Etudes de cohérences des situations
par Roger Nifle
Pour aborder une situation il faut avoir deux types de ressources, une approche de la situation et une démarche d’analyse. L’approche des situations dépend des présupposés en général implicites et ici rendus explicites par la théorie du Sens et des cohérences humaines. L’analyse des situations dépend des instruments dont on dispose et des présupposés précédents. Là aussi l’ingénierie des cohérences humaines apporte des moyens sans équivalents pour la rapidité et la profondeur des analyses. C’est d’autant plus d’exigences qu’il faut en contre partie mobiliser.
PREAMBULE
Toute méthodologie repose sur des postulats théoriques
implicites. Malheureusement, ils ne sont pas toujours interrogés
si bien que trop souvent un appareillage plus ou moins sophistiqué
peut masquer une position idéologique à priori.
C’est la source du problème de l’interprétation
et des mécanismes de projection inconscients ou non qui
s’y glissent. Beaucoup d’analyses sont plus le reflet des idées
de leurs auteurs et de leurs présupposés que de
la réalité.
La référence a l’objectivité avec l’utilisation
d’un appareillage mathématique et statistique ne résout
pas le problème dans la mesure où les éléments
choisis pour être traités sont supposés être
significatifs. C’est notamment au niveau de leur choix et de
leur appréhension que se glissent les à priori
implicites.
Le problèmes n’est pas tant d’éliminer la subjectivité
que de la contrôler.
S’agissant de phénomènes sociaux (sociétaux
? sociologique ?) la place de la subjectivité humaine
a été trop souvent écartée ou réduite
à des signes manifestes, comportementaux, à l’interprétation
plus ou moins simpliste. Tout cela ressorti d’un problème
épistémologique. Quel est le processus de connaissance
engagé ?
En outre, un autre problème reste trop souvent masqué,
c’est celui de l’utilisation de l’analyse dans la prise de décision
et dans l’action.
Le mythe d’une neutralité objective aurait rendu l’acte
d’analyse autonome et indépendant de toute intention,
de tout projet, de toute utilisation nécessaire. La mauvaise
réputation des études qui ne serviraient à
rien y est sans doute en partie fondée.
Cette dimension pose un problème praxéologique.
Comment sont envisagés les processus de l’action dans
lesquels intervient l’analyse ?
Cela joue sur :
La façon de poser et de s’approprier
le problème
Le type de connaissance ou "d’intelligence"
dont on a besoin (en fonction des buts poursuivis)
Le mode de conclusion/décision auquel
prépare l’analyse
La conception de stratégies cohérentes et l’évaluation de leur mise en oeuvre.
C’est sur tous ces aspects que portent
les apports de l’analyse de cohérences inscrite dans la
méthodologie générale des cohérences
et reposant sur la Théorie des Cohérences Humaines.
I - LA PROBLEMATIQUE DE L’ANALYSE DES PHENOMENES HUMAINS COLLECTIFS
L’analyse des phénomènes repose sur une hypothèse
relative à leur nature.
En l’occurrence la conception que l’on a des sociétés
humaines, des cultures, des comportements collectifs et de leurs
rapports avec les comportements individuels est déterminante.
La Théorie des Cohérences Humaines montre qu’il
faut différencier les phénomènes manifestes
de ce qu’ils expriment et qui en est la source explicative sous-jacente.
La connaissance des phénomènes sociaux réclame,
d’une part une lecture organisée de leur manifestation,
et d’autre part une intelligence, un discernement de leur sens,
c’est-à-dire leur origine, logique et conséquence.
Sur le plan épistémologique, la Théorie
des Cohérences Humaines montre que tout phénomène
qualifié peut être élucidé par la
mise en évidence d’une problématique (humaine)
sous jacente et des sens selon lesquels, elle peut être
engagée effectivement. C’est le but de l’analyse de cohérences
d’élucider ces sens que l’on peut à son issue représenter
sous forme d’une carte de cohérence similaire à
une sorte de boussole.
On peut alors envisager le repérage de Sens dominant,
le choix d’un sens souhaitable, la détermination d’une
orientation pour l’action mais aussi le discernement du sens
prédominant dans tel ou tel secteur de la société
ou de la situation en question ou de son historique.
Tout cela repose sur un renouvellement radical du concept de
sens, sa reconnaissance comme clé des phénomènes
humains et de la cohérence humaine de chaque situation
ou phénomène. En outre, cette nouvelle conception
du sens relie et explique les acceptions classiques telle que
les équivalents de signification, direction, logique,
ressenti, valeur, etc. De ce fait, elle fait de la notion de
sens, l’articulation entre la connaissance et l’action, d’un
côté, la recherche du sens qui est discernement,
élucidation, intelligence des choses et de l’autre engagement
du sens qui est mobilisation, organisation, stratégie,
entreprise, etc. L’un et l’autre sont articulés par l’acte
déterminant de décision qui est décision
de direction ou décision de sens (diriger, c’est donner
le Sens...).
L’analyse de cohérence est par ce fait un chemin vers
les clés de la décision et de l’action et aussi
de la responsabilité (répondre du sens de l’engagement).
Sous un deuxième aspect la Théorie des Cohérences
Humaines montre que les phénomènes peuvent être
décrits à partir de la structure de toute expérience
humaine en intégrant :
une dimension subjective ou intentionnelle
une dimension objective
une dimension rationnelle qui est le produit
des deux
précédentes.
Cette structure dite "cohérencielle" présente aussi
un volet factuel (ce qui se passe en fait),
un volet représentatif (la représentation
des faits selon telle
ou telle lecture),
un volet relationnel (le jeu des rapports et des rôles).
La reconnaissance ou l’analyse de telle
ou telle dimension du phénomène relève de
modes d’appréhension différents impliquant facultés
et méthodes spécifiques.
Ce que l’on appelle réductionisme est la confusion d’une
dimension ou d’un aspect du phénomène avec le tout.
Une approche réductrice peut être intéressante
à condition que ses résultats soient relativisés
à l’ensemble de la réalité du phénomène.
Deux autres éclairages sont apportés par la théorie
des Cohérences Humaines.
D’une part la reconnaissance du phénomène de culture
reposant sur la notion de "consensus" (pris ici comme
sens commun), qui permet de comprendre les sens et logiques spécifiques
de populations de cultures différentes (les pires et les
meilleurs) et de pouvoir traiter de leurs points de vue les problèmes
et leur règlement.
L’autre éclairage majeur montre qu’il existe des stades
d’évolution des sociétés et des niveaux
d’appréhension et de maîtrise équivalents
des phénomènes.
On distingue :
un niveau factuel réduit à l’immédiat
un niveau représentatif ouvert au stratégique
un niveau relatif ouvert au politique.
Cela engage à choisir le ou les
niveaux de lecture ou de communication des analyses.
II - LE PROCESSUS DE L’ANALYSE
L’observateur intervient dans le phénomène observé
du moins par le sens de son regard et donc l’intention de l’analyse.
Il y a donc lieu de prendre en considération cette subjectivité
dans le processus.
L’analyse de cohérences est analyse des sens. Cette analyse
n’est pas un travail d’interprétation qui consiste habituellement
à rechercher les correspondances entre le phénomène
réel et telle ou telle grille de lecture.
Elle ne consiste pas non plus à vérifier une hypothèse
à priori bien que trop souvent c’est ce qui se passe inconsciemment.
Elle consiste en un travail d’élucidation, cela procède
non d’un raisonnement mais d’un travail que certains appelleraient
induction dont les conclusions se valideront néanmoins
au travers d’un processus déductif et prédictif.
Il est fait appel à des phénomènes peu théorisés
et utilisés de façon courante mais sans maîtrise,
qualifiés d’intelligence symbolique. Un processus dit
d’homologie (représentations de mêmes sens) est
mis en oeuvre par la technique d’analyse de cohérences.
La description de la technique n’est guère possible sans
être familiarisé avec ces processus et en avoir
éprouvé la performance.
En outre les résultats ne sont pas recherchés par
l’application distancée et mécanique d’une procédure
mais par son utilisation comme moyen d’un travail intérieur
sans lequel il n’y a ni discernement, ni intelligence des phénomènes.
Ces indications très sommaires mériteraient de
long développement dans la mesure où ils reposent
sur des découvertes théoriques et méthodologiques
très nouvelles auxquelles doivent être confrontées
les méthodes classiques.
A titre indicatif chacun a vécu le fait de comprendre
d’un seul coup un problème tout en étant éloigné
dans le temps et dans l’espace de sa réalité. Le
théâtre de la compréhension est bien la personne
et non le phénomène, ni la technique. C’est donc
là que se situe le processus d’élucidation et que
doit agir l’artifice méthodologique de discernement.
C’est d’ailleurs le même lieu où se détermine
toute décision et d’où s’engage toute action.
L’analyse de Cohérence se démarque donc largement
des pratiques d’analyse de contenu ou d’analyse des données
de par ses fondements épistémologiques radicalement
nouveaux. Cela n’empêche pas à l’inverse de requestionner
épistémologiquement ces pratiques pour en reconnaître
les conditions et les limites de validité.
III - L’ANALYSE DE COHERENCES DANS LA PRATIQUE -
METHODOLOGIE GENERALE
La première nouveauté est dans la manière
de poser les problèmes. Si l’on considère le rôle
de l’observateur dans le phénomène observé,
on doit à plus forte raison l’étendre :
à l’amont à la façon de poser le problème
à l’aval à la prise de décision
et l’action dans et sur le
phénomène social.
Les apports sont ici les suivants :
Un problème est toujours relatif à ceux ou celui
qui le pose. C’est toujours un acte d’autorité et de responsabilité
de le faire.
Ainsi on doit s’interroger sur :
qui pose le problème ou pour qui cela fait-il problème
de quoi s’agit-il ou encore qu’elle en
est l’objet principal et
dans quel contexte
dans quel sens cela fait-il problème
ou souhaite-t-on engager
sa résolution.
La réponse à ces questions
participe d’une technique dite de centration qui consiste plus
à focaliser l’attention au centre, au coeur du phénomène
qu’à le "cerner" ou en délimiter le champ.
Poser le problème ainsi est une "mise en disposition
de résolution" et fait intervenir les différentes
dimensions réelles de telles situations (jamais abstraites
d’un contexte social, de référents d’autorité
et d’intentions).
C’est aussi ce qui permet d’établir une stratégie
d’intervention portant sur le type d’analyse à effectuer,
le type de décision à prendre en conclusion, le
type d’action à convenir ensuite et les méthodes
pour tout cela.
C’est ainsi que l’approche permet d’économiser souvent
des investigations coûteuses en allant à l’essentiel
qui est l’essentiel de la décision et de l’action.
Par exemple, bien qu’il soit possible derrière les analyses
de type qualitatif de procéder à des mesures pondérales,
l’expérience montre que l’on en a besoin moins souvent
pour décider ou qu’on peut en alléger considérablement
la pratique.
Par ailleurs, plusieurs méthodes d’analyse (analyse figurative,
analyse cohérencielle) permettent des approches progressives
et structurées en fonction du problème et de la
stratégie de résolution conçue (méthode).
A l’aval de la décision résultant de l’analyse
une conception stratégique de l’action théorisée
de façon neuve peut être réalisée
dans le sens voulu et dans les conditions prévues.
Pour cela, on considère le caractère unique et
original de chaque stratégie qui intègre une intention
singulière et une situation particulière.
Une technique dite de "créativité générative"
permet d’en concevoir le scénario dans le sens désiré
(direction prise). Elle permet aussi d’élaborer : schémas
directeurs, plans stratégiques et enfin programmes et
opérations "significatives".
Au coeur de la démarche, la décision de direction
ramenée à un choix de sens est favorisée
par la méthode tant par la mise en lumière de plusieurs
sens possibles à l’oeuvre sur le terrain que par la possibilité
de les illustrer aussi bien par des éléments significatifs
actuels ou antérieurs que par des projections anticipatrices
pour faciliter les choix. Cela en fait d’ailleurs le support
d’une pratique de prospective revisitée sur le plan théorique.
En conclusion, l’analyse de cohérences ne se conçoit
qu’inscrite dans une méthodologie de l’action à
un stade préparatoire à la décision. Elle
ressortit d’une approche épistémologique et praxéologique
neuve qui apporte une maîtrise de la dimension subjective
et qualitative des phénomènes en harmonie avec
les dimensions objectives et quantitatives sachant que l’action
rationnelle (donc stratégique) doit intégrer les
deux à moins de tomber dans le subjectivisme et l’arbitraire
(quelque fois camouflés derrière un écran
d’objectivité) ou bien de tomber dans l’objectivisme et
l’irréel qui ne tient pas compte des hommes et des sociétés
réelles en situation, irréalisme masqué
lui aussi quelque fois par la référence à
des stéréotypes idéologiques ou à
la voix de l’opinion.

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