Changer le travail

Le travail réalisation de l’humanité
mercredi 3 août 1994
par  Roger Nifle
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Le travail a été fortement assimilé à la peine. Si d’une part cela correspond à des structures de société et aussi à la dureté de la confrontation de l’homme à ses réalités c’est devenu abusivement son Sens dominant jusque dans les textes au point d’en organiser l’évitement comme valeur de société. C’est tout le contraire. Le travail n’est jamais rien d’autre que l’oeuvre d’édification de l’humanité tant intérieure que dans la communauté. Il n’y a pas d’autre voie juste dans l’existence que de s’évertuer à l’accomplissement humain en toute chose. Ce n’est pas le loisir (bien justifié par ailleurs) qui est la norme mais le travail, travail oeuvre il se doit.

Exclusions, chômage, désintégration sociale, crise des représentations, désordres économiques ont un impact profond sur la vie et le travail d’un très grand nombre. L’impasse d’une certaine logique se fait sentir et si certains espèrent toujours voir le rétablissement de la trajectoire des trente glorieuses, il devient patent qu’une mise en question radicale est nécessaire. Changer le travail en est un angle d’attaque possible, sans doute un des plus profonds puisqu’il touche à la nature même de l’homme, des conditions de son devenir et de l’intégration des êtres humains.

Depuis la bible qui inscrirait le travail dans une logique de la peine jusqu’à sa subversion qui l’inscrirait dans une logique de l’oeuvre s’opère un renversement de sens : de la condamnation au salut, de l’aliénation à l’accomplissement humain.

Ce renversement de Sens, il est temps de l’oser, de l’assumer au coeur même de toutes les réflexions actuelles face à la crise, au chômage, à l’exclusion. Toute disposition qui tend à faire du travail un mal nécessaire doit être éliminée, soit qu’elle le développe, soit qu’elle le cautionne.

Toutes les dispositions doivent être prises systématiquement pour instaurer, promouvoir, favoriser le travail oeuvre, travail de réalisation et d’accomplissement humain.

Peut-on continuer à prétendre résoudre les problèmes de la société et de son économie si on persévère à entretenir systématiquement les croyances et les pratiques qui les gênèrent, comme si le travail aliénant était une dette à payer, un "sacrifice humain" à consentir. Il est temps de refuser cette mathématique et ses justifications pseudo réalistes. Seuls sont réalistes l’engagement de la responsabilité de l’homme sur son devenir et le choix de sa liberté, même si leur maîtrise en est progressive.

La question du travail est prise ici à la lumière de la théorie des Cohérences Humaines, s’agissant à la fois du Sens à donner et des modalités à favoriser dans ce Sens. Il s’agit bien d’une autre cohérence à établir.

Outre les deux logiques mise ici dos-à-dos, il y en a bien d’autres qui insistent plus sur une facette ou une autre du problème. Nous nous en tiendrons aux deux plus radicales.

La question sera d’abord traitée en deux temps. Tout d’abord la question du Sens du travail à convertir, à renverser. En second lieu, celle des modalités du travail à redéfinir.

On en tirera ensuite, en conclusion, quelques conséquences pour l’action face aux problèmes actuels.

RENVERSER LE SENS DU TRAVAIL

Si ce thème du travail se trouve d’emblée engagé dans la Genèse on peut soupçonner qu’il est lié à des aspects profonds de la réalité humaine. Il s’agit bien, en effet, avec le Sens du travail, de la question de dispositions fondamentales de la personne et des communautés humaines, aussi bien dans les situations individuelles que collectives de notre actualité.

Un premier repère nous est fourni par cette étymologie classique de "Tripalium", instrument de tourment constitué de trois pieux. Le travail-peine, aliénation, y semble historiquement ancré.

Or les racines de ce terme de travail nous amènent à des découvertes particulièrement intéressantes (R. Grandsaignes d’Hauterive : Dictionnaire des racines des langues européennes, librairie Larousse).

On y retrouve la racine PAG qui veut dire "fixer matériellement et moralement". On y trouve comme dérivés pieu, piquet, palissade, mais aussi l’idée "d’assembler", de joindre, de réunir (comme dans compagnon) et aussi pacifier, faire un pacte. Tout cela nous amène à l’idée de lien.

La racine TRE, pour le même auteur, renvoie au trois, la trinité mais aussi à "tripalis" construit comme tripalium, mais signifiant "soutenu par trois échalas". De façon plus étonnante cela renvoie aussi à "attester", témoigner et aussi à "carrefour".

L’ensemble ne laisse d’évoquer l’idée d’un assemblage par trois pieux, par trois piliers, trois dimensions, à l’encontre de l’interprétation habituelle.

Allons droit au Sens qui s’y dessine.

Le travail pourrait donc être aussi le témoignage de l’unité de l’homme, l’effort d’unification, de rassemblement de chacun et de tous, l’oeuvre de paix au travers de tout ce qu’expriment et tissent les oeuvres des hommes.

Ainsi d’un côté, le travail-peine , aliénant, ne cesse de torturer l’homme, tiraillé et aussi "fixé", ligoté par "trois pieux".

De l’autre, le travail-oeuvre , rassemblant, est entreprise humaine d’accomplissement des hommes et des oeuvres, des personnes et des communautés, soutenu, attesté, rassemblé par la conjonction de "trois pieux".

Ce sont ces "trois pieux" que la théorie des Cohérences Humaines permet d’interpréter d’abord comme trois logiques alternatives permettant de déterminer l’un ou l’autre de ces deux Sens et, par ailleurs, comme trois dimensions de l’expérience humaine qui, par le travail, sont, soit désintégratrices, soit intégratrices des personnes et des communautés.

Les rapports du travail, avec, d’une part, la destruction de l’environnement, et, d’autre part, la désintégration sociale, ne sont pas fortuits. Ils sont les conséquences de l’un de ces Sens du Travail. A l’inverse, la réalisation des progrès de l’environnement humain et l’intégration des personnes vont de pair avec l’autre Sens. Déstructuration humaine ou structuration humaine tels sont les deux enjeux du travail selon le Sens qu’on lui donne.

Faut-il dire qu’il est toujours vain de persévérer dans un Sens en espérant résoudre par là même ses méfaits. Il n’y a pas d’autre voie que de changer de Sens pour s’engager dans une direction bénéfique.


Trois pieux ou trois piliers


Les trois pieux sont aussi comme trois clous auxquels sont fixées les logiques de l’aliénation par le travail-peine.

Les trois piliers sont comme trois supports qui soutiennent la valeur humaine du travail-oeuvre.

A chaque "clou" s’associe son inverse qui devient pilier, l’un et l’autre comme deux sens opposés.

A l’aide des "Cartes générales des Cohérences Humaines", peuvent être repérées quelles logiques, quels Sens sont à inverser pour passer du travail-peine au travail-oeuvre.


- Première logique d’aliénation : Le principe de nécessité.
Le travail est une nécessité, fatale, impérative. Il répond à des besoins impérieux, oppressants, oppresseurs. C’est là une logique de condamnation dont la sanction sépare les inclus et les exclus avec un fond de culpabilisation. Qui se laisse entraîner sur cette pente, subi et cautionne cette aliénation ou, pire, l’impose aux autres. Tout raisonnement "nécessitaire" est fallacieux. Il assure la prééminence de la fatalité sur la libre aspiration humaine qui elle n’exclue aucunement la prise en compte des contraintes.

A l’inverse : première logique d’accomplissement : Aspirations
Le travail est alors réalisation d’une aspiration, d’une vocation, d’un projet, d’une intention libre. Même si pour s’accomplir, il doit prendre en compte certaines conditions (ressources, limites, etc.), il se justifie par des finalités humaines choisies librement, au fur et à mesure du discernement et de la reconnaissance des aspirations personnelles et collectives.


- Deuxième logique d’aliénation : Le principe de spéculation
Le travail est un investissement, une mise, un mal auquel il faut consentir pour gagner un bien. Il est un faux don, une fausse implication. Sa justification n’est pas dans ce qui est fait mais dans ce que cela rapporte. C’est donc un leurre, un appât, une dépense, un effort auquel consentir pour gagner, pour prendre, pour capter des biens "spéculatifs". Dans cette logique, un minimum de travail pour un maximum de gain est la règle. C’est la logique individualiste du chacun pour soi qui a récemment prédominé dans la plupart des situations de travail.

A l’inverse : deuxième logique d’accomplissement : Contribution
A l’inverse le travail ne se justifie qu’en tant que service. Il est contribution à un bien commun, entreprise de coopération. Dans ce Sens le travail est un rapport généreux et générateur, aux autres et aux choses. Il suppose une implication de la personne dans son engagement et dans le partage des fruits de ce travail. Les bienfaits du service priment sur les "avantages spéculatifs" à en retirer.

-Troisième logique d’aliénation : Le principe de conformité

Dans ce Sens, le travail est un assujétissement à un cadre, une norme. Il est conformation à un conditionnement auquel il faut se plier. L’emploi, identifié à la "place" obtenue et aux conditions de cette obtention est gage d’une conformité à des règles sociales qui servent d’identification. Avoir un emploi est condition d’existence sociale, tel est l’un des Sens du travail.

A l’inverse : troisième logique d’accomplissement : Autonomie

A l’inverse, le travail est exercice d’une responsabilité personnelle. Il est acte d’auteur et oeuvre d’autorité. Il ressortit d’une initiative, d’une démarche propre ; l’autonomie en question n’étant pas indépendance. Le travail dans ce sens est bien confrontation aux conditions du milieu et non pas simple adaptation à ces conditions.


Il suffit de l’une quelconque des logiques d’aliénation pour faire du travail une peine à subir.

Par contre les trois logiques d’accomplissement sont indispensables pour accomplir, avec le travail-oeuvre, la culture du meilleur de l’humain et de sa maîtrise.

Ce travail est bien alors "culture" d’humanité, travail d’accomplissement individuel et collectif, cheminement de maîtrise, engagement dans un cercle vertueux.

Les principes de nécessité, de spéculation et de conformité clouent l’homme au travail-peine.

Aspiration, contribution, autonomie concourent, par leur intégration, à déterminer le Sens du travail-oeuvre.

LES MODALITÉS A TRANSFORMER

Ces deux Sens se traduisent l’un et l’autre par des contenus spécifiques de l’expérience et de la réalité du travail humain.

La théorie des Cohérences Humaines montre que les réalités humaines comportent trois dimensions et trois composantes indissociables.

C’est par leur intégration que le travail-oeuvre est accomplissant.

C’est par leur distorsion, leur négation ou leur dissociation que le travail-peine est aliénant.

Le Sens du travail-oeuvre est la voie de leur intégration qui est accomplissement humain.

Le Sens du travail-peine est celui de leur déstructuration qui est aliénation de l’homme.

La théorie des Cohérences Humaines offre donc là une seconde lecture des "trois pieux" ou, des "trois piliers" comme principes structurant l’expérience et la réalité humaine.

Ces structures de l’expérience humaines et donc celles des modalités du travail humains, sont représentées par le schéma suivant (dit "Cohérenciel"). Les trois "piliers" sont formés par les trois vecteurs (1) - (2) et (3) ce dernier produit des deux autres. Les trois composantes sont formées par les trois plans ou aspects de la réalité humaine et de celle du travail.

Grâce à ce schéma on peut reconnaître les modalités aliénantes du travail-peine et celles, intégratrices du travail-oeuvre.

La première logique aliénante réduit la question du travail au plan factuel, celui du faire et des effets. La réalité, réduite à ce plan qui s’imposerait à l’homme, l’enferme dans cette géhenne des rapports machiniques et le cercle vicieux de la fatalité. Soulignons la proximité de fatal-faute-fatum-fait-factuel qui deviennent homologues lorsque le réductionisme matérialiste prédomine. Le travail, uniquement envisagé sous l’angle de la production matérielle, celui des conditions et nécessités qui l’imposent, enferme l’homme dans cette logique. C’est encore le cas général dans un grand nombre de conceptions et de pratiques où "la nécessité fait loi". Il suffit de lire l’argumentaire de nombreux projets pour voir comment, par exemple, la "nécessité" est invoquée en priorité.

A l’inverse, pour le travail-oeuvre, la première logique d’accomplissement c’est la considération et le respect du sujet humain, porteur d’intention, c’est ce qui le caractérise. Les motivations ou les aspirations subjectives déterminant les actes, les faits et interactions matérielles ne sont alors que le mode d’incarnation concrète des intentions. Il nous faut "cultiver" cette dimension humaine, l’éduquer, la développer.

La deuxième logique aliénante réduit l’expérience et le travail humain au jeu "spéculaire" des spéculations. Jeu d’apparences, jeu de leurres, jeu de signes, jeu de semblant, jeu de titres et de droits sociaux. L’économie, d’ailleurs, en vient surtout à spéculer sur des signes, monétaires ou autres. La matérialité des biens est, là surtout, imaginaire et le travail lui-même est principalement investit dans le jeu des faux semblants que favorisent les dispositifs juridiques et formels lorsqu’ils ont perdu leur sens. Obtenir un travail c’est en obtenir les signes, indépendamment, en grande partie, de ce que l’on a à y faire.

Faisons aussi observer que le travail d’un grand nombre de nos contemporains est presque entièrement consacré à la communication et l’échange de signes, paroles, écrits, représentations, etc. selon toutes sortes de modalités.

A l’inverse, pour le travail-oeuvre, la logique de contribution subordonne ces représentations au rapport aux autres, à la considération objective des réalités, à des "objectifs" communs avec les autres, à quelque "bien commun" objectivé. Alors les signes et représentations deviennent médiations mais aussi identifications des positions individuelles dans l’ordre social, qualification des participations au jeu des représentations sociales avec ses modèles, ses organigrammes, titres, etc.

Tout cela suppose, dans cette logique intégratrice, que les représentations soient toujours en rapport aux faits, mais aussi que les uns et les autres ne soient pas considérés comme des conditions déterminantes mais comme les modalités résultant du jeu des intentions, rapportées aux autres et aux objectifs communs.

La troisième logique d’aliénation -conformiste fait du travail un simple protocole de fonctionnement. La rationalité-rentabilité-rationalisation s’impose et les hommes sont enjoints à se plier à leur loi. La reproduction des gestes et réflexions standards, dûment ordonnée, est ce qui est attendu des hommes au travail et auxquels ils s’efforcent. Ils se font alors les "sujets", assujettis aux techniques, méthodes, procédés, systèmes, seuls supposés efficaces. L’homme est devenu simplement "applicateur" et non plus ni responsable, ni en maîtrise. Son comportement au travail se fond dans l’anonymat des fonctions, organigrammes, procédés, techniques, règles, ratios, etc. Il "fonctionne" et fait fonctionner.

A l’inverse, si la rationalité de ses démarches reste judicieuse, cette rationalité ne s’impose pas à l’homme de l’extérieur. Elle dépend d’intentions maîtrisées, à propos d’objets d’intérêt commun. La rationalité est l’ordre déterminé par le Sens humain dans le jeu des rôles et des responsabilités réciproques.

Le travail-oeuvre est par là même exercice d’une responsabilité dans une communauté d’engagement. Cet exercice se traduit par une démarche rationnelle qui intègre simultanément l’articulation de faits, d’opérations et de productions mais aussi le plan des représentations, le jeu des reconnaissances, des identifications collectives et des communications réciproques.


Les modalités du travail-peine obligent l’homme à distordre sa réalité pour rentrer dans des moules aliénants. Il fait ainsi l’économie de sa responsabilité et de ses exigences tout en spéculant sur quelque bénéfice indu. Les modalités du travail-oeuvre engagent dans un cheminement vers plus de maîtrise, plus d’exigence, plus de responsabilité.

De cette double analyse des conditions "intégratrices" du travail-oeuvre à l’opposé des dissociations du travail-peine se dégage une ligne de conduite pour toutes les situations où le travail est en question.

POUR UNE CULTURE DU TRAVAIL-OEUVRE

Il serait facile d’arguer que le thème du travail-oeuvre n’est pas nouveau pour récuser la nouveauté du propos.

Cependant, il faut observer certaines suggestions récentes en ce Sens. Jean-Paul II, dans son encyclique "Le travail humain" de 1981, réclamait la prise en compte de la dimension "subjective" du travail trop souvent réduit, dans la tradition moderne, au point de vue objectif.

Par ailleurs, la commission sociale de l’épiscopat proposait en 1993 de distinguer le travail de l’emploi.

Ces questions, reprises de plus en plus fréquemment par les responsables politiques, montrent que la remise en question des modèles anciens du "travail-peine" est de plus en plus urgente.

Il faut aussi dénoncer cette attitude qui ferait du travail-oeuvre un idéal pour d’autres temps que ceux, actuels, de la nécessité. Elle ignore que c’est le regard de l’homme qui décide de la "nécessité" et qui, par exemple, rend inquiétante la situation économique globale d’un des pays les plus riches du monde en progrès incessant. Il est vrai que cette invraisemblable richesse ne suffit plus à masquer les souffrances sociales qu’elle laisse se développer et que, pire, elle sert de prétexte à justifier la continuation dans le Sens du travail-peine, du travail-aliénation.

Quelles sont les dispositions "intégratrices" à prendre en compte pour que le travail devienne acte d’accomplissement plutôt que d’aliénation ?

Il faut pour cela inverser les logiques d’aliénation pour celles d’accomplissement. C’est d’abord un travail de discernement systématique, personnel bien sûr, mais surtout collectif. La question du Sens doit être systématique et particulièrement à propos de toutes les "évidences" liées au monde du travail tel que nous le connaissons. Aucune "certitude", aucune réglementation, aucune supposée loi-économique, aucune règle d’organisation du travail ou du management des entreprises ne doit être laissée à l’écart d’un tel discernement.

Il serait vain de vouloir changer de Sens seulement dans l’ordre des bons sentiments ou de quelque aménagement nouveau si le Sens général des réalités du travail n’est pas interrogé. Sans remise en question, il n’y a pas de changement de Sens. Par contre, il est ensuite toujours possible de réajuster l’existant de le réformer et d’éviter ainsi le mythe révolutionnaire.

Ce travail de discernement doit s’accompagner d’une conversion des modalités du travail et donc de sa réalité profonde.

Il faut voir tout d’abord que la finalité du travail n’est pas la survie, mais l’accomplissement :
- celui de la personne qui travaille, dans l’acte même de travailler et donc par le travail intérieur qui s’opère en même temps que le travail extérieur (encore faut-il une claire intelligence de ce qui est l’intériorité humaine et de ce qu’il s’y joue dans l’acte de travail, c’est en partie le propos de la théorie des Cohérences Humaines).
- celui de l’oeuvre entreprise, dont l’élaboration ne trouve sa rationalité efficace que dans et par l’objectif du bien commun particulier qu’elle vise. Son achèvement ne fait que préparer l’usage par des tiers. Son but ne se justifie que par ce qui vient après, le service rendu aux autres. Le Sens du service est ce qui détermine et justifie toute la rationalisation du travail et les modalités qui s’y rattachent.
- l’accomplissement collectif enfin sous les différentes figures du bien commun. Il ne peut se justifier qu’en fonction d’une compréhension particulièredes fins humaines personnelles et de leur investissement dans les fins collectives.

Il est là indispensable de cesser de justifier par l’intérêt particulier arbitraire la légitimité de tout travail humain (et donc de toute entreprise humaine). Si, comme on l’a vu, l’initiative responsable doit être particulière, les enjeux appropriés sont toujours communs et différenciés selon les personnes, les cultures, les communautés.

Les modalités du travail-oeuvre doivent intégrer les trois dimensions de l’expérience humaine dans un seul et même mouvement :

l’intention subjective

l’attention objective (aux autres)

l’ordonnancement rationnel.

N’en privilégier que certaines, en supprimer ou les articuler de façon distordue (inversions) et l’aliénation est à nouveau là.

Intention subjective et attention objective sont premières, l’ordonnancement rationnel second. Il est la façon dont la logique intentionnelle se développe en rapport avec le contexte de la réalité objective de l’acte de travail.


L’intention et les conditions priment sur la méthode, sur l’organisation, sur la règle. Les "mesures et dispositifs" en tous genres font souvent l’inverse. Il y a là une large réflexion à développer qu’il n’est possible que de suggérer ici.

En outre, l’intégration des trois dimensions, des trois piliers, rassemble aussi les trois plans qui doivent être considérés dans leur ensemble indissociable et non artificiellement juxtaposés.

Il y aura donc à considérer :

Le travail opération, factuel, déjà l’objet de considérations nombreuses et par trop exclusives et qu’il faut maintenant redécouvrir. L’impasse des "revalorisations du travail manuel" est toujours due à un contre-sens sur la notion même de travail. Elle revient à vouloir "sauver le mal" ou plutôt le faire accepter plutôt qu’à cultiver le bien ce qui réclame une conversion du Sens du travail. Il n’y a plus alors de travail strictement manuel mais des modalités "manuelles" dans tout travail, ou plutôt factuelles, opératoires, techniques...

Le travail représentation , qui est la tenue d’une position participative dans le champ des représentation sociales. Parole propre dans le discours collectif ; identification professionnelle et personnelle dans le tableau des statuts sociaux ; apport de conceptions et réflexions particulières dans l’édification des projets et projections collectives et, en définitive, contribution particulière au travail de représentation de la société au travers de ses institutions, entreprises, projets et travaux. Dans un monde où la crise des représentations est si forte, cette dimension du travail s’en trouve bouleversée.

Le travail responsabilité. Il est, dans ce plan, tenue d’un rôle, défini par un service, dans une communauté d’engagement. Il est exercice d’une responsabilité, qualifiée par la maîtrise d’un service. Le travail, exercice de cette maîtrise, potentialise cette même maîtrise en la cultivant.

Le travail responsable est celui sur lequel la communauté peut compter. La personne au travail en répond, non par l’arbitraire d’un pur consentement, mais par l’exercice d’une maîtrise responsable, fusse-t-elle modeste.

Le travail-oeuvre réclame une méthode, une démarche qui en intègre systématiquement toutes les dimensions et tous les plans et, aussi pour cela, d’en cultiver la maîtrise.

Comme le montre la théorie des Cohérences Humaines il y a simultanéité entre le processus de réalisation de l’oeuvre et le processus d’évolution et de maîtrise de la personne.

Cela ouvre vers toutes les questions de formation et d’éducation en parallèle avec celles des méthodes et processus d’action, articulant ainsi processus de travail (oeuvre) et processus de formation (maîtrise).

La perspective du travail-oeuvre pose en outre une question qui est celle de sa rémunération.

La structure ternaire des trois plans laisse apparaître quelques pistes.

Il doit y avoir une part de rémunération factuelle pour la production effectuée.

Il doit y avoir une part de rémunération représentation qui reconnaît et signifie la place sociale du travail (titres, fonctions, etc. selon des règles sociales).

Il doit y avoir une part de rémunération responsabilité qui reconnaît de la personne le potentiel de maîtrise qu’elle voue à la communauté engagée (entreprise...) et qui permet de l’accroître.

En définitive le travail-oeuvre se reconnaît par cette triple conjonction :

d’une rémunération de la production par le partage de ses fruits,

d’une rémunération sociale par la reconnaissance d’un statut impliqué,

d’une rémunération investissement pour la potentialisation des maîtrises responsables.


Notons que la première est souvent mal mesurée et répartie, que la seconde sert souvent de compensation et que la troisième est très rarement claire. Seule leur intégration peut leur donner une cohérence si cette cohérence est celle du travail humain, du travail-oeuvre.

Ainsi, pour changer le travail, il faut :

En changer le Sens et la logique

En changer les modalités habituelles.


Si les différents aspects de cette conversion, pris isolément, peuvent trouver un écho familier, l’ensemble réclame un véritable bouleversement conceptuel, organisationnel, juridique, social, etc... Il réclame aussi cette remise en question systématique sans laquelle les réflexes d’évidence feront toujours obstacle.

On peut toujours s’illusionner sur la possibilité prochaine d’un changement si radical. Il n’y a aucune illusion à avoir sur les conséquences du maintien d’un Sens justifié par toutes les bonnes excuses de la nécessité, de l’intérêt bien compris (spéculation), de la rationalité incontournable des systèmes existants (conformisme).

La lecture de la plupart des documents ayant trait au travail, à l’entreprise, au management laisse transparaître toujours ce même type d’arguments.

Si on consent à s’engager dans un nouveau Sens alors il faut être prêt à rencontrer de nouveaux problèmes, de nouvelles façons de penser, de nouvelles façons d’agir qui ébranleront des certitudes séculaires.

La théorie des Cohérences Humaines offre pour cela un bagage conceptuel et méthodologique adéquat :

Discernement systématique du Sens.

Détermination des modalités pratiques du travail-oeuvre et des conditions de sa systématisation (économique, politique, sociale, managériale, éducative, etc...).

Eclairages et propositions relatives aux "structures de concourance", lien organisationnel spécifique du travail-oeuvre, dans les entreprises, entre les entreprises et entre toutes les institutions de la cité.


Par exemple, il n’y a pas de responsabilité citoyenne sans travail-oeuvre. C’est le Sens nouveau de la démocratie à développer.

Liberté, égalité, fraternité ne révèlent-ils pas eux-mêmes des trois piliers des logiques d’accomplissement du travail-oeuvre ?

La liberté d’aspiration s’oppose à la logique de nécessité, de fatalité, liberticide.

L’égalité d’initiative selon l’autonomie s’oppose au conformisme égalitariste et irrespectueux des personnalités.

La fraternité de contribution s’oppose à la logique spéculative des "captations" individuelles et collectives.


Encore une fois, seule la conjonction des trois est intégratrice de l’homme et des communautés humaines.

La liberté, c’est le primat du vouloir humain sur les interprétations fatalistes.

L’égalité, c’est le respect égal des personnes au travers de la variété des modes d’existence et des degrés d’autonomie à l’inverse d’une détermination normative par la place occupée dans un quelconque système.

La fraternité, c’est le primat du bien, commun aux personnes et aux communautés, comme légitimation des fins et des moyens appropriés, à l’encontre de la justification par une quelconque "solidarité des intérêts particuliers".


S’il y a de graves malentendus sur les deux premiers termes, le troisième fait trop souvent en effet l’objet d’une "solidarité" qui cherche à sauver le culte spéculatif des égoïsmes et autres corporatismes en mettant en avant les deux autres. C’est un exemple de tripalium moderne, l’un des tourments de notre époque.

CHANGER LE TRAVAIL. UN POINT DE VUE EXISTENTIEL

L’existence de chacun s’inscrit dans l’histoire de communautés auxquelles il participe. Elle n’y a pas d’autre fin que d’y accomplir son être propre en concourant à l’accomplissement des autres. Cela se fait simultanément par le travail d’accomplissement des oeuvres qui concourent à l’accomplissement de la vocation de la communauté.

Ainsi la responsabilité vis-à-vis de la (ou des) communauté(s) s’exercent-elle par ce travail personnel de concourance. Celui-ci soutient et accompagne le travail des autres et accomplit (intérieurement) la personne de chacun, selon sa propre vocation au service de la communauté.

Si le travail-oeuvre est ainsi l’expression du Sens de l’existence (le "bon" Sens) alors rien dans l’existence n’est autre que ce travail. Elle est elle-même travail. Distractions, repos, valent pour se retrouver dispos, disponibles et disposés, à vivre humainement, c’est-à-dire travailler à son accomplissement.

Il n’y a pas un temps pour travailler et un temps, séparé, pour vivre en liberté, prendre du plaisir, jouir de l’existence, se distraire, se reposer, etc. Cela n’est conçu ainsi que lorsque le travail semble "contre-nature" comme le travail-peine, ossature du monde du travail actuel et des structures de société prédominantes encore aujourd’hui.

Il ne faut pas comprendre cependant le travail-oeuvre, comme un pensum dénué de joie, comme un stakanovisme de l’accomplissement. Joie, plaisir, épreuves, souffrances balisent aussi la voie du travail-oeuvre. Méditation, repos, prière, communions de vies, éducation, productions, aménagements du cadre de vie, connaissances, expériences, rencontres, etc. tout est "travail d’accomplissement" en tant qu’il y a cheminement vers le bien (personnel, partagé, collectif) et en tant aussi que doivent y être investis vocations personnelles et collectives, volontés, aspirations, enjeux, rapports aux contraintes, épreuves de liberté, confrontation à la tentation d’autres Sens, etc.

Au fond si l’existence est "entreprise" d’accomplissement alors le travail-oeuvre y prend tout son Sens et, en retour, c’est toute la communauté qui s’engage dans une "civilisation de l’entreprise"... d’accomplissement humain, personnel et collectif. Elle en déduit alors ses buts, ses enjeux, ses méthodes, ses structures, y fonde l’analyse de ses problèmes, ses ambitions et les solutions à ses difficultés.

Le Sens du travail-oeuvre doit donc être discerné avant même que de pouvoir analyser et interpréter les difficultés liées au travail. C’est aussi la condition pour que les solutions soient véritablement pour les hommes.

Les critères de discernement des Sens et d’engagement plénier de l’expérience et des réalités humaines sont les "piliers" du traitement de tous les aspects liés aux questions du travail. L’étymologie, conçue comme interrogation des racines de la parole humaine, nous fait signe si on y consent.

CONCLUSIONS

Dans une civilisation judéo chrétienne, le travail renvoie à une référence biblique incontournable. Pourtant seule la condamnation au travail-peine semble avoir été retenue comme sanction ou prix à payer. Or le christianisme est fondé sur un tout autre message qui est "bonne nouvelle", encore largement ignoré ou incompris par rapport à cette fatalité. C’est celle qui renverse le "tourment" en libération. C’est celle qui redonne au travail son Sens pleinement humain d’accomplissement, c’est-à-dire d’exercice de son humanité pour en révéler la plénitude. C’est dans ce même Sens que le travail-oeuvre révèle et accomplit l’homme.

C’est encore aujourd’hui ce qu’il faut dire et entreprendre. Face à toutes les interrogations de notre époque, c’est la source de solutions la plus riche et la plus concrète.

Pour cela il faut développer partout et pour tous le Sens et les structures du travail-oeuvre et cesser d’alimenter toutes les logiques et toutes les structures du travail-peine .

COMMENT FAIRE ?

Developper le discernement
Apprendre à discerner le Sens des projets, des dispositions publiques, des conceptions et des pratiques et remettre en question systématiquement tout ce qui alimente le travail-peine.

Il n’est pas bon que toute la législation du travail, sous le prétexte par exemple de protéger les salariés des abus, sous entende que le travail est forcément une aliénation.

Il n’est pas bon qu’aux exclus on propose trop souvent l’horizon d’un travail-peine comme condition nécessaire pour s’en sortir.

Il est grave de proposer aux jeunes la seule perspective d’un travail-peine.

Il n’est pas acceptable de continuer de tenir des raisonnements micro-économiques dans les entreprises et les organisations ou même macro-économiques fondés sur la fatalité et la généralité du travail-peine.

Prendre position partout pour le travail-oeuvre .
Mettre tout le poids de l’autorité personnelle, professionnelle, institutionnelle et celle de l’Etat pour affirmer et proposer les voies et les modalités du travail-oeuvre et pour cela en définir à chaque fois les critères et les repères.

Cela suppose de chercher partout des solutions fondées sur le développement du Sens et des structures du travail-oeuvre. Cela suppose de chercher partout à engager les changements pour convertir le travail-peine en travail-oeuvre en veillant à ce que les moyens envisagés soit cohérent avec leur fin, c’est-à-dire dans le respect des personnes.

Développer systématiquement les innovations :
Concevoir des solutions innovatrices dans le Sens et selon les structures du travail-oeuvre,

Les moyens et compétences de toutes natures nécessaires à ce développement : juridiques, institutionnelles, professionnelles, théoriques, méthodologiques, pédagogiques, etc.


Mettre en chantier partout et pour tous la résolution des problèmes individuels et collectifs liés au travail, la transformation des structures qui favorisent le travail-peine et le développement des projets significatifs construits sur le principe du travail-oeuvre.


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mardi 23 novembre 2004 à 09h00 - par  yveline

J’ai lu avec attention votre texte et je partage depuis longtemps cette opinion sur la valeur du travail. Cependant, il me semble que même si le discours dominant soutend cette philosophie du travail peine, nombre de personnes, édifie leur vie avec l’autre notion du travail.

La conscience que le travail est structurant, et fondateur de notre personnalité est partagée par beaucoup de gens. C’est pour cela que les choses bougent, et que les projets peuvent évoluer.

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