Le travail a été fortement assimilé à la peine. Si d’une part cela correspond à des structures de société et aussi à la dureté de la confrontation de l’homme à ses réalités c’est devenu abusivement son Sens dominant jusque dans les textes au point d’en organiser l’évitement comme valeur de société. C’est tout le contraire. Le travail n’est jamais rien d’autre que l’oeuvre d’édification de l’humanité tant intérieure que dans la communauté. Il n’y a pas d’autre voie juste dans l’existence que de s’évertuer à l’accomplissement humain en toute chose. Ce n’est pas le loisir (bien justifié par ailleurs) qui est la norme mais le travail, travail oeuvre il se doit.
Exclusions, chômage, désintégration sociale,
crise des représentations, désordres économiques
ont un impact profond sur la vie et le travail d’un très
grand nombre. L’impasse d’une certaine logique se fait sentir
et si certains espèrent toujours voir le rétablissement
de la trajectoire des trente glorieuses, il devient patent qu’une
mise en question radicale est nécessaire. Changer le travail
en est un angle d’attaque possible, sans doute un des plus profonds
puisqu’il touche à la nature même de l’homme, des
conditions de son devenir et de l’intégration des êtres
humains.
Depuis la bible qui inscrirait le travail dans une logique
de la peine jusqu’à sa subversion qui l’inscrirait
dans une logique de l’oeuvre s’opère
un renversement de sens : de la condamnation au salut, de l’aliénation
à l’accomplissement humain.
Ce renversement de Sens, il est temps de l’oser, de l’assumer
au coeur même de toutes les réflexions actuelles
face à la crise, au chômage, à l’exclusion.
Toute disposition qui tend à faire du travail un mal nécessaire
doit être éliminée, soit qu’elle le développe,
soit qu’elle le cautionne.
Toutes les dispositions doivent être prises systématiquement
pour instaurer, promouvoir, favoriser le travail oeuvre,
travail de réalisation et d’accomplissement humain.
Peut-on continuer à prétendre résoudre les
problèmes de la société et de son économie
si on persévère à entretenir systématiquement
les croyances et les pratiques qui les gênèrent,
comme si le travail aliénant était une dette à
payer, un "sacrifice humain" à consentir. Il
est temps de refuser cette mathématique et ses justifications
pseudo réalistes. Seuls sont réalistes l’engagement
de la responsabilité de l’homme sur son devenir et le
choix de sa liberté, même si leur maîtrise
en est progressive.
La question du travail est prise ici à la lumière
de la théorie des Cohérences Humaines, s’agissant
à la fois du Sens à donner et des modalités
à favoriser dans ce Sens. Il s’agit bien d’une autre cohérence
à établir.
Outre les deux logiques mise ici dos-à-dos, il y en a
bien d’autres qui insistent plus sur une facette ou une autre
du problème. Nous nous en tiendrons aux deux plus radicales.
La question sera d’abord traitée en deux temps. Tout d’abord
la question du Sens du travail
à convertir, à renverser. En second lieu, celle
des modalités du travail à redéfinir.
On en tirera ensuite, en conclusion, quelques conséquences
pour l’action face aux problèmes actuels.
RENVERSER LE SENS DU TRAVAIL
Si ce thème du travail se trouve d’emblée engagé
dans la Genèse on peut soupçonner qu’il est lié
à des aspects profonds de la réalité humaine.
Il s’agit bien, en effet, avec le Sens du travail, de la question
de dispositions fondamentales de la personne et des communautés
humaines, aussi bien dans les situations individuelles que collectives
de notre actualité.
Un premier repère nous est fourni
par cette étymologie classique de "Tripalium",
instrument de tourment constitué de trois pieux. Le travail-peine,
aliénation, y semble historiquement ancré.
Or les racines de ce terme de travail nous amènent à
des découvertes particulièrement intéressantes
(R. Grandsaignes d’Hauterive : Dictionnaire des racines des langues
européennes, librairie Larousse).
On y retrouve la racine PAG qui veut dire "fixer matériellement
et moralement". On y trouve comme dérivés
pieu, piquet, palissade, mais aussi l’idée "d’assembler",
de joindre, de réunir (comme dans compagnon) et aussi
pacifier, faire un pacte. Tout cela nous amène à
l’idée de lien.
La racine TRE, pour le même auteur, renvoie au trois, la
trinité mais aussi à "tripalis" construit
comme tripalium, mais signifiant "soutenu par trois échalas".
De façon plus étonnante cela renvoie aussi à
"attester", témoigner et aussi à "carrefour".
L’ensemble ne laisse d’évoquer l’idée d’un
assemblage par trois pieux, par trois piliers, trois
dimensions, à l’encontre de l’interprétation habituelle.
Allons droit au Sens qui s’y dessine.
Le travail pourrait donc être aussi le témoignage
de l’unité de l’homme, l’effort d’unification, de rassemblement
de chacun et de tous, l’oeuvre de paix au travers
de tout ce qu’expriment et tissent les oeuvres des hommes.
Ainsi d’un côté, le travail-peine
, aliénant, ne cesse de torturer l’homme, tiraillé
et aussi "fixé", ligoté par "trois
pieux".
De l’autre, le travail-oeuvre , rassemblant,
est entreprise humaine d’accomplissement des hommes et des oeuvres,
des personnes et des communautés, soutenu, attesté,
rassemblé par la conjonction de "trois pieux".
Ce sont ces "trois pieux" que la théorie des
Cohérences Humaines permet d’interpréter d’abord
comme trois logiques alternatives permettant de déterminer
l’un ou l’autre de ces deux Sens et, par ailleurs, comme trois
dimensions de l’expérience humaine qui, par le travail,
sont, soit désintégratrices, soit intégratrices
des personnes et des communautés.
Les rapports du travail, avec, d’une part, la destruction de
l’environnement, et, d’autre part, la désintégration
sociale, ne sont pas fortuits. Ils sont les conséquences
de l’un de ces Sens du Travail. A l’inverse, la réalisation
des progrès de l’environnement humain et l’intégration
des personnes vont de pair avec l’autre Sens. Déstructuration
humaine ou structuration humaine tels sont les deux enjeux du
travail selon le Sens qu’on lui donne.
Faut-il dire qu’il est toujours vain de persévérer
dans un Sens en espérant résoudre par là
même ses méfaits. Il n’y a pas d’autre voie que
de changer de Sens pour s’engager dans une direction bénéfique.
Trois pieux ou trois piliers
Les trois pieux sont aussi comme trois clous auxquels sont fixées
les logiques de l’aliénation par le travail-peine.
Les trois piliers sont comme trois supports qui soutiennent la
valeur humaine du travail-oeuvre.
A chaque "clou" s’associe son inverse qui devient pilier,
l’un et l’autre comme deux sens opposés.
A l’aide des "Cartes générales des Cohérences
Humaines", peuvent être repérées quelles
logiques, quels Sens sont à inverser pour passer du travail-peine
au travail-oeuvre.
- Première logique d’aliénation : Le principe
de nécessité.
Le travail est une nécessité, fatale, impérative.
Il répond à des besoins impérieux, oppressants,
oppresseurs. C’est là une logique de condamnation dont
la sanction sépare les inclus et les exclus avec un fond
de culpabilisation. Qui se laisse entraîner sur cette pente,
subi et cautionne cette aliénation ou, pire, l’impose
aux autres. Tout raisonnement "nécessitaire"
est fallacieux. Il assure la prééminence de la
fatalité sur la libre aspiration humaine qui elle n’exclue
aucunement la prise en compte des contraintes.
A l’inverse : première logique d’accomplissement
: Aspirations
Le travail est alors réalisation d’une aspiration, d’une
vocation, d’un projet, d’une intention libre. Même si pour
s’accomplir, il doit prendre en compte certaines conditions (ressources,
limites, etc.), il se justifie par des finalités humaines
choisies librement, au fur et à mesure du discernement
et de la reconnaissance des aspirations personnelles et collectives.
- Deuxième logique d’aliénation : Le principe
de spéculation
Le travail est un investissement, une mise, un mal auquel il
faut consentir pour gagner un bien. Il est un faux don, une fausse
implication. Sa justification n’est pas dans ce qui est fait
mais dans ce que cela rapporte. C’est donc un leurre, un appât,
une dépense, un effort auquel consentir pour gagner, pour
prendre, pour capter des biens "spéculatifs".
Dans cette logique, un minimum de travail pour un maximum de
gain est la règle. C’est la logique individualiste du
chacun pour soi qui a récemment prédominé
dans la plupart des situations de travail.
A l’inverse : deuxième logique d’accomplissement
: Contribution
A l’inverse le travail ne se justifie qu’en tant que service.
Il est contribution à un bien commun, entreprise de coopération.
Dans ce Sens le travail est un rapport généreux
et générateur, aux autres et aux choses. Il suppose
une implication de la personne dans son engagement et dans le
partage des fruits de ce travail. Les bienfaits du service priment
sur les "avantages spéculatifs" à en
retirer.
-Troisième logique d’aliénation : Le principe de
conformité
Dans ce Sens, le travail est un assujétissement à
un cadre, une norme. Il est conformation à un conditionnement
auquel il faut se plier. L’emploi, identifié à
la "place" obtenue et aux conditions de cette obtention
est gage d’une conformité à des règles sociales
qui servent d’identification. Avoir un emploi est condition d’existence
sociale, tel est l’un des Sens du travail.
A l’inverse : troisième logique d’accomplissement : Autonomie
A l’inverse, le travail est exercice d’une responsabilité
personnelle. Il est acte d’auteur et oeuvre d’autorité.
Il ressortit d’une initiative, d’une démarche propre ;
l’autonomie en question n’étant pas indépendance.
Le travail dans ce sens est bien confrontation aux conditions
du milieu et non pas simple adaptation à ces conditions.
Il suffit de l’une quelconque des logiques d’aliénation
pour faire du travail une peine à subir.
Par contre les trois logiques d’accomplissement sont indispensables
pour accomplir, avec le travail-oeuvre, la culture du meilleur
de l’humain et de sa maîtrise.
Ce travail est bien alors "culture" d’humanité,
travail d’accomplissement individuel et collectif, cheminement
de maîtrise, engagement dans un cercle vertueux.
Les principes de nécessité, de spéculation
et de conformité clouent l’homme au travail-peine.
Aspiration, contribution, autonomie concourent, par leur intégration,
à déterminer le Sens du travail-oeuvre.
LES MODALITÉS A TRANSFORMER
Ces deux Sens se traduisent l’un et l’autre par des contenus
spécifiques de l’expérience et de la réalité
du travail humain.
La théorie des Cohérences
Humaines montre que les réalités humaines comportent
trois dimensions et trois composantes indissociables.
C’est par leur intégration que le travail-oeuvre est accomplissant.
C’est par leur distorsion, leur négation ou leur dissociation
que le travail-peine est aliénant.
Le Sens du travail-oeuvre est la voie de leur intégration
qui est accomplissement humain.
Le Sens du travail-peine est celui de leur déstructuration
qui est aliénation de l’homme.
La théorie des Cohérences Humaines offre donc là
une seconde lecture des "trois pieux" ou, des "trois
piliers" comme principes structurant l’expérience
et la réalité humaine.
Ces structures de l’expérience humaines et donc celles
des modalités du travail humains, sont représentées
par le schéma suivant (dit "Cohérenciel").
Les trois "piliers" sont formés par les trois
vecteurs (1) - (2) et (3) ce dernier produit des deux autres.
Les trois composantes sont formées par les trois plans
ou aspects de la réalité humaine et de celle du
travail.

Grâce à ce schéma on
peut reconnaître les modalités aliénantes
du travail-peine et celles, intégratrices du travail-oeuvre.
La première logique aliénante réduit
la question du travail au plan factuel, celui du faire et des
effets. La réalité, réduite à ce
plan qui s’imposerait à l’homme, l’enferme dans cette
géhenne des rapports machiniques et le cercle vicieux
de la fatalité. Soulignons la proximité de fatal-faute-fatum-fait-factuel
qui deviennent homologues lorsque le réductionisme matérialiste
prédomine. Le travail, uniquement envisagé sous
l’angle de la production matérielle, celui des conditions
et nécessités qui l’imposent, enferme l’homme dans
cette logique. C’est encore le cas général dans
un grand nombre de conceptions et de pratiques où "la
nécessité fait loi". Il suffit de lire l’argumentaire
de nombreux projets pour voir comment, par exemple, la "nécessité"
est invoquée en priorité.
A l’inverse, pour le travail-oeuvre, la première logique
d’accomplissement c’est la considération et le respect
du sujet humain, porteur d’intention, c’est ce qui le caractérise.
Les motivations ou les aspirations subjectives déterminant
les actes, les faits et interactions matérielles ne sont
alors que le mode d’incarnation concrète des intentions.
Il nous faut "cultiver" cette dimension humaine, l’éduquer,
la développer.
La deuxième logique aliénante réduit
l’expérience et le travail humain au jeu "spéculaire"
des spéculations. Jeu d’apparences, jeu de leurres, jeu
de signes, jeu de semblant, jeu de titres et de droits sociaux.
L’économie, d’ailleurs, en vient surtout à spéculer
sur des signes, monétaires ou autres. La matérialité
des biens est, là surtout, imaginaire et le travail lui-même
est principalement investit dans le jeu des faux semblants que
favorisent les dispositifs juridiques et formels lorsqu’ils ont
perdu leur sens. Obtenir un travail c’est en obtenir les signes,
indépendamment, en grande partie, de ce que l’on a à
y faire.
Faisons aussi observer que le travail d’un grand nombre de nos
contemporains est presque entièrement consacré
à la communication et l’échange de signes, paroles,
écrits, représentations, etc. selon toutes sortes
de modalités.
A l’inverse, pour le travail-oeuvre, la logique de contribution
subordonne ces représentations au rapport aux autres,
à la considération objective des réalités,
à des "objectifs" communs avec les autres, à
quelque "bien commun" objectivé. Alors les signes
et représentations deviennent médiations mais aussi
identifications des positions individuelles dans l’ordre social,
qualification des participations au jeu des représentations
sociales avec ses modèles, ses organigrammes, titres,
etc.
Tout cela suppose, dans cette logique intégratrice, que
les représentations soient toujours en rapport aux faits,
mais aussi que les uns et les autres ne soient pas considérés
comme des conditions déterminantes mais comme les modalités
résultant du jeu des intentions, rapportées aux
autres et aux objectifs communs.
La troisième logique d’aliénation
-conformiste fait du travail un simple protocole de fonctionnement.
La rationalité-rentabilité-rationalisation s’impose
et les hommes sont enjoints à se plier à leur loi.
La reproduction des gestes et réflexions standards, dûment
ordonnée, est ce qui est attendu des hommes au travail
et auxquels ils s’efforcent. Ils se font alors les "sujets",
assujettis aux techniques, méthodes, procédés,
systèmes, seuls supposés efficaces. L’homme est
devenu simplement "applicateur" et non plus ni responsable,
ni en maîtrise. Son comportement au travail se fond dans
l’anonymat des fonctions, organigrammes, procédés,
techniques, règles, ratios, etc. Il "fonctionne"
et fait fonctionner.
A l’inverse, si la rationalité de ses démarches
reste judicieuse, cette rationalité ne s’impose pas à
l’homme de l’extérieur. Elle dépend d’intentions
maîtrisées, à propos d’objets d’intérêt
commun. La rationalité est l’ordre déterminé
par le Sens humain dans le jeu des rôles et des responsabilités
réciproques.
Le travail-oeuvre est par là même exercice d’une
responsabilité dans une communauté d’engagement.
Cet exercice se traduit par une démarche rationnelle qui
intègre simultanément l’articulation de faits,
d’opérations et de productions mais aussi le plan des
représentations, le jeu des reconnaissances, des identifications
collectives et des communications réciproques.
Les modalités du travail-peine obligent l’homme à
distordre sa réalité pour rentrer dans des moules
aliénants. Il fait ainsi l’économie de sa responsabilité
et de ses exigences tout en spéculant sur quelque bénéfice
indu. Les modalités du travail-oeuvre engagent dans un
cheminement vers plus de maîtrise, plus d’exigence, plus
de responsabilité.
De cette double analyse des conditions "intégratrices"
du travail-oeuvre à l’opposé des dissociations
du travail-peine se dégage une ligne de conduite pour
toutes les situations où le travail est en question.
POUR UNE CULTURE DU TRAVAIL-OEUVRE
Il serait facile d’arguer que le thème du travail-oeuvre
n’est pas nouveau pour récuser la nouveauté du
propos.
Cependant, il faut observer certaines suggestions
récentes en ce Sens. Jean-Paul II, dans son encyclique
"Le travail humain" de 1981, réclamait la prise
en compte de la dimension "subjective" du travail trop
souvent réduit, dans la tradition moderne, au point de
vue objectif.
Par ailleurs, la commission sociale de l’épiscopat proposait
en 1993 de distinguer le travail de l’emploi.
Ces questions, reprises de plus en plus fréquemment par
les responsables politiques, montrent que la remise en question
des modèles anciens du "travail-peine" est de
plus en plus urgente.
Il faut aussi dénoncer cette attitude qui ferait du travail-oeuvre
un idéal pour d’autres temps que ceux, actuels, de la
nécessité. Elle ignore que c’est le regard de l’homme
qui décide de la "nécessité" et
qui, par exemple, rend inquiétante la situation économique
globale d’un des pays les plus riches du monde en progrès
incessant. Il est vrai que cette invraisemblable richesse ne
suffit plus à masquer les souffrances sociales qu’elle
laisse se développer et que, pire, elle sert de prétexte
à justifier la continuation dans le Sens du travail-peine,
du travail-aliénation.
Quelles sont les dispositions "intégratrices"
à prendre en compte pour que le travail devienne acte
d’accomplissement plutôt que d’aliénation ?
Il faut pour cela inverser les logiques d’aliénation pour
celles d’accomplissement. C’est d’abord un travail de discernement
systématique, personnel bien sûr, mais surtout collectif.
La question du Sens doit être systématique et particulièrement
à propos de toutes les "évidences" liées
au monde du travail tel que nous le connaissons. Aucune "certitude",
aucune réglementation, aucune supposée loi-économique,
aucune règle d’organisation du travail ou du management
des entreprises ne doit être laissée à l’écart
d’un tel discernement.
Il serait vain de vouloir changer de Sens seulement dans l’ordre
des bons sentiments ou de quelque aménagement nouveau
si le Sens général des réalités du
travail n’est pas interrogé. Sans remise en question,
il n’y a pas de changement de Sens. Par contre, il est ensuite
toujours possible de réajuster l’existant de le réformer
et d’éviter ainsi le mythe révolutionnaire.
Ce travail de discernement doit s’accompagner d’une conversion
des modalités du travail et donc de sa réalité
profonde.
Il faut voir tout d’abord que la finalité du travail n’est
pas la survie, mais l’accomplissement :
- celui de la personne qui travaille, dans l’acte même
de travailler et donc par le travail intérieur qui s’opère
en même temps que le travail extérieur (encore faut-il
une claire intelligence de ce qui est l’intériorité
humaine et de ce qu’il s’y joue dans l’acte de travail, c’est
en partie le propos de la théorie des Cohérences
Humaines).
- celui de l’oeuvre entreprise, dont l’élaboration ne
trouve sa rationalité efficace que dans et par l’objectif
du bien commun particulier qu’elle vise. Son achèvement
ne fait que préparer l’usage par des tiers. Son but ne
se justifie que par ce qui vient après, le service rendu
aux autres. Le Sens du service est ce qui détermine et
justifie toute la rationalisation du travail et les modalités
qui s’y rattachent.
- l’accomplissement collectif enfin sous les différentes
figures du bien commun. Il ne peut se justifier qu’en fonction
d’une compréhension particulièredes fins humaines
personnelles et de leur investissement dans les fins collectives.
Il est là indispensable de cesser de justifier par l’intérêt
particulier arbitraire la légitimité de tout travail
humain (et donc de toute entreprise humaine). Si, comme on l’a
vu, l’initiative responsable doit être particulière,
les enjeux appropriés sont toujours communs et différenciés
selon les personnes, les cultures, les communautés.
Les modalités du travail-oeuvre doivent intégrer
les trois dimensions de l’expérience humaine dans un seul
et même mouvement :
l’intention subjective
l’attention objective (aux autres)
l’ordonnancement rationnel.
N’en privilégier que certaines,
en supprimer ou les articuler de façon distordue (inversions)
et l’aliénation est à nouveau là.
Intention subjective et attention objective sont premières,
l’ordonnancement rationnel second. Il est la façon dont
la logique intentionnelle se développe en rapport avec
le contexte de la réalité objective de l’acte de
travail.
L’intention et les conditions priment sur la méthode,
sur l’organisation, sur la règle. Les "mesures et
dispositifs" en tous genres font souvent l’inverse. Il y
a là une large réflexion à développer
qu’il n’est possible que de suggérer ici.
En outre, l’intégration des trois dimensions, des trois
piliers, rassemble aussi les trois plans qui doivent être
considérés dans leur ensemble indissociable et
non artificiellement juxtaposés.
Il y aura donc à considérer :
Le travail opération, factuel, déjà
l’objet de considérations nombreuses et par trop exclusives
et qu’il faut maintenant redécouvrir. L’impasse des "revalorisations
du travail manuel" est toujours due à un contre-sens
sur la notion même de travail. Elle revient à vouloir
"sauver le mal" ou plutôt le faire accepter plutôt
qu’à cultiver le bien ce qui réclame une conversion
du Sens du travail. Il n’y a plus alors de travail strictement
manuel mais des modalités "manuelles" dans tout
travail, ou plutôt factuelles, opératoires, techniques...
Le travail représentation , qui est la
tenue d’une position participative dans le champ des représentation
sociales. Parole propre dans le discours collectif ; identification
professionnelle et personnelle dans le tableau des statuts sociaux ;
apport de conceptions et réflexions particulières
dans l’édification des projets et projections collectives
et, en définitive, contribution particulière au
travail de représentation de la société
au travers de ses institutions, entreprises, projets et travaux.
Dans un monde où la crise des représentations est
si forte, cette dimension du travail s’en trouve bouleversée.
Le travail responsabilité. Il est, dans
ce plan, tenue d’un rôle, défini par un service,
dans une communauté d’engagement. Il est exercice d’une
responsabilité, qualifiée par la maîtrise
d’un service. Le travail, exercice de cette maîtrise, potentialise
cette même maîtrise en la cultivant.
Le travail responsable est celui sur lequel la communauté
peut compter. La personne au travail en répond, non par
l’arbitraire d’un pur consentement, mais par l’exercice d’une
maîtrise responsable, fusse-t-elle modeste.
Le travail-oeuvre réclame une méthode, une démarche
qui en intègre systématiquement toutes les dimensions
et tous les plans et, aussi pour cela, d’en cultiver la maîtrise.
Comme le montre la théorie des Cohérences Humaines
il y a simultanéité entre le processus de réalisation
de l’oeuvre et le processus d’évolution et de maîtrise
de la personne.
Cela ouvre vers toutes les questions de formation et d’éducation
en parallèle avec celles des méthodes et processus
d’action, articulant ainsi processus de travail (oeuvre) et processus
de formation (maîtrise).
La perspective du travail-oeuvre pose en outre une question qui
est celle de sa rémunération.
La structure ternaire des trois plans laisse apparaître
quelques pistes.
Il doit y avoir une part de rémunération
factuelle pour la production effectuée.
Il doit y avoir une part de rémunération
représentation qui reconnaît et signifie
la place sociale du travail (titres, fonctions, etc. selon des
règles sociales).
Il doit y avoir une part de rémunération
responsabilité qui reconnaît de la personne
le potentiel de maîtrise qu’elle voue à la communauté
engagée (entreprise...) et qui permet de l’accroître.
En définitive le travail-oeuvre se reconnaît par
cette triple conjonction :
d’une rémunération de la
production par le partage de ses fruits,
d’une rémunération sociale
par la reconnaissance d’un statut impliqué,
d’une rémunération investissement
pour la potentialisation des maîtrises responsables.
Notons que la première est souvent mal mesurée
et répartie, que la seconde sert souvent de compensation
et que la troisième est très rarement claire. Seule
leur intégration peut leur donner une cohérence
si cette cohérence est celle du travail humain, du travail-oeuvre.
Ainsi, pour changer le travail, il faut :
En changer le Sens et la logique
En changer les modalités habituelles.
Si les différents aspects de cette conversion, pris isolément,
peuvent trouver un écho familier, l’ensemble réclame
un véritable bouleversement conceptuel, organisationnel,
juridique, social, etc... Il réclame aussi cette remise
en question systématique sans laquelle les réflexes
d’évidence feront toujours obstacle.
On peut toujours s’illusionner sur la possibilité prochaine
d’un changement si radical. Il n’y a aucune illusion à
avoir sur les conséquences du maintien d’un Sens justifié
par toutes les bonnes excuses de la nécessité,
de l’intérêt bien compris (spéculation),
de la rationalité incontournable des systèmes existants
(conformisme).
La lecture de la plupart des documents ayant trait au travail,
à l’entreprise, au management laisse transparaître
toujours ce même type d’arguments.
Si on consent à s’engager dans un nouveau Sens alors il
faut être prêt à rencontrer de nouveaux problèmes,
de nouvelles façons de penser, de nouvelles façons
d’agir qui ébranleront des certitudes séculaires.
La théorie des Cohérences Humaines offre pour cela
un bagage conceptuel et méthodologique adéquat
:
Discernement systématique du Sens.
Détermination des modalités
pratiques du travail-oeuvre et des conditions de sa systématisation
(économique, politique, sociale, managériale, éducative,
etc...).
Eclairages et propositions relatives aux
"structures de concourance", lien organisationnel spécifique
du travail-oeuvre, dans les entreprises, entre les entreprises
et entre toutes les institutions de la cité.
Par exemple, il n’y a pas de responsabilité citoyenne
sans travail-oeuvre. C’est le Sens nouveau de la démocratie
à développer.
Liberté, égalité, fraternité ne révèlent-ils
pas eux-mêmes des trois piliers des logiques d’accomplissement
du travail-oeuvre ?
La liberté d’aspiration s’oppose
à la logique de nécessité, de fatalité,
liberticide.
L’égalité d’initiative selon
l’autonomie s’oppose au conformisme égalitariste et irrespectueux
des personnalités.
La fraternité de contribution s’oppose
à la logique spéculative des "captations"
individuelles et collectives.
Encore une fois, seule la conjonction des trois est intégratrice
de l’homme et des communautés humaines.
La liberté, c’est le primat du vouloir
humain sur les interprétations fatalistes.
L’égalité, c’est le respect
égal des personnes au travers de la variété
des modes d’existence et des degrés d’autonomie à
l’inverse d’une détermination normative par la place occupée
dans un quelconque système.
La fraternité, c’est le primat du
bien, commun aux personnes et aux communautés, comme légitimation
des fins et des moyens appropriés, à l’encontre
de la justification par une quelconque "solidarité
des intérêts particuliers".
S’il y a de graves malentendus sur les deux premiers termes,
le troisième fait trop souvent en effet l’objet d’une
"solidarité" qui cherche à sauver le
culte spéculatif des égoïsmes et autres corporatismes
en mettant en avant les deux autres. C’est un exemple de tripalium
moderne, l’un des tourments de notre époque.
CHANGER LE TRAVAIL. UN POINT DE
VUE EXISTENTIEL
L’existence de chacun s’inscrit dans l’histoire de communautés
auxquelles il participe. Elle n’y a pas d’autre fin que d’y accomplir
son être propre en concourant à l’accomplissement
des autres. Cela se fait simultanément par le travail
d’accomplissement des oeuvres qui concourent à l’accomplissement
de la vocation de la communauté.
Ainsi la responsabilité vis-à-vis
de la (ou des) communauté(s) s’exercent-elle par ce travail
personnel de concourance. Celui-ci soutient et accompagne le
travail des autres et accomplit (intérieurement) la personne
de chacun, selon sa propre vocation au service de la communauté.
Si le travail-oeuvre est ainsi l’expression du Sens de l’existence
(le "bon" Sens) alors rien dans l’existence n’est autre
que ce travail. Elle est elle-même travail. Distractions,
repos, valent pour se retrouver dispos, disponibles et disposés,
à vivre humainement, c’est-à-dire travailler à
son accomplissement.
Il n’y a pas un temps pour travailler et un temps, séparé,
pour vivre en liberté, prendre du plaisir, jouir de l’existence,
se distraire, se reposer, etc. Cela n’est conçu ainsi
que lorsque le travail semble "contre-nature" comme
le travail-peine, ossature du monde du travail actuel et des
structures de société prédominantes encore
aujourd’hui.
Il ne faut pas comprendre cependant le travail-oeuvre, comme
un pensum dénué de joie, comme un stakanovisme
de l’accomplissement. Joie, plaisir, épreuves, souffrances
balisent aussi la voie du travail-oeuvre. Méditation,
repos, prière, communions de vies, éducation, productions,
aménagements du cadre de vie, connaissances, expériences,
rencontres, etc. tout est "travail d’accomplissement"
en tant qu’il y a cheminement vers le bien (personnel, partagé,
collectif) et en tant aussi que doivent y être investis
vocations personnelles et collectives, volontés, aspirations,
enjeux, rapports aux contraintes, épreuves de liberté,
confrontation à la tentation d’autres Sens, etc.
Au fond si l’existence est "entreprise" d’accomplissement
alors le travail-oeuvre y prend tout son Sens et, en retour,
c’est toute la communauté qui s’engage dans une "civilisation
de l’entreprise"... d’accomplissement humain, personnel
et collectif. Elle en déduit alors ses buts, ses enjeux,
ses méthodes, ses structures, y fonde l’analyse de ses
problèmes, ses ambitions et les solutions à ses
difficultés.
Le Sens du travail-oeuvre doit donc être discerné
avant même que de pouvoir analyser et interpréter
les difficultés liées au travail. C’est aussi la
condition pour que les solutions soient véritablement
pour les hommes.
Les critères de discernement des Sens et d’engagement
plénier de l’expérience et des réalités
humaines sont les "piliers" du traitement de tous les
aspects liés aux questions du travail. L’étymologie,
conçue comme interrogation des racines de la parole humaine,
nous fait signe si on y consent.
CONCLUSIONS
Dans une civilisation judéo chrétienne, le travail
renvoie à une référence biblique incontournable.
Pourtant seule la condamnation au travail-peine semble avoir
été retenue comme sanction ou prix à payer.
Or le christianisme est fondé sur un tout autre message
qui est "bonne nouvelle", encore largement ignoré
ou incompris par rapport à cette fatalité. C’est
celle qui renverse le "tourment" en libération.
C’est celle qui redonne au travail son Sens pleinement humain
d’accomplissement, c’est-à-dire d’exercice de son humanité
pour en révéler la plénitude. C’est dans
ce même Sens que le travail-oeuvre révèle
et accomplit l’homme.
C’est encore aujourd’hui ce qu’il faut
dire et entreprendre. Face à toutes les interrogations
de notre époque, c’est la source de solutions la plus
riche et la plus concrète.
Pour cela il faut développer partout et pour tous
le Sens et les structures du travail-oeuvre et cesser d’alimenter
toutes les logiques et toutes les structures du travail-peine
.
COMMENT FAIRE ?
Developper le discernement
Apprendre à discerner le Sens des projets, des dispositions
publiques, des conceptions et des pratiques et remettre en question
systématiquement tout ce qui alimente le travail-peine.
Il n’est pas bon que toute la législation
du travail, sous le prétexte par exemple de protéger
les salariés des abus, sous entende que le travail est
forcément une aliénation.
Il n’est pas bon qu’aux exclus on propose
trop souvent l’horizon d’un travail-peine comme condition nécessaire
pour s’en sortir.
Il est grave de proposer aux jeunes la
seule perspective d’un travail-peine.
Il n’est pas acceptable de continuer de
tenir des raisonnements micro-économiques dans les entreprises
et les organisations ou même macro-économiques fondés
sur la fatalité et la généralité
du travail-peine.
Prendre position partout pour le
travail-oeuvre .
Mettre tout le poids de l’autorité personnelle, professionnelle,
institutionnelle et celle de l’Etat pour affirmer et proposer
les voies et les modalités du travail-oeuvre et pour cela
en définir à chaque fois les critères et
les repères.
Cela suppose de chercher partout des solutions fondées
sur le développement du Sens et des structures du travail-oeuvre.
Cela suppose de chercher partout à engager les changements
pour convertir le travail-peine en travail-oeuvre en veillant
à ce que les moyens envisagés soit cohérent
avec leur fin, c’est-à-dire dans le respect des personnes.
Développer systématiquement
les innovations :
Concevoir des solutions innovatrices dans le Sens et selon les
structures du travail-oeuvre,
Les moyens et compétences de toutes natures nécessaires
à ce développement : juridiques, institutionnelles,
professionnelles, théoriques, méthodologiques,
pédagogiques, etc.
Mettre en chantier partout et pour tous la résolution
des problèmes individuels et collectifs liés au
travail, la transformation des structures qui favorisent le travail-peine
et le développement des projets significatifs construits
sur le principe du travail-oeuvre.