Quand on dit territoire à quoi pense-t-on ? A une représentation cartographique qui va accomplir ce contre Sens : la carte est le territoire (sans les encombrants indigènes). A quelles choses, quelles circulations, quels flux, quels équipements ; le bonheur des techniciens et gestionnaires. Quelle procédure, quel guichet, quelle subvention, quelle influence le petit jeu des petits pouvoirs. Quand on dit territoire on peut penser communauté humaine, celle qui l’habite et y engage son destin en commun dans le Sens du bien commun. Voilà le champ des affaires humaines ouvert. Il ne reste plus qu’à renouveller les compétences mal préparées à une telle découverte.
La mise en oeuvre des politiques publiques
se heurte bien souvent à un défaut d’appropriation
par les acteurs locaux.
On doit en déduire immédiatement
qu’il y a une divergence d’appréciation entre ceux qui
mettent en oeuvre les politiques publiques et ces acteurs locaux
à tel point qu’ils ne peuvent les faire leur.
On assiste malheureusement à des
jugements rapides stigmatisant le manque de compétence,
d’honnêteté, responsabilité des responsables
locaux.
De cette disqualification naît le
doute sur la question du choix des interlocuteurs locaux. On
voit émerger alors l’hypothèse que la population
serait, elle, favorable à une appropriation de la politique
publique et qu’il faudrait trouver d’autres représentants
qui seraient le gage de sa participation.
Concrètement ce sont les élus
qui sont remis en question et particulièrement les maires.
Or il y a un problème fondamental
qui échappe à l’analyse c’est celui du champ d’application
des politiques publiques.
LA LOGIQUE DE TERRITOIRE
La tendance est bien souvent à définir
un territoire sur lequel va s’appliquer la politique publique.
Chacun s’applique à découper
le territoire selon ses propres rationalités. On assiste
à une profusion de découpages : pays, bassins hydrographiques,
bassins de vie, d’emploi, parcs, zones de services qui se superposent
aux communes, communautés de communes, syndicats de communes,
départements, régions...
En général sont associés
un territoire et une procédure, cette dernière
justifiant le découpage et le territoire délimitant
le champ local d’application de la procédure.
Nous sommes là dans un schéma
traditionnel de l’aménagement du territoire où
la structure rationalisante de la procédure est destinée
à structurer rationnellement le fonctionnement du territoire.
On ne peut pas ne pas remarquer la prolifération
des procédures et des découpages territoriaux si
bien que le même lieu peut être le théâtre
de plusieurs découpages, plusieurs procédures et
quelques fois sur le même thème (par exemple l’aménagement
du territoire).
C’est là le signe d’une crise qui
est liée à la mutation profonde de notre époque.
L’analyse des stades d’évolution
des sociétés humaines jointes à la prospective
de la mutation actuelle peut se résumer ainsi (travaux
de l’Institut Cohérences) :
Le premier stade est celui des sociétés
archaïques dont le lien est un lien d’appartenance fondé
sur les affects et sur des rapports d’inclusion/exclusion. Le
"territoire" est le champ de l’appartenance (on appartient
au territoire comme il vous appartient).
Le second stade est celui des sociétés
primaires dont le lien est un lien de cohabitation fondé
sur les rapports matériels de production et d’habitation
avec une priorité pour les soucis de subsistance et de
sécurité. Le territoire est de nature physique
et il est le lieu de ressources et de protection.
Le troisième stade est celui des
sociétés secondaires dont le lien est un lien d’identification
fondé sur l’adoption de références communes
notamment dans la modélisation du fonctionnement collectif.
Les territoires sont plus d’ordre juridique en tant que champ
de validité d’une règle communément adoptée
et contribuant à la définition de l’identité
collective.
Arrêtons nous là un instant
sur ces premiers stades pour noter que l’évolution n’élimine
pas les stades antérieur mais permet de les investir dans
des niveaux d’évolution et de maturité humaine
supérieurs par lesquels il est alors possible d’en assurer
une certaine maîtrise.
Notre civilisation a atteint depuis longtemps
le stade secondaire et c’est bien par la rationalisation qu’elle
a permis d’accéder à un certain niveau de maîtrise.
Cependant la crise actuelle fait apparaître
une disjonction entre les niveaux.
Les représentations et règles
secondaires semblent devenir impuissantes pour maîtriser
le niveau factuel plus matériel et les défaillances
de ce dernier (crise économique, chômage) le rendent
impuissant à réguler le stade archaïque qui
émerge dans nos banlieues comme en Europe et ailleurs.
Il y aurait beaucoup à dire sur
les sources de ces défaillances, cependant on observera
que la prolifération des procédures et des découpages
territoriaux tous plus rationnels les uns que les autres, semble
être une réaction à leur perte d’emprise
sur le réel. De ce fait on peut se demander si dans certains
cas il ne s’agit pas principalement de tentatives d’emprise.
Le jeu consisterait alors pour chacun de tenter d’imposer son
découpage pour y placer sa ou ses procédures et
y exercer un pouvoir.
Dés lors on est moins étonné
de la disqualification des représentants élus,
élus eux par les populations. Ils représentent
en effet un réel humain qui ne correspond pas aux modèles
et aux rationalités que l’on veut imposer d’autant plus
fortement que l’on en ressent la carence.
La raison devient quelquefois source de
déraison et les "mesures" prises, vecteurs de
démesure c’est-à-dire de perte de contact avec
la réalité des hommes vivant sur les territoires.
Cependant il nous faut introduire une explication
à ce dysfonctionnement, aggravé sans cesse par
les tentations de réparation toujours par les mêmes
moyens (encore plus de ce qui est cause du problème).
C’est celle de la mutation qui nous vient
et qui est dépassement du stade secondaire.
Nous rentrons dans une nouvelle ère
dont les clés sont toutes différentes et on peut
se demander si le phénomène précédent
n’est pas le signe d’une résistance à ce dépassement,
la société réelle étant par certain
aspect en avance par rapport à ceux qui veulent lui appliquer
des formules devenues inadéquates.
La logique de territoire est devenue trop
souvent l’expression d’une tentative sans issue de retrouver
une maîtrise perdue.
LA LOGIQUE DE COMMUNAUTE
La première considération
à faire est qu’une politique est par définition
affaire de la cité (polis) et son caractère public
renforce le fait qu’elle concerne la communauté.
Localement la cité est soit une
ville soit un pays mais toujours une communauté humaine,
c’est cela le champ que lui conteste implicitement la logique
de territoire.
La seconde considération est liée
au fait qu’il y a dans notre pays une certaine réticence
par rapport au terme de communauté, rapidement associé
à ce que nous avons signalé comme société
archaïque. C’est une position dont les fondements seraient
à justifier au-delà de la pétition de principe
et qui a pour inconvénient de masquer l’essentiel et particulièrement
l’essentiel de la mutation actuelle.
Disons le clairement nous entrons dans
l’ère des communautés de devenir
Une communauté de devenir se conçoit
comme le rassemblement d’hommes liés par le devenir qu’ils
partagent. Plus précisément on doit le comprendre
comme une communauté de Sens, Sens partagé, Sens
du devenir, Sens des valeurs communes, Sens des logiques et rationalités
culturelles, Sens d’une vocation collective, Sens d’un développement,
Sens d’une évolution progressive. Sens du bien commun.
Ce qui est mis en commun, lien fondateur,
c’est le Sens dans lequel chacun peut s’engager. Le Sens du bien
commun n’est pas d’abord une "chose" commune mais la
direction dans laquelle le bien de chacun est recherché.
L’âge des communautés de devenir
est aussi l’âge du Sens. Cela veut dire que dorénavant
l’essence du politique, c’est le Sens de la communauté
de devenir. Une politique publique se définit, au fond,
par le Sens dans lequel elle cherche à faire progresser
une communauté de devenir et, dans sa forme, par des modalités
qui doivent être propres à cette même communauté.
C’est le principe de l’appropriation.
Pour qu’il y ait appropriation d’une politique
publique il suffirait de s’assurer que son Sens est bien celui
du devenir de la communauté, exprimé par exemple
par sa logique de développement. On peut espérer
effectivement d’une politique publique locale qu’elle soit pertinente
par rapport à la communauté de devenir, cohérente
par rapport à son développement et performante
dans la mesure où elle concoure positivement à
ce développement.
Pour qu’il y ait appropriation active il
faut en plus que la communauté de devenir en arrive à
se faire auteur de son devenir et donc qu’elle s’approprie activement
les politiques publiques.
On arrive là sur la question de
la maîtrise par la communauté de devenir de cette
appropriation.
Il faut comprendre qu’une même communauté
de devenir est constituée par des personnes et des groupes
humains dont la maturité et la capacité de maîtrise
vis-à-vis du bien commun est différente. Cela nous
amène à considérer que chaque communauté
de devenir se dote dans son histoire d’une structure, d’une distribution
des rôles et de représentants élus pour ce
qui est des communautés démocratiques. Nous en
arrivons à nouveau au problème de la qualification,
pour l’appropriation active des politiques publiques, des représentants,
élus de ces communautés de devenir, que la logique
de territoire et de procédure tend à disqualifier.
A ce stade, il faut préciser de
quelles communautés de devenir il s’agit avant d’en venir
à la façon dont la logique de communauté
doit s’appuyer sur les structures existantes quitte à
les faire évoluer.
Une communauté de devenir a une
histoire, qu’elle soit ancienne ou jeune. La considération
de cette histoire est indispensable à la pensée
du devenir et à tout projet qui s’y investi. Dans notre
pays, comme beaucoup, la communauté politique de base
est la commune, comme son nom l’indique.
Il est de bon ton de stigmatiser le nombre
"excessif" de communes. C’est d’autant plus certain
pour les logiques de territoire qui y voient une emprise qui
fait obstacle à leurs vues.
Les communes peuvent cependant être
associées en communautés de communes au tout autre
groupement dans la mesure où il s’agit de former entre
elles des communautés de devenir.
De même qu’une communauté
de devenir n’annule pas, bien au contraire la différence
de chacun, de même la personnalité de chaque commune
reste, engagée dans son devenir propre, tout en restant
engagé dans le devenir commun.
Nous touchons là à une "théorie
des ensembles" des communautés humaines qui n’est
en aucun cas celle de la juxtaposition ou du découpage
de territoires.
A ce propos il faut noter qu’il se constitue
aujourd’hui des communautés de Sens sinon de devenir entre
les villes du monde, entre des groupes humains qui n’identifient
plus forcément leur unité ou leur identité
à un territoire physique et qu’il y a déjà
un déploiement nouveau où la coalition des intentions
humaines forme des communautés plus ou moins fugaces il
est vrai mais qui dessinent de nouveaux types de structuration
du politique.
Les espaces du politique (et des politiques
publiques) ne seront plus seulement des espaces physiques ou
même juridiques.
Le développement d’Internet, pour
ceux qui sont attentifs à ce qui se développe massivement,
en est un laboratoire foisonnant.
Il n’est par contre pas interdit qu’une
communauté de devenir, communauté de Sens par essence,
se dote de cadres identificatoires, s’ancre dans des territoires
physiques et même vive de forts sentiments d’appartenance.
Il n’y a là rien d’archaïque, ni de régressif
dans la mesure où ce ne sont pas des fondements de la
communauté mais des modes d’expression et de réalisation.
Dès lors aussi les cités,
les communes, les pays, dans leur évolution, deviennent
des communautés de devenir ou découvrent qu’elles
le sont. C’est très exactement le phénomène
qui se produit, de façon balbutiante quelquefois, mais
aussi de façon plus systématique avec la généralisation
des questions de développement ou l’émergence d’interrogations
locales sur le bien commun.
La logique de territoire, on le constate,
se nourrit plus "d’intérêt général"
que de bien commun.
Les communes ou communautés de communes
sont ainsi les lieux propices à l’émergence d’une
ère de communautés de devenir.
Leur histoire se relit avec l’éclairage
d’une culture propre qui s’accomplit dans une vocation, malgré
les incertitudes et les errances et qui trouve là les
potentiels et les racines d’une projection dans le futur et des
moyens d’y parvenir.
Ce sont les clés d’une appropriation
active des politiques publiques.
La logique de communauté qui se
cherche, s’expérimente et se déploie déjà,
y trouve ses méthodes et ses bases.
S’agissant toujours de concourir à
une progression, une évolution humaine, alors le cheminement
a quelque chose à voir avec un certain apprentissage,
une certaine pédagogie (macro-pédagogie). C’est
la base d’une méthode d’appropriation active des politiques
publiques qui conçoit et dessine les processus culturellement
fondés, permettant pour chaque politique publique :
- une appropriation active de la connaissance
des problèmes en question, ancrée dans la culture
propre,
- une appropriation active de l’engagement
selon les voies de la culture propre,
- une appropriation active de la recherche
de solutions et des modes de réalisation selon les façons
"culturelles" de travailler.
Nous laisserons de côté le
problème de la multiplicité des communautés
particulières engagées dans une communauté
de devenir plus large sachant qu’il faut avoir recours pour cela
à une macro pédagogie différenciée
pour engager l’appropriation active.
Venons en à la question soulevée
précédemment de la qualification des représentants
élus dans de tels processus.
Tout d’abord on reconnaîtra que tous
les élus n’ont pas une conscience parfaitement claire
de leur responsabilité dans une communauté de devenir.
Cependant nous voulons insister sur le fait qu’on en trouve plus
l’intuition et l’engagement dans cette population que du côté
des tenants des logiques de territoire. Ainsi de nombreuses expériences
montrent que dans l’esprit il est souvent possible de s’engager
aujourd’hui dans de telles voies.
Reste le problème de l’aide à
apporter pour que les rôles soient de mieux en mieux assumés
et notamment par le biais des méthodes d’appropriation
active.
Le principe de considération (éthique
de la considération qui n’est pas celle de la complaisance
pour autant) voudra que pour toute mise en oeuvre locale d’une
politique publique on considère d’abord la communauté
de devenir que cela concerne. Cela peut d’ailleurs entraîner
dans certains cas un travail préparatoire de constitution
ou reconstitution d’une telle communauté.
Considérer la communauté
de devenir concernée, c’est se préoccuper de sa
culture propre, de sa vocation et du sens de ce devenir.
C’est aussi considérer la façon
dont cette communauté s’est dotée de structures
et de rôles qui constituent l’architecture de toute communauté
civilisée.
Le rôle de l’élu (maire) et
son conseil est dès lors établi ainsi que celui
de toutes les instances de la société constituée,
en particulier les services municipaux et les secteurs spécifiques
concernés par chaque problématique.
Le processus d’appropriation active ne
peut pas ne pas intégrer les différents rôles
culturellement significatifs sauf à participer à
leur disqualification.
Bien sûr, il faudra apprécier
les difficultés, les obstacles inhérents à
toute pédagogie (maïeutique) mais c’est le rôle
et le service que peuvent apporter ceux qui ont la charge de
la mise en oeuvre des politiques publiques .
Il y a là pour les services de l’Etat
de nouvelles perspectives. L’émergence de l’ère
des représentations nécessitait un Etat capable
de cadrer, de structurer les territoires au service des communautés
en évolution.
L’émergence de l’ère du Sens
et des communautés de devenir justifierait un Etat capable
d’aider les responsables des communautés de devenir, les
anciennes et les nouvelles a mieux maîtriser ce devenir
et à y inscrire toute politique publique.
Le nouveau rôle réclame en
priorité cette fois une compétence d’ingénierie
humaine, celle des rôles et celle des communautés
pour assumer ce service public. Mais l’Etat n’aurait-il pas alors
lui aussi à trouver d’autres fondements, en avant de la
société risquant sinon de se retrouver en retard
et bientôt en conflit.
La culture du service qui s’y trouve, dès
lors qu’elle sait s’actualiser, en constituera la meilleure ressource.