Article publié par la revue "Informel" revue quebecoise de design industriel dans son numéro consacré à l’éthique de l’hiver 1992.
Depuis quelques années on voit surgir un terme qui semblait
voué aux oubliettes de l’histoire, celui d’éthique.
Il intervient lors de quelques rares interrogations politiques,
il surprend lorsque l’économie se trouve interpellée,
il étonne lorsque les entreprises le questionnent, il
provoque enfin lorsque biologie et médecine le rencontrent
mystérieusement sur le chemin de la science, apparemment
libre de toute incertitude sur ses fins et moyens.
Les définitions du terme sont nombreuses et surtout les
sens que l’on veut bien lui donner. La théorie de l’Instance
et des Cohérences offrira ici les outils conceptuels et
permettra le discernement nécessaire.
Il faut d’abord s’entendre sur le sens de la question éthique
à partir de quoi on pourra en apercevoir les problèmes
et les facettes nombreuses et complexes.
Une analyse épistémologique (carte de cohérence)
permet de dégager deux alternatives à partir desquelles
on peut repérer quatre positions parmi lesquelles il nous
faudra choisir.
L’éthique est-elle une question de règle normative
ou une question de libre arbitre et d’engagement personnel ?
Telle est la première alternative qui amène, au
fond, à chercher la réponse dans la référence
à un code préétabli ou, au contraire, dans
un questionnement qui renvoie la personne à sa vérité
propre. Est-ce une pratique de liberté ou de conformisme
?
La seconde alternative est la suivante : l’éthique est-elle
la discrimination entre les bonnes et les mauvaises actions inscrites
dans le grand livre du bien et du mal où est-elle la recherche
de l’amélioration, une progression vers le plus grand
bien, la plus grande valeur de l’homme.
Dans le premier cas, les questions éthiques devraient
être tranchées une fois pour toutes alors que dans
le second, elles sont toujours à affiner, à ajuster
par un meilleur discernement.
De ces alternatives, on peut voir dériver quatre conceptions
de l’éthique.
La première est empreinte d’arbitraire. L’éthique
est pour certains le bon plaisir, le bon vouloir ou le fait du
prince. Le bien que vise l’éthique est ce qui plaît,
le mal ce qui déplaît, bien et mal résultant
de l’arbitraire, du jugement impulsif même s’il est rationalisé
à posteriori. Aujourd’hui nombreux sont ceux, personnes
ou groupes sociaux, qui érigent leurs sentiments propres
en critère absolu du bien et du mal. C’est le cas des
dictatures, des corporatismes et aussi du pouvoir banal qui s’auto-justifie.
Il faut bien le dire, l’éthique de certains est véritablement
immorale. C’est le cas chaque fois qu’un intérêt
particulier est érigé en absolu, qu’une position
personnelle et même collective s’arroge le statut de référent
définitif du bien et du mal.
La seconde conception de l’éthique est celle d’un fonctionnement
naturel de l’existence humaine. Le système de la nature,
de la société, de l’économie ou de l’état
par exemple, sont régis par des lois dites naturelles
ou scientifiques qui établissent ce qui est valide pour
la participation et la survie et ce qui est invalide. Une éthique
naturaliste ou scientifique consiste alors à suivre le
code naturel de comportement. Il n’y a plus, paradoxalement,
de bien ni de mal à suivre les lois de la nature alors
qu’il est bien néanmoins, de les suivre et mal de s’y
dérober par quelque comportement contre nature. Cette
éthique est schizophrène et amorale. Il suffit
de se référer aux lois prétendument scientifiques
ou naturelles de l’histoire, de l’économie, de la société,
de la biologie, de la matière ou encore d’un système
d’organisation quelconque pour que soit libéré
de toute responsabilité personnelle celui qui s’y résout
et soit disqualifié celui qui prétend au libre
jugement.
Cela peut passer pour une éthique de la liberté
mais, c’est une éthique totalitaire. Il ne faudrait pas
que ce qui est jugé comme impératif, fatal, nécessité
incontournable en arrive à se donner comme obligation
scientifique, évidence à respecter.
La manipulation de l’idée de crise économique,
de celle de modernité et de nécessité économique
ou de progrès technologique en sont trop souvent l’occasion.
N’est-il pas commun d’entendre dire que le progrès technologique
est une fatalité et qu’il n’y a qu’à s’adapter
? Tant pis pour les inapte, leur élimination résulte
des lois de la nature ! C’est là aussi l’éthique
du meilleur des mondes, celle qui tend à énucléer
l’homme de toute son intime responsabilité ; façon
de le libérer de ses soucis. L’aliénation comme
norme éthique nécessaire, c’est la grande tentation
moderne !
Entendons avec discernement nos discours actuels pour ne pas
nous complaire à cette séduisante éthique
suicidaire.
La troisième conception est celle de notre bonne vieille
morale classique. La vie en société, la civilisation,
le progrès humain nécessitent l’établissement
de règles de conduite conventionnelles qu’il nous faut
nous efforcer de suivre. Cette éthique rationnelle détermine
des valeurs idéales et le mode d’emploi de l’existence
pour qu’elle soit ordonnée à ces valeurs. Il s’agit
néanmoins d’un conformisme et d’une éthique moraliste.
Devant la remise en cause des valeurs traditionnelles et des
repères de jugement, beaucoup de gens raisonnables ou
idéalistes réclament le retour à des règles
de comportement "normales" et "méritoires",
quitte, bien sur, à les compléter par des règles
traitant des nouvelles situations, inconnues précédemment.
On peut alors développer des comités d’éthique
ou des associations ou groupes de spécialistes chargés
de statuer sur les nouveaux problèmes posés. Il
ne s’agirait plus, ensuite, qu’à suivre vertueusement
les règles convenues par eux. Chaque fois qu’il n’est
pas fait appel au discernement et à la responsabilité
personnelle on risque de retomber dans un moralisme bien pensant
dont les règles, aussi bonnes soient-elles, peuvent être
déresponsabilisantes dans leur réduction utilitaire.
Cette éthique là s’en réfère volontiers
à des idéaux du genre : la qualité, le progrès,
la démocratie, l’efficacité, la civilisation, le
bien commun, l’ordre, etc... Elle propose en outre les voies
et moyens d’y parvenir, une véritable technologie morale
du comportement que des guides pratiques de plus en plus encyclopédiques
et télématisés vont nous inculquer.
Il y a enfin une quatrième conception de l’éthique
et c’est celle pour laquelle nous prendrons position. L’éthique
est le discernement et l’engagement de l’accomplissement de la
personne humaine. Elle vise le bien de l’homme, bien sur comme
toujours, mais c’est la conception de l’homme qui détermine
celle de son bien. Il n’est pas possible d’avoir un jugement
éthique sans qu’il se fonde dans une anthropologie.
Celle que propose la théorie de l’Instance confirme notamment
que la personne humaine a un devenir possible, celui de s’accomplir
dans la plénitude de son humanité grâce à
(et au travers de) toutes les circonstances de l’existence.
Il faudrait développer les fondements de cette anthropologie
avec la conception de la transcendance de la personne humaine,
son origine et sa fin, pour traiter à fond la question
éthique. On se contentera ici de renvoyer le lecteur à
la théorie de l’Instance et des Cohérences ("Au
coeur du Sujet", par l’auteur, Editions de Poliphile 1986)
et de développer quelques considérations indispensables
sur ses conséquences pour cette conception de l’éthique.
L’éthique est là une question de sens, sens à
discerner et sens selon lequel s’engager en pratique pour progresser
dans la voie d’un accomplissement. C’est donc une question de
responsabilité, celle-ci consistant à répondre
du sens de ses engagements et de leurs conséquences. On
aura ainsi à traiter de la question du sens éthique,
sens dans lequel nous engager dans chaque situation de notre
existence et chacune de nos responsabilités. Il y a aussi
une question de modalités pratiques portant sur la consistance
et les dimensions des problèmes pratiques de l’éthique
et leurs implications. Il faudra envisager les situations dans
lesquelles se pose le problème et les moyens de le résoudre.
Enfin, il y aura à découvrir et à redécouvrir
comment l’éthique, selon cette conception, nous renvoie
toujours à l’autre et même au service de l’autre
et des autres. Elle est toujours une affaire personnelle, mais
aussi collective, non pas pour des raisons morales artificielles
mais par définition même de la personne humaine
et de son accomplissement.
LES PROBLEMES ETHIQUES
Les problèmes éthiques se posent dans chaque situation
de l’existence. Plus précisément, ils se posent
lorsqu’il y a un engagement à prendre, un choix à
faire, une responsabilité à assumer.
Que faut-il faire, quelle direction prendre ? Telles sont les
questions éthique. Il ne s’agit donc pas simplement de
se demander ce qui est bien ou ce qui est mal mais de quelle
manière nous pouvons engager les choses dans le bon sens.
Les problèmes éthiques se posent donc lors de situations
nouvelles pour lesquelles il n’y a pas d’habitude ou de tradition
établie. Cependant même des situations classiques
se révèlent quelquefois sous un nouveau jour et
renvoient à la question éthique. Par exemple, certaines
méthodes économiques semblent se trouver en contradiction
avec le bien des gens. Des contraintes techniques ou économiques
doivent-elles prendre le pas sur une perspective éthique
? La fin justifie-t-elle toujours les moyens ? Faut-il consentir
à un mal pour un bien ? Faut-il encore privilégier
la satisfaction au lieu du devenir des gens ? Faut-il, par exemple,
laisser faire ce que l’on juge préjudiciable sous prétexte
de ne pas porter atteinte à la liberté d’autrui
? Peut-on exercer une ferme autorité lorsqu’elle se heurte
à l’insatisfaction ou à la critique ? Doit-on prendre
en charge la solution des problèmes d’autrui plutôt
que l’aider à prendre ses propres responsabilités
? Peut-on se contenter d’invoquer la crise, le marché,
la nature, les gens, l’état, la nécessité
pour consentir à se soumettre à des évidences
supposées ?
Les problèmes éthiques sont, en définitive,
très nombreux et particulièrement dans le monde
moderne où les réponses toutes faites semblent
invalides ou même absentes.
L’éducation, les responsabilités d’entreprise,
l’exercice des activités professionnelles et sociales,
les relations humaines, la science et la technologie, la communication
posent toutes des questions éthiques. En définitive,
il n’y a pas de cas où une pratique humaine n’ait à
se confronter au problème éthique et à le
résoudre.
Il en va en fait de la conduite personnelle et collective dans
les situations et les actes de l’existence.
Comment faut-il se conduire dans telle situation ou vis-à-vis
des autres ? Cette question pourrait être traitée
sous l’angle de l’efficacité ou du devoir. Elle peut l’être
sous l’angle éthique ce qui renvoie chacun à sa
propre responsabilité, à sa propre réponse
même s’il s’aide pour cela des réponses communes
ou de repères existants.
L’éthique amène aussi à envisager les modalités
de l’engagement responsable. La structure cohérencielle
peut nous y aider.

- L’intention et sa détermination
sont une dimension de l’engagement éthique. Il s’agit
d’une prise de position personnelle, du fait d’assumer sa responsabilité
et l’autorité de son engagement. Cela revient aussi à
s’en faire le sujet.
- La considération des êtres et des choses, les
premiers par leurs fins et les seconds comme des moyens et non
l’inverse. La personne humaine ne peut, sur le plan éthique,
qu’être considérée dans son devenir propre
et non comme un moyen et encore moins une chose. C’est vrai pour
les autres mais aussi pour soi-même. Inversement aucune
chose ne doit être prise comme une fin en soi mais comme
le moyen d’un devenir humain. Matérialisme et formalisme
traditionnel le négligent couramment. Aucun système,
aucun objet, aucun résultat ne vaut plus que la personne
humaine et même elle, dépasse ses propres conditions
existentielles. Le rapport aux autres et aux choses est partie
prenante de l’engagement éthique.
- La conduite personnelle et celle des affaires qui nous sont
confiées ou que nous avons à assumer sont la réalisation
de l’engagement éthique.
Nous ne pouvons pas assumer notre responsabilité éthique
sans que le choix des voies et moyens ne se pose ainsi que le
choix de nos buts ou objectifs intermédiaires. Ces buts
et objectifs doivent être ordonnés aux bienfaits
humains que l’on en espère, seules références
de la qualification de notre conduite et de ses résultats
dans la société où nous vivons.
- Les sentiments et les relations interpersonnelles ou intergroupes
sont l’enjeu de l’engagement éthique. Nous provoquons
et sommes sans cesse provoqués affectivement par les autres
vis-à-vis desquels nous éprouvons en retour des
sentiments multiples et nuancés. Là aussi se pose
la question du choix éthique dans le fait de laisser se
développer ou non tel ou tel sentiment, s’y complaire
ou s’en protéger, s’y laisser entraîner ou garder
la mesure.
- Par nos pensées et nos paroles nous bâtissons
une vision des choses, du monde, de nous même et des autres.
L’éthique nous en rend responsable. Nous ne pouvons pas
nous contenter d’enregistrer des idées préconçues.
Nous avons à les concevoir aussi nous-mêmes à
moins de tomber sous la coupe de l’idéologie. De même
nous ne pouvons pas dire n’importe quoi sans que cela prête
à conséquence pour les autres et même pour
soi en termes de devenir et d’accomplissement. Le mensonge nous
détruit, même si cela n’est pas immédiatement
visible.
- Enfin nos actes, comportements ou actions ont toujours un caractère
opérant, ils visent un effet et l’éthique est évidemment
concernée. Cependant, on l’a vu, elle ne l’est pas sous
le mode de la bonne ou de la mauvaise action. Saint Paul disait
que tout est permis mais tout ne sanctifie pas. On peut le comprendre
en disant que l’action ne vaut pas pour elle-même mais
par le service qu’elle procure dans le sens de l’accomplissement
de la personne humaine. Ce qui importe sur le plan éthique
c’est le sens de l’action plus que l’action. Cela nous renvoie
à la question du sens éthique qui prime donc sur
les modalités qui en sont la traduction et par lequel
elles sont orientées.
LE SENS ETHIQUE
En définitive la clé de l’éthique, c’est
le sens dans lequel est pris l’engagement responsable. Les modalités
pratiques du type de celles évoquées ci avant trouveront
leur consistance en fonction de ce sens et des conditions de
chaque situation particulière.
Il n’y a pas lieu d’établir de normes formelles du comportement
éthique par type de situation, par contre il est nécessaire
d’avoir des repères tel que nous l’avons ici défini.
Toutes sortes de traditions nous en ont donné des indications.
Cependant, bien souvent, à trop vouloir en conserver la
forme le sens en a été perdu.
Rien ne sert de se référer a un repère qui
n’a plus de sens. Il faut que chaque société, dans
son langage et dans sa culture, rétablisse des repères
significatifs de l’éthique.
Si en effet, on le verra, il y a un sens universel de l’éthique
inhérent à la nature de l’être humain et
à son devenir, chaque culture a ses repères propres
correspondant aux conditions historiques et sociales particulières
qui sont les siennes.
Nous pouvons donner ici un système de repères simple
reposant sur trois alternatives et balisant le sens de l’éthique
selon lequel orienter un engagement responsable.
Deux de ces alternatives nous avaient déjà servi
à repérer diverses positions vis-à-vis de
l’éthique, positions qui peuvent être d’ailleurs
transposées à tout autre domaine. Reprenons-les
sous un autre angle :
Priorité à la personne humaine
sur toute organisation et toute structure. C’est la position
de foi en la personne humaine, son libre arbitre et sa responsabilité.
Elle ne peut cependant, à elle seule,
déterminer le sens éthique. Par ailleurs, le libre
arbitre peut très bien respecter les règles, normes
et structures de l’organisation sociale par exemple ce qui est
tout le contraire de l’abandon au conformisme.
Priorité à l’amélioration
des qualités et valeurs humaines sur la fatalité
et les réactions primaires de peur ou d’avidité.
C’est la position d’espérance et d’ambition des entreprises
humaines.
Cette espérance dans le progrès
et le devenir de l’homme n’empêche pas de tenir compte
des contraintes en ne leur donnant pas le poids d’une nécessité
fatale mais celui d’une condition à prendre en compte.
La troisième alternative peut s’exprimer
ainsi : contribuer et participer à sa manière au
devenir commun plutôt que de tenter d’en capter les bénéfices
à son seul profit. C’est la position de générosité
et de collaboration fructueuse.
Cette position n’implique pas la négation
de soi-même mais au contraire la réalisation de
soi-même par la participation personnalisée à
la communauté de vie et de travail.
La position éthique est la conjonction des trois positions
précédentes et la défaillance de l’une d’entre
elles la remet en question.
Sans générosité, l’espérance personnelle
est un superbe égoïsme.
Sans espérance, la générosité personnelle
tourne à la confusion passionnelle,
Sans foi en la personne, l’espérance généreuse
devient une abstraction idéaliste.
Ces trois repères conjoints du sens éthique peuvent
être référés à des figures
qui les dépassent et que proposent certaines traditions
ou spiritualités. Le christianisme, en particulier, propose
la trinité divine, ou plus directement le Christ, comme
repère ultime du comportement éthique. Il faudrait
d’ailleurs interroger les diverses défaillances qui peuvent
en dériver principalement lorsque le sens de l’éthique
est réduit à ses modalités pratiques où
la loi, tel que St Paul l’a dit, condamne, comme il explique
que la lettre tue et l’esprit vivifie.
L’esprit, c’est le sens éthique, la lettre en serait quelque
règlement prétendu absolu, au nom de la science
ou de la nature. Si le sens de l’éthique se réfère
à des repères universels, il est en jeu à
plusieurs niveaux. Le sens éthique ne peut évidemment
pas être restreint par exemple à la conduite de
la personne sans tenir compte de la conduite du groupe humain,
famille, entreprise, collectivité.
En fait, le sens de la conduite personnelle est le même
que celui dans lequel l’homme responsable engage sa coexistence
avec les autres. Il y a un rapport direct par exemple entre la
finalité profonde d’une entreprise et la conduite du ou
des responsables et leurs partenaires.
Le problème éthique relie donc conduite personnelle
et conduite des affaires communes. La question du sens éthique
se pose donc aussi bien en terme de comportement personnel que
de méthode ou comportement collectif. De même un
groupe humain s’inscrit toujours dans une société,
une culture où sa conduite, son oeuvre, ont un sens. Il
y a donc un lien d’unité de sens entre comportement personnel,
conduite collective et dynamiques sociales. A l’extrême,
le sens éthique va jusqu’à être celui de
l’évolution de l’humanité. Alors la boucle est
bouclée, si le sens éthique qui renvoie à
la trajectoire de l’humanité, revient à la question
de l’accomplissement de l’homme qui se joue pour chaque personne
dans son contexte particulier.
Il n’y a pas de problème éthique qui ne soit isolé
à un seul de ces niveaux. De ce fait, la responsabilité
de l’engagement éthique les traverse tous simultanément.
Cependant, si le particulier et le général, le
personnel et l’universel se rejoignent grâce au sens éthique,
il n’en demeure pas moins que chaque personne, chaque groupe
ou société humaine a une personnalité particulière.
Le sens universel de l’éthique se traduit notamment dans
l’investissement du meilleur de soi-même au service du
progrès commun.
Cependant le meilleur de soi-même n’est pas le même
selon la personnalité de chacun. Chaque personne a ainsi
des qualités et valeurs (humaines) propres. C’est aussi
vrai pour les groupes humains : entreprises, collectivités
et pour les sociétés humaines.
Chaque personne comme chaque culture a ses valeurs propres et
le sens universel de l’éthique se retrouve dans le sens
de ces valeurs.
La question des valeurs est évidemment liée à
l’éthiquepar leur sens. Les valeurs sont des traductions
personnelles ou culturelles du sens de l’éthique. Elles
ont, comme celle-ci, àla fois une dimension universelle,
une dimension personnelle ou culturelle et une dimension circonstancielle
qui dépend de chaque contexte particulier.
L’éthique se réfère à des valeurs
dont la forme peut être changeante et dont le sens est
à la fois tout à fait propre et universel.
Chaque personne, comme chaque groupe humain, a donc à
discerner les valeurs permanentes qui traduisent le sens universel
de l’éthique et à les exprimer dans les conditions
changeantes qui sont les siennes. Cela montre la difficulté
d’une référence statique et absolue à des
valeurs formelles alors que les formes en doivent évoluer
et que leur sens particulier varie selon la personnalité
propre de l’individu ou du groupe humain.
On en arrive à une notion importante, c’est celle de vocation.
L’accomplissement des personnes humaines se fait dans le développement
des meilleures qualités et valeurs personnelles selon
une voie et des modalités qui leur sont propres. C’est
la vocation de la personne, sa voie d’accomplissement et le sens
éthique selon lequel elle peut donner le meilleur d’elle-même.
Il en est de même lorsque le sens éthique personnel
doit s’investir dans une responsabilité collective. La
collectivité a aussi ses valeurs propres et sa vocation.
il est donc essentiel de reconnaître la vocation et les
valeurs propres des groupes humains dont c’est le sens de la
conduite éthique. On peut ainsi parler de vocation culturelle,
meilleure voie et meilleures valeurs de la personnalité
culturelle de chaque collectivité et société
humaine.
En progressant jusqu’à la vocation de l’humanité,
on retrouve la cohérence des niveaux et le concours des
vocations comme principe politique de l’éthique. En effet,
les engagements humains trouvent leur sens éthique lorsqu’ils
sont pris dans le sens de la vocation propre des personnes et
des groupes et sociétés humaines.
Ainsi la vocation d’une entreprise est-elle porteuse de ses valeurs
et de son sens éthique en même temps qu’elle s’accomplit
par l’expression de la vocation de l’entrepreneur et de celles
de ses responsables et partenaires qui y concourent tandis qu’elle
concoure à son tour à l’accomplissement de la vocation
des sociétés et cultures auxquelles elle participe.
Le sens universel de l’éthique traverse donc tous les
niveaux où il s’exprime dans la vocation et les valeurs
propres qui servent de références spécifiques.
La vocation est la voie et la vertu, voie d’accomplissement personnalisée
et vertu éthique.
Il n’en reste pas moins que les repères universels du
sens éthique peuvent aussi être traduits en vertu
éthique, c’est-à-dire en engagement responsable
dans toutes les circonstances de notre existence personnelle
et collective.
C’est là une autre façon de traduire les repères
de sens éthique : en vertus pour la pratique, dont la
combinaison est l’exercice même de la responsabilité.
Le discernement éthique, d’abord, est indispensable pour
différencier les valeurs, repérer les vocations
et apercevoir l’espérance qu’elles portent. Le discernement
est aussi ce qui permet de reconnaître les défaillances
ou les erreurs éthiques.
Il ne consiste pas simplement à reconnaître la réalité
des choses mais surtout leur sens, puisque c’est le sens des
comportements comme des situations ou des choses qui est le vecteur
de l’éthique.
Il y faut le déploiement d’une vertu, la vertu de lucidité
qui s’oppose à la confusion, aussi pleine d’analyses et
de constats soit-elle, et qui en méconnaît le sens.
Cette vertu de lucidité s’accompagne de justesse, ce qui
est nécessaire pour s’ajuster dans le sens éthique
des valeurs et d’une vocation, les siennes et celles des autres.
Cela suppose, écoute, attention et discernement du sens
dans une mise en perspective qui en aperçoit les espérances
et les ambitions ou motivations réelles.
Le second repère est le positionnement éthique
ancré dans la foi en la personne, la sienne et celles
des autres. Ce positionnement éthique consiste à
assumer personnellement le sens éthique discerné.
Cela suppose une détermination et une volonté.
Il y faut le déploiement d’une vertu d’autorité
et de jugement qui sont prises de position de la personne, auteur
de son engagement. L’autorité en question n’a rien à
voir avec l’autoritarisme, à qui manque le discernement,
de même le libre arbitre avec l’arbitraire.
La vertu d’autorité et de jugement est signe de maturité
et devrait être le propre de l’homme adulte. Nous sommes
dans une époque et une culture où le conformisme
traditionnel ou moderniste est bien plus répandu, même
à haut niveau, que cette vertu là, sauf dans ses
déviations et ses abus faute de la vertu de lucidité
et de justesse. La justesse de jugement est indispensable à
l’éthique.
Le troisième repère est le concernement éthique,
participation généreuse à la vie des autres,
engagement dans la co-existence et les entreprises communes.
Le concernement est l’aboutissement du positionnement issu du
discernement pour accomplir l’engagement éthique. En son
absence il n’y aurait que discours spéculatif sans véritable
investissement ni responsabilité personnelle.
Le concernement éthique réclame une vertu de solidarité
qui se traduit tant par le désir de partage que par la
fraternité ressentie comme inhérente à la
nature humaine, lorsqu’elle est discernée bien sur. La
vertu de solidarité s’accompagne de la justice non pas
celle qui condamne mais celle qui reconnaît à chacun
sa juste participation à la vie collective, sa juste contribution
aux oeuvres et aux fruits de l’activité commune.
Ainsi le discernement, le positionnement et le concernement éthique
accompagnent les repères d’espérance, de foi en
la personne et de générosité, se traduisant
pratiquement dans le déploiement simultané et complémentaire :
- de la vertu de lucidité et de justesse,
- de la vertu d’autorité et de jugement,
- de la vertu de solidarité et de justice.
Ce sont les piliers de toute responsabilité éthique
en même temps que les bases d’une éthique de la
responsabilité.
La responsabilité de la personne, consiste à répondre
du sens de ses engagements et de leurs conséquences pour
autrui. C’est aussi le sens de l’éthique que nous avons
ici développé et celui de la vocation personnelle
de tout un chacun.
N’est-ce pas le but de l’éducation que de développer
la maîtrise de soi et de sa conduite selon sa vocation
propre qui est capacité d’être de plus en plus responsable
et donc d’assumer de mieux en mieux le sens de l’éthique
dans la voie de son accomplissement !
L’éthique est l’exercice de cette responsabilité
fondée sur la maîtrise de soi et de sa conduite.
C’est dans sa maîtrise, jamais parfaite et toujours mise
en question, que se fonde l’entreprise et l’engagement de chacun
au service de l’accomplissement de tous. En ce sens celui de
l’éthique, le Maître EST le serviteur, en donnant
le meilleur de lui-même pour l’accomplissement des autres,
selon sa propre vocation qui l’accomplit.
Mais le sens éthique suppose le renoncement à d’autres
sens. C’est là la grande difficulté et l’enjeu
délicat de la maîtrise responsable, pour laquelle
nous avons tous besoins des autres.
Il reste pour cette conception de l’éthique éclairée
par l’anthropologie de la théorie de l’Instance et des
Cohérences, à la mettre en oeuvre cas par cas en
rappelant que le sens est plus essentiel que la façon
dont il est traduit et qui peut varier selon les personnes, les
cultures ou les circonstances.
Une même chose peut avoir plusieurs sens, d’où la
responsabilité éthique ; un même sens peut
avoir de multiples expressions autant que l’éthique de
la responsabilité.