La relation au risque est un facteur majeur des attitudes humaines dans la vie quotidienne mais aussi dans la vie publique et même les affaires publiques.
Or s’il y a une relation saine et génératrice de progrès humain il y en a d’autres qui sont préjudiciables et sur lesquelles sont fondées certaines politiques publiques, dans leur pratique du moins. L’absence totale de discernement de ces questions donne évidemment à ceux qui les promeuvent une assurance sans faille sinon sans risque pour les autres.
Tout d’abord on notera que la notion de
risque n’est pas aussi simple que les techniciens veulent bien
nous le dire. C’est simple dès que l’on a établi
une convention sur l’usage du terme entre experts, mais tant
pis pour ceux qui en ont d’autres et en particulier tant pis
pour ceux qui sont personnellement ou collectivement confrontés
aux risques de l’existence.
Ceux là se débrouillent avec
les Sens humains du risque, Sens personnels, Sens culturels.
Quant aux experts, il serait intéressant
de confronter la définition et le Sens qu’ils donnent
au risque dans leurs spéculations et le Sens qu’ils donnent
au risque dans leur vie personnelle ou même leur vie professionnelle...
Mais quels risques prennent-ils en se reposant sur une convention
d’experts ?
Notre expérience théorique
et humaine nous amène à penser qu’il y a plusieurs
Sens de la relation au risque qui, chacun, structure définitions,
interprétations, attitudes, comportements et rationalités.
Celui qui appréhende le risque dans
un certain Sens trouvera une cohérence dans ses analyses
et ses actes qui lui suffira pour se "donner raison".
Notre expérience du terrain et nos
recherches montrent que tous les acteurs sont impliqués
dans ce rapport au risque et que le Sens prête à
conséquence. On retrouvera alors des attitudes types avec
leurs arguments, mode d’action et résultats.
Nous allons livrer ici quelques aperçus
de ces divers rapports aux risques à partir d’une analyse
des Sens de la notion de risque réalisée à
partir des travaux de l’Institut Cohérences et de la théorie
des Sens et Cohérences Humaines.
Pour en montrer l’intérêt
nous évoquerons des exemples tirés notamment de
cas d’intervention sur le terrain à l’occasion de la mise
en oeuvre de plans de prévention des risques d’inondation
dans le cadre d’un programme de recherche action commandé
par.....
LA NOTION DE RISQUE
Tout d’abord le risque est une anticipation
sur la possibilité d’un dommage. En cela, il est une spéculation
entièrement construite dans l’imaginaire. Ce n’est pas
un fait puisque lorsque le fait se produit ce n’est plus un risque
mais un accident ou un dommage.
Il est vrai que le calcul statistique ou
mieux le calcul des probabilités nous donne des indications
utiles surtout si on raisonne à grand échelle.
Si on raisonne localement, personnellement, c’est déjà
plus délicat. La décision individuelle sur une
espérance de vie et la décision d’une compagnie
d’assurance ne peuvent avoir les mêmes bases sauf à
faire des contres sens majeurs sur l’emploi des instruments mathématiques.
En outre, l’effort d’objectivation des
experts, dont l’origine peut être très obscur, peut
en venir à nier ce caractère spéculatif,
imaginaire, éliminant du même coup la dimension
humaine, subjective celle qui est aux prises avec les situations
difficiles et celle dont dépend la maîtrise des
situations, paramètre majeur de la question du risque.
Le risque encouru par un enfant de deux
ans traversant la rue est-il le même que celui d’un adulte.
On voit rapidement que la réflexion fait intervenir de
nombreux paramètres soit liés au contexte en situation,
soit liés à la personne et même à
son entourage.
Sens et Cohérences
des rapports au risque

La carte des cultures des rapports au risque
va nous faire rentrer dans des logiques plus précises.
Un premier couple d’opposition de Sens et de logiques correspond à l’acceptation
ou au refus de l’incertitude.
D’un côté le risque est inhérent
à la vie et la prise de risque et la condition d’une vie
libre et engagée. Le risque est accepté, autant
que toute démarche, humaine individuelle et collective,
est confrontée à l’altérité, à
l’incertain, à l’inconnu.
D’un autre côté le risque
est intolérable, l’incertitude doit être éliminée.
Le risque c’est l’autre, l’inconnu, l’incertain, susceptibles
d’altérer un état présent. On en verra différentes
versions dont celle de "l’accusation de l’homme" ou
celle du "maillon faible" de la chaîne de sécurité.
Un second couple d’opposition de Sens et de logiques correspond d’un côté
à une logique fataliste qui assimile le risque à
l’aléa statistique et de l’autre côté à
la mesure d’une limite de la capacité de maîtrise
des situations.
Du premier côté, le risque
c’est ce qui doit arriver, une intervention du sort (ou du hasard)
imparable. Le calcul statistique se pose comme constat et s’érige
en vérité factuelle. L’objectivation renforce l’illusion
du caractère inéluctable du risque. On voit là
que l’homme n’y a aucune part sauf comme facteur environnemental,
accessoire, paramètre d’un calcul.
A l’inverse le risque est compris comme
la mesure d’une limite de maîtrise. Un calcul de probabilité
est possible mais il est conditionnel. La probabilité
dépend de l’action humaine et de la capacité de
maîtrise de la situation.
On voit là que l’objectivation est
possible mais qu’elle fait intervenir la maîtrise humaine
dont les facteurs sont la subjectivité, la responsabilité,
l’autorité, le discernement, les motivations, la culture,
etc.
Ces deux couples d’opposition mériterait
d’être approfondis mais dans le cadre de cet article ils
vont surtout servir à baliser les quatre champs sur lesquels
nous allons insister particulièrement.
1) L’indemnisation compensatoire
C’est l’une des grandes cultures du risque
facilement repérable.
Elle conjugue l’acceptation du risque avec
le fatalisme statistique. L’attitude est alors spéculative.
S’il y a un risque alors il faut obtenir une compensation et
si possible avec bénéfices.
C’est l’attitude de ceux qui se tournent
volontiers vers les assurances mais aussi vers l’Etat ou toute
source d’indemnisation possible. C’est aussi le calcul des assurances
soucieuses de leurs bénéfices. C’est aussi quelquefois
celui de l’Etat dont les spéculations font intervenir
d’autres facteurs.
Soyons clair il ne s’agit pas ici de stigmatiser
le recours à des indemnisations mais la logique d’indemnisation
qui est une logique de déresponsabilisation.
Lorsque le risque devient une donnée
(statistique) dans un calcul (spéculation) alors c’est
la responsabilité humaine qui est évacuée
de part et d’autre.
Une analyse plus poussée de cette
culture du risque et des rationalités qu’elle développe
montrerait la complexité qu’elle engendre lorsque plusieurs
"risques" sont envisagés et que des choix spéculatifs
sont fait entre des risques et des bénéfices, affectifs,
économiques, matériels, stratégiques, identitaires,
politiques ou communautaires.
Il y a même des prises de risque
spectaculaires qui acceptent par exemple un danger physique pour
un bénéfice identitaire ou un danger social pour
un bénéfice économique ou l’inverse. Ne
négligeons pas aussi les calculs sordides qui compensent
le risque des uns par le bénéfice des autres.
Cette culture spéculative du risque
imprègne une grande partie des comportements de nos sociétés
modernes. Aucun de ses acteurs publics, privés, individuels,
collectifs, professionnels ou institutionnels, scientifiques
ou experts n’en est exempt ce qui se traduit dans les rationalités
développées et le résultat calamiteux qui
en dérivent.
2) Les tentatives conjuratoires
Au risque fatal, statistiquement établi,
se conjugue le refus du risque associé par exemple à
une peur excessive de l’incertitude.
Cette conjonction d’un risque fatal et
refusé conduit à des rationalités qui peuvent
prendre des formes surprenantes. L’impasse logique conduit à
des comportements que l’on peut qualifier de conjuratoires.
Dans certaines sociétés cela
peut s’appeler "danser sur un volcan", dans d’autres
différentes pathologies sociales (ou institutionnelles)
peuvent se faire jour. En, tout cas on trouvera souvent une conjugaison
d’un excès de raisons objectives associé à
un déni du réel.
La solution logique c’est le "détournement
du sujet".
Elle consiste par exemple à organiser
la "prise en faute" des victimes éventuelles
grâce à une "interdiction du risque" ou
bien à exiger une sécurité absolue, un zéro
risque de l’Etat ou des médecins ou de toute autorité
qui se pose aussi comme altérité et qui incarne
phantasmatiquement une toute puissance, coupable si elle défaille.
Plus trivialement le traitement juridique
des problème de risque en est le terrain favori. Certains
fonctionnaires qui pensent la procédure est un barrage
contre... leur propre risque et l’excès de procédure
le moyen de prendre en faute à coup sur en cas de catastrophe.
Cette logique, sécuritaire et, disons
le, paranoïaque est largement répandue et là
aussi tous les acteurs peuvent y être entraînés.
Soulignons que les situations de fragilité favorisent
ce type de réflexe ce qui entraîne des "contaminations"
étonnantes. Tel élus nous dit "la catastrophe,
c’est l’Etat". L’inquiétude de tel service de l’Etat
se traduit par un excès procédurier. La recherche
du contentieux pour s’exonérer de toute responsabilité
est aussi très fréquente.
Notons enfin que tous les registres sont
utilisables pour "manipuler le sort", émotions,
menaces, séductions, violences, démonstrations
de puissance (ou d’impuissance...). Les media peuvent jouer un
rôle de pacification dans les situations tendues ou, au
contraire, aggraver l’inquiétude et donc les tensions.
Enfin il faut noter que cette logique laisse
intacte les sources de danger et organise l’irresponsabilité
réelle au nom de la responsabilité juridique.
3) La présomption de l’invulnérabilité
La logique du refus et la peur du risque
trouvent ici une issue toute différente en se conjuguant
avec une conception du risque correlé avec la maîtrise
des situations.
Cependant c’est la démesure qui
s’installe avec la recherche d’une invulnérabilité
quasi totale, d’une sécurité absolue. Contrairement
au cas précédent où il n’y avait rien à
faire que de conjurer le sort ou de déplacer la faute
sur les autres. Ici l’action humaine est jugée déterminante.
Cette culture du risque se traduit par
deux attitudes fort classiques.
La surprotection d’un côté
et de l’autre l’évitement de tout risque supposé.
La surprotection, c’est la recherche de
moyens de protection qui permettent quasiment d’éliminer
tout danger, de se retrouver en positon d’invulnérabilité.
Le coût en est évidemment exorbitant.Comme l’investissement
n’est jamais suffisant l’invulnérabilité est un
leurre.
Dans nombre de cas on a même vu de
tels projets produire l’effet inverse ; Leur impossibilité
économique a empêché toute action plus mesurée
et efficace. Avec la diminution de vigilance que l’on observe
en situation surprotégée on voit que l’effet est
souvent contre productif.
L’évitement de tout risque se traduit
par exemple par une tutelle excessive empêchant tout mouvement
intempestif (pas de risque, pas d’incertitude) et on sait les
ravages éducatifs que cela produit. La présomption
d’invulnérabilité s’exprime aussi par la croyance
que l’évacuation des "zones à risque"
met à l’abri de tout danger. On voit que l’attitude de
retrait systématique conduit à un leurre, celui
d’un monde sans danger, sans risque donc sans altérité.
On retrouve alors "l’accusation de l’homme", de la
société, dont il faut évacuer les méfaits
en reconstituant par exemple un espace sans altération
donc "sans altérité". Nous laisserons
au lecteur le soin de traduire cela dans l’actualité du
monde d’aujourd’hui.
4) La logique d’appropriation active
Elle conjugue l’acceptation de l’incertitude
de la prise de risque avec une conception du risque liée
à la mesure des limites de maîtrise des situations.
Dans ce Sens le risque est une épreuve
de maturité. Une provocation à progresser.
La logique d’appropriation active en devient
le support d’une stratégie d’appréhension et de
maîtrise des risques.
Elle s’exprime par trois moments forts.
L’évaluation du risque qui est un
travail de connaissance, non seulement sur les facteurs contextuels
mais aussi sur les capacités propres à s’y confronter.
L’évaluation du risque est donc
relative à une personne, une collectivité, une
institution et son appropriation est "prise de mesure"
à la fois des conditions et des capacités propres.
Rien n’interdit l’usage de la statistique mais le risque n’est
identifiable et évaluable qu’en se rapportant à
la capacité de maîtrise des situations en question.
L’évaluation du risque dans l’appropriation
active est donc une pédagogie de la mesure et de la connaissance
de soi et de ses limites.
Le second moment est celui de la prise
de position. Conséquence du premier, elle est reconnaissance
de sa responsabilité, de l’exigence de la décision
personnelle, collective, institutionnelle (le contraire du formalisme
défensif et conformiste).
La décision propre portera aussi
sur la mesure du possible en l’absence de certitudes absolues.
Le troisième moment est celui de
l’action consistant à prendre des mesures appropriées.
Ces mesures sont alors confrontées
au réel et au devenir, à la situation actuelle
et aux enjeux de développement. Elles ne peuvent être
isolées de tous les autres engagements et ne peuvent exclure
aucun volet de la situation.
C’est ainsi que la logique d’appropriation
active ou de responsabilité propre intégrera à
leur place, assurances, règlements, protections mais tout
cela en tant que moyen propice en fonction des limites de capacité
des personnes ou populations concernées.
C’est ainsi que cette logique de l’appropriation
active donne tout son Sens à la notion de responsabilité
et qu’en contre point les autres logiques en sont des caricatures.
Pour conclure on soulignera d’abord qu’une
méthodologie basée sur la conduite de processus
d’appropriation active a fait ses preuves par exemple dans la
mise en oeuvre par des collectivités de plan de prévention
des risques d’inondation (souvent réduits à un
formalisme procédurier).
On notera par ailleurs que la problématique
des risques renvoie à la question de la responsabilité
humaine que l’on a vu assimilée :
- soit à une exigence de constat
fatal, "scientifiquement calculé", une reddition
devant l’évidence statistique,
- soit à une culpabilité
congénitale partageant le monde entre nous, accusateurs
et les autres, coupables.
L’appropriation active fait de la confrontation
au risque une école de la responsabilité non par
calcul mais par une pédagogie de la mesure, du risque
mesuré.