Qu’est-ce que l’éthique

Au fond, une question de Sens
lundi 21 mars 1988
par  Roger Nifle
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Article publié par la revue "Informel" revue quebecoise de design industriel dans son numéro consacré à l’éthique de l’hiver 1992.

Depuis quelques années on voit surgir un terme qui semblait voué aux oubliettes de l’histoire, celui d’éthique. Il intervient lors de quelques rares interrogations politiques, il surprend lorsque l’économie se trouve interpellée, il étonne lorsque les entreprises le questionnent, il provoque enfin lorsque biologie et médecine le rencontrent mystérieusement sur le chemin de la science, apparemment libre de toute incertitude sur ses fins et moyens.

Les définitions du terme sont nombreuses et surtout les sens que l’on veut bien lui donner. La théorie de l’Instance et des Cohérences offrira ici les outils conceptuels et permettra le discernement nécessaire.

Il faut d’abord s’entendre sur le sens de la question éthique à partir de quoi on pourra en apercevoir les problèmes et les facettes nombreuses et complexes.

Une analyse épistémologique (carte de cohérence) permet de dégager deux alternatives à partir desquelles on peut repérer quatre positions parmi lesquelles il nous faudra choisir.

L’éthique est-elle une question de règle normative ou une question de libre arbitre et d’engagement personnel ? Telle est la première alternative qui amène, au fond, à chercher la réponse dans la référence à un code préétabli ou, au contraire, dans un questionnement qui renvoie la personne à sa vérité propre. Est-ce une pratique de liberté ou de conformisme ?

La seconde alternative est la suivante : l’éthique est-elle la discrimination entre les bonnes et les mauvaises actions inscrites dans le grand livre du bien et du mal où est-elle la recherche de l’amélioration, une progression vers le plus grand bien, la plus grande valeur de l’homme.

Dans le premier cas, les questions éthiques devraient être tranchées une fois pour toutes alors que dans le second, elles sont toujours à affiner, à ajuster par un meilleur discernement.

De ces alternatives, on peut voir dériver quatre conceptions de l’éthique.

La première est empreinte d’arbitraire. L’éthique est pour certains le bon plaisir, le bon vouloir ou le fait du prince. Le bien que vise l’éthique est ce qui plaît, le mal ce qui déplaît, bien et mal résultant de l’arbitraire, du jugement impulsif même s’il est rationalisé à posteriori. Aujourd’hui nombreux sont ceux, personnes ou groupes sociaux, qui érigent leurs sentiments propres en critère absolu du bien et du mal. C’est le cas des dictatures, des corporatismes et aussi du pouvoir banal qui s’auto-justifie. Il faut bien le dire, l’éthique de certains est véritablement immorale. C’est le cas chaque fois qu’un intérêt particulier est érigé en absolu, qu’une position personnelle et même collective s’arroge le statut de référent définitif du bien et du mal.

La seconde conception de l’éthique est celle d’un fonctionnement naturel de l’existence humaine. Le système de la nature, de la société, de l’économie ou de l’état par exemple, sont régis par des lois dites naturelles ou scientifiques qui établissent ce qui est valide pour la participation et la survie et ce qui est invalide. Une éthique naturaliste ou scientifique consiste alors à suivre le code naturel de comportement. Il n’y a plus, paradoxalement, de bien ni de mal à suivre les lois de la nature alors qu’il est bien néanmoins, de les suivre et mal de s’y dérober par quelque comportement contre nature. Cette éthique est schizophrène et amorale. Il suffit de se référer aux lois prétendument scientifiques ou naturelles de l’histoire, de l’économie, de la société, de la biologie, de la matière ou encore d’un système d’organisation quelconque pour que soit libéré de toute responsabilité personnelle celui qui s’y résout et soit disqualifié celui qui prétend au libre jugement.

Cela peut passer pour une éthique de la liberté mais, c’est une éthique totalitaire. Il ne faudrait pas que ce qui est jugé comme impératif, fatal, nécessité incontournable en arrive à se donner comme obligation scientifique, évidence à respecter.

La manipulation de l’idée de crise économique, de celle de modernité et de nécessité économique ou de progrès technologique en sont trop souvent l’occasion.

N’est-il pas commun d’entendre dire que le progrès technologique est une fatalité et qu’il n’y a qu’à s’adapter ? Tant pis pour les inapte, leur élimination résulte des lois de la nature ! C’est là aussi l’éthique du meilleur des mondes, celle qui tend à énucléer l’homme de toute son intime responsabilité ; façon de le libérer de ses soucis. L’aliénation comme norme éthique nécessaire, c’est la grande tentation moderne !

Entendons avec discernement nos discours actuels pour ne pas nous complaire à cette séduisante éthique suicidaire.

La troisième conception est celle de notre bonne vieille morale classique. La vie en société, la civilisation, le progrès humain nécessitent l’établissement de règles de conduite conventionnelles qu’il nous faut nous efforcer de suivre. Cette éthique rationnelle détermine des valeurs idéales et le mode d’emploi de l’existence pour qu’elle soit ordonnée à ces valeurs. Il s’agit néanmoins d’un conformisme et d’une éthique moraliste.

Devant la remise en cause des valeurs traditionnelles et des repères de jugement, beaucoup de gens raisonnables ou idéalistes réclament le retour à des règles de comportement "normales" et "méritoires", quitte, bien sur, à les compléter par des règles traitant des nouvelles situations, inconnues précédemment. On peut alors développer des comités d’éthique ou des associations ou groupes de spécialistes chargés de statuer sur les nouveaux problèmes posés. Il ne s’agirait plus, ensuite, qu’à suivre vertueusement les règles convenues par eux. Chaque fois qu’il n’est pas fait appel au discernement et à la responsabilité personnelle on risque de retomber dans un moralisme bien pensant dont les règles, aussi bonnes soient-elles, peuvent être déresponsabilisantes dans leur réduction utilitaire. Cette éthique là s’en réfère volontiers à des idéaux du genre : la qualité, le progrès, la démocratie, l’efficacité, la civilisation, le bien commun, l’ordre, etc... Elle propose en outre les voies et moyens d’y parvenir, une véritable technologie morale du comportement que des guides pratiques de plus en plus encyclopédiques et télématisés vont nous inculquer.

Il y a enfin une quatrième conception de l’éthique et c’est celle pour laquelle nous prendrons position. L’éthique est le discernement et l’engagement de l’accomplissement de la personne humaine. Elle vise le bien de l’homme, bien sur comme toujours, mais c’est la conception de l’homme qui détermine celle de son bien. Il n’est pas possible d’avoir un jugement éthique sans qu’il se fonde dans une anthropologie.

Celle que propose la théorie de l’Instance confirme notamment que la personne humaine a un devenir possible, celui de s’accomplir dans la plénitude de son humanité grâce à (et au travers de) toutes les circonstances de l’existence.

Il faudrait développer les fondements de cette anthropologie avec la conception de la transcendance de la personne humaine, son origine et sa fin, pour traiter à fond la question éthique. On se contentera ici de renvoyer le lecteur à la théorie de l’Instance et des Cohérences ("Au coeur du Sujet", par l’auteur, Editions de Poliphile 1986) et de développer quelques considérations indispensables sur ses conséquences pour cette conception de l’éthique.

L’éthique est là une question de sens, sens à discerner et sens selon lequel s’engager en pratique pour progresser dans la voie d’un accomplissement. C’est donc une question de responsabilité, celle-ci consistant à répondre du sens de ses engagements et de leurs conséquences. On aura ainsi à traiter de la question du sens éthique, sens dans lequel nous engager dans chaque situation de notre existence et chacune de nos responsabilités. Il y a aussi une question de modalités pratiques portant sur la consistance et les dimensions des problèmes pratiques de l’éthique et leurs implications. Il faudra envisager les situations dans lesquelles se pose le problème et les moyens de le résoudre.

Enfin, il y aura à découvrir et à redécouvrir comment l’éthique, selon cette conception, nous renvoie toujours à l’autre et même au service de l’autre et des autres. Elle est toujours une affaire personnelle, mais aussi collective, non pas pour des raisons morales artificielles mais par définition même de la personne humaine et de son accomplissement.



LES PROBLEMES ETHIQUES

Les problèmes éthiques se posent dans chaque situation de l’existence. Plus précisément, ils se posent lorsqu’il y a un engagement à prendre, un choix à faire, une responsabilité à assumer.

Que faut-il faire, quelle direction prendre ? Telles sont les questions éthique. Il ne s’agit donc pas simplement de se demander ce qui est bien ou ce qui est mal mais de quelle manière nous pouvons engager les choses dans le bon sens.

Les problèmes éthiques se posent donc lors de situations nouvelles pour lesquelles il n’y a pas d’habitude ou de tradition établie. Cependant même des situations classiques se révèlent quelquefois sous un nouveau jour et renvoient à la question éthique. Par exemple, certaines méthodes économiques semblent se trouver en contradiction avec le bien des gens. Des contraintes techniques ou économiques doivent-elles prendre le pas sur une perspective éthique ? La fin justifie-t-elle toujours les moyens ? Faut-il consentir à un mal pour un bien ? Faut-il encore privilégier la satisfaction au lieu du devenir des gens ? Faut-il, par exemple, laisser faire ce que l’on juge préjudiciable sous prétexte de ne pas porter atteinte à la liberté d’autrui ? Peut-on exercer une ferme autorité lorsqu’elle se heurte à l’insatisfaction ou à la critique ? Doit-on prendre en charge la solution des problèmes d’autrui plutôt que l’aider à prendre ses propres responsabilités ? Peut-on se contenter d’invoquer la crise, le marché, la nature, les gens, l’état, la nécessité pour consentir à se soumettre à des évidences supposées ?
Les problèmes éthiques sont, en définitive, très nombreux et particulièrement dans le monde moderne où les réponses toutes faites semblent invalides ou même absentes.

L’éducation, les responsabilités d’entreprise, l’exercice des activités professionnelles et sociales, les relations humaines, la science et la technologie, la communication posent toutes des questions éthiques. En définitive, il n’y a pas de cas où une pratique humaine n’ait à se confronter au problème éthique et à le résoudre.

Il en va en fait de la conduite personnelle et collective dans les situations et les actes de l’existence.

Comment faut-il se conduire dans telle situation ou vis-à-vis des autres ? Cette question pourrait être traitée sous l’angle de l’efficacité ou du devoir. Elle peut l’être sous l’angle éthique ce qui renvoie chacun à sa propre responsabilité, à sa propre réponse même s’il s’aide pour cela des réponses communes ou de repères existants.

L’éthique amène aussi à envisager les modalités de l’engagement responsable. La structure cohérencielle peut nous y aider.

- L’intention et sa détermination sont une dimension de l’engagement éthique. Il s’agit d’une prise de position personnelle, du fait d’assumer sa responsabilité et l’autorité de son engagement. Cela revient aussi à s’en faire le sujet.

- La considération des êtres et des choses, les premiers par leurs fins et les seconds comme des moyens et non l’inverse. La personne humaine ne peut, sur le plan éthique, qu’être considérée dans son devenir propre et non comme un moyen et encore moins une chose. C’est vrai pour les autres mais aussi pour soi-même. Inversement aucune chose ne doit être prise comme une fin en soi mais comme le moyen d’un devenir humain. Matérialisme et formalisme traditionnel le négligent couramment. Aucun système, aucun objet, aucun résultat ne vaut plus que la personne humaine et même elle, dépasse ses propres conditions existentielles. Le rapport aux autres et aux choses est partie prenante de l’engagement éthique.

- La conduite personnelle et celle des affaires qui nous sont confiées ou que nous avons à assumer sont la réalisation de l’engagement éthique.

Nous ne pouvons pas assumer notre responsabilité éthique sans que le choix des voies et moyens ne se pose ainsi que le choix de nos buts ou objectifs intermédiaires. Ces buts et objectifs doivent être ordonnés aux bienfaits humains que l’on en espère, seules références de la qualification de notre conduite et de ses résultats dans la société où nous vivons.

- Les sentiments et les relations interpersonnelles ou intergroupes sont l’enjeu de l’engagement éthique. Nous provoquons et sommes sans cesse provoqués affectivement par les autres vis-à-vis desquels nous éprouvons en retour des sentiments multiples et nuancés. Là aussi se pose la question du choix éthique dans le fait de laisser se développer ou non tel ou tel sentiment, s’y complaire ou s’en protéger, s’y laisser entraîner ou garder la mesure.
- Par nos pensées et nos paroles nous bâtissons une vision des choses, du monde, de nous même et des autres. L’éthique nous en rend responsable. Nous ne pouvons pas nous contenter d’enregistrer des idées préconçues. Nous avons à les concevoir aussi nous-mêmes à moins de tomber sous la coupe de l’idéologie. De même nous ne pouvons pas dire n’importe quoi sans que cela prête à conséquence pour les autres et même pour soi en termes de devenir et d’accomplissement. Le mensonge nous détruit, même si cela n’est pas immédiatement visible.

- Enfin nos actes, comportements ou actions ont toujours un caractère opérant, ils visent un effet et l’éthique est évidemment concernée. Cependant, on l’a vu, elle ne l’est pas sous le mode de la bonne ou de la mauvaise action. Saint Paul disait que tout est permis mais tout ne sanctifie pas. On peut le comprendre en disant que l’action ne vaut pas pour elle-même mais par le service qu’elle procure dans le sens de l’accomplissement de la personne humaine. Ce qui importe sur le plan éthique c’est le sens de l’action plus que l’action. Cela nous renvoie à la question du sens éthique qui prime donc sur les modalités qui en sont la traduction et par lequel elles sont orientées.



LE SENS ETHIQUE

En définitive la clé de l’éthique, c’est le sens dans lequel est pris l’engagement responsable. Les modalités pratiques du type de celles évoquées ci avant trouveront leur consistance en fonction de ce sens et des conditions de chaque situation particulière.

Il n’y a pas lieu d’établir de normes formelles du comportement éthique par type de situation, par contre il est nécessaire d’avoir des repères tel que nous l’avons ici défini. Toutes sortes de traditions nous en ont donné des indications. Cependant, bien souvent, à trop vouloir en conserver la forme le sens en a été perdu.

Rien ne sert de se référer a un repère qui n’a plus de sens. Il faut que chaque société, dans son langage et dans sa culture, rétablisse des repères significatifs de l’éthique.

Si en effet, on le verra, il y a un sens universel de l’éthique inhérent à la nature de l’être humain et à son devenir, chaque culture a ses repères propres correspondant aux conditions historiques et sociales particulières qui sont les siennes.

Nous pouvons donner ici un système de repères simple reposant sur trois alternatives et balisant le sens de l’éthique selon lequel orienter un engagement responsable.

Deux de ces alternatives nous avaient déjà servi à repérer diverses positions vis-à-vis de l’éthique, positions qui peuvent être d’ailleurs transposées à tout autre domaine. Reprenons-les sous un autre angle :

Priorité à la personne humaine sur toute organisation et toute structure. C’est la position de foi en la personne humaine, son libre arbitre et sa responsabilité.

Elle ne peut cependant, à elle seule, déterminer le sens éthique. Par ailleurs, le libre arbitre peut très bien respecter les règles, normes et structures de l’organisation sociale par exemple ce qui est tout le contraire de l’abandon au conformisme.

Priorité à l’amélioration des qualités et valeurs humaines sur la fatalité et les réactions primaires de peur ou d’avidité. C’est la position d’espérance et d’ambition des entreprises humaines.

Cette espérance dans le progrès et le devenir de l’homme n’empêche pas de tenir compte des contraintes en ne leur donnant pas le poids d’une nécessité fatale mais celui d’une condition à prendre en compte.

La troisième alternative peut s’exprimer ainsi : contribuer et participer à sa manière au devenir commun plutôt que de tenter d’en capter les bénéfices à son seul profit. C’est la position de générosité et de collaboration fructueuse.

Cette position n’implique pas la négation de soi-même mais au contraire la réalisation de soi-même par la participation personnalisée à la communauté de vie et de travail.

La position éthique est la conjonction des trois positions précédentes et la défaillance de l’une d’entre elles la remet en question.

Sans générosité, l’espérance personnelle est un superbe égoïsme.
Sans espérance, la générosité personnelle tourne à la confusion passionnelle,
Sans foi en la personne, l’espérance généreuse devient une abstraction idéaliste.

Ces trois repères conjoints du sens éthique peuvent être référés à des figures qui les dépassent et que proposent certaines traditions ou spiritualités. Le christianisme, en particulier, propose la trinité divine, ou plus directement le Christ, comme repère ultime du comportement éthique. Il faudrait d’ailleurs interroger les diverses défaillances qui peuvent en dériver principalement lorsque le sens de l’éthique est réduit à ses modalités pratiques où la loi, tel que St Paul l’a dit, condamne, comme il explique que la lettre tue et l’esprit vivifie.

L’esprit, c’est le sens éthique, la lettre en serait quelque règlement prétendu absolu, au nom de la science ou de la nature. Si le sens de l’éthique se réfère à des repères universels, il est en jeu à plusieurs niveaux. Le sens éthique ne peut évidemment pas être restreint par exemple à la conduite de la personne sans tenir compte de la conduite du groupe humain, famille, entreprise, collectivité.

En fait, le sens de la conduite personnelle est le même que celui dans lequel l’homme responsable engage sa coexistence avec les autres. Il y a un rapport direct par exemple entre la finalité profonde d’une entreprise et la conduite du ou des responsables et leurs partenaires.

Le problème éthique relie donc conduite personnelle et conduite des affaires communes. La question du sens éthique se pose donc aussi bien en terme de comportement personnel que de méthode ou comportement collectif. De même un groupe humain s’inscrit toujours dans une société, une culture où sa conduite, son oeuvre, ont un sens. Il y a donc un lien d’unité de sens entre comportement personnel, conduite collective et dynamiques sociales. A l’extrême, le sens éthique va jusqu’à être celui de l’évolution de l’humanité. Alors la boucle est bouclée, si le sens éthique qui renvoie à la trajectoire de l’humanité, revient à la question de l’accomplissement de l’homme qui se joue pour chaque personne dans son contexte particulier.
Il n’y a pas de problème éthique qui ne soit isolé à un seul de ces niveaux. De ce fait, la responsabilité de l’engagement éthique les traverse tous simultanément.

Cependant, si le particulier et le général, le personnel et l’universel se rejoignent grâce au sens éthique, il n’en demeure pas moins que chaque personne, chaque groupe ou société humaine a une personnalité particulière.

Le sens universel de l’éthique se traduit notamment dans l’investissement du meilleur de soi-même au service du progrès commun.

Cependant le meilleur de soi-même n’est pas le même selon la personnalité de chacun. Chaque personne a ainsi des qualités et valeurs (humaines) propres. C’est aussi vrai pour les groupes humains : entreprises, collectivités et pour les sociétés humaines.

Chaque personne comme chaque culture a ses valeurs propres et le sens universel de l’éthique se retrouve dans le sens de ces valeurs.

La question des valeurs est évidemment liée à l’éthiquepar leur sens. Les valeurs sont des traductions personnelles ou culturelles du sens de l’éthique. Elles ont, comme celle-ci, àla fois une dimension universelle, une dimension personnelle ou culturelle et une dimension circonstancielle qui dépend de chaque contexte particulier.

L’éthique se réfère à des valeurs dont la forme peut être changeante et dont le sens est à la fois tout à fait propre et universel.

Chaque personne, comme chaque groupe humain, a donc à discerner les valeurs permanentes qui traduisent le sens universel de l’éthique et à les exprimer dans les conditions changeantes qui sont les siennes. Cela montre la difficulté d’une référence statique et absolue à des valeurs formelles alors que les formes en doivent évoluer et que leur sens particulier varie selon la personnalité propre de l’individu ou du groupe humain.

On en arrive à une notion importante, c’est celle de vocation.

L’accomplissement des personnes humaines se fait dans le développement des meilleures qualités et valeurs personnelles selon une voie et des modalités qui leur sont propres. C’est la vocation de la personne, sa voie d’accomplissement et le sens éthique selon lequel elle peut donner le meilleur d’elle-même. Il en est de même lorsque le sens éthique personnel doit s’investir dans une responsabilité collective. La collectivité a aussi ses valeurs propres et sa vocation. il est donc essentiel de reconnaître la vocation et les valeurs propres des groupes humains dont c’est le sens de la conduite éthique. On peut ainsi parler de vocation culturelle, meilleure voie et meilleures valeurs de la personnalité culturelle de chaque collectivité et société humaine.

En progressant jusqu’à la vocation de l’humanité, on retrouve la cohérence des niveaux et le concours des vocations comme principe politique de l’éthique. En effet, les engagements humains trouvent leur sens éthique lorsqu’ils sont pris dans le sens de la vocation propre des personnes et des groupes et sociétés humaines.

Ainsi la vocation d’une entreprise est-elle porteuse de ses valeurs et de son sens éthique en même temps qu’elle s’accomplit par l’expression de la vocation de l’entrepreneur et de celles de ses responsables et partenaires qui y concourent tandis qu’elle concoure à son tour à l’accomplissement de la vocation des sociétés et cultures auxquelles elle participe.

Le sens universel de l’éthique traverse donc tous les niveaux où il s’exprime dans la vocation et les valeurs propres qui servent de références spécifiques.

La vocation est la voie et la vertu, voie d’accomplissement personnalisée et vertu éthique.

Il n’en reste pas moins que les repères universels du sens éthique peuvent aussi être traduits en vertu éthique, c’est-à-dire en engagement responsable dans toutes les circonstances de notre existence personnelle et collective.

C’est là une autre façon de traduire les repères de sens éthique : en vertus pour la pratique, dont la combinaison est l’exercice même de la responsabilité.

Le discernement éthique, d’abord, est indispensable pour différencier les valeurs, repérer les vocations et apercevoir l’espérance qu’elles portent. Le discernement est aussi ce qui permet de reconnaître les défaillances ou les erreurs éthiques.

Il ne consiste pas simplement à reconnaître la réalité des choses mais surtout leur sens, puisque c’est le sens des comportements comme des situations ou des choses qui est le vecteur de l’éthique.

Il y faut le déploiement d’une vertu, la vertu de lucidité qui s’oppose à la confusion, aussi pleine d’analyses et de constats soit-elle, et qui en méconnaît le sens. Cette vertu de lucidité s’accompagne de justesse, ce qui est nécessaire pour s’ajuster dans le sens éthique des valeurs et d’une vocation, les siennes et celles des autres. Cela suppose, écoute, attention et discernement du sens dans une mise en perspective qui en aperçoit les espérances et les ambitions ou motivations réelles.

Le second repère est le positionnement éthique ancré dans la foi en la personne, la sienne et celles des autres. Ce positionnement éthique consiste à assumer personnellement le sens éthique discerné. Cela suppose une détermination et une volonté. Il y faut le déploiement d’une vertu d’autorité et de jugement qui sont prises de position de la personne, auteur de son engagement. L’autorité en question n’a rien à voir avec l’autoritarisme, à qui manque le discernement, de même le libre arbitre avec l’arbitraire.

La vertu d’autorité et de jugement est signe de maturité et devrait être le propre de l’homme adulte. Nous sommes dans une époque et une culture où le conformisme traditionnel ou moderniste est bien plus répandu, même à haut niveau, que cette vertu là, sauf dans ses déviations et ses abus faute de la vertu de lucidité et de justesse. La justesse de jugement est indispensable à l’éthique.

Le troisième repère est le concernement éthique, participation généreuse à la vie des autres, engagement dans la co-existence et les entreprises communes.

Le concernement est l’aboutissement du positionnement issu du discernement pour accomplir l’engagement éthique. En son absence il n’y aurait que discours spéculatif sans véritable investissement ni responsabilité personnelle.

Le concernement éthique réclame une vertu de solidarité qui se traduit tant par le désir de partage que par la fraternité ressentie comme inhérente à la nature humaine, lorsqu’elle est discernée bien sur. La vertu de solidarité s’accompagne de la justice non pas celle qui condamne mais celle qui reconnaît à chacun sa juste participation à la vie collective, sa juste contribution aux oeuvres et aux fruits de l’activité commune.

Ainsi le discernement, le positionnement et le concernement éthique accompagnent les repères d’espérance, de foi en la personne et de générosité, se traduisant pratiquement dans le déploiement simultané et complémentaire :

- de la vertu de lucidité et de justesse,
- de la vertu d’autorité et de jugement,
- de la vertu de solidarité et de justice.

Ce sont les piliers de toute responsabilité éthique en même temps que les bases d’une éthique de la responsabilité.

La responsabilité de la personne, consiste à répondre du sens de ses engagements et de leurs conséquences pour autrui. C’est aussi le sens de l’éthique que nous avons ici développé et celui de la vocation personnelle de tout un chacun.

N’est-ce pas le but de l’éducation que de développer la maîtrise de soi et de sa conduite selon sa vocation propre qui est capacité d’être de plus en plus responsable et donc d’assumer de mieux en mieux le sens de l’éthique dans la voie de son accomplissement !

L’éthique est l’exercice de cette responsabilité fondée sur la maîtrise de soi et de sa conduite.

C’est dans sa maîtrise, jamais parfaite et toujours mise en question, que se fonde l’entreprise et l’engagement de chacun au service de l’accomplissement de tous. En ce sens celui de l’éthique, le Maître EST le serviteur, en donnant le meilleur de lui-même pour l’accomplissement des autres, selon sa propre vocation qui l’accomplit.

Mais le sens éthique suppose le renoncement à d’autres sens. C’est là la grande difficulté et l’enjeu délicat de la maîtrise responsable, pour laquelle nous avons tous besoins des autres.

Il reste pour cette conception de l’éthique éclairée par l’anthropologie de la théorie de l’Instance et des Cohérences, à la mettre en oeuvre cas par cas en rappelant que le sens est plus essentiel que la façon dont il est traduit et qui peut varier selon les personnes, les cultures ou les circonstances.

Une même chose peut avoir plusieurs sens, d’où la responsabilité éthique ; un même sens peut avoir de multiples expressions autant que l’éthique de la responsabilité.


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