La conduite des projets territoriaux, pour être appropriée, doit engager de large concertation et entraîner une dynamique d’engagement collectif. On parle beaucoup de démocratie participative et de gouvernance sans que ces termes soient appuyés sur une véritable connaissance des phénomènes humains en jeu mais plutôt sur de bons sentiments nourris d’idéologies régressives. Les ambitions peuvent être grandes en la matière à condition d’en tenir les exigences.
Il est un temps de mutation où émergent
de nouveaux concepts tel que celui de gouvernance. On a rapidement
l’intuition que cela touche à du connu mais qu’il y a
néanmoins quelque chose d’autre qui en fait l’intérêt.
Gouvernance s’applique au domaine des grandes organisations et
aussi celui des territoires ou espaces du politique qui nous
intéressent en priorité ici. Il y est question
de la manière de gouverner, de la bonne pratique pour
conduire les affaires collectives impliquant une certaine participation
responsable des acteurs ou populations concernées.
Le lien avec la démocratie est souvent
fait, évoquant le voeu d’une démocratie participative,
alternative à une démocratie représentative
jugée insuffisante... notamment par défaut de "bonne
gouvernance" de la part des dits représentants. La
gouvernance est ainsi quelque fois une alternative critique dont
"la bonne pratique" reste néanmoins incertaine,
notamment chez ses promoteurs qui se nourrissent surtout de la
dénonciation des pratiques existantes. Or cette émergence
mérite mieux.
Elle évoque la question de la conduite
d’une population sur un territoire. Cette conduite est d’un autre
ordre que la seule "gestion des choses" qui prévaut
trop souvent. La gouverne ou le "gouvernement des hommes"
reviendrait-il à l’ordre du jour ?
Sur un territoire le gouvernement des hommes
suppose trois conditions :
- Il faut qu’il y ait identification collective de la population,
identité qui est la condition d’une quelconque projection
dans l’avenir. Sans identité collective pas de projet
commun.
- Il faut qu’il y ait justement un sens, une ambition, une orientation
donnée au futur et dans lequel la population se reconnaît
et, mieux, y retrouve ses aspirations, valeurs et motivations.
Sans orientation commune engageante pas de projet partagé.
- Il faut enfin que l’idée d’une marche en avant collective
soit acquise, restant à en structurer dynamiques et modalités,
reliant des acteurs et moyens mobilisés sans quoi le projet
n’est pas approprié par les acteurs et la population.
C’est là que les projets territoriaux trouvent leur place.
Qu’y a-t-il de nouveau ?
- Les territoires s’identifient de plus en plus à des
"communautés de Sens", c’est-à-dire des
communautés de devenir et de projets ancrés dans
une vocation collective.
- La vocation collective du territoire "autorise" une
volonté partagée, une orientation commune, une
direction de l’avenir posée et proposée en relation
avec d’autres territoires.
- Les projets territoriaux sont alors l’expression d’une volonté
collective se structurant, une mise en mouvement et sont la réalisation
de projets concourants à un développement "approprié".
C’est là le Sens du temps qui remet
en question les logiques purement gestionnaires et rationalisantes
centrées sur les choses, ignorant les hommes et les enjeux
"humains" de leur devenir. C’est là aussi le
Sens d’un temps où la maîtrise par les hommes de
leurs communautés territoriales se fait plus responsable
et plus autonome, à contre courant d’une critique systématique
du progrès et des valeurs de la "civilisation"
humaine.
Les enjeux sont très vastes, rejoignant
les questions les plus essentielles de la vie collective à
celles plus pragmatiques de la conduite des affaires communes.
La démocratie et ses conceptions sont interpellées
mais aussi la compréhension des sociétés
humaines et de leur "marche en avant" et enfin celle
des pratiques de gouvernement des hommes dont la "gouvernance"
est la conception nouvelle".
Il est clair que cela concerne les responsables
politiques, les dirigeants territoriaux, les services de l’Etat
qui y trouveront de nouvelles politiques de service et aussi
tout ceux qui ont à en tirer des enseignements pour leur
propre participation aux affaires communes et la conduite des
responsabilités qu’il ont à assumer dans leur secteur.
Il nous faudra donner quelques éclairages
au préalable sur deux questions essentielles :
- La nature des communautés humaines, le Sens du bien
commun et les étapes de leur évolution qui justifient
le principe même d’une bonne gouvernance.
- La nature de la démocratie et ses modes d’exercices
en fonction des stades de maturation de la communauté
et des diverses populations.
Les communautés humaines sont le
terrain même de la gouvernance. Il s’agit donc de les comprendre
comme des communautés de devenir, partageant une communauté
de Sens qui deviennent ainsi communautés de projets. Sans
projet, sans direction à prendre et des objectifs ou des
enjeux à atteindre dans cette direction, il n’y a rien
à gouverner.
C’est donc le nouveau visage des collectivités territoriales
concernées : des communautés de Sens partageant
une ambition pour l’avenir. Cette conception fait suite à
d’autres qui correspondent en fait à des sociétés
moins évoluées.
Les sociétés archaïques sont sous le régime des affects, des impulsions,
de pouvoirs d’emprise. S’il s’agissait d’y exercer quelque "gouvernance",
c’est à la pacification et au contrôle des pulsions
excessives qu’il faudrait s’attacher par le biais d’un pouvoir
directif et donc régulateur.
Les sociétés encore primaires se préoccupent
surtout de leur subsistance et de leur confort. La bonne gouvernance
ne porterait alors que sur la gestion des choses au travers d’une
organisation optimisée. C’est une approche technicienne
qui prévaut.
Les sociétés secondaires sont engagées
dans des jeux d’identité et de représentations
collectives réglées par le droit. La gouvernance
s’exerce par une démocratie représentative qui
établit la loi et les règles communes.
Les sociétés de types tertiaires, émergeantes,
font appel à un autre critère qui est le Sens de
l’avenir qui forme la communauté et réclame une
conduite dans ce Sens de la marche en avant de la collectivité.
On notera ici que l’essentiel pour l’avenir de la société
devient le Sens de l’avenir et le projet qui donne vocation au
territoire dans un contexte d’élargissement européen
et de mondialisation.
Il apparaît à l’évidence
que les trois étapes antérieures sont perpétuellement
remises en question. Il apparaît aussi que de puissantes
forces régressives tendent à y retourner ou s’y
fixer et que certaines pratiques politiques sociales, institutionnelles,
professionnelles même contribuent activement à ces
régressions.
Cependant la nouveauté c’est aussi
que c’est la marche en avant, l’entrée résolue
dans une société de type tertiaire qui contribuera
dorénavant le mieux à maîtriser les stades
antérieurs de développement. Faut-il pour résoudre
le problème des banlieux revenir à la tribu ou
au nationalisme comme régime politique. Faut-il pour résoudre
les problèmes de l’emploi abandonner toute mondialisation
économique, sociale, industrielle et culturelle ? Faut-il
pour résoudre les défaillances de la démocratie
en rajouter en incantations, formules, procédures, lois
et règlements ? Non il faut engager la cité, le
territoire dans une dynamique de projet dont le Sens se traduit
par des valeurs, un potentiel, une vocation et au bout du compte
une ambition humaine partagée. Notons que cette échelle
de maturité des sociétés humaines est aussi
celle des hommes et des institutions. Elle est celle des conceptions
et des pratiques de la politique et de son rôle.
Nous vivons une mutation entre la société
des représentations et la société du Sens
comme il en existe à d’autres seuils d’évolution.
Chaque mutation fait crise, plus ou moins exacerbée, où
l’attrait du dépassement se trouve combattu par la crainte
de la remise en question, quitte à fuir dans la régression.
Ces réactions humaines compliquent l’analyse ce qui permet
de dire n’importe quoi sur ce qui se passe. C’est du côté
de l’espérance et de l’enthousiasme que se trouve la vérité
du devenir. L’angélisme serait de croire que les problèmes
n’existent plus, le pessimisme qu’ils sont fatals et l’optimisme
qu’il y a de nouvelles façons de les poser et de les résoudre
pour aller plus loin.
Il faut donc bien intégrer que la
gouvernance est justement ce type de pratique qui convient à
une société de type tertiaire. Elle convient à
l’élaboration et la conduite des projets territoriaux
qui redéterminent un lien social, un pacte de Sens donc
de valeurs, de significations, de direction et de méthodes.
Cependant elle ne peut ignorer :
- l’hétérogénéïté des
situations et des niveaux de maturation des hommes et des institutions
(sans s’y enfermer évidemment),
- que son premier enjeu, c’est de définir et conduire
un processus de maturation vers une plus grande maîtrise
collective d’un devenir, maîtrise collective qui est la
figure nouvelle du bien commun.
La gouvernance une pratique démocratique
de la conduite des projets territoriaux
Tout d’abord il faut situer trois conceptions classiques des
projets territoriaux qui se limitent aux âges d’évolution
antérieurs.
- Le projet territorial est par exemple pour certains
une opportunité à saisir dans les jeux de
puissance et d’intérêt. La "gouvernance"
n’y a que peu d’intérêt à moins de servir
de "mot de passe utile".
- Le projet territorial est seulement, pour d’autres,
un projet d’équipement, c’est l’occasion d’obtenir
des crédits permettant de réaliser ou d’améliorer
l’existant quant à l’organisation de la vie matérielle
collective. La gouvernance utile ne dépasse guère
l’inventaire des besoins que des services techniques peuvent
réaliser.
- Le projet territorial est un peu plus loin un projet
d’aménagement du territoire. Il s’agit de rationaliser
le territoire en optimisant les différentes fonctions
selon les modèles les idées et les règles
du moment et de fixer les cadres d’action des années à
venir. C’est la pratique classique, souvent promue par l’Etat
et les services spécialisés, à laquelle
les collectivités territoriales sont appelées à
souscrire contractuellement pour bénéficier des
avantages qui en découlent. La gouvernance reste cantonnée
alors au débat accessoire ou idéologique. La démocratie
formelle est sensée régler les procédures
de décisions. C’est bien parce que les hommes et les sociétés
commencent à aspirer à un autre temps de responsabilité
que ces pratiques apparaissent comme notoirement insuffisantes.
Ils commencent à entrevoir qu’il y a des choix de Sens
et de devenir en jeu alors que pays et collectivités forment
de nouvelles "communautés territoriales" confrontées
à un monde en mutation et à une mondialisation
riche de menaces et d’opportunités,
Quels sont donc les termes d’un processus
de gouvernance pour une société qui entre dans
un stade de plus grande maturité ?
Trois étapes sont indispensables
:
- Celle de l’identification de la communauté sans
laquelle il n’y a pas de projection dans l’avenir possible,
- Celle de l’orientation de son devenir sans laquelle
il n’y a pas de volonté commune possible donc de projet
commun,
- Celui de la mise en mouvement sans laquelle le projet
reste une abstraction technocratique qui ne concerne pas vraiment
la population et les acteurs locaux.
Il nous faut les examiner maintenant :
La phase d’identification
Un territoire est avant tout le lieu d’existence d’une communauté
de Sens. Ce qui fait communauté, c’est le Sens de l’existence
commune et du bien commun partagé. Or la première
condition pour se projeter dans l’avenir est de s’identifier
en tant que communauté de Sens. Pour cela c’est à
un patrimoine de valeurs communes, c’est à une culture
et aux potentiels humains qui sont cultivés que l’on peut
recourir.
L’identification ne doit pas se faire à
un "état des lieux" ou à une définition
juridico-administrative subalterne mais à un patrimoine
de valeurs. Ce patrimoine de valeur est le potentiel culturel
"à cultiver" pour progresser dans l’avenir.
Il intègre les ressources matérielles dont la valeur
dépend seulement de ce qui peut en être fait (contrairement
à des visions patrimoniales abstraites qui déshumanisent
le patrimoine et donc les pratiques qui s’y rapportent). Il intègre
aussi les qualités et qualifications humaines collectives,
compétences et talents communs, art de vivre et d’agir
ensemble et tous autres caractères liés à
l’histoire singulière (ancienne ou récente) de
la communauté.
Cette identification sera donc le fruit
d’études, d’analyses et notamment d’analyses de cohérences
culturelles débouchant sur des représentations
des valeurs propres dans lesquelles la communauté peut
se reconnaître et par une communication appropriée.
La gouvernance passe par un stade de "représentation"
où la "représentativité" est l’idée
force. Il y faut aussi une représentativité légitime
de l’instance qui prend l’initiative. C’est le rôle des
élus, privilégiant le meilleur, le potentiel, le
patrimoine sur ce qui n’est pas porteur de promesses.
C’est alors aux principes de la démocratie
représentative que l’on peut se référer
attendant que les représentants représentent "le
meilleur" de la communauté par eux mêmes et
surtout par les "représentations" qu’ils donnent
à elle-même de la communauté. On voit bien
l’importance de la communication et les déviances qu’une
"mauvaise gouvernance" induirait en flattant notamment
tous les ressorts du narcissisme collectif ou des manipulations
identitaires. Il est donc indispensable que cela repose sur une
analyse en profondeur des richesses patrimoniales d’origine culturelle
de la communauté.
L’orientation
la mise en lumière du patrimoine de valeurs culturel propre
fait déjà émerger le Sens du bien commun.
Il s’agit maintenant de l’éclairer, le repérer
et le traduire en termes de vocation, d’ambition et de projet,
de le projeter dans le futur.
Pour cela un travail est à faire
qui relie le patrimoine aux horizons du futur. Il faut à
la fois :
- un travail de discernement du Sens du bien commun,
- la formulation d’une vocation générique,
- un travail de prospective opérationnelle qui croise
le patrimoine de richesses potentielles et les horizons du futur
dans le contexte de la mutation,
- un travail de créativité générative
pour dessiner l’ébauche d’un projet inspiré (par
le Sens et les horizons éclairés),
- la constitution d’une force de conviction et de détermination,
celle d’un homme et d’une équipe au minimum, en mesure
de se poser en force de proposition face à la communauté
territoriale.
Ce travail de détermination débouche
sur une offre d’orientation susceptible de devenir une ambition
commune. La validation de cette position est une "une élection"
du sens de l’avenir commun au travers de cette orientation et
de cette ambition. Elle lui confère autorité pour
l’engagement de la communauté. Nous sommes là dans
le contexte d’une "démocratie élective".
Il ne s’agit plus "d’élire" une représentation
par un effet de miroir (éventuellement complaisant) mais
d’assurer une position, un Sens de l’avenir dont on aura à
répondre.
L’exercice de la démocratie élective
consiste à valider l’ambition auprès de témoins
significatifs, pouvant en partager ensuite l’autorité
et la conviction pour en être les relais. Il s’agit donc
de conforter la détermination de l’autorité initiatrice
par la détermination de relais constitué d’acteurs
"significatifs" du devenir ébauché. Cette
significativité suppose un repérage qui peut se
faire par l’écho, la réponse, renvoyée par
différents milieux à la proposition faite à
la communauté. L’effet de conviction et de détermination
est le gage de la validation.
La mise en mouvement
L’idée de projet est trop souvent réduite à
celle du plan ou d’un programme dont on aura à assurer
la mise en place. Or une communauté en projet c’est non
seulement des objectifs de différentes natures fixés,
des méthodes de réalisation, un cheminement et
un processus de mise en oeuvre mais c’est aussi l’implication
d’un grand nombre d’acteurs là où ils sont pour
concourir au mouvement d’ensemble.
Un projet territorial est donc une appropriation
par la communauté de l’offre qui lui a été
faite. Cette appropriation sera progressive, foisonnante, imprévisible
et il s’agit pour les responsables politiques dont la proposition
a été "élue" de conduire ce processus.
Nous sommes là dans une logique de démocratie participative
qui vise progressivement le plus grand nombre, acteurs et coauteurs
du projet territorial, projection en acte de la communauté
dans le futur. La démocratie participative ne peut intervenir
qu’à ce stade comme troisième temps d’un processus
démocratique et d’une bonne gouvernance.
On n’insistera pas assez sur l’erreur qui
consiste à inverser le processus. Elle a surtout pour
effet la "mise en échec" de la démocratie,
légitimant les volontés hégémoniques
et disqualifiant les politiques. Il n’y a de participation ou
de démocratie participative qu’une fois que l’identification
de la communauté est assurée (représentation
commune) sans laquelle c’est rapidement le conflit d’intérêt
qui est seul mis en scène. Il faut aussi que l’élection
du Sens et de l’ambition soit faite sinon il n’y aura pas d’entendement
commun et de concourance des participations générant
alors frustration et incompréhension.
La "bonne gouvernance" doit s’appuyer
sur une compréhension des phénomènes humains
en jeu notamment ceux de maturation collective et de dynamisation
constructive du tissu social. Il y faudra des moyens approprié,
animations stratégiques, conduite du changement, macropédagogies,
stratégies d’évolution et de mutation, etc...
Cette gouvernance et la démocratie
participative qui lui correspond n’est véritablement généralisable
qu’à partir du moment où les moyens d’Internet
permettent de tisser les trames et les instruments de participation
et de pilotage ad-hoc.
Une urbanité virtuelle, auto génératrice
d’un lien social actif est en même temps le théâtre
et le moyen de ce dépassement et de l’émergence
de communautés territoriales majeures. Le rôle du
politique en est renforcé, la méthode en est changée
et l’on voit comment les pratiques habituelles au stade d’évolution
et de mutation où nous sommes considèrent trop
souvent comme mineures les communautés territoriales et
tutélaires les seules pratiques qui vaillent.
a gouvernance est la doctrine et la méthode
d’une remise en question radicale celle d’une mutation qui commence
à s’accomplir.