Principes masculins et féminins

Rôles sexués dans la société
jeudi 1er décembre 1988
par  Roger Nifle
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Conférence Décembre 1988. Une question toujours plus difficile. Comment qualifier une différence patente avec une identité d’être. Il faut recourir à ce qui fait l’unité de l’humanité de l’homme pour y trouver les fondements de toutes différences et leurs expressions dans les réalités culturelles.

Je me limiterai à une question, y a-t-il ou non une justification à la différenciation des rôles dans la vie sociale. Il s’agit là d’une question fort complexe où tout à été dit et son contraire ce qui nous laisse dans une confusion caractéristique de notre époque. Pour en sortir il faut oser aller très loin du coté des fondements : ceux de la personne humaine et ceux des conditions de son existence.

Le problème présente d’emblée deux difficultés :

La première est que d’une part la différence des rôles, des mentalités ou des sensibilités entre les sexes, se présente quasiment comme un fait acquis pendant le même temps que toute différenciation est considérée comme sexiste sinon raciste. L’humanisme de notre époque s’accompagne quelquefois volontiers de la reconnaissance d’une absolue égalité entre les sexes et dénonce toute discrimination.

Les églises qui ne veulent pas ordonner de femmes prêtres en viennent à paraître tenir un combat d’arrière garde, d’un autre temps.

La différenciation sociale du rôle des sexes est-elle donc illégitime ? Les légitimités biologiques semblent se réduire à la présence d’un gêne minuscule qui ferait basculer le sexe sur un versant ou sur un autre. Les fonctions paternelles et maternelles elles-mêmes sont promises aux vestiges de l’histoire par la science moderne. Qu’un homme porte un foetus, qu’une femme se reproduise par clonage n’a parait-il plus rien d’impensable.

Faut-il alors se rendre à l’évidence et préconiser l’avènement de la vérité, la libération de l’homme de la contingence des sexes ? Faut-il supprimer d’ores et déjà toutes marques, tout rôle distinctif ? Faut-il faire fi des traditions, des avertissements, des religions ou même des psychanalystes ?

Il est vrai que leurs arguments semblent bien maigres en face de ceux de la science triomphante et de l’humanisme de l’indifférence.

C’était là la première difficulté.

La seconde est d’ordre anthropologique ou même métaphysique. Si l’homme et la femme sont de même espèce, s’ils sont l’un et l’autre des êtres humains à part entière, alors la différence des sexes ne peut être que seconde et non pas principale ou essentielle.

Toute fixation d’une différence des rôles pourrait être une atteinte à la plénitude de l’humanité des uns ou des autres.

Le problème de la définition de principes masculins et féminins pourrait alors être un artifice qui ressortirait plus des conditions culturelles, sociales ou historiques que de la véritable nature de l’homme et aucune raison ne permettrait d’en établir définitivement les caractères et ne justifierait la permanence des rôles dans la vie des sociétés et communautés humaines.

Ainsi il semblerait que l’on soit pris dans l’alternative suivante :

Soit maintenir une différence de rôle, justifiée par une "nature des
sexes" et des principes masculins et féminins cautions à posteriori
d’un conservatisme traditionaliste,

Soit éliminer toute différenciation sociale au nom de l’unité du genre
humain et de l’égalité des êtres en humanité.

Aucune des deux alternatives ne nous satisfait pleinement. Mais alors, il nous faut interroger la nature humaine pour chercher à comprendre ce qui fonde et justifie l’unité de l’être et la différence des sexes.

C’est l’un des enjeux de l’anthropologie fondamentale à laquelle je travaille sous les termes de "théorie de l’Instance et des Cohérences". (l’Humanisme Méthodologique)

Je vais devoir vous entraîner dans des considérations quelque peu complexes mais c’est à ce prix, je crois, que l’on peut comprendre quelque chose à la question qui nous occupe et en tirer quelques conséquences pratiques qui ne laissent pas trop le champ aux réflexes conservateurs ou aux humeurs modernistes.

I - La CONCEPTION de L’HOMME et du MONDE
dans la THEORIE DES COHERENCES HUMAINES

Déjà, plusieurs philosophies ou traditions ont pensé que le monde qui nous entoure, la réalité dans laquelle nous nous situons, ne se réduit pas à la matérialité.

Des scientifiques arrivés à un certain stade de leur recherche sur la matière et même sur l’origine de l’univers croient y détecter la manifestation d’un réel voilé ou impliqué.

C’est en poussant cette même réflexion que j’en arrive à montrer que ce que nous appelons la réalité est autant le fruit d’un processus humain de connaissance que la manifestation de la présence de quelque chose d’indépendant de nous.

On peut ainsi comprendre que la réalité n’est rien d’autre que ce que nous réalisons. Elle n’est rien d’autre que la façon dont se concrétise notre considération.

Mais comme nous sommes aussi partie prenante de cette réalité, il faut bien qu’il y ait en nous un autre niveau, un autre ordre qui transcende notre propre réalité et celle du monde.

C’est ce que j’ai appelé l’Instance. Ce terme pourrait être rapproché, sans s’y confondre tout à fait, avec la notion d’être ou d’âme spirituelle ou d’esprit de l’homme.

Il nous faudra donc distinguer ces deux ordres, celui des Instances et celui des réalités qui est celui de l’existence, la notre et celle des choses ou des phénomènes de notre univers.

Poursuivant la recherche, j’en arrive à comprendre l’Instance de l’homme comme lieu du Sens ou plutôt des Sens, c’est-à-dire ce qui donne signification, orientation, valeur sensible et même le mouvement à nos existences et celles des réalités du monde, nos réalités.

La question se pose alors : comment les Sens qui constituent nos Instances deviennent-ils réalités à nos yeux.

J’indiquerai simplement un aspect de la réponse qui peut nous être utile ici.

C’est celui de la structure de ces réalités.

J’ai pu montrer que tout existant se déploie selon trois dimensions, et tout d’abord à partir de deux dimensions de bases, celles-là mêmes où nous allons pouvoir reconnaître les principes féminins et masculins.

Avant d’y venir, il nous faut considérer de plus près ces trois dimensions qui sont celles de tout existant, de nos existences individuelles, des réalités du monde, des situations que nous vivons et même des phénomènes sociaux que nous construisons.

La première de ces dimensions est intentionnelle .

Le Sens, se réalise comme intention, désir, détermination d’une direction, d’une volonté ou d’une motivation. C’est la dimension subjective de toute réalité. C’est celle qui nous pose comme sujets, le principe de notre individualité.

La seconde est attentionnelle .

Le Sens partagé en conSensus l’est avec d’autres Instances. Cela se marque dans l’existence par la présence de l’autre. Autre personne, autre chose, ce qui se distingue de nous. C’est par cette dimension que la réalité est pour nous faite d’objets ; nous sommes d’ailleurs aussi des objets mais toujours objets de considération humaine.

De la conjugaison de ces deux dimensions résulte la troisième qui est l’extension. Toute réalité s’étend dans l’espace et le temps et d’une manière finie, limitée. C’est le développement des réalités, la présence des choses, le déroulement des faits ou de l’histoire, la naissance de nouvelles réalités.

Cette structure que j’ai appelée Cohérencielle est celle aussi selon laquelle s’organise ces réalités particulières que sont nos organisations sociales, familiales, nos communautés et nos entreprises et c’est là que nous pouvons en revenir aux principes masculins et féminins.

II - PRINCIPES MASCULINS et FEMININS
et ROLES des HOMMES et des FEMMES.

Tout d’abord, on peut reconnaître qu’au niveau de nos Instances rien ne permet de différencier une Instance masculine ou féminine. Nous sommes êtres humains à part entière. Les hommes et les femmes peuvent donc aller dans le même Sens, sur les mêmes voies.

Au niveau de nos existences, nous possédons tous aussi les trois dimensions qui nous constituent homme ou femme.

Cependant, c’est du coté de l’asymétrie des dimensions de base que nous pouvons chercher la racine d’une différenciation des principes.

La dimension intentionnelle peut être reconnue comme étant le principe masculin.

C’est en chacun de nous le principe de détermination, de volonté, de direction, celui aussi d’autorité et de directivité qui donne repère de Sens et d’orientation.

La dimension attentionnelle peut être reconnue comme étant en nous le principe féminin. C’est en chacun le principe matériel au sens d’Aristote, celui par lequel nous sommes réceptif, celui de l’ouverture aux autres, celui d’altérité, celui du multiple, de la multitude des objets et des êtres.

La troisième dimension est celle par laquelle notre existence se développe, c’est-à-dire que nous venons au monde et que nous déployons cette existence dans le monde.

Cette ternarité on la reconnaît immédiatement dans le schéma père-mère-enfant dont la structure oedipienne est un reflet, mais aussi dans la structure sujet-objet-projet de toutes nos entreprises humaines.

Il faut remarquer deux choses.

La construction du moi, de notre identité d’existant individuel et social, passe par l’intégration de ces trois dimensions et l’on comprend pourquoi la présence des dimensions masculine et féminine conjuguées est nécessaire à la réalisation de l’enfant avant comme après sa naissance pour sa formation et son éducation.

L’autre remarque est la suivante : en tant "qu’ex-enfants" les hommes et les femmes ont une existence qui suppose ces deux principes si leur développement s’est réalisé normalement.

C’est là que peut alors se poser et se résoudre la question de la différence des rôles masculin et féminin.

Il est nécessaire pour la structuration de la personne humaine dans son existence que ces principes masculin et féminin soient identifiés. Pour cela il est nécessaire que des êtres humains endossent des rôles différenciés et si possible que ces rôles soient marqués dans des signes visibles qui prennent valeur symbolique de ces principes.

Il n’y a donc aucune fatalité à ce que les hommes et les femmes s’identifient aux principes masculins et féminins mais il y en a nécessité. Cette nécessité est celle de la construction de la personnalité dans ce qu’elle a d’existentiel pour chaque nouvel être humain.

Au-delà même, ce sont toutes les réalisations humaines qui réclament une structuration selon les principes de l’existence si bien que l’on peut reconnaître dans toute organisation, dans toute réalisation, la présence conjuguée et relative d’un principe masculin incarné par une ou plusieurs personnes et d’un principe féminin lui aussi incarné bien souvent, mais pas toujours, par une ou plusieurs personnes.

A partir de ce principe de structuration qui n’est ni un à priori, ni un simple constat expérimental mais le principe même de toute réalité et de toute existence humaine, on peut en déduire une conséquence pratique.

Il est bon que des êtres marqués dans leur choix de signes biologiques différents assument en plus des rôles différenciés où chacun à mission de cultiver de façon plus privilégiée une des dimensions de l’existence.

Il est bon que dans une partie conjuguée de leur existence, les hommes cultivent l’intentionnel et que les femmes cultivent l’attentionnel pour que les enfants se réalisent et que les oeuvres humaines se réalisent aussi.

C’est ce que l’humanité s’évertue à faire ou à défaire depuis toujours et ce dont elle remplit ses mythes et ses symboles.

C’est ce qui explique la nécessité non pas absolue mais relative de la différenciation des rôles mais aussi ce qui permet de comprendre tous les dysfonctionnements personnels et collectifs qui résultent du non respect de cette mission qui nous est impartie. Cette mission d’existence pour soi et pour les autres est sans doute la première condition pour qu’au-delà s’accomplissent les êtres humains que nous sommes, hommes et femmes, dans la plénitude de leur Instance, en instance d’un tel devenir. Mais cela est encore une autre histoire, celle de l’accomplissement de l’homme au travers de la manière dont il assume son existence et singulièrement son rôle et sa mission d’être, biologiquement et surtout symboliquement sexué.


Commentaires  forum ferme

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samedi 8 septembre 2007 à 18h19 - par  Roger Nifle

Je viens seulement de découvrir votre message. Le texte en question est celui d’un conférence et ne peut prétendre à une rigueur théorique qui réclamerait la précision des conditions de validité de toutes les assertions. Je suis bien d’accord avec vous sur le caractère contingent de toutes les figures culturelles des identités masculines ou féminines ou dites telles. Il en est de même du langage pour le dire. Cependant pour ne pas tomber dans l’indifférentiation et pour suivre ce que tend à montrer l’anthropologie fondamentale de l’humanisme méthodologique, il importe que la réalité, toujours culturelle, nous donne des repères symboliques de ce que nous sommes.

S’il y a en nous un double principe qui en déploie un troisième (voir la trialectique SOP), alors il est bon que des scènes de l’existance nous le signifient. Pourquoi ? pour nous révéler. Alors il nous est donné d’avoir des rôles à tenir, en tous domaines, où ces différentiations puissent être symbolisées.

Il m’a été demandé, il y a près de 20 ans, de traiter des principes masculins et féminins et des rôles associés, termes du questionnement. C’est ce que j’ai fait. Mais je veux bien aller plus avant sur cette question néanmoins délicate étant chacun affectés par des déterminations internes et externes que nous ne connaissons pas toujours. Je n’ai pas aperçu que la psychologie sociale ait subverti l’existence de rôles et de statuts d’hommes et de femmes.

Eclairez-moi là-dessus.

Logo de Ludovic M.
samedi 11 août 2007 à 21h02 - par  Ludovic M.

Bonjour,

Tout d’abord, laissez-moi vous exprimer tout l’intérêt que j’éprouve pour votre oeuvre, que je ne me lasse pas de découvrir. Ne m’en voulez donc pas si, pour une fois, je suis en désaccord avec vous et souhaite vous l’exprimer.

En effet, dans cet article, vous manquez de rigueur méthodologique et posez comme admis des postulats qui sont, au contraire, discutables.

Vous affirmez, tout d’abord, que l’enfant a besoin du principe masculin et du principe féminin pour s’accomplir normalement. Je vous l’accorde, ce postulat a des allures de règle universelle depuis que les mass media ont, dans les années 50, vulgarisé - et souvent déformé - les thèses freudiennes (voir, à ce titre, le remarquable travail de Betty Friedan). Plus d’un siècle après la naissance de la psychanalyse, vous n’ignorez sans doute pas que la pensée de Freud est, aujourd’hui, largement discutée ; aussi est-il important de discuter ce postulat et non de le considérer, comme vous l’avez fait, comme un dogme. Ceci est le premier point.

Par ailleurs, si vous reconnaissez que nous possédons tous les trois dimensions (l’intentionnelle, l’attentionnelle et la troisième que vous ne nommez pas), vous soulignez une asymétrie, l’intentionnelle se situant davantage du côté de l’homme et l’attentionnel de celui de la femme. Cependant, à l’instar des psychanalystes du début du XX° siècle, vous n’interrogez pas la dimension historique, socialement construite de cette répartition des rôles, qui satisfait de moins en moins d’hommes et de femmes. Je vous invite à vous intéresser à la psychologie sociale, cette science plus jeune que la psychanalyse, qui a le mérite de prendre en compte le fait que nous sommes tous des êtres sociaux et non de purs produits de l’inconscient.

Toutes ces remarques, finalement, ne se fondent que sur un défaut d’actualisation des connaissances, dommageable eût égard à la qualité de votre production, mais auquel il est tout à fait possible de remédier.

Mes respects les plus sincères,

Ludovic M.