L’action se situe toujours dans un contexte qui lui donne sa dimension et ses limites. Or l’envergure des contextes dépend de trois types d’appréhension de la réalité. La réalité personnelle dans un champ de proximité, la réalité culturelle qui appartient à une communauté plus ou moins large et la réalité universelle que beaucoup prétendent maîtriser. Les déphasages soulèvent évidemment de graves malentendus.
Plus on approfondit l’humanité en l’homme plus on est
confronté à la diversité et l’amplitude des
affaires humaines.
Le discernement des Sens nous amène à découvrir
le meilleur mais aussi le pire et c’est une épreuve de
découvrir comment les Sens qui détournent l’humanité
de sa propre reconnaissance, sa liberté et son accomplissement
sont à l’oeuvre massivement. L’histoire de l’humanité
est bien celle de cette quête de la lumière, lumière
en elle-même de ce qui lui est donné à être.
Elle est l’histoire des errances et des conversions, celle aussi
d’une évolution lorsque le meilleur Sens est trouvé
et dont il reste à gravir les degrés. Elle est l’histoire
aussi des régressions et des diversions.
Étonnamment il est possible de lire l’histoire de l’humanité
comme un long chemin d’évolution où les âges
de maturation sont affaire de millénaires mais aussi de
siècles, de décennies, d’années ou d’heures.
Cela n’exclue pas qu’à tout moment et partout les autres
Sens soient à l’oeuvre.
Cependant il est plus facile de s’accomplir dans un contexte
favorisant que dans un contexte qui active des Sens inverses.
Il est plus facile de s’accomplir lorsqu’un environnement qui
en cultive le Sens de façon privilégiée.
On a pu penser cependant que des églises, des communautés
spécialisées pouvaient prétendre constituer
des communautés de Sens unique, confondant leur réalité
existentielle avec le Sens lui-même, le bon. C’est la source
des intégrismes. Or toute communauté humaine est
aux prises avec tous les Sens qui la fondent. Sans doute pourra-t-on
assumer à l’âge du Sens que c’est le rôle de
toute communauté humaine d’avoir à affronter cet
enjeu, devenir un milieu favorisant l’accomplissement par la visée
du bien commun, aux prises, toujours, avec tous les autres Sens
de sa problématique.
Cela nous entraîne à considérer les affaires
humaines sous l’angle du contexte où elles se présentent
ou plutôt nous les abordons.
Nous pouvons prendre les situations comme des situations personnelles
prises dans l’environnement de proximité du moment et envisager
l’action comme travaillant à un bénéfice
personnel. Il y a là des problèmes personnels reposant
sur des problématiques humaines et partagées dans
des situations de proximité. Les principes et les méthodes
de l’action s’appliquent là dans leur singularité
et leurs enjeux d’accomplissement personnel.
Nous pouvons prendre les situations comme des situations communautaires,
culturelles même. Alors c’est le monde communautaire qui
définit les affaires humaines qu’y s’y posent et le Sens
du bien commun qui ordonne l’action propre à chaque communauté.
Bien sûr chaque communauté comme on l’a vu peut s’inscrire
avec d’autres, dans une communauté de communautés.
Dès lors l’approche communautaire des problèmes
est elle-même hiérachisable de multiples façons
comme s’articulent les communautés. Chaque communauté
a son monde, son Sens du bien commun donc ses affaires et les
actions qui s’y rapportent, irréductibles à toute
autre.
Enfin il y a l’humanité universelle dont le monde est
aussi l’univers et qui invite à poser des questions et
engager des actions de portée universelle touchant au consensus
de milliards d’êtres humains. La mondialisation est, au
passage, une "réalisation" de ce niveau d’appréhension
des affaires humaines.
Différentes questions se posent alors.
Comment une personne peut elle aborder l’universel et même
le culturel tout en assumant ses affaires personnelles, ou l’inverse ?
Les problématiques humaines sont universelles même
si elles participent de consensus multiples, c’est la variable
qui change entre ces trois niveaux :
- Le Consensus du moment existentiel personnel
- Le(s) Consensus du contexte communautaire et culturel
- Le Consensus de l’humanité entière.
Il s’agit de même Sens mais d’un champ de consensus différent
de plus en plus large donc avec des réalités différentes
de plus en plus vastes.
Cependant la réponse est là, nous disposons nous-mêmes
de tous les Sens de l’humanité et nous pouvons résoudre
en nous même les problématiques de l’humanité.
C’est ensuite que le problème de l’action, c’est-à-dire
aussi le travail sur le consensus, se présente différemment.
La coexistence de ces trois niveaux (et plus si on considère
la multiplicité du second et la diversité des moments
du premier) est permanente mais seule la conscience de Sens permet
de les articuler. Des chercheurs nous ont montré comment
dans leur contexte culturel, une expérience personnelle
intime débouche sur la réalisation de solutions
universelles (la science). Cependant le plus souvent des communautés
culturelles de scientifiques prétendant à la maîtrise
de l’universel se sont efforcés de nier l’expérience
personnelle intime. Au nom de l’universel on a nié aussi
le culturel et donc le communautaire, particulièrement
dans notre pays. Inversement on a souvent érigé
le culturel en universel (nationalisme, mouvements religieux).
Il est aussi très fréquent que le personnel soit
érigé en intérêt communautaire ou même
en universel. On voit ainsi opposer l’universel au personnel défendant
un "intérêt général " somme
toute culturel à un intérêt particulier qui
s’y opposerait par définition.
Bref la confusion est assez générale. A l’âge
archaïque les trois niveaux sont confondus, A l’âge
primaire on conçoit deux niveaux, le niveau personnel et
le reste, l’environnement, A l’âge secondaire on confond
volontiers le niveau culturel qui est le champ de maîtrise
courant avec l’universel et on y subordonne le niveau personnel.
Il n’y a qu’à l’âge du Sens que les trois niveaux
sont appréhendés depuis la même problématique
à la fois personnelle, culturelle et universelle si bien
que l’action menée à un niveau a clairement une
portée aux deux autres.
Une action menée au niveau culturel sous la gouverne
du Sens du bien commun retentit sur les personnes dans la même
problématique si tant est qu’elles consentent à
travailler pour la poursuite du bien commun. Une action menée
au niveau personnel peut développer une maîtrise
qui pourra s’exercer au niveau culturel et servir le bien commun.
Une action menée à l’un ou l’autre niveau enrichi
la connaissance, la réalisation et la révélation
de l’humanité universelle. Enfin une action portant sur
l’universel retentit sur les communautés et les personnes
concernées par la même problématique.
Tout cela s’expérimente communément dans la pratique
de l’humanisme méthodologique. Ces considérations
débouchent sur deux perspectives :
L’une est celle de la différenciation des niveaux de
réalité pour l’action. Il y a lieu de choisir à
chaque fois ce qui relève de l’action personnelle, de l’action
communautaire ou culturelle et de l’action universelle. Entreprendre
l’une n’exclue pas les autres mais réclame de les hiérarchiser
selon les possibilités. Pour traiter un problème
particulier va-t-on créer une solution universelle ? Non
en général. Cependant toute solution particulière
peut être portée à l’universel. Il importe
donc à la fois de bien situer le niveau d’approche de la
problématique et de l’action et en même temps de
considérer toujours les perspectives aux autres niveaux.
L’autre perspective est celle d’une requalification des actions
individuelles et collectives en actions à visées
personnelles, à visées communautaires et culturelles,
à visées universelles.
On conçoit que des projets, des institutions mais aussi
des enjeux et des méthodes soient établis spécifiquement.
Cela permettrait notamment de sortir soit de l’enfermement
du niveau personnel par le niveau communautaire et le niveau universel
(aliénation, dépersonnalisation) ou bien de l’enfermement
du communautaire et de l’universel dans le jeu des relations et
conventions interindividuelles ou intercommunautaires (démocratie
démagogique).
En outre il faudrait cesser l’exclusion des niveaux, en prétendant
que la science par exemple n’a qu’un caractère universel
parce que l’on se masque les niveaux culturels et personnels pourtant
bien présents. C’est le cas lorsque le communautaire et
l’universel sont ramenés et réduits à l’individuel
ou lorsque le communautaire par le biais de lois et d’institutions
prétend se substituer au personnel sinon à y réduire
aussi l’universel.
Dans la réactualisation des niveaux, niveaux de maîtrise,
niveaux de compréhension, niveaux de service, l’appréhension
de l’articulation différenciée des niveaux de réalité
est d’un apport pratique considérable.