Niveaux de réalité et d’action

L’architecture des actions humaines
mercredi 21 juillet 2004
par  Roger Nifle
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L’action se situe toujours dans un contexte qui lui donne sa dimension et ses limites. Or l’envergure des contextes dépend de trois types d’appréhension de la réalité. La réalité personnelle dans un champ de proximité, la réalité culturelle qui appartient à une communauté plus ou moins large et la réalité universelle que beaucoup prétendent maîtriser. Les déphasages soulèvent évidemment de graves malentendus.

Plus on approfondit l’humanité en l’homme plus on est confronté à la diversité et l’amplitude des affaires humaines.

Le discernement des Sens nous amène à découvrir le meilleur mais aussi le pire et c’est une épreuve de découvrir comment les Sens qui détournent l’humanité de sa propre reconnaissance, sa liberté et son accomplissement sont à l’oeuvre massivement. L’histoire de l’humanité est bien celle de cette quête de la lumière, lumière en elle-même de ce qui lui est donné à être. Elle est l’histoire des errances et des conversions, celle aussi d’une évolution lorsque le meilleur Sens est trouvé et dont il reste à gravir les degrés. Elle est l’histoire aussi des régressions et des diversions.

Étonnamment il est possible de lire l’histoire de l’humanité comme un long chemin d’évolution où les âges de maturation sont affaire de millénaires mais aussi de siècles, de décennies, d’années ou d’heures. Cela n’exclue pas qu’à tout moment et partout les autres Sens soient à l’oeuvre.

Cependant il est plus facile de s’accomplir dans un contexte favorisant que dans un contexte qui active des Sens inverses. Il est plus facile de s’accomplir lorsqu’un environnement qui en cultive le Sens de façon privilégiée. On a pu penser cependant que des églises, des communautés spécialisées pouvaient prétendre constituer des communautés de Sens unique, confondant leur réalité existentielle avec le Sens lui-même, le bon. C’est la source des intégrismes. Or toute communauté humaine est aux prises avec tous les Sens qui la fondent. Sans doute pourra-t-on assumer à l’âge du Sens que c’est le rôle de toute communauté humaine d’avoir à affronter cet enjeu, devenir un milieu favorisant l’accomplissement par la visée du bien commun, aux prises, toujours, avec tous les autres Sens de sa problématique.

Cela nous entraîne à considérer les affaires humaines sous l’angle du contexte où elles se présentent ou plutôt nous les abordons.

Nous pouvons prendre les situations comme des situations personnelles prises dans l’environnement de proximité du moment et envisager l’action comme travaillant à un bénéfice personnel. Il y a là des problèmes personnels reposant sur des problématiques humaines et partagées dans des situations de proximité. Les principes et les méthodes de l’action s’appliquent là dans leur singularité et leurs enjeux d’accomplissement personnel.

Nous pouvons prendre les situations comme des situations communautaires, culturelles même. Alors c’est le monde communautaire qui définit les affaires humaines qu’y s’y posent et le Sens du bien commun qui ordonne l’action propre à chaque communauté. Bien sûr chaque communauté comme on l’a vu peut s’inscrire avec d’autres, dans une communauté de communautés. Dès lors l’approche communautaire des problèmes est elle-même hiérachisable de multiples façons comme s’articulent les communautés. Chaque communauté a son monde, son Sens du bien commun donc ses affaires et les actions qui s’y rapportent, irréductibles à toute autre.

Enfin il y a l’humanité universelle dont le monde est aussi l’univers et qui invite à poser des questions et engager des actions de portée universelle touchant au consensus de milliards d’êtres humains. La mondialisation est, au passage, une "réalisation" de ce niveau d’appréhension des affaires humaines.

Différentes questions se posent alors.

Comment une personne peut elle aborder l’universel et même le culturel tout en assumant ses affaires personnelles, ou l’inverse ?

Les problématiques humaines sont universelles même si elles participent de consensus multiples, c’est la variable qui change entre ces trois niveaux :

- Le Consensus du moment existentiel personnel

- Le(s) Consensus du contexte communautaire et culturel

- Le Consensus de l’humanité entière.

Il s’agit de même Sens mais d’un champ de consensus différent de plus en plus large donc avec des réalités différentes de plus en plus vastes.

Cependant la réponse est là, nous disposons nous-mêmes de tous les Sens de l’humanité et nous pouvons résoudre en nous même les problématiques de l’humanité. C’est ensuite que le problème de l’action, c’est-à-dire aussi le travail sur le consensus, se présente différemment.

La coexistence de ces trois niveaux (et plus si on considère la multiplicité du second et la diversité des moments du premier) est permanente mais seule la conscience de Sens permet de les articuler. Des chercheurs nous ont montré comment dans leur contexte culturel, une expérience personnelle intime débouche sur la réalisation de solutions universelles (la science). Cependant le plus souvent des communautés culturelles de scientifiques prétendant à la maîtrise de l’universel se sont efforcés de nier l’expérience personnelle intime. Au nom de l’universel on a nié aussi le culturel et donc le communautaire, particulièrement dans notre pays. Inversement on a souvent érigé le culturel en universel (nationalisme, mouvements religieux). Il est aussi très fréquent que le personnel soit érigé en intérêt communautaire ou même en universel. On voit ainsi opposer l’universel au personnel défendant un "intérêt général " somme toute culturel à un intérêt particulier qui s’y opposerait par définition.

Bref la confusion est assez générale. A l’âge archaïque les trois niveaux sont confondus, A l’âge primaire on conçoit deux niveaux, le niveau personnel et le reste, l’environnement, A l’âge secondaire on confond volontiers le niveau culturel qui est le champ de maîtrise courant avec l’universel et on y subordonne le niveau personnel.

Il n’y a qu’à l’âge du Sens que les trois niveaux sont appréhendés depuis la même problématique à la fois personnelle, culturelle et universelle si bien que l’action menée à un niveau a clairement une portée aux deux autres.

Une action menée au niveau culturel sous la gouverne du Sens du bien commun retentit sur les personnes dans la même problématique si tant est qu’elles consentent à travailler pour la poursuite du bien commun. Une action menée au niveau personnel peut développer une maîtrise qui pourra s’exercer au niveau culturel et servir le bien commun. Une action menée à l’un ou l’autre niveau enrichi la connaissance, la réalisation et la révélation de l’humanité universelle. Enfin une action portant sur l’universel retentit sur les communautés et les personnes concernées par la même problématique.

Tout cela s’expérimente communément dans la pratique de l’humanisme méthodologique. Ces considérations débouchent sur deux perspectives :

L’une est celle de la différenciation des niveaux de réalité pour l’action. Il y a lieu de choisir à chaque fois ce qui relève de l’action personnelle, de l’action communautaire ou culturelle et de l’action universelle. Entreprendre l’une n’exclue pas les autres mais réclame de les hiérarchiser selon les possibilités. Pour traiter un problème particulier va-t-on créer une solution universelle ? Non en général. Cependant toute solution particulière peut être portée à l’universel. Il importe donc à la fois de bien situer le niveau d’approche de la problématique et de l’action et en même temps de considérer toujours les perspectives aux autres niveaux.

L’autre perspective est celle d’une requalification des actions individuelles et collectives en actions à visées personnelles, à visées communautaires et culturelles, à visées universelles.

On conçoit que des projets, des institutions mais aussi des enjeux et des méthodes soient établis spécifiquement.

Cela permettrait notamment de sortir soit de l’enfermement du niveau personnel par le niveau communautaire et le niveau universel (aliénation, dépersonnalisation) ou bien de l’enfermement du communautaire et de l’universel dans le jeu des relations et conventions interindividuelles ou intercommunautaires (démocratie démagogique).

En outre il faudrait cesser l’exclusion des niveaux, en prétendant que la science par exemple n’a qu’un caractère universel parce que l’on se masque les niveaux culturels et personnels pourtant bien présents. C’est le cas lorsque le communautaire et l’universel sont ramenés et réduits à l’individuel ou lorsque le communautaire par le biais de lois et d’institutions prétend se substituer au personnel sinon à y réduire aussi l’universel.

Dans la réactualisation des niveaux, niveaux de maîtrise, niveaux de compréhension, niveaux de service, l’appréhension de l’articulation différenciée des niveaux de réalité est d’un apport pratique considérable.


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