Le management des entreprises ne peut rester indifférent à ce qui se passe dans le monde. La mutation de notre époque qui correspond au franchissement d’un nouveau seuil de maturité humaine (maturescence) est accompagnée par une crise de Sens. Mais diriger n’est-ce pas donner le Sens ? C’est ce qui se révèle et porte de nouvelles exigences
Notre époque a poussé vers des horizons autrefois
impensables les sciences et techniques dont nos vies mêmes
dépendent maintenant. Elle a mondialisé nos regards
et nos économies. Cependant, elle n’a pas jusqu’ici beaucoup
grandi en sagesse et en discernement, les violences à
nos portes ne sont pas loin d’être les nôtres et
la quête de repères, de Sens, montre la faiblesse
de nos lumières concernant les affaires humaines, celles
du devenir de nos communautés familiales, nationales,
professionnelles, etc.
La crise est souvent aperçue de façon ambiguë
:
signe d’un changement lié aux progrès
accumulés et leur accélération,
signe de dysfonctionnement dont on attend,
au fond, qu’interviennent réparations et rééquilibrages
capables de la résorber, façon de nier la profondeur
des changements.
Il y a d’autres moyens de lire la crise
et c’est l’un de ceux là que je vais utiliser :
La Théorie des Cohérences Humaines.
Avec les éclairages et les méthodes que je développe
sous ce thème depuis plus de 15 ans, j’ai pu offrir à
des dirigeants et des responsables des moyens de discernement
utiles à la fois pour une nouvelle intelligence du monde
où nous vivons et pour mieux maîtriser les responsabilités
qui sont les leurs, notamment pour le management d’institutions
de toute nature, de santé en particulier.
Je vais utiliser trois de ces outils pour traiter de la question
soulevée.
1 Lire la crise comme crise de mutation, crise de "maturescence"
dont le dépassement est à entreprendre pour accéder
à un âge du Sens après l’âge du signe
et des représentations.
2 Lire alors la crise comme crise de Sens, c’est-à-dire
carrefour de choix décisif pour le Sens de l’avenir de
nos sociétés et de nos institutions.
3 Montrer enfin comment se présentent pour un dirigeant
les facettes d’une maîtrise plus avancée des nouvelles
situations qui risquent de se présenter.
Le monde hospitalier n’échappe pas aux mouvements de fond
qui agitent notre époque. Il participe quelquefois aussi
aux effets de modes et à cette conduite, au rétroviseur
qui cherche dans le passé les moyens de l’avenir.
I - LA CRISE, UN ACCES A L’AGE DU SENS
Il est commun de reconnaître dans l’évolution humaine
des âges qui puissent en plus être la marque de niveaux
différents d’appréhension et de maîtrise
des affaires qui sont les nôtres.
J’ai à proposer sur la base de fondements théoriques
solides une lecture de ces âges de la vie qui peuvent être
lus aussi bien comme niveaux d’évolution des personnes,
des groupes et communautés humaines et comme niveaux de
maîtrise de la conduite des seconds par les premières.
Il s’agit ainsi de baliser un chemin sur lequel reconnaître
:
Les niveaux d’intégration de l’expérience
humaine,
Les phases d’évolution et les seuils
de mutations de nos sociétés pour y situer la crise
actuelle,
Le niveau de maîtrise que les responsables
et dirigeants auront dès lors à assurer.
Le schéma suivant servira de carte
pour dessiner ce parcours où nous situerons la crise actuelle.

1 - L’âge du faire
Il est pour les personnes celui privilégié de l’enfance
où s’expérimente dans un corps à corps les
voies et moyens d’une conduite efficiente... ou délinquante.
Pour les sociétés il est l’âge des agglomérats
justifiés par les interactions nécessaires à
la satisfaction des besoins primaires : Se nourrir, s’abriter,
cohabiter, etc.
Pour les organisations, il est celui d’un niveau primaire de
maîtrise factuelle, répartition des taches, contrôle
par l’effet immédiat, nécessité de tout
appréhender pour diriger ce qui se réduit à
"ordonner ce qu’il faut faire".
Les personnes, les sociétés, les institutions grandissent
et mutent, elles traversent ensuite une "crise d’adolescence",
crise de dépendance et de contre dépendance, cela
existe toujours bien sûr surtout si aujourd’hui on se trompe
d’âge et d’époque.
2 - L’âge du signe
Pour les personnes il est cet âge adulte où chacun
s’inscrit dans un statut social, une fonction professionnelle.
L’identification dans le champ des représentations culturelles
est primordiale au-delà de ce que l’on fait ou sait faire.
Les sociétés évoluées, telle la nôtre,
accèdent à une capacité de maîtriser
leurs affaires par des systèmes de représentations
intellectuels, politiques, juridiques, institutionnels, organisationnels.
Avec les moyens de communication moderne, cet étape a
été poussée très loin depuis longtemps.
Les institutions assurent la maîtrise de leur développement
par la capacité d’anticiper, de se projeter, de représenter
leurs fonctions, de modéliser et rationaliser leurs opérations,
moyens et organisations.
La crise ici se traduit notamment par un sentiment de disqualification
des référents, des identifications dans les registres
de la politique, la santé, l’économique. Des structures
de la société aucune n’y échappe. Tout se
passe comme si ce qui faisait appui jusqu’ici se révélait
fragile. L’idée de démocratie ne suffit pas pour
dire le sens du progrès humain.
Sans s’y étendre, il est intéressant de noter que
:
des réactions régressives
cherchent à en revenir aux choses concrètes, économiques,
primaires,
des réactions conservatrices cherchent
à se raccrocher aux représentations traditionnelles,
idéologiques notamment.
des réactions spéculatrices
cherchent à tricher avec les représentations pour
tirer son épingle du jeu.
On décèle néanmoins
ce qui est la démarche la plus saine, celle qui consiste
à progresser, au prix d’avoir à franchir un seuil,
vivre une crise, la crise de "maturescence". Ce terme
commence à être utilisé pour pointer un seuil
de la vie encore à peine repéré dans nos
sociétés. Il évoque l’accès à
une maturité qui dépasse les jeux sociaux d’identifications.
C’est le sens même de l’existence de chacun parmi ses pairs
dans la communauté où il vit qui est en jeu avec
la question d’une responsabilité personnelle sur le sens
collectif (co-sensus) et les moyens d’y progresser.
C’est le seuil d’accès à l’âge du Sens.
3 - L’âge du Sens
Il est un nouveau niveau d’intégration de l’expérience
humaine. L’épreuve des faits, l’interprétation
des signes ne suffisent plus. L’essentiel maintenant est le discernement
du Sens.
Pour les personnes, il s’agit d’un niveau de maîtrise d’où
il est possible de répondre du Sens que l’on donne à
ses oeuvres et à celui que l’on engage pour ceux dont
on a la charge.
Pour les sociétés, c’est le Sens qui fait l’unité
et le lien d’engagement dans un devenir commun, une échelle
de valeur, une vocation culturelle propre. Le sens de la démocratie,
par exemple, importe plus que l’idée de démocratie.
Il y faut un autre niveau de compréhension et en retour
de conceptualisation et de mise en oeuvre.
Les institutions se définissent alors par le sens de leur
vocation et comme communautés engagées. Pour leurs
responsables, diriger c’est d’abord "donner le Sens"
avant de formaliser un "projet" et d’ordonner ensuite
les actions.
L’air du temps est à ces questions. La crise en est l’accès,
l’accès a un âge du Sens et, comme le soupçonnait
Malraux, une ère de l’esprit.
Après des siècles d’âge secondaire, de culture
de la maîtrise des signes, la mutation que nous vivons
amorce sans doute des siècles d’un nouveau développement
de l’humanité.
Ce n’est pas pour autant que les hommes ne vivent pas les âges
antérieurs toujours présents mais que des bouleversements
considérables se préparent à l’échelle
d’une civilisation.
Songeons par exemple à ce que nous préparent les
techniques du virtuel et les concepts de réalités
virtuelles comme nouveau rapport à nos réalités
matérielles et à nos représentations de
nous-mêmes et de nos mondes (cf. par Philippe QUEAU, éditions
du Champ Wallon LE VIRTUEL, vertus et vertiges).
A l’âge du Sens, l’essentiel, le déterminant, l’enjeu
de maîtrise, c’est le Sens des choses, des enjeux, des
moyens. Les représentations en sont des médiations
et les faits en sont l’incarnation concrète au travers
des communautés où ce Sens se joue comme vecteur
d’engagement et lien social.
Dans les deux parties suivantes nous allons en donner deux illustrations.
L’une pour montrer comment appréhender un choix de Sens
parmi les grandes tendances actives à notre époque,
l’autre pour repérer dans le champ de responsabilité
des dirigeants, notamment hospitalier, comment se présentent
dorénavant les choses.
II - LA CRISE DES SENS
Nous allons utiliser trois schémas que j’appelle "cartes
de cohérences" et qui fonctionnent comme des boussoles
où, à chaque carrefour, on peut poser les questions
de Sens et assumer les choix.
Nous leur donnerons à la fois un caractère et une
traduction hospitalière.

Tous ces sens sont en jeu et pour certains
la tentation sera grande d’évoquer la question du Sens
soit en tentant un vaste jeu d’équilibre synthétique,
soit en recherchant un modèle normatif complaisant, soit
en renversant le rapport de l’essentiel et de l’accessoire, des
fins et des moyens.
Tels sont quelques uns des noeuds de la crise actuelle et en
miroir se dessine le type de responsabilité et de maîtrise
qu’exige l’ère du Sens.
III - LES CONSEQUENCES DE LA CRISE POUR LE MANAGEMENT
DES ORGANISATIONS ET LE ROLE DES DIRIGEANTS.
A l’âge du Sens, diriger c’est donner le Sens, c’est aussi
intégrer toute la complexité des réalités
humaines de l’institution.
Le schéma suivant va nous permettre de noter les nouveautés
à intégrer et les problèmes à dépasser.
On transposera facilement à l’hôpital des préoccupations
d’ordre général et réciproquement.

Dans certaines situations, le plan opérationnel
a pu prendre une grande place. La technicité médicale,
par exemple, peut prendre le pas sur tout autre considération,
celle des moyens supplante celle des fins.
Celles-ci liées à la dimension politique, celle
aussi des valeurs, et même des références
spirituelles, ont alors été laissées à
d’autres ou bien supposées réglées par la
déontologie.
Un autre angle de vue peut privilégier au contraire les
statuts, les structures, le jeu des fonctions, des titres et
des règles, systèmes et modèles des fonctionnements.
Ce jeu des représentations est bien souvent le pendant
d’une gestion des ressources qui se doit d’être plus objective,
plus rigoureuse. C’est la tendance juridico-administrative et
gestionnaire qui peut prédominer.
Si on intègre la notion de projet, alors se pose le problème
de la maîtrise stratégique des développements
en n’oubliant pas de la fonder dans la maîtrise et la responsabilité
de la communauté. Alors un autre visage apparaît
qui réclame d’autres repères, d’autres compétences,
d’autres méthodes.
Dans l’évolution des entreprises, des organisations, on
peut déceler quelles distorsions, quelles réductions
le Sens qui est à l’oeuvre opère. Le regard et
la compréhension des choses s’y réduisent, les
actes et leur évaluation aussi.
C’est à ce type de problème que les dirigeants
vont être confrontés, le rapport entre les gestionnaires,
les stratèges, les hommes de système, de management
et d’autre part les opérateurs, hommes de techniques,
de pratiques factuelles au jour le jour, les hommes de techniques
et les hommes de relations humaines.
Il faudra aux dirigeants, soit choisir de se réduire à
ne s’intéresser qu’à un pan de la réalité,
soit assumer leur responsabilité d’avoir à maîtriser
quelque peu le devenir de l’institution.
Alors c’est la plénitude de sa réalité humaine
qu’il faut assumer.
La dimension économique doit être élargie
à la maîtrise "objective" de toutes les
données internes et externes.
La dimension politique doit être explicitée, signifiée
et référée aux repères de Sens et
d’autorité pertinents.
La dimension stratégique doit être toujours appuyée
sur les deux précédentes qui lui donnent légitimité
et possibilité.
Le plan vocationnel doit être sans cesse
dynamisé autour de la vocation propre de l’établissement
exprimé par la dimension politique et partagé au
travers des rôles et responsabilités réciproques
selon les valeurs et la culture commune.
Le plan structurel doit être l’expression
authentique des modalités organisationnelles, relationnelles,
de l’articulation des fonctions et des missions et de tout ce
qui permet, de se représenter l’offre et les perspectives
du corps social de l’institution et ainsi le communiquer, à
l’intérieur comme à l’extérieur, aux fins
d’identification.
Le plan opérationnel est tellement connu,
exploré, que l’on peut penser n’avoir rien à rajouter.
Or les plus profondes révisions sont à attendre.
Le "faire" de toute pratique ne va que par le Sens
qui s’y exprime pour tous les protagonistes alors que trop souvent
ce sont les modèles "mécanistes" ou même
"magiques" qui guident les gestes et les procédés.
En particulier, lorsque ce sont des personnes humaines qui agissent
ou qui sont l’objet de soins alors, c’est tout leur être
de Sens qui est concerné et toutes les dimensions de leur
réalité existentielle qui se trouve impliquées.
Ainsi à l’ère du Sens, c’est avec l’essentiel de
l’homme qu’il va falloir renouer.
Exercer une vigilance à propos de toutes les distorsions
et réductions de sa réalité qui commencent
par celles de l’organisation humaine.
La responsabilité des dirigeants à l’âge
du Sens est éminemment humaine. L’ère du Sens est
aussi l’ère de l’humain, voilà le coeur des nouvelles
compétences qu’il va falloir intégrer.
Seules des cohérences humaines président aux entreprises,
projets et actions humaines et servent les besoins des personnes
et des sociétés.