La notion de service est tellement courante que l’on ne se questionne pas sur son Sens. A l’analyse on s’aperçoit que l’on ne peut parler de service véritable sans que celà se rapporte à quelqu’un ou une communauté humaine et que cela implique un acte de maîtrise et non un acte de subordination. Le service public pourrait y retrouver une légitimité à condition de renverser les conceptions qui y ont cours. La considération des personnes et communautés humaines et l’exercice d’une maîtrise sont les deux indispensables et leur absence disqualifie toute autre prétention.
Le terme de service est des plus courant
et en même temps son emploi monte en puissance sous différents
visages.
Cependant le Sens de la notion de service
reste souvent bien confus alors qu’une "civilisation du
service" est en train d’émerger.
Les travaux de prospective de l’Institut
Cohérences sur la mutation engagée montrent à
la fois que nous émergeons à une société
du service mais que le Sens du service ne va pas de soi.
On en tirera ici quelques enseignements
et quelques conséquences pratiques.
Il y a d’abord à considérer
que les modes de relation économiques d’une société
dépendent notamment de son niveau de maturité et
d’évolution.
Les sociétés archaïques (même contemporaines) sont fondées
sur un lien "d’appartenance" constitué par le
jeu dominant des affects et principalement d’inclusion-exclusion.
Les relations "économiques" sont sur le mode
de la prédation accaparement/offrande.
Ils restent évidemment toujours
présents dans les sociétés évoluées
mais en principe sous des formes maîtrisées, "civilisées".
Les sociétés primaires (toujours actuelles) sont fondées sur un
lien de "cohabitation" constitué par le règlement
des besoins matériels et principalement de subsistance
et de sécurité. Les relations "économiques"
sont des relations de production et de distribution des biens
matériels sous le régime de la nécessité
et de la sécurité des ressources.
Évidemment la présence d’un
stade archaïque mal maîtrisé complique les
choses.
Les sociétés secondaires (les nôtres depuis très longtemps
en principe) sont fondées sur un lien "d’identification"
et vouées à l’édification d’identités
individuelles et collectives par le jeu des modèles et
références partagées.
Les relations économiques sont des
relations d’échange, d’équivalence, d’échange
de signes (la monnaie est signe d’équivalence). Le commerce
prédomine et le marché en est son espace d’expression
privilégié quelqu’en soient les conceptions et
les références identificatoires. Les signes ont
aussi des supports matériels et affectifs que l’on espérerait
mieux maîtrisés (civilisés).
Les sociétés tertiaires (en émergence) sont fondées sur
un lien de Sens.
Ce sont des communautés de devenir
et de développement. Leur économie est une économie
de service où le service est un concours apporté
au bien commun au travers de celui des personnes et des groupes.
Cela intègre de façon "civilisée",
dans le meilleur des cas, les étages précédents
auxquels nous sommes toujours confrontés.
Notons pour le moment que cette "société
du service" commence seulement à émerger,
que nos références et modèles mentaux n’y
sont pas toujours préparés, que nos savoir-faire
n’intègrent pas toujours l’autre, personne ou communauté,
dans leurs buts et leurs procédés, que nos "appartenances"
aveuglent souvent notre considération des autres.
Plaçons nous dans cet âge
du service qui est aussi âge du Sens pour envisager ce
que peut être une logique de service dans son meilleur
Sens et dans sa pratique.
Tout d’abord la problématique du
service doit être définie ainsi (résultats
d’une étude de cohérences, méthodes de l’Institut
Cohérences) :
Un service est l’apport d’une réponse
au problème d’un autre
(personne ou communauté de devenir).
Cette définition rigoureuse peut
prendre des Sens très différents à partir
desquels on peut construire une typologie simplifiée.
On y reconnaîtra la voie à
suivre et les travers à éviter, appartenant il
est vrai à des niveaux d’évolution antérieurs.

COMMENTAIRES DE LA TYPOLOGIE DES
LOGIQUES DE SERVICE
A - ASSISTANCE
Le service est conçu comme une présence
auprès de celui ou ceux qui se posent un problème.
Cela suppose une écoute, un accompagnement
sans qu’il y ait prise en charge du problème mais qu’une
attention, un accueil soit apportés. On en retrouve l’exemple
dans l’expression "prendre soin".
L’apport est lié à la présence
aidante d’un tiers.
A l’inverse,
B - SUBSTITUTION
Le service est conçu comme la prise
en charge du problème en lieu et place de celui ou ceux
qui y sont confrontés. Le problème lui-même
est "réduit" à son aspect objectif indépendamment
du sujet qui se trouve exclu.
On trouve là la racine d’une opposition
sinon d’une "culpabilisation" du sujet, jugé
facilement "incapable".
L’expérience montre la grande fréquence
de cette logique et le développement d’une défiance
sinon d’un mépris réciproque. C’est souvent le
domaine des "spécialistes" dont le métier
est défini par leur objet (la spécialité)
et pas par l’apport. Le problème est traité "hors
sujet". C’est dire les dysfonctionnement et les défauts
d’appropriation qui en découlent.
C - LE SERVICE MAGISTRAL
Le service est conçu comme l’exercice
d’un métier, d’une profession caractérisés
par une maîtrise sur une problématique.
C’est cette maîtrise et le niveau
de cette maîtrise qui sont le gage du service. Celui-ci
est conçu comme un apport directement issu de l’exercice
de cette maîtrise professionnelle. La maîtrise au
sens traditionnel est aussi bien une maîtrise de soi dans
un certain type de situations définies par une problématique.
Le service est alors une réponse
à un problème sur lequel le sujet manque de maîtrise
(elle peut être ailleurs que dans son propre champ de compétence)
ou sur lequel il dispose d’une maîtrise insuffisante.
Le service s’exerce alors pour combler
ce manque dans une certaine mesure.
A l’inverse
D - LA SOUS TRAITANCE
Le service est conçu comme subalterne.
C’est une soumission nécessaire à des besoins jugés
impérieux.
Le "problème" est conçu
comme un "besoin" qui s’impose et dont la "satisfaction"
est jugée impérative. On a là un des visages
les plus triviaux du service subalterne où la "valeur"
du service est mesurée à la soumission, à
la satisfaction des besoins (une des définitions "disqualifiante"
de la qualité).
L’apport du service est directement mesuré
à l’aliénation du "personnel de service".
On peut dire que dans cette logique de sous-traitance on se sert
de lui.
Cependant ces logiques se conjuguent pour
dégager quatre types contrastés de "service"
que l’on va développer tant dans le domaine des professions
de service que de celui du service public.
TYPE 1 - LE SERVICE D’APPROPRIATION
ACTIVE
Il consiste à faire progresser le
sujet dans la maîtrise de son problème.
Pour cela le service consistera à
proposer une voie, un cheminement par lequel s’il y consent,
le sujet progressera vers la résolution de son problème
et, en tout cas, une plus grande maîtrise de sa situation.
Cette conception du service met en conjugaison
une grande considération pour le sujet en situation. Par
cela l’asence d’une écoute et d’une attention à
la dimension humaine et sa priorité sont rédhibitoires.
De même la situation dans toute sa complexité et
toute sa spécificité doit elle aussi être
prise en considération et ce sans se substituer au sujet.
Par ailleurs ce service fait intervenir
la compétence qui est relative au type de problématique
(générale), appliquée à la situation
particulière dans un contexte donné.
Par là même le service conjugue
un rapport du général au particulier pour l’exercice
de la maîtrise et du particulier au contexte général
pour la prise en compte de la situation et ce dans le champ culturel
où cela se situe.
A ce titre on peut noter qu’il y a toujours
une relation entre le problème d’une personne et sa situation
dans une communauté (groupe, collectivité, société...).
Le service d’appropriation active vise
à faire progresser, faire évoluer, faire grandir,
faire mûrir, toujours en vue d’une plus grande maîtrise
pour l’autre. La dimension pédagogique est ainsi particulièrement
présente. Cela suppose la capacité de construire
de façon ad-hoc des cheminements, des parcours et d’y
conduire ceux qu’il s’agit de servir (maïeutique).
Sur le plan pratique notons qu’il faudra
considérer que le problème est celui de qui attend
une réponse à son problème mais que la démarche
est celle qui lui est indiquée en conséquence par
la proposition de service.
Les compétences de l’ingénierie
humaine déclinées en fonction de nombreuses problématiques
sont alors requises quelque soit l’objet du problème.
Par contre selon le niveau des ambitions
et des capacités le contenu peut être plus ou moins
complexe et on peut y retrouver même de simples services
matériels.
Par exemple, aider quelqu’un à se
nourrir ou à se déplacer à partir d’un métier
conçu pour une maîtrise de ce service peut très
bien y trouver sa place.
Rappelons la conjugaison de l’apport magistral
et de l’assistance qui nécessite à la fois un témoignage
de maîtrise, manifesté par exemple dans une "offre
de service" exprimant une "force de proposition"
et à la fois une considération très attentive
du sujet en situation et plus singulièrement de ce qu’il
en est de sa "maîtrise" de sa situation. C’est
l’objet réel de ce service.
Quand au service public on pourrait le
définir en référence à un "sujet"
public, par exemple une collectivité locale ou territoriale.
Cela conduit à considérer qu’il s’agit toujours
d’une communauté de devenir à considérer
et donc à connaître et à comprendre quant
à son problème, lui-même évalué
en fonction de ce devenir.
De ce fait le service public doit toujours
se situer dans un contexte et une perspective d’évolution
de la communauté, exprimé par son développement
par exemple.
La connaissance des cohérences humaines
et des notions de cohérences culturelles ou de vocation
sont particulièrement utiles.
Par ailleurs, en tant que projet d’appropriation
active, donc de maîtrise, le service public doit se situer
en rapport avec les dispositifs de conduite de la communauté
de devenir et au premier chef par rapport aux structures électives
et fonctionnelles dont cette communauté s’est dotée
et qui expriment et sa culture et ce qu’il en est de son évolution
et de la maîtrise de son devenir.
Il est évident alors que le service
public se doit d’exercer une maîtrise qui répond
aux problèmes du temps (variables selon les communautés).
En cela il est intéressant de souligner
comment, à l’époque de l’émergence d’une
"société de service", le niveau de service
réclamé est plus proche de préoccupations
"politiques" de conduite de la cité que de préoccupations
matérielles d’équipement et d’aménagement
du territoire.
Aussi la maîtrise du service public
se traduit-elle en "service de la maîtrise" du
devenir de communautés humaines et donc d’un service à
ceux qui ont charge par celle-ci de jouer ce rôle.
On voit que le service public passe par
le service des personnes en situation. De la même façon
le service des personnes passe toujours par l’inscription dans
le "bien commun" d’une communauté de devenir.
Notons en final que l’appropriation active
se distingue d’une appropriation passive, sans maîtrise
donc, et qui, de ce fait, dessert au moins autant qu’elle prétend
servir.
TYPE 2 - LE SERVICE D’EXPERTISE
S’il se fonde sur une maîtrise d’une
problématique il s’écarte de la singularité
subjective et objective du problème réel.
Il s’en abstrait et c’est dans le champ
d’une objectivité "hors sujet", abstraite et
relativement standard, que s’exerce la maîtrise.
Ce "service" s’exerce donc sur
une "scène", abstraite du réel (le discours,
les références, les modèles). Il s’agira
éventuellement pour le sujet de conformer ensuite son
réel à la scène qui lui est proposée.
On trouve là nombre de services
d’expertises comme services de spécialités. Le
spécialiste d’un problème objectivé, normalisé,
modélisé, exerce son art et son habileté
de façon à démonter sa maîtrise, c’est-à-dire
l’obtention d’un résultat par le biais d’une procédure,
cognitive ou technique par exemple.
On a là une logique de procédure
bien connue. Dans les professions de conseil, le professionnel
vient montrer ce qu’il faut penser, ce qu’il faut dire ou ce
qu’il faut faire pour ce type de problème. En général
la "démonstration d’excellence" ne laisse aucune
place au sujet pour se l’approprier activement étant prié
de n’y pas faire obstacle tout en l’adoptant - adhésion
passive. Il doit laisser faire l’expert qui en fait son affaire.
Le "service public" y trouvera
là aussi la justification d’une supériorité
condescendante sans l’épreuve du réel de l’autre
et de sa situation singulière.
La maîtrise se fait facilement tutelle
régalienne et se révèlent l’exercice élitiste
d’une compétence objective et l’exercice tutellaire d’une
"police" réglementaire qui séparent spécialistes
et assujettis.
Ce modèle est tellement prégnant
dans le monde secondaire dont la France s’est fait une spécialité
qu’il se sent déstabilisé dans le contexte de mutation
et de dépassement que nous vivons. Il aurait tendance
à se crisper et à s’abstraire encore plus d’un
réel qui lui échappe tout en renforçant
ses polices de conformité.
TYPE 3 - LE SERVICE ANCILLAIRE
La supériorité se transforme
là en son inverse. De bonnes âmes ont vite fait
de "valoriser" cette disqualification de la soumission
à la commande "le client est roi" dit-on à
l’inverse des cas précédents.
Le modèle maître-esclave est
évidemment sous-jacent avec toutes ses ambiguïtés.
Il peut être habillé de formules contractuelles
(cahier des charges ou des spécifications) mais personne
ne s’y trompe dans cette logique c’est le bon vouloir de celui
qui commande (le "donneur d’ordres") qui régit
le "service". Celui qui en est "chargé"
est jugé à la "satisfaction" du client
et valorisé en conséquence. La servitude comme
valeur !
Il en arrive à ce que le service
soit considéré comme valeur et comme aliénation
simultanément et cela donne des situations humaines qui
ont longtemps alimenté la révolte cherchant par
exemple à inverser les rôles ou, d’autres fois,
à "éliminer le sujet" pour éliminer
les problèmes.
Le service public se présentant
alors comme servitude, produit réactionnellement son contraire
où il devient régalien à son tour dans une
dénonciation réciproque perpétuelle.
TYPE 4 - LE SERVICE ADMINISTRE
Il conjugue la position subalterne et la
substitution au sujet. Le problème s’en trouve évacué
à son tour. Il n’y a plus que des besoins abstraits et
des solutions "concrètes".
Le service c’est l’administration de solutions
toutes faites. Il n’y a aucun dialogue, aucune considération
du sujet ni de son problème. Il n’y a que des solutions,
des formules, des procédés, des moyens, des techniques
à "faire passer" ou à vendre. Les administrer
est la solution-panacée, impersonnelle et standard.
Cette conception est massivement banalisée
et nos publicités en sont pleines ainsi que les injonctions
multiples qui nous sont administrées. Évidemment
le service public administre nos affaires pour notre bien et
nous sommes priés de ne pas discuter. Les spécialistes
nous administrent des solutions que nous sommes priés
d’acheter.
A chaque fois ce sont nos besoins impérieux
qui nous y obligent. L’usage habile des media tant pour la publicité
de solutions que pour l’activation des régressions collectives
(peurs, envies, etc.) est un instrument du succès des
services marchandés ou administrés.
On voit ainsi qu’il s’oppose au service
d’appropriation active en tant qu’il vise le contraire de la
maîtrise. Plus le public est asservi à ses besoins
moins il assume ses problèmes plus on peut le manipuler
par des solutions qui se substituent à son libre arbitre.
Il y a évidemment plus d’implication
dans les services 1 et 3 et plus de complication technique dans
les services 2 et 4. Il y a évidemment plus d’exigence
de maîtrise dans les services 1 et 2 et plus de contraintes
mal placées dans les services 3 et 4.
La "solution de facilité"
est actuellement de type 4, c’est celle qui entraîne le
plus de dégâts puisqu’elle diminue la maîtrise
appropriée des risques par les acteurs locaux.
Cependant il faut souligner que ces analyses
ne condamnent :
- ni l’expertise, (modèles de référence),
- ni les solutions préétablies
(procédures)
- ni la réponse à des demandes
mais qu’il ne s’agit plus alors de logiques
de service mais de modalités circonstanciées d’un
service d’appropriation active.
On observera que cette typologie vaut pour
la projection d’une "société du service"
qui émerge.
Une société secondaire idéalisera
l’expertise.
Une société primaire privilégiera
les solutions toutes faites.
Une société archaïque
valorisera la servitude.
Nous sommes confrontés à
la pluralité des niveaux, nous sommes au carrefour de
ces logiques.
Ce sont là les problèmes
et les situations que rencontrent les responsables des communautés
de devenir que sont nos pays, nos cités, nos régions,
nos organisations, nos groupes d’affinités.
C’est donc cette problématique du
service que doivent assumer les professionnels du service et
responsables du service public.
Assistance et maîtrise, les maîtres
mots de la société de service et de l’ingénierie
humaine.