Dans une période en quête de Sens sont défaillants les questionnements sur le Sens en lui même et foisonnants les usages du terme sans souci de rigueur. C’est comme cela que l’on produit ou construit du sens qui ferait aussi des effets. Il y a ici un renouvellement fondamental de la question du Sens qui change tout. C’est une véritable révélation de l’essentiel de l’humain. La confirmation se trouve dans une extraordinaire fécondité théorique et pratique qui ne se dément pas (semen).
Voilà ici des réponses à des questions trop peu posées.
Bien des augures ont fait écho à cette projection
de Malraux "le 21 siècle sera spirituel ou ne sera
pas".
Qu’il ne soit pas, malgré la crise et les périls
qui se rapprochent reste douteux. Qu’il soit spirituel semble
être confirmé par quelques signes des temps. Valeur,
éthique, retour du religieux, souci de responsabilité
autant de thèmes à l’ordre du jour de façon
ostentatoire ou plus diffuse.
Parmi ces signes, il est à noter l’émergence des
questions de Sens qui deviennent immanquables pour ponctuer ou
conclure toute réflexion livrée au public.
Or un examen attentif, qui dépasse l’exaltation sensible
ou l’intuition consensuelle montre que s’il y a quête de
Sens, l’objet, le sujet et la visée de la quête
ne sont pas bien établis.
Les sémioticiens notamment ne font guère écho
à une quête qui semble à priori plus morale
que linguistique alors qu’il s’agit de l’un des rares théories
du Sens, selon une certaine conception d’inspiration sémantique
il est vrai, dont la pratique structurale ne touche guère
au coeur.
Or, c’est bien au coeur, à l’essentiel que la question
du Sens en appelle, sollicitant réponse aux interrogations
les plus profondes : Sens de la vie, Sens de l’homme, Sens de
la nature, Sens de l’histoire, Sens des projets, des engagements,
Sens de l’éducation des enfants, des responsabilités
à prendre et plus généralement question
d’orientation de nos existences et de nos actes.
De cette interrogation on peut apercevoir trois facettes :
Connaître le Sens pour savoir ? pour discerner les possibles.
Repérer et qualifier le "bon" Sens pour pouvoir
le choisir.
Traduire le Sens en acte, en méthode, en mouvement, en
réalisation.
Le Sens à discerner, le Sens à choisir, le Sens
à engager tels sont les trois volets de l’implication
du Sens dans le questionnement actuel.
Face à cela, un réflexe de plus en plus fréquent
est de se tourner vers le catalogue des réponses établies
et de stigmatiser au passage l’oubli de nos sources culturelles,
philosophiques, religieuses.
Le 20 siècle ne semble pas avoir brillé par la
créativité de la pensée mais plutôt
par l’exploitation des certitudes dont le succès ou la
monstruosité ont favorisé cet oubli. L’effet a
primé sur la source, l’accessoire sur l’essentiel, l’action
sur la pensée, les moyens sur les fins.
Les peurs milliénaristes sont-elles seules explications
de ce renversement qui s’annonce qui justifieraient alors ce
réflexe conservateur plutôt qu’une réflexion
à nouveaux frais ?
Il ne faudrait pas que la référence aux réponses
anciennes vienne pour oclure la liberté et la responsabilité
de ceux qui en assument l’enquête.
Ainsi il importe de reprendre aujourd’hui non seulement les questions
de Sens mais les questions à propos du Sens : "Qu’est-ce
que le Sens ?" est une autre question que : "Quel est
le Sens ?".
En particulier il faudrait être prudent sur toute affirmation
qui tendrait à poser le Sens comme unique ce qui simultanément
annihile toute liberté et même la possibilité
de toute question de Sens d’une part et amalgameraient dans une
même confusion le Sens, le "bon" Sens, la "conscience"
de Sens, le sujet, l’objet et la visée du Sens ce qui
ne peut s’achever que par une sidération ou un évitement
de la question.
Une vision dualiste du bon et du mauvais Sens, le second n’étant
que l’envers du premier ou vice versa n’a d’autres issues que
le monisme du premier cas ou alors un manichéisme qui
ne trouve que dans la coupure, la division, l’exclusion, solution
aux problèmes des hommes.
Ainsi, s’il est justifié d’interroger nos traditions pour
y trouver toutes indications, repères et témoignages
révélateurs, cela n’est pas toujours suffisant
pour traiter ici et maintenant de la question du Sens à
propos des affaires et dans les domaines dont nous avons le souci
et la charge.
La Théorie des Cohérences Humaines qui est développée
depuis plus de quinze ans apporte un regard neuf sur ces questions
de Sens. Elle le fait selon différents plans :
Le renouvellement de la notion de Sens,
Le déploiement des conséquences théoriques
et pratiques à l’usage de tous ceux dont la liberté
et la responsabilité est interpellée aujourd’hui
par les questions de Sens,
La mise en évidence qu’il s’agit toujours là de
l’essentiel en ce qui concerne le coeur de l’homme et des affaires
humaines.
Une relecture et une réponse neuve à la plupart
des grandes questions de fond qui se posent à l’humanité.
Enfin elle met en évidence qu’il y a dans le moment historique
que nous vivons un enjeu singulier que l’on peut décrire
comme l’accès à un nouvel âge de l’évolution
de notre civilisation, l’âge du Sens.
Cette dernière thèse ne doit pas être considérée
avec naïveté. Elle risque de rencontrer le scepticisme
de ceux qui, ne croyant pas que l’histoire ait un Sens unique,
en viennent à penser qu’elle n’a aucun Sens et que du
même coup que l’on ne peut qualifier aucunement une quelconque
évolution et donc aucune phase ou étape particulière.
Elle risque de donner l’impression d’évidence qui résulte
d’une intuition de retrouver confirmation de ses aspirations.
La théorie des Cohérences Humaines fait un parallèle
entre la conception de l’homme et de l’évolution inhérente
à sa nature propre et les phénomènes auxquels
nous sommes confrontés.
En cela, elle montre qu’après un âge du faire, et
un âge des signes, maintenant en crise, (crise des représentations)
vient un âge du Sens.
Viennent aussi tous les travers et toutes les régressions
possibles, viennent aussi des histoires individuelles et collectives
de tous âges, viennent enfin s’affirmer simultanément
comme toujours toutes les tendances (Sens) de l’humain parmi
lesquelles il est malgré tout possible de traquer les
repères d’une certaine évolution parmi d’autres
et de discerner l’émergence d’une tendance, d’un Sens
(parmi d’autres) qui peut se lire ainsi.
L’ère de l’esprit que d’aucuns annoncent est sans doute
l’âge du Sens.
Le Sens justement est, selon la théorie des Cohérences
Humaines, l’esprit en l’homme. Il faut parler plutôt des
Sens ou esprits ce qui fait de la quête de Sens l’équivalent
d’une quête spirituelle associée toujours, mais
surtout sans la confondre, avec la recherche du "bon"
Sens ou Sens du "bien", commun et personnel à
la fois.
Plus précisément il s’agit avec l’âge du
Sens d’accéder à un nouveau niveau d’évolution
donc de "maîtrise".
L’âge du faire trouve dans l’agir le moyen de contenir
l’archaïque et de progresser dans la maîtrise des
comportements individuels et collectifs.
L’âge du signe trouve dans les représentations un
plus haut niveau de maîtrise qui ouvre à une vision
plus large, à une identité, à une conception
d’ensemble des choses.
Il initialise un espace social, culturel où l’écrit
prend de plus en plus de place et aujourd’hui l’image, ce "virtuel"
qui peut aider à conduire le réel (où à
le fuir).
L’âge du Sens est celui qui ouvre à un autre niveau
de profondeur de l’homme et des affaires humaines, un autre niveau
de "maîtrise", d’exigence aussi. Il est l’âge
de la responsabilité personnelle au sein de la communauté.
Avec lui, le Réel se découvre dans son essentiel
: le monde du Sens, l’expérience humaine s’étend
à un autre espace, non plus simplement physique (factuel)
ou mental (formel) mais aussi "communautaire" (relationnel).
L’âge du faire se contente d’immédiat, de constats
unidimentionnels.
L’âge du signe s’ouvre à une perspective et une
représentation bidimentionnelle.
L’âge du Sens réclame une logique ternaire ou trinitaire
pour rendre compte de l’expérience humaine et donc des
phénomènes auxquels nous sommes confrontés
et participons.
Le propos de ce texte est de montrer les enjeux et l’importance
de la question du Sens par le moyen d’un tour d’horizon des "questions
de Sens" telle que la théorie des Cohérences
Humaines les situe. Le lecteur trouvera dans d’autres ouvrages
des développements qui ne sont donnés qu’à
titre qu’indicatifs.
I - QU’EST-CE QUE LE SENS ?
C’est une question qui, dans sa simplicité, s’avère
surprenante. En effet, malgré l’importance du Sens pour
l’homme, elle est très rarement posée et il semble
que très peu s’en soient aperçu. Il est même
courant qu’on la confonde avec la question : Quel est le Sens
? qu’il faut entendre elle-même comme : Quel est le "bon"
Sens ?
Ce serait là une étrangeté extravagante
si nous n’avions pas reconnu être dans un âge des
signes qui n’accède pas à "l’intelligence
du Sens" et qui cherche toujours dans quelque forme (ou
structure) le sens des signes qui sont eux-mêmes formes.
(Notons ici la prudence à tenir par rapport à la
notion aristotélicienne de forme qui est susceptible de
générer toutes sortes de confusions de même
que la notion de raison dont l’usage thomiste prête aussi
aujourd’hui à confusion, celle de l’esprit et de la lettre,
du Sens et du signe, celles des structuralismes).
Le Sens nous l’écrivons ici avec un S pour marquer une
différence avec tout ce que la langue française
rapporte au mot sens.
Selon la théorie des Cohérences Humaines, le Sens
est le principe qui s’actualise sous plusieurs modalités
de sens.
Pour être plus précis, les Sens sous-tendent et
transcendent les sens. Ces derniers appartiennent à l’ordre
existentiel des phénomènes et on verra comment
le Sens devient sens.
Il y aura donc à envisager d’une part ce qu’est le Sens,
et d’autre part la façon dont le Sens s’exprime dans l’expérience
humaine existentielle, dans les phénomènes et les
affaires humaines.
Le Sens est donc à considérer d’abord dans ce qu’il
est.
Le Sens est disposition d’être de la personne
humaine.
Dans le fond de sa nature d’être humain l’homme est Sens,
en tous Sens. En cela l’homme est liberté, liberté
de se tenir en l’une quelconque des dispositions d’être.
Se tourner dans un Sens, s’orienter intérieurement, tourner
son regard dans un certain Sens, sont autant d’exemples de cette
disposition intérieure.
L’intériorité là n’est pas psychique mais
ontologique.
L’Etre de l’homme est ensemble de Sens, il est liberté,
même si la maîtrise de celle-ci est à conquérir
ne va pas de soi.
Reprenant l’expression d’Aristote "L’Etre se dit en plusieurs
sens" qui évoque d’ailleurs plus ses modes d’existence
nous dirons ici (en un Sens), l’Etre est Sens (multiples, le
pluriel et le singulier pourraient être là confondus).
L’Etre, verbe infinitif ultime de toute expérience humaine,
nature de l’homme, se diversifie aussi en multiples verbes infinitifs
dérivés de l’Etre et se disant chacun aussi en
plusieurs Sens. Au-delà tout acte humain peut être
actualisé selon plusieurs Sens.
C’est comme cela que la liberté qui est pluralité
de Sens en l’Etre humain se joue existentiellement dans chaque
situation, devant chaque chose, à tout moment comme responsabilité
de choix de Sens comme à un carrefour où nous devons
choisir une conduite, un but, un plan. Pour cela, nous sommes
la boussole étant nous-même les Sens parmi lesquels
nous devons prendre position, nous tenir dans une certaine disposition.
Disons tout de suite que le choix n’est pas indifférent.
Les Sens ne se valent pas sinon il n’y aurait pas de Sens, pas
de choix, pas de liberté, pas de responsabilité
et après tout pas d’avenir.
Le Sens est donc de nature anthropologique, il est substanciellement
et dans sa pluralité la nature même de l’homme dont
on verra qu’elle s’actualise dans l’expérience existentielle
par les multiples modalités des sens constitutifs des
phénomènes, de la réalité réalisée.
Le Sens est aussi, on l’a vu, de nature ontologique nous tenant
toujours à un entendement étymologique des termes
plutôt que conventionnel (comme l’observait Karl Popper
dans son entourage viennois les concepts enfermés dans
leur acception conventionnelle supposée semblent figés
à la plupart des gens alors qu’il s’agit toujours de les
habiter et en cela de leur "redonner Sens", c’est de
cette étymologie là dont nous parlons ici qui va
chercher le Sens où il est... en nous-même qui en
sommes de ce fait responsables...).
Le Sens est encore de nature métaphysique. Cela peut se
comprendre ainsi : Tout le champ de nos "réalités",
le monde, les phénomènes, notre propre existence
individuelle et celles des autres pour nous, de même que
toutes les choses qui nous entourent, sont le contenu même
de l’existence et de l’expérience humaine. En cela, ce
sont toujours des actualisations de notre Etre, celle des Sens
sous le mode des sens. De ce fait, les Sens transcendent la réalité
dont ils sont le Réel humain.
Ainsi dans la réalité des choses, des corps, des
sentiments, des signes, des concepts, etc. il n’y a pas de Sens
mais des sens, acceptions habituelles notamment. Inversement,
le Sens n’est d’aucune sorte de caractéristiques de la
réalité spatio-temporelle et pourtant il en est
le principe.
Nous ne pouvons pas chercher le Sens dans les choses, dans les
phénomènes mais à leur source, leur principe,
proprement métaphysique. Le caractère ontologique
du Sens en fait comme le lieu de l’être des choses. Son
caractère anthropologique fait qu’il n’y a pas d’autre
lieu pour le chercher qu’en nous mêmes au-delà de
notre réalité individuelle psycho physique et de
notre existence spatio-temporelle mais à travers elles
dans notre Instance, Etre spirituel ou Etre de Sens.
A ce stade de nombreuses questions fondamentales restent posées
et l’on peut craindre que, faute de les avoir encore développées
et faute d’une claire lecture de ce qui vient de l’être,
quelques-uns aurons déjà à tort condamné
l’hérésie et cru reconnaître quelque idéalisme.
Pour d’autres l’importance de la quête de Sens dans l’ordre
du discours ne pouvait aller jusqu’à de telles remises
en question qui vont au coeur de l’homme en même temps
qu’au coeur des choses et ils risquent d’être prématurément
déçus de n’avoir encore trouver rien de "concret".
Mais qu’y a-t-il de plus concret que ce qui est la substance
même de nos êtres, de nos vies, de nos réalités.
C’est sûr, l’âge du Sens suppose une autre profondeur
que l’âge des signes, même pour traiter de faits
triviaux si nécessaires.
Ceux qui auront la patience de suivre plus avant seront peut-être
un peu plus rassurés et servis dans leur souci de mieux
comprendre et maîtriser les questions de Sens dans leur
domaine de préoccupations. Sans quitter la question qu’est-ce
que le Sens et en laissant toujours provisoirement de côté
la question "Quels sont les Sens" osons une incursion
du côté théologique.
Pour beaucoup les questions de Sens sont d’emblée suspectes
justement d’en venir à s’abimer dans la question de Dieu.
Pour d’autre la question du Sens est définitivement réglée
par la question de Dieu. Dieu est le Sens, le Sens est l’Amour,
le Christ est le Sens,..., etc...
Pour les premiers, il ne faudrait pas que le Sens prête
à conséquence, moralement notamment, ce qui leur
parait condition de liberté.
Pour les seconds, il faudrait inviter à quelque prudence.
Dieu est inconnaissable et comme Saint Thomas d’Aquin le rappelle
nous n’en avons que des visions humaines. Elles relèvent
quant à leur contenu de nos seuls moyens d’humanité.
Sens et Etre, etc... ne peuvent nous être connus qu’autant
que nous nous connaissons, ce sont des termes humains. C’est
pour cela qu’à l’âge des signes les représentations
peuvent être prises pour le réel y compris divin
et qu’à l’âge du Sens le Sens qui est le Réel
humain ne doit pas être pris pour Dieu.
Cependant, il n’est pas à exclure qu’il nous faille nous
disposer dans certains Sens pour que nous soyons "tournés
vers Dieu" tant comme vers notre origine notre fin. Il est
même pensable que ce soit justement cela le "bon"
Sens, celui que nous avons à trouver dans chaque situation,
à chaque carrefour. Il est probable même que cela
prête à conséquence tant pour notre accomplissement
personnel que pour notre relation aux autres et que pour notre
conduite et pour la maîtrise de nos affaires.
Ce "bon" Sens, Sens du "bien", commun et
personnel, cette disposition d’être ne serait-elle pas
celle à laquelle la disposition d’Etre de Jésus
Christ nous invite selon l’Esprit Saint (le Sens sain) dans la
perspective du Père.
Comme Thomas d’Aquin le rappelle aussi l’âme spirituelle
(Instance de Sens) est au corps (psychophysique) comme l’Esprit
Saint est à Jésus-Christ. La même trinité
se retrouve dans la relation du père et du fils par l’esprit
saint et celle de Dieu et de notre existence "mondaine"
par l’Etre de Sens que nous sommes, "reliant le ciel et
la terre" disent les traditions.
Le Sens, coeur de l’homme est en ce lieu là, lieu des
questions d’esprit(s), c’est-à-dire spirituelles aussi
bien dans la perspective de Dieu qu’à propos de toutes
les affaires de notre existence.
Cette position médiane, médiatrice dit à
nouveau le lieu de Sens et son importance. Rien n’est plus important
pour l’homme, rien n’est plus essentiel dans notre existence
parce qu’il en va de notre humanité ou plus précisément
que de ce qui a fait notre liberté et notre responsabilité
tant dans le partage de nos existences que pour l’accomplissement
de notre Etre.
Restant sur le versant de cette question : "Qu’est-ce que
le Sens", il nous faut aborder très vite quelques
aspects majeurs qui souvent prêtent à confusion
et qui seront ici au contraire les clés indispensables
pour aborder l’âge du Sens.
II - CLES DE SENS
1 - Le consensus
Si l’Etre de l’homme est Sens alors la relation entre les Etres
humains est consensus. Si nous sommes Sens, alors nous ne pouvons
partager que ce que nous sommes : nos Sens... nos relations sont
communion des Sens, c’est-à-dire consensus. Autant de
Sens en nous, autant de consensus possible tous différents,
pour le pire ou le meilleur.
Ce qui nous est en commun au plus profond ce sont nos consensus.
Le Bien Commun est alors consensus sur le Sens du Bien, commun.
Le consensus est aussi le bien de toute communauté humaine.
Chaque communauté humaine se caractérise par son
ou ses consensus, le ou les Sens qu’elle partage. C’est là,
on le verra, une clé majeure de l’âge du Sens qui
ouvre au fait communautaire et à son intelligence.
Entreprises humaines, cultures, cités, nation, familles
relèvent pour l’essentiel des consensus qui les fondent.
Nombre de nos problèmes et ceux des dirigeants s’y enracinent
ainsi, qu’à l’évidence, leurs solutions.
Les consensus entre les hommes sont dans l’ordre du Sens proprement
métaphysiques. En effet, et c’est tout à fait capital,
toute expérience humaine est en elle-même expérience
de l’autre, des autres, expérience donc de consensus.
Ayant noté que la réalité de nos existences
des choses, du monde qui est le nôtre n’était rien
d’autre, pour nous, que le contenu réalisé de nos
expériences, alors on peut dire que la réalité
est fait de consensus.
Tout se passe comme si le réel de toute réalité
était un réel partagé, nos Sens partagés,
nos consensus. Nous sommes le réel de nos réalités,
communes, et nous le sommes par consensus.
Tout se passe comme si le consensus était l’être
de la réalité des choses, mais n’ayant d’autre
lieu que l’Instance humaine, le consensus n’a pas pour les choses
de caractère ontologique.
Etant Sens partagé, il les transcende néanmoins,
elles en sont l’actualisation mais les consensus ne sont pas
des êtres, ils sont de l’Etre-humain, qui en est donc seul
responsable dans sa liberté.
Alors, si l’on envisage un consensus dans le meilleur Sens (sous
la gouverne de l’Esprit Saint), ce consensus peut-être
dit Amour et l’Amour fait le monde, réalise nos existences,
s’actualise dans les choses et phénomènes, orientés,
par nous, pour servir à chacun et ensemble notre accomplissement.
Ici aussi ne disons pas que l’Amour est le Sens mais qu’il y
a un Sens de l’Amour, Sens d’un consensus accepté comme
esprit et source de notre existence la plus saine. Il en va toujours
de notre disposition d’être, de notre liberté, de
notre responsabilité engagées d’abord dans la relation
à l’autre par consensus pour se réaliser dans une
existence partagée où nous nous appartenons les
uns les autres.
Nous ne sommes donc pas personnellement "propriétaires"
de notre existence individuelle, toujours commune, même
lorsque nous en sommes maîtres du Sens. Ce dernier est
bien le lieu et l’enjeu de toute libertéet responsabilité
humaine dont nos réalités sont le théâtre
comme le témoignage.
2 - La Conscience du Sens
Habituellement nos Sens sont pour nous inconscients. Notre Instance
est à ce titre l’inconscient dont notre existence est
comme le théâtre d’ombres projetées sur l’écran
des autres.
Ces ombres portées dont la forme dépend du projecteur
(nous) et de l’écran (les autres) sont elles-mêmes
"éclairées" par la conscience commune,
conscience des réalités, celle par laquelle on
connaît les choses, y compris celles de la psyché
(affectives et mentales). L’ère des lumières a
été l’apogée de l’âge des signes,
d’une facette de cette conscience réalisante où
le panorama du monde et de son mouvement nous apparaît
notamment grâce aux tissages des liens de raison entre
les choses.
Seulement ces lumières ne sont qu’appréhension
de l’ombre et pas celle du Sens.
Elles peuvent en être néanmoins perception de l’écho
comme la parole l’est de celui qui parle, au-delà des
mots, à tel point qu’intuitivement ou intellectuellement
par exemple nous avons l’impression que la compréhension
nous vient, que le Sens nous apparaît.
Ce n’est qu’une modalité de Sens et pas le Sens. C’est
là la source d’une erreur classique, celle qui postule
que le Sens est le produit de la conscience où qu’il est
même l’effet d’un processus qui mène à la
conscience.
On parle d’effet de Sens, de production de Sens, ne prenant garde
que le Sens précède la conscience et à plus
forte raison celle de quelque sens. La conscience de Sens, elle,
n’est pas la conscience de quelque chose, elle est la conscience
de quelqu’un. Il n’y a pas en l’homme un organe, ni un processus
qui produise quelque chose comme la conscience de ce qu’il est.
Il y a en fait éclairage, illumination de Sens déjà
là en soi.
On a pu montrer dans le cadre de cette théorie mais aussi
à la lumière d’autres enseignements que cette conscience
là ne s’obtenait que lorsque nous nous disposons dans
certains Sens. Alors nous ne produisons pas la conscience mais
la lumière nous vient et nous nous y reconnaissons comme
Sens de quelque chose.
Ces Sens, dispositions par lesquelles la lumière nous
vient sont justement ceux que l’on a évoqués précédemment
: Sens du Bien, "Bon" Sens.
Pour s’y disposer encore faut-il un travail, une discipline,
une démarche qui s’exercent dans notre réalité
existentielle, "à l’aveuglette" sur le plan
du Sens, mais si possible avec des repères et une méthode.
Nombreux sont ceux que les traditions nous proposent plus ou
moins justes mais surtout plus ou moins culturellement praticables.
La conscience de Sens est celle du Sens de telles ou telles réalités
qui sont les nôtres, de tel ou tel phénomène
ou situation dont ce Sens est du consensus. Elle est conscience
du Sens de soi et du Sens du consensus avec les autres par laquelle
nous accédons à l’altérité radicalement
autre mais de même Sens en cette occurrence là,
c’est-à-dire que nous nous y retrouvons semblables.
Cette conscience de Sens, obtenue par une disposition adéquate,
est aussi simultanément celle des Sens multiples investis
et partagés dans le même consensus (à des
degrés divers). En cela, elle est découverte de
la "boussole" et simultanément de la qualification
relative de chacun de ses Sens. Par là même, elle
est accès au discernement des Sens et de leurs conséquences
actualisées ou actualisables mais aussi et surtout à
la maîtrise de l’exercice de notre liberté de choix.
C’est là un des critères majeur du Bien de l’homme,
du bon Sens, l’accès à cette liberté qui
est ce à quoi il est appelé par nature, liberté
qu’il découvre en même temps qu’il se connaît,
qu’il reconnaît sa vérité, en même
temps encore qu’il ne l’exerce que par consensus ou qu’existent
les conditions mêmes de cet accès à la conscience.
Dans cet immense chapitre liberté et responsabilité
se rejoignent aussi puisque cette liberté est immédiatement
engagée non seulement dans le choix du meilleur Sens mais
aussi du meilleur consensus donc du partage du meilleur Sens
pour les autres dans chaque contexte existentiel où la
conscience de Sens nous l’accorde.
C’est là qu’intervient aussi cet apparent paradoxe de
la liberté qui ne peut que vouloir s’engager dans le meilleur
Sens, celui même de cette disposition à la conscience
de Sens qui est celle de l’accès à la liberté
mais aussi celle de l’amour et que bien d’autres critères
encore signifient.
Il ne faut pas cependant confondre le Sens que la conscience
de Sens éclaire et les signes qui en sont témoins
significatifs mais révélateurs seulement si la
disposition favorables les interroge (ce ne sont pas ceux qui
crient Seigneur, Seigneur...) Liberté, maîtrise,
responsabilité, fruits et conditions de la conscience
de Sens et son extension, nous parlent déjà de
maîtrise des affaires humaines. En effet, même s’il
s’agit toujours de l’essentiel de l’homme et de son accomplissement,
il en va simultanément des affaires humaines par lesquelles
les consensus s’actualisent.
Les enjeux existentiels, dans le contexte desquels se joue la
quête de sens et par rapports auxquels on peut souhaiter
légitimement améliorer notre maîtrise et
notre conduite, ont toujours pour fin ultime cette "humanisation"
de l’homme, accès à sa vérité qui
est liberté, par nature et selon ce à quoi il est
appelé par sa création même.
Trouver le bon Sens est affaire de vie et de résolution
de nos problèmes quotidiens, petits et grands, mais aussi
enjeu même de l’existence toute entière qui se joue
dans chaque situation comme autant de carrefours de Sens. C’est
aussi affaire de responsabilité vis-à-vis de soi
et des autres et bien sûr de ceux qui nous suivent dans
leur évolution et que nous avons la charge d’orienter
ou diriger par le témoignage de notre propre orientation
ou direction.
Nous en sommes venus par la question du Sens, de la conscience
de Sens, à traverser à nouveau celle du Bon Sens,
Sens du Bien de l’homme.
On y retrouve l’enjeu central de toutes les affaires de Sens,
déterminer le "bon" Sens. Il faut pour cela
discerner les Sens parmi lesquels se déterminer pour ensuite
le développer, c’est-à-dire le partager en consensus
pour l’actualiser dans telle ou telle de nos affaires existentielles.
Ce "bon" Sens a aussi d’autres caractères. Il
est celui de l’éthique ou plutôt celle-ci est choix
du "bon Sens" dans chaque situation commune. Il est
celui de la morale et des normes culturelles de "bon"
Sens. Il est aussi celui qui s’exprime en projection dans nos
projets, nos ambitions, nos buts, nos objectifs, nos aspirations,
nos efforts, nos désirs et aussi leurs objets, etc.
Nous nous donnons sans cesse des critères du "bon"
Sens mais seul le discernement des Sens, conscience de Sens,
nous en donne la liberté. Sinon il faut compter sur les
autres et la maîtrise de ceux qui nous précèdent
sur la voie de la liberté humaine.
N’est-ce pas encore une fois le rôle des dirigeants, des
responsables, des cadres, éducateurs, parents, même
lorsque que cela semble n’avoir trait qu’à quelque préoccupation
existentielle particulière, politique, économique,
sociale, sanitaire, etc., après tout contingente, mais
seul espace dans et par lequel se joue encore une fois notre
accomplissement.
Après ces premières questions de Sens, il faut
préciser quelques points qui auront ensuite leur importance.
Tout d’abord, rappelons que l’Instance de la personne est le
lieu des multiples Sens de la nature humaine, humanité
de l’Homme. Or, tous ces Sens ne sont pas actifs en même
temps, on ne peut être dans toutes les dispositions à
la fois même si quelquefois des dispositions multiples
semblent subsister simultanément.
Ainsi, il faudra être attentif au fait que seuls quelques
Sens sont activés et que ce sont d’ailleurs ceux qui sont
en consensus. Dès lors ces Sens lorsqu’il sont activés
par et dans ce consensus potentialisent une expérience
humaine commune, un phénomène humain, une réalité.
Celle-ci est alors à considérer comme le fruit
de l’actualisation de ces mêmes Sens. Cette dialectique
activation-actualisation de Sens est la clé de toute "réalisation"
et donc de toute action ou engagement humain.
L’existence des choses et des individus comme acte collectif
d’Instances humaines, procède de ce jeu activation-actualisation
de Sens. Les Sens activés sont ainsi source proprement
"énergétique" de toute réalité
humaine, "le souffle de l’esprit". C’est donc le seul
lieu et le seul mode par lequel l’homme agit sur le monde et
par lequel il conduit sa propre existence et ses propres affaires.
Bien au-delà, c’est la seule cause de tout "mouvement"
dans la réalité de l’expérience humaine
(c’est là une indication qui demanderait par ailleurs
de forts développements et force justifications compte
tenu du caractère profondément original de cette
considération).
Ainsi toute pratique humaine sera liée à la question
: Quels Sens activer pour quelle actualisation ? La maîtrise
de toute pratique, même relative, passe par une certaine
maîtrise de ce processus.
Un autre aspect des questions de Sens est lié à
la notion de cohérence. Ici la question se présente
de deux façons. Sur le mode de la vulgarisation, la notion
de cohérence recouvre deux aspects.
D’un côté l’idée que dans une situation,
une réalité, les différents aspects ou composants
vont bien ensemble. L’idée de rationalité en est
une expression. On verra ici que la notion de "structure
cohérencielle" dépasse et intègre celle
de rationalité.
L’autre aspect est la question du principe de cohérence
d’où procède cette unité d’un "aller
bien ensemble". Ce principe, c’est l’unité de Sens.
Lorsque tous les aspects vont dans le même Sens alors ils
nous apparaissent comme cohérents et nous semble incohérent
ce qui ne va pas dans le même Sens (dans notre Sens ?).
L’autre mode sous lequel se présente la question de cohérence
est plus spécifique et fondamentale. La théorie
des Cohérences Humaines appelle aussi "cohérence"
un ensemble de Sens de l’Instance humaine. Celle-ci porte en
elle plusieurs "cohérences". Chacune est à
imaginer comme un rayonnement en tout Sens à partir d’un
centre. Les centres sont nommés dans cette théorie
"lieux d’être". Un déplacement "intérieur"
d’un lieu d’être à un autre est nécessaire
par exemple lorsque nous rencontrons un "étranger"
quelqu’un d’une autre culture ou bien un monde qui nous est étranger
(étranger, être, autre ont même racine étymologique).
La rencontre avec l’autre réclame souvent un tel déplacement
intérieur qui s’accompagne comme d’un changement de monde
dans la réalité, quelquefois sans continuité.
Déjà pour une même cohérence, changer
de Sens est changer d’horizon, de logique, de regard, de valeurs,
de pratique, etc... jusqu’à passer d’un Sens à
son inverse quelquefois.
Il faut apporter une précision théorique ici. Si
pour se les figurer nous sommes amenés à séparer
chaque Sens du voisin et de tout autre, ce n’est qu’un artifice
utile alors que chaque cohérence est un continum radiant
où chaque disposition ne se détermine que par rapport
à toutes les autres. C’est ce qui fait d’ailleurs que
la conscience de Sens implique celle de toute une cohérence.
Il n’y a pas discernement d’un Sens quelconque, fut-il le bon
ou le mauvais, sans que les autres soient simultanément
éclairés. Cela rappelle d’ailleurs que le "meilleur
Sens" dans chacune de nos cohérences ne peut être
coupé, dissocié des autres et même les pires,
c’est pour cela que l’ivraie ne peut-être séparée
du bon grain sinon à couper l’homme de lui même
et évidemment de sa liberté et sa responsabilité,
c’est-à-dire sa dignité. Néanmoins, l’important
est toujours de discerner les Sens pour repérer le "bon"
Sens et le privilégier de toutes les forces qu’il nous
procure.
La notion fondamentale de cohérence justifie l’un des
moyen de représentation utile, celui de la carte de cohérence
où les Sens sont figurés comme sur une boussole,
comme sur une carte des Sens où "l’aiguille"
est notre propre disposition (Sens en consensus) qui réclame
autant que possible cette conscience de Sens indispensable pour
choisir librement notre orientation.
Chaque situation humaine, chaque phénomène, chaque
communauté, chaque chose, tout ce que l’on peut nommer
ou seulement désigner dans notre existence, dans notre
monde, est actualisation d’une cohérence en laquelle quelques
Sens privilégiés sont particulièrement activés.
C’est ainsi que chacun des objets de considération qui
sont les nôtres est comme un carrefour où se joue
notre choix de Sens, notre maîtrise de cette liberté
et donc notre accomplissement, simultanément à
notre investissement vis-à-vis de cet objet et à
ce que nous en faisons. C’est pour cela que rien n’existe qui
ne nous soit donné pour en bien user existentiellement,
c’est-à-dire pour y trouver en engager la voie de notre
accomplissement, qui plus est partagé par consensus.
Lorsque nous sommes disposés dans un Sens, c’est-à-dire
de façon prédominante dans une cohérence,
alors cette unicité de Sens fait l’unité des différentes
composantes de son actualisation dans la réalité
et donc leur "cohérence" prise cette fois sur
le mode de la vulgarisation.
Le Sens fait lien entre toutes ces composantes que l’on dira
homologues. Plus généralement, il y a dans toutes
les situations de notre existence des collections de faits, d’images,
de phénomènes qui semblent s’unifier dans une même
cohérence. Ils sont donc homologues.
Nous ne cessons de passer d’un plan à un autre par homologie,
c’est par exemple le lien qu’il doit y avoir entre théorie
et pratique, modèle et réalisation, discours et
réalité, pensée et action, mais aussi entre
système de valeur, mode de représentation et mode
d’action ou encore entre phénomène et formulation
mathématique.
La relation d’homologie, même Sens, est une des clé
de l’intelligence de notre monde ou plus précisément
de ce que nous appelons "intelligence symbolique".
C’est notre faculté de discerner le Sens derrière
une collection de choses homologues, de même que celle
de pouvoir conduire des réalisations cohérentes
avec des composantes nombreuses mais homologues. Ainsi les différents
états d’un phénomène évolutif sont-ils
homologues lorsque le même Sens est tenu.
L’homologie est la relation qui traduit cette importance du Sens,
plus large et plus profonde que la relation de rationalité
qu’elle englobe.
L’intelligence symbolique englobe et dépasse l’intelligence
rationnelle, maîtresse jusqu’ici de notre civilisation.
L’homologie est, sur le versant existentiel, la trace de l’unité
de Sens "transcendant", "métaphysique".
Il nous faudra par la suite mieux comprendre comment sur ce versant,
notre réalité d’expérience se forme, se
diversifie, se structure et comment les sens, acceptions multiples
de la notion de sens (en français particulièrement)
traduisent le Sens qui les transcende. Cela nous permettra d’apercevoir
l’omniprésence de la question du Sens derrière
les sens qui le traduisent sous le mode existentiel.