qui détermine le parcours pour l’atteindre.

    La raison rationnelle se distingue de la raison naturelle par son caractère de cheminement logique, de progression alors que l’autre est plus simplement "corrélation établie", loi fatale. Elles se rejoignent néanmoins autour de leur caractère normatif, formel qui font de la raison un primat que, par abstraction, l’homme a à identifier et à suivre. La raison domine l’homme qui doit lui être assujetti.

    Enfin nous définirons la quatrième raison, comme raison-symbolique . La raison symbolique est de la famille des cheminements logiques mais aussi de celle qui exprime un principe. Le principe est ici le sens, transcendant à la raison, vecteur selon lequel se manifeste l’ordre rationnel. La raison symbolique est une actualisation symbolique dont la structure ordonnée est significative.

    La raison n’est pas un chemin qui mène à la perfection mais un signe structuré qui révèle le sens qu’il exprime.

    Il y a alors autant de rationalités que de sens, chacun étant le principe d’un ordre logique particulier qui le révèle.

    C’est l’illustration que nous venons d’en faire. Chaque sens de la carte de cohérence, représentée et parcourue ici, se traduit par une type de rationalité dans laquelle s’inscrit une conception de la raison et donc un rapport (ratio) aux choses, au monde, à l’homme qui en révèle le sens.

    Cette révélation néanmoins suppose une lecture symbolique telle que, derrière la raison, c’est toujours le sens qui est à discerner.

    La raison symbolique ne se veut ni la cause, ni le modèle de quoi que ce soit mais au contraire l’expression révélatrice par laquelle le principe et la direction se manifestent. La raison symbolique est le témoin du sens et le sens est en l’homme, le sens est l’homme dans son Instance transcendante.

    C’est pour cela que la raison, cette raison là, est raison humaine, le propre de l’homme. Il n’est pas un "animal rationnel" mais un être de sens dont l’existence est rationnelle, de multiples rationalités dont le choix lui incombe et qui réclament discernement.

    Le discernement est différenciation des sens donc des rationalités et des raisons. La raison ne permet pas le discernement mais elle est objet de discernement.

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