Pensée unique pensée inique

Qu’en penser ?
jeudi 1er février 1996
par  Roger Nifle
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La pensée unique est surtout celle des autres. A l’analyse il y a une logique de la pensée unique qui intègre trois dimensions et on s’aperçoit qu’elles sont présentes bien au-delà des sphères dénoncées avec délectation y compris chez les dénonceurs. La raison qui s’impose, la fatalité des faits, l’opinion reine sont les piliers de la plupart de nos mondes institués et de leurs suiveurs.

Le thème de la pensée unique fait florès depuis quelques temps. Pour certains, il se fait l’écho du "Politicaly correct" américain qui date de quelques années.

C’est cependant un signal intéressant celui peut-être d’une révolte contre un certain nombre de certitudes, un certain nombre de raisonnements qui nous sont assénés depuis par mal de temps. Pour les caractériser on peut entendre :

1) que ce qui nous arrive : mondialisation de l’économie, conjoncture internationale, logique de marché, guerre économique, compétition mondiale, est incontournable et que notre devoir est de nous y adapter.
2) que ceux qui se trouveraient exclus doivent alors essayer de s’en sortir, c’est-à-dire se ré-insérer dans le système quitte à aménager quelque sous-système d’insertion.

C’est l’axe de cohérence de cette pensée unique qui se présente comme la quintessence de toute pensée, celle qui est définitivement imparable, qui réclame de se rendre à l’évidence.

C’est bien de reddition qu’il s’agit, reddition de la liberté humaine au nom du libéralisme pour certains, du socialisme pour d’autres, étrangement conjoints quelquefois.

La pensée unique est aussi une pensée inique. Cela tombe bien au moment où la question de l’équité est soulevée.

La pensée unique est inique et injuste et il est bon d’en connaître les principes pour découvrir du même coup notre liberté et notre responsabilité d’en inverser le cours, de se remettre à penser.

L’éclairage qui en est donné ici est issu de la théorie des Cohérences Humaines et, plus particulièrement, des cartes générales de cohérences qui indiquent notamment les grandes dialectiques de Sens de l’humain.

Les trois piliers de la pensée unique-inique

Première caractéristique : La fatalité. C’est comme ça ! Observez qu’elle est l’argumentation, s’agit-il d’une analyse, fruit d’une recherche ? Non, les choses sont ce qu’elles sont, fatalement, et nous ne manquons pas de ventriloques qui font parler le(ou les) marché(s), la conjoncture, les nécessités (souvent économiques). Tout se passe comme s’il s’agissait de constats imparables sous entendant que tout autre point de vue, toute autre analyse relèverait d’une faute impardonnable. Fatalité, fatum, faute ! Pas de relativité du point de vue, donc pas de points de vue autres qui soient valides.

C’est le sujet humain intentionnel, capable de s’engager dans de multiples directions qui est nié. Il n’y a plus véritablement rien d’humain, même les hommes réagissent à des déterminations fatales.

Voilà ce qui est signifié, voilà ce qu’il faudrait cesser de croire.

Non les faits ne sont pas ce qu’ils sont, ils sont ce que nous en interprétons en fonction de nos positions et nos engagements.

Bravo dirons d’autres tenants de la pensée unique, c’est bien vrai, les faits ne sont que la réplication de structures , de modèles, de lois, de normes qu’il suffit d’identifier pour en prévoir les conséquences et interpréter les faits.

Malheureusement, c’est le second pilier de la pensée unique qui se révèle. Tout n’est que réplication, duplication de structures sous-jascentes, les "scientifiques" et les spécialistes qui en connaissent les formes (lois, règles, modèles) savent. Mais il suffit de mettre en évidence le mode le plus fréquent, la norme en toute chose pour en détecter l’explication. C’est pourquoi l’opinion publique, ou tout simplement l’opinion partagée avec quelques uns, prend force de loi scientifique. La vérité est ce qu’en pense l’opinion et que les média, purs miroirs passifs on le sait bien, nous en révèlent. Ce qui se dit est ce qui doit se penser et c’est le réfèrent à identifier (pour être dans le coup) et à croire pour ne pas être a-normal.

Kissinger disait récemment, paraît-il, qu’avant, les responsables venaient lui demander "qu’est-ce qu’il faut penser" de ceci ou de cela, maintenant on lui demande "qu’est-ce qu’il faut en dire". C’est le progrès ! Dans cette disposition à laquelle nous sommes invités, il n’y a plus d’Etre propre, il n’y a plus de vérité personnelle, authentique, il n’y a plus personne qui pense, qui parle, qui agit. Il n’y a plus que des structures, des lois formelles et leurs reflets. Le conformisme est critère de vérité, malheur à celui qui transgresse, c’est un malade. Voyez avec quelle facilité les "explications" en tous genres fleurissent et sont gobées comme évidences, la demande de références sûres est immense, l’offre aussi.

Bravo diront les individualistes , chacun n’a qu’à penser ce qu’il veut et après tout pourquoi serait-ce moins valable que ce que prétend le voisin, de quel "droit" le scientifique, le politique ou le professeur pourraient-il savoir mieux que moi ce que je devrais penser ?

Voilà le troisième pilier de la pensée inique qui, en définitive, fait d’une position individuelle face au reste du monde un "droit de regard" sans référence au bien commun.

Est-il légitime de penser ceci ou cela ? Peu importe les conséquences pour la communauté, peu importe que cela serve à éclairer ou à agir pour les autres.

Que les délocalisations servent ou déservent telle ou telle population humaine est accessoire. Que telle multinationale ait fait disparaître telle ou telle entreprise dont vivait une région ne rentre pas dans les calculs, sauf à la marge. Le succès de tel projet, de telle spéculation est à lui-même sa propre légitimité et s’érige en règle de pensée pour la collectivité. La Raison, servante docile, vient vite le justifier. Cette caricature, exagérée pour beaucoup, encore trop pale pour d’autres, correspond à cette absence des autres dans l’interprétation des choses.
Une chose est bonne ou mauvaise, elle est intéressante ou pas, elle s’interprète comme ceci ou comme cela en rapport avec mes seuls intérêts. Toute évaluation élimine le bien commun comme échelle de valeur et donc comme source d’interprétation de la valeur des choses.

Alors si on conjugue ces trois piliers de la pensée unique nous trouvons :

Les choses sont ce qu’elles sont, c’est indiscutable,
Elles sont d’ailleurs conformes à la norme-normale qui les explique
Cela tombe bien parce que c’est tout à fait comme ça que je vois les choses (mon intérêt).

Cette pensée est inique puisque tout autre est exclu de toute possibilité de penser autrement. La discussion qualifiée de débat, n’est que commentaire à la marge.
Ce serait une faute de remettre en question ce que l’on constate d’évidence et selon toute nécessité, (surtout les experts)

Ce serait anormal de ne pas croire ce qu’il est normal de croire d’après les règles de conformité et de convenance, (énoncées par les spécialistes et les média)

Ce serait une atteinte à ma liberté de penser, d’exiger de moi de devoir considérer le point de vue du bien commun. (alors que je le représente manifestement)

Ce que révèle cette analyse, c’est qu’il y a une infinité de pensées uniques et que ce caractère unique n’est que le révélateur d’une forme d’absolutisme totalitaire qui signifie l’interdiction de toute autre position. Alors, la science, la nature, l’économie, la société, la nation, etc. ont bon dos pour assener sans y toucher ce déni de l’être humain en l’autre.

Or, la force de cette pensée inique n’est rien d’autre que notre faiblesse à l’égard de l’un ou l’autre des trois piliers de la pensée unique.

Notre fatalisme , notre sentiment d’évidence face à la nécessité, notre aliénation au "besoin", notre angoisse et notre culpabilité plus ou moins cachées sont des points d’appuis pour courber l’échine.

Redressons-nous, cherchons à discerner les intentions humaines derrière ces nécessités, prenons position vis-à-vis de ceux qui invoquent des vérités absolues au nom de l’évidence.

Notre conformisme frileux nous fait accepter sans esprit critique ce qu’on nous raconte comme explicatif des évènements et des phénomènes sans même nous apercevoir en général de l’incohérence de ces modèles et de nos croyances.

Acceptons de considérer le point de vue des autres comme autant de témoignages de leur position et de leur expérience mais pas comme explication standard. Assumons la responsabilité de notre propre point de vue frotté à celui des autres et donc remis sans cesse en question.

Notre égoïsme nous fait oublier le pourquoi de certaines interprétations. Le plus souvent il est remarquable que les explications choisies conviennent bien à la position individuelle de ceux qui les tiennent. Alors essayons de prendre en considération un point de vue général, celui de la communauté, en différenciant la diversité des possibles.

Alors notre attitude vis-à-vis de la pensée unique nous entraînera à penser par nous-mêmes. C’est-à-dire :

Assumer un point de vue, relatif à telle ou telle intention au lieu de prétendre penser (constater) l’absolu,
Reconnaître la position originale de son expérience propre au lieu de coller à un modèle devenu science,
Considérer la pluralité des points de vue et adopter un point de vue d’intérêt général plutôt qu’une interprétation d’intérêt particulier.
Alors tous les thèmes de la pensée unique sont des provocations à penser, des provocations à exercer la dignité humaine, des provocations à la responsabilité et, en définitive, à assumer une plus grande maîtrise de son existence.